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Voltaire, «Correspondance. Tome I. 1704-1738»

éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Biblio­thèque de la Pléiade, Paris

Il s’agit de la «Cor­res­pon­dance» de Vol­taire, la meilleure, la plus déli­cieuse de toutes les cor­res­pon­dances; celle qui fut à elle seule l’esprit de l’Europe (XVIIIe siècle). «En recom­man­dant la lec­ture de Vol­taire», dit un cri­tique*, «j’avoue mes pré­fé­rences. S’il fal­lait sacri­fier quelque chose de lui, je don­ne­rais les tra­gé­dies et les comé­dies pour gar­der les petits vers; s’il fal­lait sacri­fier encore quelque chose, je don­ne­rais plu­tôt les his­toires, toutes char­mantes qu’elles sont, que les romans; …mais enfin il y a une chose que je ne me déci­de­rais jamais à livrer, c’est la “Cor­res­pon­dance”». En effet, de tous les genres lit­té­raires dont s’occupa Vol­taire, celui où il fut le plus ori­gi­nal; celui où il eut un ton que per­sonne ne lui avait don­né, et que tout le monde vou­lut imi­ter; celui, enfin, où il domi­na, de l’aveu même des jaloux qui consentent quel­que­fois à recon­naître un mérite una­ni­me­ment recon­nu, c’est le genre épis­to­laire. On y trouve l’ensemble et la per­fec­tion de tous les styles; on y trouve la faci­li­té brillante d’un esprit aus­si supé­rieur aux sujets qu’il traite, qu’aux gens à qui il s’adresse : «Quel génie se joue dans ses poé­sies et ses plai­san­te­ries et ses lettres immor­telles! Or, tout ce qu’on admire dans les deux pre­mières se retrouve dans les lettres avec une inépui­sable abon­dance : vers faciles, raille­ries char­mantes à pro­pos de tous les per­son­nages et de tous les évé­ne­ments qui ont pas­sé, dans ce siècle agi­té, devant cet esprit curieux… Ce qu’il peut se suc­cé­der, pen­dant plus de soixante ans, d’amours, de haines, de plai­sirs, de dou­leurs, de colères, dans une âme sin­gu­liè­re­ment impres­sion­nable et mobile, est expri­mé là au vif… chaque sen­ti­ment entier occu­pant toute l’âme, comme s’il devait durer éter­nel­le­ment, puis effa­cé tout à coup par un autre…; varié­té inépui­sable des sujets qui passent sous cette plume légère; séduc­tions d’un esprit enchan­teur qui veut plaire et invente pour plaire les tours les plus déli­cats, tou­jours aimable, tou­jours nou­veau. Tout cela forme un des spec­tacles les plus attrayants qu’on puisse avoir en ce monde», dit le même cri­tique. De tous les hommes célèbres dont on a impri­mé les lettres après leur mort, Vol­taire est le pre­mier qui ait écrit à la fois en écri­vain et en homme du monde, et qui ait mon­tré qu’il est aus­si natu­rel­le­ment l’un que l’autre. Son talent, qui peut être inégal dans ses grands ouvrages, est tou­jours par­fait dans ses jeux, quand sa plume court avec une rapi­di­té, une négli­gence, qui n’appartiennent qu’à lui.

la meilleure, la plus vraie de toutes les cor­res­pon­dances; celle qui fut, à elle seule, l’esprit de l’Europe

Voi­ci un pas­sage qui don­ne­ra une idée du style de la «Cor­res­pon­dance» : «Je passe ma vie, mon cher abbé, avec une dame** qui fait tra­vailler trois cents ouvriers, qui entend New­ton, Vir­gile et le Tasse, et qui ne dédaigne pas de jouer au piquet. Voi­là l’exemple que je tâche de suivre, quoique de très loin. Je vous avoue, mon cher maître, que je ne vois pas pour­quoi l’étude de la phy­sique écra­se­rait les fleurs de la poé­sie. La véri­té est-elle si mal­heu­reuse qu’elle ne puisse souf­frir les orne­ments? L’art de bien pen­ser, de par­ler avec élo­quence, de sen­tir vive­ment et de s’exprimer de même serait-il donc l’ennemi de la phi­lo­so­phie? Non, sans doute, ce serait pen­ser en bar­bare. Male­branche, dit-on, et Pas­cal avaient l’esprit bou­ché pour les vers. Tant pis pour eux : je les regarde comme des hommes bien for­més d’ailleurs, mais qui auraient le mal­heur de man­quer d’un des cinq sens.

Je sais qu’on s’est éton­né — et qu’on m’a même fait l’honneur de me haïr — de ce qu’ayant com­men­cé par la poé­sie, je m’étais ensuite atta­ché à l’histoire et que je finis­sais par la phi­lo­so­phie. Mais, s’il vous plaît, que fai­sais-je au col­lège, quand vous aviez la bon­té de for­mer mon esprit? Que me fai­siez-vous lire et apprendre par cœur à moi et aux autres? Des poètes, des his­to­riens, des phi­lo­sophes. Il est plai­sant qu’on n’ose pas exi­ger de nous dans le monde ce qu’on a exi­gé dans le col­lège; et qu’on n’ose pas attendre d’un esprit fait les mêmes choses aux­quelles on exer­ça son enfance»***.

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* Ernest Ber­sot. Haut

** La mar­quise du Châ­te­let. Haut

*** p. 1172-1173. Haut