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«Les Folles Histoires du sage Nasredin»

éd. L’Iconoclaste-Allary, Paris

éd. L’Iconoclaste-Allary, Paris

Il s’agit des plai­san­te­ries de Nas­red­din Hod­ja*, pro­duc­tions légères de la lit­té­ra­ture turque qui tiennent une place qui ne leur est dis­pu­tée par aucun autre ouvrage. On peut même dire qu’elles consti­tuent, à elles seules, un genre spé­cial : le genre plai­sant. L’immense popu­la­ri­té accor­dée, dans sa patrie, au Hod­ja et à ses facé­ties extra­va­gantes per­met de voir en lui la per­son­ni­fi­ca­tion même de cette belle humeur joviale, sou­vent effron­tée, dédai­gnant toutes les conve­nances, har­die jusqu’à l’impudence, mais spi­ri­tuelle, mor­dante, mali­cieuse, par­fois grosse d’enseignements, qui fait la base de la conver­sa­tion turque. Ici, point de ces méta­phores ambi­tieuses dont les let­trés orien­taux peuvent, seuls, appré­cier le mérite; point de ces longues périodes où la sophis­ti­ca­tion et la recherche des expres­sions font perdre à l’auteur le fil de son rai­son­ne­ment. Au lieu de ces orne­ments qui troublent le com­mun des mor­tels, on trouve de la bonne et franche gaie­té; un style simple, concis et natu­rel; une verve naïve dont les éclairs inat­ten­dus com­mandent le rire aux gens les plus savants comme aux plus igno­rants, trop heu­reux de déri­der leurs fronts sou­cieux, de dis­traire la mono­to­nie de leurs réflexions, de trom­per l’ennui de leurs veilles. «Il est peu pro­bable de trou­ver dans le monde entier», dit un cri­tique**, «un héros du folk­lore poé­tique qui jouisse d’un tel inté­rêt ou qui attire d’une telle force l’attention d’auteurs et de lec­teurs que Nas­red­din Hod­ja… La forme ser­rée qui enve­loppe l’idée des [anec­dotes] aide à les rete­nir faci­le­ment dans la mémoire et à les dif­fu­ser… Il faut ajou­ter éga­le­ment que le per­son­nage de Nas­red­din Hod­ja marche sur les che­mins pous­sié­reux de l’Anatolie, dans les steppes de l’Azerbaïdjan et du Tad­ji­kis­tan et dans les vil­lages de [la pénin­sule bal­ka­nique] avec un défaut inné, ayant trou­blé plu­sieurs fois les orien­ta­listes et les folk­lo­ristes : il s’agit du carac­tère contra­dic­toire du héros qui est repré­sen­té tan­tôt comme un sot en trois lettres peu pers­pi­cace et impré­voyant, tan­tôt comme un sage pré­voyant et juste; en tant que juge, il rend des sen­tences équi­tables; en tant que défen­seur des accu­sés, il tranche des pro­cès embrouillés que les juges offi­ciels ne sont pas capables de juger.»

* En turc Nas­red­din Hoca. On le désigne éga­le­ment comme Mul­la (Mol­la) Nas­red­din, c’est-à-dire Maître Nas­red­din. Par­fois trans­crit Nas­re­din, Nas­ra­din, Nas­ri­din, Nas­ret­tin, Nas­tra­din, Nas­tra­tin, Nas­ret­din, Nas­rud­din, Nassr Eddin ou Nazr-ed-din. Haut

** M. Vélit­ch­ko Valt­chev. Haut

Çetin, «Le Livre de ma grand-mère • Les Fontaines de Havav»

éd. Parenthèses, coll. Diasporales, Marseille

éd. Paren­thèses, coll. Dia­spo­rales, Mar­seille

Il s’agit du «Livre de ma grand-mère» («Annean­nem»*) et des «Fon­taines de Havav : his­toire d’une res­tau­ra­tion» («Habap çeş­me­le­ri : bir res­to­ra­syo­nun öyküsü») de Mme Fethiye Çetin, avo­cate au bar­reau d’Istanbul, mili­tante des droits de l’homme. Peu avant de s’éteindre, la grand-mère de Mme Çetin, Seher, une bonne musul­mane qui ne sor­tait jamais sans fou­lard, l’appela un jour auprès d’elle : «Si tu n’es pas occu­pée, viens un peu près de moi, j’ai quelque chose à te dire». Seher prit les mains de Mme Çetin dans les siennes et lui confia ceci : «Mon nom était Héra­nouche**, ma mère s’appelait Iskou­hi***… J’avais deux frères»****. Le ton neutre et le timbre de sa voix lais­saient entre­voir com­bien la déci­sion de révé­ler son pré­nom armé­nien avait dû être dif­fi­cile. Elle avait atten­du d’avoir plus de soixante-dix ans pour lever, enfin, le voile du secret. Le regard rivé sur un point du tapis, elle ser­rait les mains de sa petite-fille, inter­rom­pait sou­vent le cours de son récit par la phrase «Que ces jours s’en aillent et ne reviennent jamais!», puis le repre­nait sur les insis­tances de Mme Çetin. Voi­ci en sub­stance ce récit. En 1915, Héra­nouche avait dix ans. Elle vivait au vil­lage de Havav (tur­ci­sé en Habap). Blot­ti dans l’ombre pro­tec­trice du monas­tère de la Sainte-Mère de Dieu à la Délec­table Vue (Kaghts­ra­hayats Sourp Asd­vad­zad­zin*****), avec ses deux écoles, ses neuf mou­lins, ses char­pen­tiers, ses tailleurs de pierre et ses for­ge­rons, ce vil­lage était le plus éten­du et le plus flo­ris­sant des envi­rons. Un jour, les gen­darmes enva­hirent le vil­lage. Le maire, Nigo­ghos aga, qui grâce à sa maî­trise de la langue turque ser­vait d’interprète aux pay­sans, fut immé­dia­te­ment exé­cu­té sur la place publique. Puis, très vite, tous les hommes valides furent regrou­pés sur cette même place. Les gen­darmes les atta­chèrent deux par deux, avant de les ame­ner. La mère de Héra­nouche, Iskou­hi, pres­sen­tit com­bien l’heure était grave. Elle réunit ses sœurs et leur deman­da de se cou­per les che­veux et de se vêtir des plus vils haillons. Toutes sui­virent ses conseils, sauf la coquette Sira­nouche. Ce même soir, des hommes enva­hirent le vil­lage et enle­vèrent les belles jeunes filles et femmes, dont Sira­nouche, qu’ils ame­nèrent en la traî­nant par ses longs che­veux. Iskou­hi s’enfuit avec ses enfants vers un autre vil­lage armé­nien, qui avait été épar­gné par les attaques. Cepen­dant, peu de temps après, les gen­darmes arri­vèrent là aus­si et entas­sèrent femmes et enfants dans la cour d’une église, lais­sant les hommes à l’extérieur. Au bout d’un moment, des cris à fendre l’âme se firent entendre au-dehors. Les murs de la cour étaient bien hauts. Les femmes, pétri­fiées, ne pou­vaient voir ce qui se pas­sait, jusqu’à ce qu’elles his­sassent une fillette sur leurs épaules. Une fois redes­cen­due, il fal­lut un long moment avant que celle-ci ne pût leur décrire la scène : «Ils égorgent les hommes et les jettent dans la rivière»

* Par­fois tra­duit «Ma grand-mère». Haut

** En armé­nien Հրանուշ. Par­fois trans­crit Hera­nuş ou Héra­nouch. Haut

*** En armé­nien Իսկուհի. Par­fois trans­crit İsg­uhi ou Isqu­hi. Haut

**** p. 62. Haut

***** En armé­nien Քաղցրահայեաց Սուրբ Աստուածածին. Par­fois trans­crit Keğa­hayyats-Surp Asd­vad­zad­zin, Kaghts­ra­hayats Sourp Asd­wad­zad­zin, Kaghts­ra­hayats Sourp Asd­vad­sad­sine, Kaghts­ra­hayiats Soorp Asd­vad­zad­zin ou Kaghts­ra­hayiats Surb Ast­vat­sat­sin. Haut

Pamuk, «Istanbul : souvenirs d’une ville»

éd. Gallimard, Paris

éd. Gal­li­mard, Paris

Il s’agit d’«Istan­bul : sou­ve­nirs d’une ville» («İst­anb­ul : Hatı­ra­lar ve Şehir»)* de M. Orhan Pamuk, écri­vain turc pour lequel le centre du monde est Istan­bul, non seule­ment parce qu’il y a pas­sé toute sa vie, mais aus­si parce que toute sa vie il en a racon­té les recoins les plus intimes. En 1850, Gus­tave Flau­bert, en arri­vant à Istan­bul, frap­pé par la gigan­tesque bigar­rure de cette ville, par le côtoie­ment de «tant d’individualités sépa­rées, dont l’addition for­mi­dable apla­tit la vôtre», avait écrit que Constan­ti­nople devien­drait «plus tard la capi­tale de la Terre»**. Cette naïve pré­dic­tion n’empêcha pas l’Empire turc de s’écrouler et de dis­pa­raître, et la capi­tale de perdre son nom de Constan­ti­nople, vidée de ses Grecs, ses Armé­niens, ses Juifs. À la nais­sance de M. Pamuk, tout juste un siècle après le séjour de Flau­bert, Istan­bul, en tant que ville mon­diale, n’était plus qu’une ombre cré­pus­cu­laire et vivait les jours les plus faibles, les moins glo­rieux de ses deux mille ans d’histoire. La douce tris­tesse de ses rues fanées et flé­tries, de son pas­sé tom­bé en dis­grâce per­çait de toute part; elle avait une pré­sence visible dans le pay­sage et chez les gens; elle recou­vrait tel un brouillard «les vieilles fon­taines bri­sées ici et là, taries depuis des années, les bou­tiques de bric et de broc appa­rues… aux abords immé­diats des vieilles mos­quées…, les trot­toirs sales, tout tor­dus et défon­cés…, les vieux cime­tières égre­nés sur les hau­teurs…, les lam­pa­daires falots», dit M. Pamuk***. Parce que cette tris­tesse était cau­sée par le fait d’être des reje­tons d’un ancien Empire, les Stam­bou­liotes pré­fé­raient faire table rase du pas­sé. Ils arra­chaient des pierres aux murailles et aux véné­rables édi­fices afin de s’en ser­vir pour leurs propres construc­tions. Détruire, brû­ler, éri­ger à la place un immeuble occi­den­tal et moderne était leur manière d’oublier — un peu comme un amant qui, pour effa­cer le sou­ve­nir dou­lou­reux d’une ancienne maî­tresse, se débar­rasse en hâte des vête­ments, des bijoux, des pho­to­gra­phies et des meubles. Au bout du compte, ce trai­te­ment de choc et ces des­truc­tions par le feu ne fai­saient qu’accroître le sen­ti­ment de tris­tesse, en lui ajou­tant le ton du déses­poir et de la misère. «L’effort d’occidentalisation», dit M. Pamuk****, «ouvrit la voie… à la trans­for­ma­tion des inté­rieurs domes­tiques en musées d’une culture jamais vécue. Des années après, j’ai éprou­vé toute cette incon­grui­té… Ce sen­ti­ment de tris­tesse, enfoui défi­ni­ti­ve­ment dans les tré­fonds de la ville, me fit prendre conscience de la néces­si­té de construire mon propre ima­gi­naire, si je ne vou­lais pas être pri­son­nier…» Un soir, après avoir pous­sé la porte de la mai­son fami­liale, fran­chi le seuil et lon­gue­ment mar­ché dans ces rues qui lui appor­taient conso­la­tion et récon­fort, M. Pamuk ren­tra au milieu de la nuit et s’assit à sa table pour res­ti­tuer quelque chose de leur atmo­sphère et de leur alchi­mie. Le len­de­main, il annon­ça à sa famille qu’il serait écri­vain.

* Éga­le­ment connu sous le titre d’«Istan­bul illus­tré» («Resim­li İst­anb­ul»). Haut

** «Lettre à Louis Bouil­het du 14.XI.1850». Haut

*** «Istan­bul», p. 68-69. Haut

**** id. p. 54-55. Haut

Pamuk, «La Femme aux cheveux roux : roman»

éd. Gallimard, coll. Du monde entier, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Du monde entier, Paris

Il s’agit du roman «La Femme aux che­veux roux» («Kırmızı Saçlı Kadın») de M. Orhan Pamuk, écri­vain turc pour lequel le centre du monde est Istan­bul, non seule­ment parce qu’il y a pas­sé toute sa vie, mais aus­si parce que toute sa vie il en a racon­té les recoins les plus intimes. En 1850, Gus­tave Flau­bert, en arri­vant à Istan­bul, frap­pé par la gigan­tesque bigar­rure de cette ville, par le côtoie­ment de «tant d’individualités sépa­rées, dont l’addition for­mi­dable apla­tit la vôtre», avait écrit que Constan­ti­nople devien­drait «plus tard la capi­tale de la Terre»*. Cette naïve pré­dic­tion n’empêcha pas l’Empire turc de s’écrouler et de dis­pa­raître, et la capi­tale de perdre son nom de Constan­ti­nople, vidée de ses Grecs, ses Armé­niens, ses Juifs. À la nais­sance de M. Pamuk, tout juste un siècle après le séjour de Flau­bert, Istan­bul, en tant que ville mon­diale, n’était plus qu’une ombre cré­pus­cu­laire et vivait les jours les plus faibles, les moins glo­rieux de ses deux mille ans d’histoire. La douce tris­tesse de ses rues fanées et flé­tries, de son pas­sé tom­bé en dis­grâce per­çait de toute part; elle avait une pré­sence visible dans le pay­sage et chez les gens; elle recou­vrait tel un brouillard «les vieilles fon­taines bri­sées ici et là, taries depuis des années, les bou­tiques de bric et de broc appa­rues… aux abords immé­diats des vieilles mos­quées…, les trot­toirs sales, tout tor­dus et défon­cés…, les vieux cime­tières égre­nés sur les hau­teurs…, les lam­pa­daires falots», dit M. Pamuk**. Parce que cette tris­tesse était cau­sée par le fait d’être des reje­tons d’un ancien Empire, les Stam­bou­liotes pré­fé­raient faire table rase du pas­sé. Ils arra­chaient des pierres aux murailles et aux véné­rables édi­fices afin de s’en ser­vir pour leurs propres construc­tions. Détruire, brû­ler, éri­ger à la place un immeuble occi­den­tal et moderne était leur manière d’oublier — un peu comme un amant qui, pour effa­cer le sou­ve­nir dou­lou­reux d’une ancienne maî­tresse, se débar­rasse en hâte des vête­ments, des bijoux, des pho­to­gra­phies et des meubles. Au bout du compte, ce trai­te­ment de choc et ces des­truc­tions par le feu ne fai­saient qu’accroître le sen­ti­ment de tris­tesse, en lui ajou­tant le ton du déses­poir et de la misère. «L’effort d’occidentalisation», dit M. Pamuk***, «ouvrit la voie… à la trans­for­ma­tion des inté­rieurs domes­tiques en musées d’une culture jamais vécue. Des années après, j’ai éprou­vé toute cette incon­grui­té… Ce sen­ti­ment de tris­tesse, enfoui défi­ni­ti­ve­ment dans les tré­fonds de la ville, me fit prendre conscience de la néces­si­té de construire mon propre ima­gi­naire, si je ne vou­lais pas être pri­son­nier…» Un soir, après avoir pous­sé la porte de la mai­son fami­liale, fran­chi le seuil et lon­gue­ment mar­ché dans ces rues qui lui appor­taient conso­la­tion et récon­fort, M. Pamuk ren­tra au milieu de la nuit et s’assit à sa table pour res­ti­tuer quelque chose de leur atmo­sphère et de leur alchi­mie. Le len­de­main, il annon­ça à sa famille qu’il serait écri­vain.

* «Lettre à Louis Bouil­het du 14.XI.1850». Haut

** «Istan­bul», p. 68-69. Haut

*** id. p. 54-55. Haut

Pamuk, «Cette chose étrange en moi : roman»

éd. Gallimard, coll. Du monde entier, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Du monde entier, Paris

Il s’agit du roman «Cette chose étrange en moi» («Kafam­da Bir Tuha­flık») de M. Orhan Pamuk, écri­vain turc pour lequel le centre du monde est Istan­bul, non seule­ment parce qu’il y a pas­sé toute sa vie, mais aus­si parce que toute sa vie il en a racon­té les recoins les plus intimes. En 1850, Gus­tave Flau­bert, en arri­vant à Istan­bul, frap­pé par la gigan­tesque bigar­rure de cette ville, par le côtoie­ment de «tant d’individualités sépa­rées, dont l’addition for­mi­dable apla­tit la vôtre», avait écrit que Constan­ti­nople devien­drait «plus tard la capi­tale de la Terre»*. Cette naïve pré­dic­tion n’empêcha pas l’Empire turc de s’écrouler et de dis­pa­raître, et la capi­tale de perdre son nom de Constan­ti­nople, vidée de ses Grecs, ses Armé­niens, ses Juifs. À la nais­sance de M. Pamuk, tout juste un siècle après le séjour de Flau­bert, Istan­bul, en tant que ville mon­diale, n’était plus qu’une ombre cré­pus­cu­laire et vivait les jours les plus faibles, les moins glo­rieux de ses deux mille ans d’histoire. La douce tris­tesse de ses rues fanées et flé­tries, de son pas­sé tom­bé en dis­grâce per­çait de toute part; elle avait une pré­sence visible dans le pay­sage et chez les gens; elle recou­vrait tel un brouillard «les vieilles fon­taines bri­sées ici et là, taries depuis des années, les bou­tiques de bric et de broc appa­rues… aux abords immé­diats des vieilles mos­quées…, les trot­toirs sales, tout tor­dus et défon­cés…, les vieux cime­tières égre­nés sur les hau­teurs…, les lam­pa­daires falots», dit M. Pamuk**. Parce que cette tris­tesse était cau­sée par le fait d’être des reje­tons d’un ancien Empire, les Stam­bou­liotes pré­fé­raient faire table rase du pas­sé. Ils arra­chaient des pierres aux murailles et aux véné­rables édi­fices afin de s’en ser­vir pour leurs propres construc­tions. Détruire, brû­ler, éri­ger à la place un immeuble occi­den­tal et moderne était leur manière d’oublier — un peu comme un amant qui, pour effa­cer le sou­ve­nir dou­lou­reux d’une ancienne maî­tresse, se débar­rasse en hâte des vête­ments, des bijoux, des pho­to­gra­phies et des meubles. Au bout du compte, ce trai­te­ment de choc et ces des­truc­tions par le feu ne fai­saient qu’accroître le sen­ti­ment de tris­tesse, en lui ajou­tant le ton du déses­poir et de la misère. «L’effort d’occidentalisation», dit M. Pamuk***, «ouvrit la voie… à la trans­for­ma­tion des inté­rieurs domes­tiques en musées d’une culture jamais vécue. Des années après, j’ai éprou­vé toute cette incon­grui­té… Ce sen­ti­ment de tris­tesse, enfoui défi­ni­ti­ve­ment dans les tré­fonds de la ville, me fit prendre conscience de la néces­si­té de construire mon propre ima­gi­naire, si je ne vou­lais pas être pri­son­nier…» Un soir, après avoir pous­sé la porte de la mai­son fami­liale, fran­chi le seuil et lon­gue­ment mar­ché dans ces rues qui lui appor­taient conso­la­tion et récon­fort, M. Pamuk ren­tra au milieu de la nuit et s’assit à sa table pour res­ti­tuer quelque chose de leur atmo­sphère et de leur alchi­mie. Le len­de­main, il annon­ça à sa famille qu’il serait écri­vain.

* «Lettre à Louis Bouil­het du 14.XI.1850». Haut

** «Istan­bul», p. 68-69. Haut

*** id. p. 54-55. Haut

Pamuk, «D’Autres Couleurs : essais»

éd. Gallimard, coll. Du monde entier, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Du monde entier, Paris

Il s’agit de «D’Autres Cou­leurs» («Öte­ki Renk­ler») de M. Orhan Pamuk, écri­vain turc pour lequel le centre du monde est Istan­bul, non seule­ment parce qu’il y a pas­sé toute sa vie, mais aus­si parce que toute sa vie il en a racon­té les recoins les plus intimes. En 1850, Gus­tave Flau­bert, en arri­vant à Istan­bul, frap­pé par la gigan­tesque bigar­rure de cette ville, par le côtoie­ment de «tant d’individualités sépa­rées, dont l’addition for­mi­dable apla­tit la vôtre», avait écrit que Constan­ti­nople devien­drait «plus tard la capi­tale de la Terre»*. Cette naïve pré­dic­tion n’empêcha pas l’Empire turc de s’écrouler et de dis­pa­raître, et la capi­tale de perdre son nom de Constan­ti­nople, vidée de ses Grecs, ses Armé­niens, ses Juifs. À la nais­sance de M. Pamuk, tout juste un siècle après le séjour de Flau­bert, Istan­bul, en tant que ville mon­diale, n’était plus qu’une ombre cré­pus­cu­laire et vivait les jours les plus faibles, les moins glo­rieux de ses deux mille ans d’histoire. La douce tris­tesse de ses rues fanées et flé­tries, de son pas­sé tom­bé en dis­grâce per­çait de toute part; elle avait une pré­sence visible dans le pay­sage et chez les gens; elle recou­vrait tel un brouillard «les vieilles fon­taines bri­sées ici et là, taries depuis des années, les bou­tiques de bric et de broc appa­rues… aux abords immé­diats des vieilles mos­quées…, les trot­toirs sales, tout tor­dus et défon­cés…, les vieux cime­tières égre­nés sur les hau­teurs…, les lam­pa­daires falots», dit M. Pamuk**. Parce que cette tris­tesse était cau­sée par le fait d’être des reje­tons d’un ancien Empire, les Stam­bou­liotes pré­fé­raient faire table rase du pas­sé. Ils arra­chaient des pierres aux murailles et aux véné­rables édi­fices afin de s’en ser­vir pour leurs propres construc­tions. Détruire, brû­ler, éri­ger à la place un immeuble occi­den­tal et moderne était leur manière d’oublier — un peu comme un amant qui, pour effa­cer le sou­ve­nir dou­lou­reux d’une ancienne maî­tresse, se débar­rasse en hâte des vête­ments, des bijoux, des pho­to­gra­phies et des meubles. Au bout du compte, ce trai­te­ment de choc et ces des­truc­tions par le feu ne fai­saient qu’accroître le sen­ti­ment de tris­tesse, en lui ajou­tant le ton du déses­poir et de la misère. «L’effort d’occidentalisation», dit M. Pamuk***, «ouvrit la voie… à la trans­for­ma­tion des inté­rieurs domes­tiques en musées d’une culture jamais vécue. Des années après, j’ai éprou­vé toute cette incon­grui­té… Ce sen­ti­ment de tris­tesse, enfoui défi­ni­ti­ve­ment dans les tré­fonds de la ville, me fit prendre conscience de la néces­si­té de construire mon propre ima­gi­naire, si je ne vou­lais pas être pri­son­nier…» Un soir, après avoir pous­sé la porte de la mai­son fami­liale, fran­chi le seuil et lon­gue­ment mar­ché dans ces rues qui lui appor­taient conso­la­tion et récon­fort, M. Pamuk ren­tra au milieu de la nuit et s’assit à sa table pour res­ti­tuer quelque chose de leur atmo­sphère et de leur alchi­mie. Le len­de­main, il annon­ça à sa famille qu’il serait écri­vain.

* «Lettre à Louis Bouil­het du 14.XI.1850». Haut

** «Istan­bul», p. 68-69. Haut

*** id. p. 54-55. Haut

«Poètes turcs des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles»

éd. Ari, coll. Ankara Üniversitesi Yayımları-Edebi İncelemeler, Istanbul

éd. Ari, coll. Anka­ra Üni­ver­si­te­si Yayım­ları-Ede­bi İnc­el­em­el­er, Istan­bul

Il s’agit d’une antho­lo­gie de la poé­sie otto­mane. Dès la fixa­tion des Turcs en Ana­to­lie, deux poé­sies s’affrontent, dont la pre­mière fini­ra par l’emporter à l’époque otto­mane, mais dont la seconde triom­phe­ra entiè­re­ment dans la Tur­quie moderne : d’un côté, celle des sei­gneurs et des cita­dins, dont le but sera de trans­po­ser en un turc bour­ré d’arabe et de per­san les manières lit­té­raires de ces deux grandes langues musul­manes, dans des vers fon­dés sur la quan­ti­té longue et brève des syl­labes; de l’autre, celle des pay­sans et des nomades, peut-être moins savants, mais doués d’un sens plus vif de leur langue mater­nelle, sou­vent nour­ris de chan­sons popu­laires, qui entre­pren­dront d’exprimer leur sen­si­bi­li­té et leur pen­sée selon le génie natio­nal, dans des vers fon­dés sur le seul nombre des syl­labes. Les suc­cès pres­ti­gieux, au XIVe siècle, du sei­gneur turc Oth­man, qui sou­met avec le secours de l’islamisme toute l’Anatolie avant de se lan­cer à la conquête des Bal­kans et du Proche-Orient, ont pour consé­quence iné­luc­table, en même temps qu’une cen­tra­li­sa­tion du pou­voir, la réunion à la Cour de tous les poètes de renom, qui deviennent ain­si «des écri­vains pro­fes­sion­nels et cour­ti­sans, aris­to­crates et pédants, vivant en vase clos et de façon arti­fi­cielle, cou­pés du reste de la nation»*. Au XVIe siècle, avec l’apogée de l’Empire sous le règne du sul­tan Soli­man coïn­cide, comme de juste, la matu­ri­té de la poé­sie otto­mane, incar­née par Bâkî**. Poète de génie, Bâkî doit à son seul talent une brillante répu­ta­tion et une haute for­tune; car s’il débute sa vie comme fils d’un pauvre muez­zin, il finit sa car­rière comme vizir. «Ses gha­zels — courts poèmes lyriques de ton géné­ra­le­ment léger — où ce grave ecclé­sias­tique chante l’amour et le vin en des termes qui nous sur­prennent, mais dont les com­men­ta­teurs ortho­doxes assurent qu’ils sont sym­bo­liques, sont par­mi les plus célèbres»***. Je leur pré­fère, cepen­dant, la per­fec­tion clas­sique de son «Orai­son funèbre du sul­tan Soli­man»****, laquelle évoque avec un grand art cette période où l’Empire otto­man était sans doute le plus puis­sant du monde

* Louis Bazin, «Lit­té­ra­ture turque». Haut

** Autre­fois trans­crit Bâqî ou Baqui. Haut

*** Louis Bazin, «Lit­té­ra­ture turque». Haut

**** En turc «Mer­siye-i sul­tân Süley­mân». Haut

«La Muse ottomane, ou Chefs-d’œuvre de la poésie turque»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit d’une antho­lo­gie de la poé­sie otto­mane. Dès la fixa­tion des Turcs en Ana­to­lie, deux poé­sies s’affrontent, dont la pre­mière fini­ra par l’emporter à l’époque otto­mane, mais dont la seconde triom­phe­ra entiè­re­ment dans la Tur­quie moderne : d’un côté, celle des sei­gneurs et des cita­dins, dont le but sera de trans­po­ser en un turc bour­ré d’arabe et de per­san les manières lit­té­raires de ces deux grandes langues musul­manes, dans des vers fon­dés sur la quan­ti­té longue et brève des syl­labes; de l’autre, celle des pay­sans et des nomades, peut-être moins savants, mais doués d’un sens plus vif de leur langue mater­nelle, sou­vent nour­ris de chan­sons popu­laires, qui entre­pren­dront d’exprimer leur sen­si­bi­li­té et leur pen­sée selon le génie natio­nal, dans des vers fon­dés sur le seul nombre des syl­labes. Les suc­cès pres­ti­gieux, au XIVe siècle, du sei­gneur turc Oth­man, qui sou­met avec le secours de l’islamisme toute l’Anatolie avant de se lan­cer à la conquête des Bal­kans et du Proche-Orient, ont pour consé­quence iné­luc­table, en même temps qu’une cen­tra­li­sa­tion du pou­voir, la réunion à la Cour de tous les poètes de renom, qui deviennent ain­si «des écri­vains pro­fes­sion­nels et cour­ti­sans, aris­to­crates et pédants, vivant en vase clos et de façon arti­fi­cielle, cou­pés du reste de la nation»*. Au XVIe siècle, avec l’apogée de l’Empire sous le règne du sul­tan Soli­man coïn­cide, comme de juste, la matu­ri­té de la poé­sie otto­mane, incar­née par Bâkî**. Poète de génie, Bâkî doit à son seul talent une brillante répu­ta­tion et une haute for­tune; car s’il débute sa vie comme fils d’un pauvre muez­zin, il finit sa car­rière comme vizir. «Ses gha­zels — courts poèmes lyriques de ton géné­ra­le­ment léger — où ce grave ecclé­sias­tique chante l’amour et le vin en des termes qui nous sur­prennent, mais dont les com­men­ta­teurs ortho­doxes assurent qu’ils sont sym­bo­liques, sont par­mi les plus célèbres»***. Je leur pré­fère, cepen­dant, la per­fec­tion clas­sique de son «Orai­son funèbre du sul­tan Soli­man»****, laquelle évoque avec un grand art cette période où l’Empire otto­man était sans doute le plus puis­sant du monde

* Louis Bazin, «Lit­té­ra­ture turque». Haut

** Autre­fois trans­crit Bâqî ou Baqui. Haut

*** Louis Bazin, «Lit­té­ra­ture turque». Haut

**** En turc «Mer­siye-i sul­tân Süley­mân». Haut

«Mille et un Proverbes turcs»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit d’un recueil de pro­verbes turcs. Nul genre d’enseignement n’est plus ancien que celui des pro­verbes. Son ori­gine remonte aux âges les plus recu­lés du globe. Dès que les hommes, mus par un ins­tinct irré­sis­tible ou pous­sés par la volon­té divine, se furent réunis en socié­té; dès qu’ils eurent consti­tué un lan­gage suf­fi­sant à l’expression de leurs besoins, les pro­verbes prirent nais­sance en tant que résu­mé natu­rel des idées com­munes de l’humanité. «S’ils avaient pu se conser­ver, s’ils étaient par­ve­nus jusqu’à nous sous leur forme pri­mi­tive», dit Pierre-Marie Qui­tard*, «ils seraient le plus curieux monu­ment du pro­grès des pre­mières socié­tés; ils jet­te­raient un jour mer­veilleux sur l’histoire de la civi­li­sa­tion, dont ils mar­que­raient le point de départ avec une irré­cu­sable fidé­li­té.» La Bible, qui contient plu­sieurs livres de pro­verbes, dit : «Celui qui applique son âme à réflé­chir sur la Loi du Très-Haut… recherche le sens secret des pro­verbes et revient sans cesse sur les énigmes des maximes»**. Les sages de la Grèce eurent la même pen­sée que la Bible. Confu­cius imi­ta les pro­verbes et fut à son tour imi­té par ses dis­ciples. De même que l’âge de l’arbre peut se juger par le tronc; de même, les pro­verbes nous apprennent le génie ou l’esprit propre à chaque nation, et les détails de sa vie pri­vée. On en tenait cer­tains en telle estime, qu’on les disait d’origine céleste : «C’est du ciel», dit Juvé­nal***, «que nous est venue la maxime : “Connais-toi toi-même”. Il la fau­drait gra­ver dans son cœur et la médi­ter tou­jours.» C’est pour­quoi, d’ailleurs, on les gra­vait sur le devant des portes des temples, sur les colonnes et les marbres. Ces ins­crip­tions, très nom­breuses du temps de Pla­ton, fai­saient dire à ce phi­lo­sophe qu’on pou­vait faire un excellent cours de morale en voya­geant à pied, si l’on vou­lait les lire; les pro­verbes étant «le fruit de l’expérience de tous les peuples et comme le bon sens de tous les siècles réduit en for­mules»

* «Études his­to­riques, lit­té­raires et morales sur les pro­verbes fran­çais et le lan­gage pro­ver­bial», p. 2. Haut

** «Livre de l’Ecclésiastique», XXXIX, 1-3. Haut

*** «Satires», poème XI, v. 27-28. Haut

Evliyâ Tchélébi, «La Guerre des Turcs : récits de batailles extraits du “Livre de voyages”»

éd. Actes Sud-Sindbad, coll. La Bibliothèque turque, Arles

éd. Actes Sud-Sind­bad, coll. La Biblio­thèque turque, Arles

Il s’agit d’une rela­tion turque de la guerre de Can­die (XVIIe siècle). Durant ses vingt-deux ans de siège, le des­tin de la prin­ci­pale cité de Crète, Can­die — atta­quée, d’un côté, avec une fureur extrême par les Otto­mans et défen­due, de l’autre, avec une constance égale par la Répu­blique de Venise — fixa l’attention de l’Europe et du monde entier, comme en témoignent les abon­dantes pro­duc­tions impri­mées rela­tives à l’événement. «À l’instar du siège de Vienne… cette guerre sut réveiller quelque vieux rêve de chré­tien­té, au cœur même d’États pour­tant atte­lés prin­ci­pa­le­ment à la défense de leurs inté­rêts.»* Une aven­ture sin­gu­lière, et qui tient presque du roman, atti­ra les armes sur Can­die. En 1644, six galères de Malte s’étaient empa­rées d’un grand vais­seau turc et étaient venues, avec leur prise, mouiller dans un petit port cré­tois où les auto­ri­tés véni­tiennes eurent l’imprudence de les rece­voir. Ce vais­seau turc emme­nait, à des­ti­na­tion de la Mecque, des pèle­rins, des négo­ciants, des sol­dats, des hommes d’équipage et trente femmes, dont une vieille nour­rice du sul­tan. Ce der­nier, appre­nant la nou­velle, ne vou­lut rien moins que faire jeter dans la mer le rocher de Malte. Ses vizirs, plus sages, lui rap­pe­lèrent que ce rocher inac­ces­sible avait été l’écueil où s’étaient bri­sées les ambi­tions de ses pré­dé­ces­seurs. Alors, le sul­tan fit tom­ber sa colère sur les Véni­tiens; il leur repro­cha d’avoir, mal­gré les trai­tés de paix, reçu dans leur port la prise faite par les Mal­tais. Il fit faire à sa flotte des pré­pa­ra­tifs immenses; et au mois de mai 1645, 416 navires por­tant une armée de 50 000 hommes abor­dèrent en Crète. «De m’imaginer qu’un Empire qui est com­po­sé de plu­sieurs Empires et de plu­sieurs royaumes… n’[ait] pour prin­ci­pal objet que [de] recou­vrer une vieille nour­rice qui, même dans sa jeu­nesse, ne fut jamais belle (car j’ai vu un homme qui l’a vue depuis huit jours), c’est ce que je trouve… gro­tesque», s’exclame Made­leine de Scu­dé­ry en rap­por­tant cette his­toire

* Özkan Bar­dak­çı et Fran­çois Pugnière, «La Der­nière Croi­sade». Haut

Pamuk, «Cevdet Bey et ses Fils : roman»

éd. Gallimard, coll. Du monde entier, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Du monde entier, Paris

Il s’agit du roman «Cev­det Bey et ses Fils» («Cev­det Bey ve Oğul­ları») de M. Orhan Pamuk, écri­vain turc pour lequel le centre du monde est Istan­bul, non seule­ment parce qu’il y a pas­sé toute sa vie, mais aus­si parce que toute sa vie il en a racon­té les recoins les plus intimes. En 1850, Gus­tave Flau­bert, en arri­vant à Istan­bul, frap­pé par la gigan­tesque bigar­rure de cette ville, par le côtoie­ment de «tant d’individualités sépa­rées, dont l’addition for­mi­dable apla­tit la vôtre», avait écrit que Constan­ti­nople devien­drait «plus tard la capi­tale de la Terre»*. Cette naïve pré­dic­tion n’empêcha pas l’Empire turc de s’écrouler et de dis­pa­raître, et la capi­tale de perdre son nom de Constan­ti­nople, vidée de ses Grecs, ses Armé­niens, ses Juifs. À la nais­sance de M. Pamuk, tout juste un siècle après le séjour de Flau­bert, Istan­bul, en tant que ville mon­diale, n’était plus qu’une ombre cré­pus­cu­laire et vivait les jours les plus faibles, les moins glo­rieux de ses deux mille ans d’histoire. La douce tris­tesse de ses rues fanées et flé­tries, de son pas­sé tom­bé en dis­grâce per­çait de toute part; elle avait une pré­sence visible dans le pay­sage et chez les gens; elle recou­vrait tel un brouillard «les vieilles fon­taines bri­sées ici et là, taries depuis des années, les bou­tiques de bric et de broc appa­rues… aux abords immé­diats des vieilles mos­quées…, les trot­toirs sales, tout tor­dus et défon­cés…, les vieux cime­tières égre­nés sur les hau­teurs…, les lam­pa­daires falots», dit M. Pamuk**. Parce que cette tris­tesse était cau­sée par le fait d’être des reje­tons d’un ancien Empire, les Stam­bou­liotes pré­fé­raient faire table rase du pas­sé. Ils arra­chaient des pierres aux murailles et aux véné­rables édi­fices afin de s’en ser­vir pour leurs propres construc­tions. Détruire, brû­ler, éri­ger à la place un immeuble occi­den­tal et moderne était leur manière d’oublier — un peu comme un amant qui, pour effa­cer le sou­ve­nir dou­lou­reux d’une ancienne maî­tresse, se débar­rasse en hâte des vête­ments, des bijoux, des pho­to­gra­phies et des meubles. Au bout du compte, ce trai­te­ment de choc et ces des­truc­tions par le feu ne fai­saient qu’accroître le sen­ti­ment de tris­tesse, en lui ajou­tant le ton du déses­poir et de la misère. «L’effort d’occidentalisation», dit M. Pamuk***, «ouvrit la voie… à la trans­for­ma­tion des inté­rieurs domes­tiques en musées d’une culture jamais vécue. Des années après, j’ai éprou­vé toute cette incon­grui­té… Ce sen­ti­ment de tris­tesse, enfoui défi­ni­ti­ve­ment dans les tré­fonds de la ville, me fit prendre conscience de la néces­si­té de construire mon propre ima­gi­naire, si je ne vou­lais pas être pri­son­nier…» Un soir, après avoir pous­sé la porte de la mai­son fami­liale, fran­chi le seuil et lon­gue­ment mar­ché dans ces rues qui lui appor­taient conso­la­tion et récon­fort, M. Pamuk ren­tra au milieu de la nuit et s’assit à sa table pour res­ti­tuer quelque chose de leur atmo­sphère et de leur alchi­mie. Le len­de­main, il annon­ça à sa famille qu’il serait écri­vain.

* «Lettre à Louis Bouil­het du 14.XI.1850». Haut

** «Istan­bul», p. 68-69. Haut

*** id. p. 54-55. Haut

Hisar, «Les “Yalıs”»

dans « Prosateurs turcs contemporains : extraits choisis » (éd. de Boccard, coll. Études orientales, Paris), p. 265-272

dans «Pro­sa­teurs turcs contem­po­rains : extraits choi­sis» (éd. de Boc­card, coll. Études orien­tales, Paris), p. 265-272

Il s’agit du feuille­ton «Les “Yalıs”» («Yalı­lar»*) d’Abdülhak Şina­si Hisar**, peut-être le plus grand sty­liste de la prose turque contem­po­raine (XIXe-XXe siècle). Hisar est un de ces génies mal­heu­reux, ense­ve­lis dans la pous­sière et dans l’oubli, qui ne nous sont guère connus que de nom ou par de maigres extraits choi­sis dans les antho­lo­gies. Quel génie, pour­tant! Ces matins et ces cou­chants d’Istanbul, ces eaux bleuâtres du Bos­phore cou­lant et glis­sant avec mille mignar­dises, ces barques s’étalant face au ciel et sem­blant faire un avec l’esprit de l’univers, que ni Lâti­fî ni Orhan Pamuk n’ont réus­si à immor­ta­li­ser, vivent si inten­sé­ment dans les œuvres d’Hisar qu’ils se gravent pour tou­jours dans l’esprit du lec­teur. On dirait qu’Hisar a été poète pour les expri­mer, au moment où il en a contem­plé la beau­té; peintre pour les peindre, au moment où il en a enten­du la sono­ri­té; musi­cien pour leur faire écho. Et on est comme stu­pé­fait de l’éternelle nos­tal­gie que cette poé­sie, cette pein­ture, cette musique conspirent ensemble à repro­duire. La prose de cet auteur est une des plus belles choses qu’ait créées la Tur­quie, mais comme tout ce qui est noble et grand, sa beau­té est mélan­co­lique. «Il m’est impos­sible de croire», dit quelque part Hisar***. «que [le] pas­sé ait péri. Quand je fouille dans mes sou­ve­nirs, je m’aperçois que les fleurs des jours [révo­lus] conti­nuent à éclore et à se faner dans mon cœur; ces matins enso­leillés, ces nuits de clair de lune res­plen­dissent encore; …les ros­si­gnols chantent sur les col­lines der­rière nous, et leurs voix…, s’insinuant aux pro­fon­deurs secrètes de mon cœur, y éveillent tou­jours l’ardeur d’implorations roman­tiques; j’entends encore leurs appels, pro­met­teurs d’impossibles volup­tés, évo­ca­teurs de visions indi­cibles.» Comme Mau­rice Bar­rès, qu’il admi­rait; comme Pierre Loti, dont il avait écrit une élé­gante bio­gra­phie****; comme tant d’autres auteurs fran­çais, qu’il avait pris goût à lire en pas­sant une par­tie de sa jeu­nesse à Paris, Hisar avait le don unique, ensor­ce­lant, d’évoquer, de décrire, de défi­nir en épan­chant sa sen­si­bi­li­té. Hélas! cet écri­vain triste a vécu seul tout au long de sa vie, ne s’est jamais marié et a éprou­vé, au moment de sa mort, l’amertume de ne pas avoir trou­vé les amis dési­rés. Cepen­dant, «si l’âme», écrit-il*****, «en des­cen­dant au tom­beau peut, [en guise d’ami], dans son der­nier élan, avec ses der­nières forces, empor­ter de cette vie une poi­gnée de sou­ve­nirs, cer­tai­ne­ment c’est des nuits magiques du Bos­phore, de ses jours pareils à des fleurs bleues qui fanent si vite sur le cœur, que j’emporterai une gerbe de sou­ve­nirs pleins de lumière, d’azur, de mur­mure, de rêve et de clair de lune.»

* Les «yalıs», c’étaient des palais en bois au bord de la mer, des pavillons de plai­sance conçus pour la récréa­tion, et qui, aujourd’hui aban­don­nés, res­semblent à des énormes vais­seaux d’un autre temps, bri­sés par les vagues et échoués à terre. Le mot turc «yalı» vient du grec «yalos» (γιαλός), lui-même du grec ancien «aigia­los» (αἰγιαλός). Il signi­fie en propre «rivage mari­time, grève». Haut

** Autre­fois trans­crit Abdul­hak Chi­na­sî His­sar. Haut

*** p. 271. Haut

**** «Istan­bul ve Pierre Loti» («Istan­bul et Pierre Loti», inédit en fran­çais). Haut

***** p. 272. Haut

Pamuk, «Neige : roman»

éd. Gallimard, coll. Du monde entier, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Du monde entier, Paris

Il s’agit du roman «Neige» («Kar») de M. Orhan Pamuk, écri­vain turc pour lequel le centre du monde est Istan­bul, non seule­ment parce qu’il y a pas­sé toute sa vie, mais aus­si parce que toute sa vie il en a racon­té les recoins les plus intimes. En 1850, Gus­tave Flau­bert, en arri­vant à Istan­bul, frap­pé par la gigan­tesque bigar­rure de cette ville, par le côtoie­ment de «tant d’individualités sépa­rées, dont l’addition for­mi­dable apla­tit la vôtre», avait écrit que Constan­ti­nople devien­drait «plus tard la capi­tale de la Terre»*. Cette naïve pré­dic­tion n’empêcha pas l’Empire turc de s’écrouler et de dis­pa­raître, et la capi­tale de perdre son nom de Constan­ti­nople, vidée de ses Grecs, ses Armé­niens, ses Juifs. À la nais­sance de M. Pamuk, tout juste un siècle après le séjour de Flau­bert, Istan­bul, en tant que ville mon­diale, n’était plus qu’une ombre cré­pus­cu­laire et vivait les jours les plus faibles, les moins glo­rieux de ses deux mille ans d’histoire. La douce tris­tesse de ses rues fanées et flé­tries, de son pas­sé tom­bé en dis­grâce per­çait de toute part; elle avait une pré­sence visible dans le pay­sage et chez les gens; elle recou­vrait tel un brouillard «les vieilles fon­taines bri­sées ici et là, taries depuis des années, les bou­tiques de bric et de broc appa­rues… aux abords immé­diats des vieilles mos­quées…, les trot­toirs sales, tout tor­dus et défon­cés…, les vieux cime­tières égre­nés sur les hau­teurs…, les lam­pa­daires falots», dit M. Pamuk**. Parce que cette tris­tesse était cau­sée par le fait d’être des reje­tons d’un ancien Empire, les Stam­bou­liotes pré­fé­raient faire table rase du pas­sé. Ils arra­chaient des pierres aux murailles et aux véné­rables édi­fices afin de s’en ser­vir pour leurs propres construc­tions. Détruire, brû­ler, éri­ger à la place un immeuble occi­den­tal et moderne était leur manière d’oublier — un peu comme un amant qui, pour effa­cer le sou­ve­nir dou­lou­reux d’une ancienne maî­tresse, se débar­rasse en hâte des vête­ments, des bijoux, des pho­to­gra­phies et des meubles. Au bout du compte, ce trai­te­ment de choc et ces des­truc­tions par le feu ne fai­saient qu’accroître le sen­ti­ment de tris­tesse, en lui ajou­tant le ton du déses­poir et de la misère. «L’effort d’occidentalisation», dit M. Pamuk***, «ouvrit la voie… à la trans­for­ma­tion des inté­rieurs domes­tiques en musées d’une culture jamais vécue. Des années après, j’ai éprou­vé toute cette incon­grui­té… Ce sen­ti­ment de tris­tesse, enfoui défi­ni­ti­ve­ment dans les tré­fonds de la ville, me fit prendre conscience de la néces­si­té de construire mon propre ima­gi­naire, si je ne vou­lais pas être pri­son­nier…» Un soir, après avoir pous­sé la porte de la mai­son fami­liale, fran­chi le seuil et lon­gue­ment mar­ché dans ces rues qui lui appor­taient conso­la­tion et récon­fort, M. Pamuk ren­tra au milieu de la nuit et s’assit à sa table pour res­ti­tuer quelque chose de leur atmo­sphère et de leur alchi­mie. Le len­de­main, il annon­ça à sa famille qu’il serait écri­vain.

* «Lettre à Louis Bouil­het du 14.XI.1850». Haut

** «Istan­bul», p. 68-69. Haut

*** id. p. 54-55. Haut