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Mot-clefVoltaire (François-Marie Arouet)

auteur

Voltaire, «Correspondance. Tome II. 1739-1748»

éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Biblio­thèque de la Pléiade, Paris

Il s’agit de la «Cor­res­pon­dance» de Vol­taire, la meilleure, la plus déli­cieuse de toutes les cor­res­pon­dances; celle qui fut à elle seule l’esprit de l’Europe (XVIIIe siècle). «En recom­man­dant la lec­ture de Vol­taire», dit un cri­tique*, «j’avoue mes pré­fé­rences. S’il fal­lait sacri­fier quelque chose de lui, je don­ne­rais les tra­gé­dies et les comé­dies pour gar­der les petits vers; s’il fal­lait sacri­fier encore quelque chose, je don­ne­rais plu­tôt les his­toires, toutes char­mantes qu’elles sont, que les romans; …mais enfin il y a une chose que je ne me déci­de­rais jamais à livrer, c’est la “Cor­res­pon­dance”». En effet, de tous les genres lit­té­raires dont s’occupa Vol­taire, celui où il fut le plus ori­gi­nal; celui où il eut un ton que per­sonne ne lui avait don­né, et que tout le monde vou­lut imi­ter; celui, enfin, où il domi­na, de l’aveu même des jaloux qui consentent quel­que­fois à recon­naître un mérite una­ni­me­ment recon­nu, c’est le genre épis­to­laire. On y trouve l’ensemble et la per­fec­tion de tous les styles; on y trouve la faci­li­té brillante d’un esprit aus­si supé­rieur aux sujets qu’il traite, qu’aux gens à qui il s’adresse : «Quel génie se joue dans ses poé­sies et ses plai­san­te­ries et ses lettres immor­telles! Or, tout ce qu’on admire dans les deux pre­mières se retrouve dans les lettres avec une inépui­sable abon­dance : vers faciles, raille­ries char­mantes à pro­pos de tous les per­son­nages et de tous les évé­ne­ments qui ont pas­sé, dans ce siècle agi­té, devant cet esprit curieux… Ce qu’il peut se suc­cé­der, pen­dant plus de soixante ans, d’amours, de haines, de plai­sirs, de dou­leurs, de colères, dans une âme sin­gu­liè­re­ment impres­sion­nable et mobile, est expri­mé là au vif… chaque sen­ti­ment entier occu­pant toute l’âme, comme s’il devait durer éter­nel­le­ment, puis effa­cé tout à coup par un autre…; varié­té inépui­sable des sujets qui passent sous cette plume légère; séduc­tions d’un esprit enchan­teur qui veut plaire et invente pour plaire les tours les plus déli­cats, tou­jours aimable, tou­jours nou­veau. Tout cela forme un des spec­tacles les plus attrayants qu’on puisse avoir en ce monde», dit le même cri­tique. De tous les hommes célèbres dont on a impri­mé les lettres après leur mort, Vol­taire est le pre­mier qui ait écrit à la fois en écri­vain et en homme du monde, et qui ait mon­tré qu’il est aus­si natu­rel­le­ment l’un que l’autre. Son talent, qui peut être inégal dans ses grands ouvrages, est tou­jours par­fait dans ses jeux, quand sa plume court avec une rapi­di­té, une négli­gence, qui n’appartiennent qu’à lui.

* Ernest Ber­sot. Haut

Voltaire, «Contes et Romans. Tome III»

éd. Presses universitaires de France-Sansoni, Paris-Florence

éd. Presses uni­ver­si­taires de France-San­so­ni, Paris-Flo­rence

Il s’agit de «La Prin­cesse de Baby­lone» et autres contes de Vol­taire (XVIIIe siècle). Tout grand écri­vain a un ouvrage par lequel on le résume, à tort ou à rai­son. «C’est dans ses contes qu’il faut cher­cher Vol­taire», «“Can­dide” est tout Vol­taire», dit-on de nos jours. Il est vrai que c’est là que Vol­taire s’est le plus enjoué des misères de la condi­tion humaine, dans un monde aus­si absurde que celui des guerres, du sang, des famines et des pestes effroyables; c’est là aus­si qu’il a réus­si à por­ter un der­nier coup, sec et bru­tal, à cet opti­misme conso­la­teur des chré­tiens qu’il jugeait béat. Lui, qui jusque-là avait rete­nu le rire amer et bilieux de son impié­té, semble faire réson­ner à tra­vers ses contes un éclat de rire de satan. «[Ces contes sont] d’une gaie­té infer­nale», dit la baronne de Staël*, «car ils semblent écrits par un être d’une autre nature que nous, indif­fé­rent à notre sort, content de nos souf­frances, et riant comme un démon, ou comme un singe, des misères de cette espèce humaine avec laquelle il n’a rien de com­mun.» Alors, deman­dons-nous : Vol­taire le conteur, «dont le rire est un ric­tus, la grâce — une polis­son­ne­rie, l’esprit — un dard trem­pé dans le poi­son ou l’ordure»** vaut-il mieux que Vol­taire l’homme de goût, de savoir, de rai­son, dont le «Dic­tion­naire phi­lo­so­phique» avait écar­té l’obscurantisme et la bar­ba­rie des siècles pré­cé­dents; vaut-il mieux que Vol­taire l’homme du monde, dont la «Cor­res­pon­dance», qui embrasse un espace de soixante-sept ans, est une œuvre de pre­mier plan, un modèle de naï­ve­té, d’esprit et de grâce? Non, je ne le crois pas. Il ne faut cher­cher dans ses contes ni poé­sie, ni sagesse sérieuse, ni de ces sen­ti­ments nobles qu’on ren­contre dans quelques-uns de ses chefs-d’œuvre; mais seule­ment une satire amère et cynique et peut-être une souf­france cachée qui, ne trou­vant pas de sens à la vie ici-bas, pré­fère acca­bler de moque­ries les émo­tions les plus géné­reuses, les croyances les plus capables de conso­ler les hommes, les espé­rances les plus propres à leur don­ner le cou­rage néces­saire pour sup­por­ter leur condi­tion. «Vol­taire [le conteur]», dit Cha­teau­briand***, «n’aperçoit que le côté ridi­cule des choses et des temps et [il] montre, sous un jour hideu­se­ment gai, l’homme à l’homme. Il charme et fatigue par sa mobi­li­té; il vous enchante et vous dégoûte.» Son humour, qui veut être édi­fiant, et qui sou­vent n’est que cruel et mor­dant, est celui qui se rap­proche le plus des sati­ristes anglais.

* «Œuvres com­plètes. Tome II», p. 176. Haut

** l’abbé Michel-Ulysse May­nard. Haut

*** «Le Génie du chris­tia­nisme», part. 2, liv. I, ch. 5. Haut

Voltaire, «Contes et Romans. Tome II»

éd. Presses universitaires de France-Sansoni, Paris-Florence

éd. Presses uni­ver­si­taires de France-San­so­ni, Paris-Flo­rence

Il s’agit de «Can­dide» et autres contes de Vol­taire (XVIIIe siècle). Tout grand écri­vain a un ouvrage par lequel on le résume, à tort ou à rai­son. «C’est dans ses contes qu’il faut cher­cher Vol­taire», «“Can­dide” est tout Vol­taire», dit-on de nos jours. Il est vrai que c’est là que Vol­taire s’est le plus enjoué des misères de la condi­tion humaine, dans un monde aus­si absurde que celui des guerres, du sang, des famines et des pestes effroyables; c’est là aus­si qu’il a réus­si à por­ter un der­nier coup, sec et bru­tal, à cet opti­misme conso­la­teur des chré­tiens qu’il jugeait béat. Lui, qui jusque-là avait rete­nu le rire amer et bilieux de son impié­té, semble faire réson­ner à tra­vers ses contes un éclat de rire de satan. «[Ces contes sont] d’une gaie­té infer­nale», dit la baronne de Staël*, «car ils semblent écrits par un être d’une autre nature que nous, indif­fé­rent à notre sort, content de nos souf­frances, et riant comme un démon, ou comme un singe, des misères de cette espèce humaine avec laquelle il n’a rien de com­mun.» Alors, deman­dons-nous : Vol­taire le conteur, «dont le rire est un ric­tus, la grâce — une polis­son­ne­rie, l’esprit — un dard trem­pé dans le poi­son ou l’ordure»** vaut-il mieux que Vol­taire l’homme de goût, de savoir, de rai­son, dont le «Dic­tion­naire phi­lo­so­phique» avait écar­té l’obscurantisme et la bar­ba­rie des siècles pré­cé­dents; vaut-il mieux que Vol­taire l’homme du monde, dont la «Cor­res­pon­dance», qui embrasse un espace de soixante-sept ans, est une œuvre de pre­mier plan, un modèle de naï­ve­té, d’esprit et de grâce? Non, je ne le crois pas. Il ne faut cher­cher dans ses contes ni poé­sie, ni sagesse sérieuse, ni de ces sen­ti­ments nobles qu’on ren­contre dans quelques-uns de ses chefs-d’œuvre; mais seule­ment une satire amère et cynique et peut-être une souf­france cachée qui, ne trou­vant pas de sens à la vie ici-bas, pré­fère acca­bler de moque­ries les émo­tions les plus géné­reuses, les croyances les plus capables de conso­ler les hommes, les espé­rances les plus propres à leur don­ner le cou­rage néces­saire pour sup­por­ter leur condi­tion. «Vol­taire [le conteur]», dit Cha­teau­briand***, «n’aperçoit que le côté ridi­cule des choses et des temps et [il] montre, sous un jour hideu­se­ment gai, l’homme à l’homme. Il charme et fatigue par sa mobi­li­té; il vous enchante et vous dégoûte.» Son humour, qui veut être édi­fiant, et qui sou­vent n’est que cruel et mor­dant, est celui qui se rap­proche le plus des sati­ristes anglais.

* «Œuvres com­plètes. Tome II», p. 176. Haut

** l’abbé Michel-Ulysse May­nard. Haut

*** «Le Génie du chris­tia­nisme», part. 2, liv. I, ch. 5. Haut

Voltaire, «Contes et Romans. Tome I»

éd. Presses universitaires de France-Sansoni, Paris-Florence

éd. Presses uni­ver­si­taires de France-San­so­ni, Paris-Flo­rence

Il s’agit de «Micro­mé­gas» et autres contes de Vol­taire (XVIIIe siècle). Tout grand écri­vain a un ouvrage par lequel on le résume, à tort ou à rai­son. «C’est dans ses contes qu’il faut cher­cher Vol­taire», «“Can­dide” est tout Vol­taire», dit-on de nos jours. Il est vrai que c’est là que Vol­taire s’est le plus enjoué des misères de la condi­tion humaine, dans un monde aus­si absurde que celui des guerres, du sang, des famines et des pestes effroyables; c’est là aus­si qu’il a réus­si à por­ter un der­nier coup, sec et bru­tal, à cet opti­misme conso­la­teur des chré­tiens qu’il jugeait béat. Lui, qui jusque-là avait rete­nu le rire amer et bilieux de son impié­té, semble faire réson­ner à tra­vers ses contes un éclat de rire de satan. «[Ces contes sont] d’une gaie­té infer­nale», dit la baronne de Staël*, «car ils semblent écrits par un être d’une autre nature que nous, indif­fé­rent à notre sort, content de nos souf­frances, et riant comme un démon, ou comme un singe, des misères de cette espèce humaine avec laquelle il n’a rien de com­mun.» Alors, deman­dons-nous : Vol­taire le conteur, «dont le rire est un ric­tus, la grâce — une polis­son­ne­rie, l’esprit — un dard trem­pé dans le poi­son ou l’ordure»** vaut-il mieux que Vol­taire l’homme de goût, de savoir, de rai­son, dont le «Dic­tion­naire phi­lo­so­phique» avait écar­té l’obscurantisme et la bar­ba­rie des siècles pré­cé­dents; vaut-il mieux que Vol­taire l’homme du monde, dont la «Cor­res­pon­dance», qui embrasse un espace de soixante-sept ans, est une œuvre de pre­mier plan, un modèle de naï­ve­té, d’esprit et de grâce? Non, je ne le crois pas. Il ne faut cher­cher dans ses contes ni poé­sie, ni sagesse sérieuse, ni de ces sen­ti­ments nobles qu’on ren­contre dans quelques-uns de ses chefs-d’œuvre; mais seule­ment une satire amère et cynique et peut-être une souf­france cachée qui, ne trou­vant pas de sens à la vie ici-bas, pré­fère acca­bler de moque­ries les émo­tions les plus géné­reuses, les croyances les plus capables de conso­ler les hommes, les espé­rances les plus propres à leur don­ner le cou­rage néces­saire pour sup­por­ter leur condi­tion. «Vol­taire [le conteur]», dit Cha­teau­briand***, «n’aperçoit que le côté ridi­cule des choses et des temps et [il] montre, sous un jour hideu­se­ment gai, l’homme à l’homme. Il charme et fatigue par sa mobi­li­té; il vous enchante et vous dégoûte.» Son humour, qui veut être édi­fiant, et qui sou­vent n’est que cruel et mor­dant, est celui qui se rap­proche le plus des sati­ristes anglais.

* «Œuvres com­plètes. Tome II», p. 176. Haut

** l’abbé Michel-Ulysse May­nard. Haut

*** «Le Génie du chris­tia­nisme», part. 2, liv. I, ch. 5. Haut

Voltaire, «Correspondance. Tome I. 1704-1738»

éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Biblio­thèque de la Pléiade, Paris

Il s’agit de la «Cor­res­pon­dance» de Vol­taire, la meilleure, la plus déli­cieuse de toutes les cor­res­pon­dances; celle qui fut à elle seule l’esprit de l’Europe (XVIIIe siècle). «En recom­man­dant la lec­ture de Vol­taire», dit un cri­tique*, «j’avoue mes pré­fé­rences. S’il fal­lait sacri­fier quelque chose de lui, je don­ne­rais les tra­gé­dies et les comé­dies pour gar­der les petits vers; s’il fal­lait sacri­fier encore quelque chose, je don­ne­rais plu­tôt les his­toires, toutes char­mantes qu’elles sont, que les romans; …mais enfin il y a une chose que je ne me déci­de­rais jamais à livrer, c’est la “Cor­res­pon­dance”». En effet, de tous les genres lit­té­raires dont s’occupa Vol­taire, celui où il fut le plus ori­gi­nal; celui où il eut un ton que per­sonne ne lui avait don­né, et que tout le monde vou­lut imi­ter; celui, enfin, où il domi­na, de l’aveu même des jaloux qui consentent quel­que­fois à recon­naître un mérite una­ni­me­ment recon­nu, c’est le genre épis­to­laire. On y trouve l’ensemble et la per­fec­tion de tous les styles; on y trouve la faci­li­té brillante d’un esprit aus­si supé­rieur aux sujets qu’il traite, qu’aux gens à qui il s’adresse : «Quel génie se joue dans ses poé­sies et ses plai­san­te­ries et ses lettres immor­telles! Or, tout ce qu’on admire dans les deux pre­mières se retrouve dans les lettres avec une inépui­sable abon­dance : vers faciles, raille­ries char­mantes à pro­pos de tous les per­son­nages et de tous les évé­ne­ments qui ont pas­sé, dans ce siècle agi­té, devant cet esprit curieux… Ce qu’il peut se suc­cé­der, pen­dant plus de soixante ans, d’amours, de haines, de plai­sirs, de dou­leurs, de colères, dans une âme sin­gu­liè­re­ment impres­sion­nable et mobile, est expri­mé là au vif… chaque sen­ti­ment entier occu­pant toute l’âme, comme s’il devait durer éter­nel­le­ment, puis effa­cé tout à coup par un autre…; varié­té inépui­sable des sujets qui passent sous cette plume légère; séduc­tions d’un esprit enchan­teur qui veut plaire et invente pour plaire les tours les plus déli­cats, tou­jours aimable, tou­jours nou­veau. Tout cela forme un des spec­tacles les plus attrayants qu’on puisse avoir en ce monde», dit le même cri­tique. De tous les hommes célèbres dont on a impri­mé les lettres après leur mort, Vol­taire est le pre­mier qui ait écrit à la fois en écri­vain et en homme du monde, et qui ait mon­tré qu’il est aus­si natu­rel­le­ment l’un que l’autre. Son talent, qui peut être inégal dans ses grands ouvrages, est tou­jours par­fait dans ses jeux, quand sa plume court avec une rapi­di­té, une négli­gence, qui n’appartiennent qu’à lui.

* Ernest Ber­sot. Haut