Comptes rendus sur la littérature ancienne et moderne de toutes les nations

« Le Livre des lois des pays »

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit du « Livre des lois des pays » (« Kethâbhâ dhe-Nâmôsê dh’Athrawâthâ » *), dialogue philosophique mettant en scène un des plus anciens savants de la Syrie, Bar-Daiṣân **, ou plus simplement Bardesane ***. Ce fut un savant éclectique, « riche, aimable, libéral, instruit, bien posé à la Cour, versé à la fois dans la science chaldéenne et dans la culture hellénique » ****, qui toucha à toutes les philosophies et à toutes les écoles, sans s’attacher à aucune en particulier. Tout cela lui valut la réputation d’hérétique, bien qu’il fût sincèrement chrétien (IIe-IIIe siècle apr. J.-C.). On ne sait pas sur quel sol il est né précisément ; car Hippolyte de Rome l’appelle l’« Arménien » ***** ; Julius Africanus l’appelle le « Parthe » et l’« habile archer » ****** ; Porphyre et saint Jérôme le nomment le « Babylonien » ******* ; Épiphane nous dit qu’« il était originaire de Mésopotamie » ******** ; Eusèbe l’appelle le « Syrien » ********* ; enfin, les auteurs syriaques le font naître dans la ville d’Édesse, en Syrie **********. Il est certain, en tout cas, que c’est dans cette ville qu’il passa la plus grande partie de sa vie. Demeuré orphelin dès son jeune âge, il habita dans la maison d’un pontife dénommé Koudouz ***********. Celui-ci l’adopta et lui enseigna l’astrologie et l’astronomie, car ces sciences étaient indispensables aux prêtres qui voulaient en imposer au peuple, en prédisant les éclipses de lune et en devinant l’action des planètes sur le destin de l’homme. L’esprit de Bardesane se détachera plus tard de ces spéculations (« je les ai aimées jadis », dira-t-il ************). Dans le plus célèbre de ses opuscules philosophiques, il fera la démonstration que Dieu a doué les hommes du libre arbitre, et que l’influence des sept planètes et de ce qu’on appelle l’horoscope n’a aucune prise sur eux. Le titre syriaque de cet opuscule est inconnu ; Eusèbe, Épiphane et Photius l’ont lu dans une traduction grecque intitulée « Dialogue sur le destin » (« Peri heimarmenês dialogos » *************). Aujourd’hui, nous n’avons plus rien de Bardesane, excepté un témoignage contemporain, insuffisant sans doute, mais qui reproduit une partie de sa pensée : « Le Livre des lois des pays ». Notre savant y parle comme Socrate dans les dialogues de Platon, c’est-à-dire à la troisième personne, tandis que ses disciples s’y expriment à la première. On en a conclu que l’un d’eux, peut-être Philippe, en est le rédacteur. Bardesane y fournit de nombreux détails sur les lois et les mœurs des pays et montre comment ces lois et ces mœurs l’emportent sur le destin : « Car les hommes, dans chaque pays, se donnèrent des lois à l’aide de cette liberté qui leur fut octroyée par Dieu et qui est contraire au destin des “dominateurs” (des “planètes”) » **************.

Il n’existe pas moins de deux traductions françaises du « Livre des lois des pays », mais s’il fallait n’en choisir qu’une seule, je choisirais celle de l’abbé François Nau.

« ܐܡܪ ܠܗ ܥܘܝܕܐ. ܗܠܝܢ ܕܐܡܪܬ ܛܒ ܫܦܝܪܢ. ܐܠܐ ܗܐ ܚܤܝܢܝܢ ܦܘܩܕܢܐ ܕܐܬܝܗܒܘ ܠܒܢܝܢܫܐ. ܘܠܐ ܡܫܟܚܝܢ ܠܡܥܒܕ ܐܢܘܢ.܀

ܒܪܕܝܨܢ ܐܡܪ. ܗܢܐ ܦܬܓܡܐ ܗܘ ܕܐܝܢܐ ܕܠܐ ܨܒܐ ܠܡܥܒܕ ܕܫܦܝܪ. ܘܝܬܝܪܐܝܬ ܕܗܘ ܪܐܫܬܡܥ ܐܫܬܥܒܕ ܠܒܥܠܕܒܒܗ. ܠܐ ܓܝܪ ܐܬܦܩܕܘ ܒܢܝ ܐܢܫܐ ܠܡܥܒܕ. ܐܠܐ ܗܘ ܡܕܡ ܕܡܫܟܚܝܢ ܠܡܥܒܕ. »
— Passage dans la langue originale

« Avida lui répondit : “Tout ce que tu dis est beau, mais les Commandements donnés aux hommes sont difficiles, et on ne peut les accomplir”.

Bardesane dit : “Cette parole est de celui qui ne veut pas bien faire, et surtout de celui qui obéit et qui est déjà soumis à son Adversaire (le Démon), car les hommes n’ont l’ordre de faire que ce qu’ils peuvent faire”. »
— Passage dans la traduction de l’abbé Nau

« Avida lui dit : “Les choses que tu as dites sont excellentes. Mais, hélas ! les Commandements qui ont été donnés aux hommes sont sévères, et ceux-ci ne sont pas capables de les exécuter”.

Bardesane répondit : “Ceci est la réponse d’un homme qui ne désire pas faire ce qui est bien, et plus spécialement encore d’un individu qui a obéi et qui s’est soumis à son Ennemi (Satan). Car les hommes ne sont pas tenus de faire ce qu’ils sont capables de vouloir”. »
— Passage dans la traduction de Victor Langlois (« Le Livre de la loi des contrées » dans « Collection des historiens anciens et modernes de l’Arménie. Tome I », XIXe siècle, p. 55-95)

« Dicit ei Avida : “Ea quæ dixisti optima sunt, sed ecce dura sunt Præcepta quæ hominibus data sunt et nequeunt adimplere illa”.

Bardesanes dicit : “Ea est responsio ejus qui quod bonum est facere nolit, præcipue autem illius qui audivit Inimicum suum et ei se subjecit ; nihil est enim hominibus imperatum, nisi id quod facere possunt”. »
— Passage dans la traduction latine de l’abbé Nau (« Liber legum regionum » dans « Patrologia Syriaca. Tome II », éd. Firmin-Didot, Paris, p. 490-658)

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* En syriaque « ܟܬܒܐ ܕܢܡܘܣܐ ܕܐܬܪܘܬܐ ». Parfois transcrit « Kethaba dha-Namosa dh’Athrawatha », « Kṯāḇā ḏ-Nāmōsē ḏ-Aṯrawwāṯā » ou « Kṯāḇā ḏ-Nāmōsē ḏ-Aṯrawāṯā ».

** En syriaque ܒܪܕܝܨܢ. Autrefois transcrit Bar-Daissan ou Bar Daiçân.

*** En grec Βαρδησάνης. Parfois transcrit Bardesan, Bardessane ou Bardesanes. On rencontre aussi les graphies Βαρδισάνης (Bardisane) et Βαρδησιάνης (Bardesiane).

**** Ernest Renan, « Marc-Aurèle ».

***** En grec Ἀρμένιος. « “Philosophumena”, ou Réfutation de toutes les hérésies », liv. VII, ch. 31, sect. 1.

****** En grec Πάρθος et σοφὸς τοξότης. « Les “Cestes” », liv. I, ch. 20.

******* En grec Βαϐυλώνιος. « De l’abstinence », liv. IV, sect. 17. En latin Babylonius. « Contre Jovinien », liv. II, ch. 14.

******** En grec ἐκ Μεσοποταμίας τὸ γένος ἦν. « Panarion », inédit en français.

********* En grec Σύρος. « La Préparation évangélique », liv. VI, ch. 9, sect. 32.

********** Aujourd’hui Urfa, en Turquie, près de la frontière syrienne.

*********** En syriaque ܟܘܕܘܙ.

************ « Le Livre des lois des pays », p. 37.

************* En grec « Περὶ εἱμαρμένης διάλογος ».

************** p. 45.