Comptes rendus sur la littérature ancienne et moderne de toutes les nations

Lucien, « Œuvres. Tome V »

XVIIIᵉ siècle

XVIIIe siècle

Il s’agit de l’« Apologie des portraits » (« Hyper tôn eikonôn » *) et autres œuvres de Lucien de Samosate **, auteur d’expression grecque qui n’épargna dans ses satires enjouées ni les dieux ni les hommes. « Je suis né en Syrie, sur les bords de l’Euphrate. Mais qu’importe mon pays ? J’en sais, parmi mes adversaires, qui ne sont pas moins barbares que moi… Mon accent étranger ne nuira point à ma cause si j’ai le bon droit de mon côté », dit-il dans « Les Philosophes ressuscités, ou le Pêcheur » ***. Les parents de Lucien étaient pauvres et d’humble condition. Ils le destinèrent dès le départ au métier de sculpteur et mirent en apprentissage chez son oncle, qui était statuaire. Mais son initiation ne fut pas heureuse : pour son coup d’essai, il brisa le marbre qu’on lui avait donné à dégrossir, et son oncle, homme d’un caractère emporté, l’en punit sévèrement. Il n’en fallut pas davantage pour dégoûter sans retour le jeune apprenti, dont le génie et les sentiments étaient au-dessus d’un métier manuel. Il prit dès lors la décision de ne plus remettre les pieds dans un atelier et se livra tout entier à l’étude des lettres. Il raconte lui-même cette anecdote de jeunesse, de la manière la plus sympathique, dans un écrit qu’il composa longtemps après et intitulé « Le Songe de Lucien » ****. Il y suppose qu’en rentrant à la maison, après s’être sauvé des mains de son oncle, il s’endort, accablé de fatigue et de tristesse. Il voit dans son sommeil les divinités tutélaires de la Sculpture et de l’Instruction. Chacune d’elles fait l’éloge de son art : « Si tu veux me suivre, je te rendrai, pour ainsi dire, le contemporain de tous les génies sublimes qui ont existé… en te faisant connaître les immortels ouvrages des grands écrivains et les belles actions des anciens héros… Je te promets, [à toi] aussi, un rang distingué parmi ce petit nombre d’hommes fortunés qui ont obtenu l’immortalité. Et lors même que tu auras cessé de vivre, les savants aimeront encore s’entretenir avec toi dans tes écrits » *****. On devine quelle divinité plaide ainsi et finit par l’emporter. Aussi, dans « La Double Accusation », ce Syrien remercie-t-il l’Instruction de l’avoir « élevé » et « introduit parmi les Grecs », alors qu’« il n’était encore qu’un jeune étourdi [parlant] un langage barbare » et portant une vilaine robe orientale ******.

« C’est un impitoyable censeur de toute superstition et de toute charlatanerie »

L’idéal que l’Instruction promettait à Lucien était incarné, à cette époque-là, par ceux qu’on appelait les « sophistes ». Ce terme n’était pas toujours pris en mauvaise part. À l’origine, il n’impliquait rien de déshonorant. Il signifiait un homme cultivé, formé à la rhétorique, frotté de philosophie, et qui vivait de son savoir, en exerçant le métier d’orateur, de professeur, de guide ; à moins qu’il ne choisît de parcourir le monde, en donnant des conférences rémunérées. Lucien fut tout cela à ses débuts et il ne quitta la carrière de sophiste qu’à l’âge de quarante ans pour se livrer à l’écriture. Ce fut la forme du dialogue satirique, joignant l’enseignement à la raillerie et l’érudition à l’éloquence, qu’il adopta pour ses ouvrages. Il dit lui-même, dans « La Double Accusation », comment il parvint à ce genre nouveau, en partant du dialogue philosophique de Platon et Xénophon : « Quand je l’ai pris, le dialogue était triste et sombre ; ses perpétuelles interrogations le rendaient sec et aride. Je conviens que cela lui donnait un air imposant, mais il n’avait rien d’agréable, ni qui pût plaire… Je lui ai appris à se rapprocher des hommes et à marcher avec eux sur la terre. Je l’ai délivré de ce qu’il avait de maussade et de rebutant ; je l’ai forcé à sourire » *******. Dans ses petites scènes de mythologie et de morale, cet homme sans religion, à la verve piquante et ragoteuse, montre une raillerie perpétuelle de la théologie et une satire des erreurs et croyances humaines : « C’est un impitoyable censeur de toute superstition et de toute charlatanerie », dit un critique ********, « mais il est inconséquent dans sa mauvaise humeur ; il confond avec les plus vils sophistes ceux mêmes qu’il a loués ailleurs comme de vrais philosophes — par exemple, Socrate et Aristote. Il met dans leur bouche un langage insensé et furieux qui n’a jamais été le leur. » En un mot, si Lucien est l’un des grands représentants du bon sens satirique, il a aussi les travers d’un farceur qui rit de tout, même de la vertu la plus vraie et la plus réelle. C’est là le défaut essentiel qu’on remarque dans ses écrits ; mais ce défaut, tempéré par l’enjouement et l’ironie légère, disparaît le plus souvent entièrement dans la pureté de son style, c’est-à-dire dans un persiflage agréable et ingénieux qui fait de Lucien le plus voltairien des auteurs grecs.

« Les moines chrétiens qui copiaient et conservaient dans les couvents une si faible part de la littérature grecque, ont préservé Lucien de l’oubli. Grâces leur en seraient rendues s’ils avaient agi en lettrés. Mais ils montraient d’autres soucis : ils répandaient ces livres avec zèle, non pour leur charme ou leur esprit, mais pour leur impiété à l’égard des [dieux païens]… Tel fut donc le sentiment auquel nous devons de lire encore l’œuvre presque entière de Lucien, avec une admiration qui ne va pas toujours sans mélange : le lecteur s’arrête souvent, chez Lucien comme chez Voltaire, et s’étonne qu’un esprit si fin puisse à volonté ne l’être plus du tout. Certaines de ses pages sont de pures niaiseries qui découragent toute analyse et valent exactement un chant de “La Pucelle”. Et puis, tout à coup, voici un chef-d’œuvre… “Les Dialogues des courtisanes”… Après deux mille années, le lecteur reconnaît et dans un monde si lointain, tous les personnages de ces “Dialogues”, sans en excepter le moindre… tant le conteur antique avait mis ses soins à retrancher, le long de son livre, tout ce qui n’était pas éternel », conclut un traducteur *********.

Il n’existe pas moins de huit traductions françaises de l’« Apologie des portraits », mais s’il fallait n’en choisir qu’une seule, je choisirais celle de l’abbé Guillaume Massieu.

« Μέχρι γὰρ τοῦδε οἱ ἔπαινοι ἀνεκτοί εἰσιν εἰς ὅσον ἂν ὁ ἐπαινούμενος γνωρίζῃ ἕκαστον τῶν λεγομένων προσὸν ἑαυτῷ· τὸ δὲ ὑπὲρ τοῦτο ἀλλότριον ἤδη καὶ κολακεία σαφής. Καίτοι πολλοὺς οἶδα (ἔφη) χαίροντας, εἴ τις αὐτοὺς ἐπαινῶν καὶ ἃ μὴ ἔχουσι προσάπτοι τῷ λόγῳ, οἷον εἰ γέροντας ὄντας εὐδαιμονίζοι τῆς ἀκμῆς ἢ ἀμόρφοις οὖσι τὸ Νιρέως κάλλος ἢ τὸ Φάωνος περιθείη· οἴονται γὰρ ὑπὸ τῶν ἐπαίνων ἀλλαγήσεσθαι σφίσι καὶ τὰς μορφὰς καὶ αὐτοὶ ἀνηϐήσειν αὖθις, ὥσπερ ὁ Πελίας ᾤετο. »
— Passage dans la langue originale

« Les louanges sont supportables tant que celui qui en est l’objet reconnaît en lui-même les bonnes qualités qu’on lui attribue ; autrement, elles ne nous regardent plus, et c’est une flatterie manifeste. Ce n’est pas que beaucoup de gens ne soient charmés qu’on leur fasse des compliments qui ne leur conviennent en aucune manière : j’ai vu des vieillards enchantés qu’on vantât en eux la vigueur de l’âge qu’ils n’avaient plus ; et des personnes sans beauté très flattées qu’on leur supposât celle de Nirée ou de Phaon. Les uns croient, comme Pélias, que les louanges les rajeuniront ; et les autres, qu’elles changeront les traits de leur visage. »
— Passage dans la traduction de l’abbé Massieu

« La louange n’est supportable qu’autant que la personne louée reconnaît que chacune des qualités qu’on lui attribue lui appartient réellement. Dès qu’elle va au-delà, elle nous devient étrangère ; c’est une adulation manifeste. Je sais pourtant beaucoup de gens (a-t-elle ajouté) qui aiment qu’on leur attribue dans un éloge des qualités qu’ils n’ont pas : qu’on les félicite, par exemple, de leur jeunesse, s’ils sont vieux ; ou s’ils sont laids, qu’on leur prête la beauté de Nirée ou de Phaon. Ils s’imaginent que ces louanges changeront leur figure et qu’ils vont rajeunir, comme le croyait Pélias. »
— Passage dans la traduction d’Émile Chambry (éd. Garnier frères, coll. Classiques Garnier, Paris)

« La louange n’est supportable qu’autant que la personne louée reconnaît que chacune des qualités qu’on lui attribue lui appartient réellement. Dès qu’elle va au-delà, elle nous devient étrangère ; c’est une adulation manifeste. Je sais pourtant beaucoup de gens (a-t-elle ajouté) qui aiment qu’on leur attribue dans un éloge des qualités qu’ils n’ont pas : qu’on les félicite, par exemple, de leur vigueur, s’ils sont vieux ; ou s’ils sont laids, qu’on leur prête la beauté de Nirée ou de Phaon. Ils s’imaginent que ces louanges changeront leur figure et qu’ils vont rajeunir, comme le croyait Pélias. »
— Passage dans la traduction d’Émile Chambry, revue par M. Alain Billault et Mme Émeline Marquis (éd. R. Laffont, coll. Bouquins, Paris)

« La louange n’est supportable qu’autant que celui auquel elle est adressée peut reconnaître en lui chacun des avantages que l’on a célébrés : dès qu’elle sort de ces bornes, elle nous devient étrangère, c’est une adulation manifeste. Je sais qu’il est beaucoup de personnes qui aiment qu’on leur attribue dans un éloge des qualités qu’elles n’ont point. Un vieillard est flatté d’entendre vanter sa vigueur ; un homme qui n’a que des traits désagréables, veut qu’on le compare à Phaon ou à Narcisse. Ils s’imaginent, l’un que ces louanges changeront sa figure, l’autre qu’elles lui rendront sa première jeunesse : et telle fut autrefois l’erreur de Pélias. »
— Passage dans la traduction de Jacques-Nicolas Belin de Ballu (XVIIIe siècle)

« La louange, en effet, n’est supportable qu’autant que celui qu’on loue reconnaît en lui chacun des avantages qu’on a célébrés : passé cela, c’est autre chose, une pure flatterie. J’en sais beaucoup pourtant (a-t-elle ajouté) qui aiment à s’entendre attribuer dans un éloge les mérites qu’ils n’ont pas. Ainsi un vieillard aime à être flatté sur sa vigueur ; un homme qui n’est pas beau veut qu’on lui donne la beauté de Nirée ou de Phaon. Ils s’imaginent, l’un que ces louanges changeront sa figure ; l’autre, qu’elles lui rendront sa première jeunesse, erreur renouvelée de Pélias. »
— Passage dans la traduction d’Eugène Talbot (XIXe siècle)

« Car je tiens que les louanges ne sont bonnes qu’alors que celui qu’on loue se reconnaît à chaque trait ; et ce qui va au-delà est une pure flatterie. Je sais bien qu’il “y a des Dames” qui sont bien aises qu’on leur donne les avantages qu’elles n’ont pas. Mais c’est comme qui croirait être belle, “ayant un beau masque” ; ou de belle taille, pour avoir de hauts patins. Car le masque étant levé, et les patins ôtés, on en paraît plus ridicule. »
— Passage dans la traduction de Nicolas Perrot d’Ablancourt (XVIIe siècle)

« Car jusques-à-là seulement se doivent supporter et endurer les louanges, que celui qui est loué se sente en soi-même n’être point éloigné de ce que l’on dit de lui, ains ********** être égal à la louange qu’on lui donne. Mais tout ce qui est outre cela, est étrange et aberrant : et ne sera pas vide du soupçon de manifeste et pure flatterie. Vraiment j’en connais bien plusieurs (dit-elle) lesquels prennent plaisir qu’aucun les honorant de louanges ajoute encore en son discours les choses desquelles ils sont bien éloignés et du long et du large : comme si quelqu’un appelait heureux quelques vieillards pour la vigueur de leurs jeunes ans ; ou bien qu’il adjoignit la beauté de Nérée ou Faon à ceux qui sont laids et difformes de corps : et estiment que leurs beautés et formes se rechangeront par ces immodérés témoignages de louanges, et que le vieillard rajeunira derechef. En laquelle opinion je sais fort bien que Pélias aussi a été. »
— Passage dans la traduction de Filbert Bretin (XVIe siècle)

« Car les louanges se doivent étendre jusques-là seulement, que celui qui les reçoit ne se sente point éloigné de ce qu’on dit de lui, mais égal aux tons qu’on lui donne. Tout ce qui s’étend par-delà ces bornes, est étrange, absurde et coupable de flatterie. Vraiment j’en connais plusieurs (dit-elle) lesquels prennent plaisir qu’en les louant on leur attribue des choses desquelles ils sont bien éloignés : comme si quelqu’un appelait heureux un vieillard pour la vigueur de ses jeunes ans, ou bien s’il attribuait la beauté de Nire ou de Faon à ceux qui sont laids de corps, et qui se font accroire que ces excessifs témoignages de louange farderont leur laideur, et que le vieillard rajeunira derechef. Et pour moi, je sais fort bien que Pélias a été de cette opinion. »
— Passage dans la traduction de Jean Baudoin (XVIIe siècle)

« In tantum enim tolerabiles sunt laudes, quatenus agnoscit qui laudatur, inesse sibi quæ dicuntur singula : quod autem ultra est, jam alienum est et manifesta assentatio. Quanquam multos (inquit) gaudere novi, si quis in eorum laudibus ea etiam, quæ non habent, orationi adjungat ; verbi causa, si senes ob ipsum maturæ ætatis robur beatos prædicet, aut deformibus Nirei pulchritudinem aut Phaonis circumponat : putant enim a laudibus formas quoque sibi mutatum iri, et futurum ut juvenescant denuo, veluti sperabat Pelias. »
— Passage dans la traduction latine de Tiberius Hemsterhuis et Johann Matthias Gesner (XVIIIe siècle)

« Nam tolerabiles eatenus sunt laudes, quatenus is qui laudatur, singula quæ dicuntur, inesse sibi cognoscit. Sed quidquid præter hoc additur, alienum est, et manifesta assentatio. Atqui permultos novi (inquit) qui gaudent, siquis eos laudando, etiam quæ non habent, orationi adjecerit : puta, si senes ob ætatis vigorem beatos prædicarit : aut deformibus, Nirei vel Phaonis formam tribuerit. Putant enim suas formas a laudibus immutatum iri, et fore ut denuo repubescant, ut de se Pelias putavit. »
— Passage dans la traduction latine de Jean Benoît, dit Johannes Benedictus (XVIIe siècle)

« Quodcumque super hoc additum fuerit, alienum est, et apertæ assentationis suspicione non carebit. Atqui ego permultos novi (inquit) quibus voluptati est si quis eos laudibus cohonestans, etiam ea orationi adjecerit, a quibus longe lateque alieni sunt : veluti si quis confectæ ætatis vetulos ob juvenilium annorum vigorem felices pronuntiaverit : aut illis qui informi sunt corpore, Nirei aut Phaonis adjungat pulchritudinem. Siquidem arbitrantur immodicis laudum testimoniis suas formas immutatum iri, et senem denuo repubescere. Qua in opinione Peliam quoque fuisse non sum ignara. »
— Passage dans la traduction latine de Vincent Opsopœus (XVIe siècle)

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* En grec « Ὑπὲρ τῶν εἰκόνων ».

** En grec Λουκιανὸς ὁ Σαμοσατεύς. Autrefois transcrit Lucian de Samosate.

*** « Œuvres. Tome II », p. 399.

**** À ne pas confondre avec « Le Rêve, ou le Coq », qui porte sur un sujet différent.

***** « Œuvres. Tome I », p. 14-15 & 17.

****** « Tome IV », p. 469 & 465.

******* id. p. 475.

******** Jean-François de La Harpe.

********* Pierre Louÿs.

********** « Ains » signifie « mais plutôt, mais au contraire ».