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Gogol, «Œuvres complètes»

éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Biblio­thèque de la Pléiade, Paris

Il s’agit des «Âmes mortes» («Miort­vyïé dou­chi»*) et autres œuvres de Nico­las Gogol**. L’un des infor­ma­teurs du vicomte de Vogüé pour «Le Roman russe», un vieil homme de lettres***, lui avait dit un jour : «Nous sommes tous sor­tis du “Man­teau” de Gogol»****. Cette for­mule, pro­non­cée d’abord en fran­çais, a plu. Elle témoigne du fait que Gogol était deve­nu le modèle de la prose, comme Pou­ch­kine — le modèle de la poé­sie. Elle a beau­coup été citée. On la connaît. On connaît bien moins Gogol lui-même qui, à plu­sieurs égards, était un homme étrange et mys­té­rieux. On peut le dire, il y avait en lui quelque chose du démon. Un pou­voir sur­na­tu­rel fai­sait étin­ce­ler ses yeux; et il sem­blait, par moments, que l’irrationnel et l’effrayant le péné­traient de part en part et impri­maient sur ses œuvres une marque inef­fa­çable. Si, ensuite, la lit­té­ra­ture russe s’est signa­lée par une cer­taine exal­ta­tion déré­glée, tour­men­tée, une cer­taine contra­dic­tion inté­rieure, une psy­chose guet­tant constam­ment, cachée au tour­nant; si elle a même favo­ri­sé ces carac­tères, elle a sui­vi en cela l’exemple de Gogol. Cet auteur mi-russe, mi-ukrai­nien avait une nature double et vivait dans un monde dédou­blé — le monde réel et le monde des rêves lou­foques, ter­ri­fiants. Et non seule­ment ces deux mondes paral­lèles se ren­con­traient, mais encore ils se contor­sion­naient et se confon­daient d’une façon extra­va­gante dans son esprit déli­rant, un peu «comme deux piliers qui se reflètent dans l’eau se livrent aux contor­sions les plus folles quand les remous de l’onde s’y prêtent»*****. C’est «Le Nez» («Nos»******), ana­gramme du «Rêve» («Son»*******), où ce génie si par­ti­cu­lier de Gogol s’est déployé libre­ment pour la toute pre­mière fois. Que l’on pense au début de la nou­velle : «À son immense stu­pé­fac­tion, il s’aperçut que la place que son nez devait occu­per ne pré­sen­tait plus qu’une sur­face lisse! Tout alar­mé, Kova­liov se fit appor­ter de l’eau et se frot­ta les yeux avec un essuie-mains : le nez avait bel et bien dis­pa­ru!» Toutes les fon­da­tions du réel vacillent. Mais le fonc­tion­naire gogo­lien est à peine conscient de ce qui lui arrive. Confron­té à une ville absurde, fan­tas­ma­go­rique, un «Gogol­grad» inquié­tant, où le diable lui-même allume les lampes et éclaire les choses pour les mon­trer sous un aspect illu­soire, ce petit homme gru­gé, muti­lé, floué avance à tâtons dans la brume, en s’accrochant orgueilleu­se­ment et pué­ri­le­ment à ses fonc­tions et à son grade. «La ville a beau lui jouer les tours les plus pen­dables, le ber­ner ou le châ­trer momen­ta­né­ment, ce per­son­nage… insi­gni­fiant ne renonce jamais à s’incruster, à s’enraciner, fût-ce dans l’inexistant. [Il] res­te­ra cha­touilleux sur son grade et ses pré­ro­ga­tives bureau­cra­tiques jusqu’à [sa] dis­so­lu­tion com­plète dans le non-être… Inchan­gé, il réap­pa­raî­tra chez un Kaf­ka», explique M. Georges Nivat.

* En russe «Мёртвые души». Autre­fois trans­crit «Miort­via dou­chi», «Meurt­via dou­chi», «Miort­vyye dushi» ou «Mert­vye duši». Haut

** En russe Николай Гоголь. Par­fois trans­crit Niko­laj Gogol, Niko­laï Gogol ou Nico­laï Gogol. Haut

*** Sans doute Dmi­tri Gri­go­ro­vitch. Une remarque à la page 208 du «Roman russe» le laisse pen­ser : «M. Gri­go­ro­vitch, qui tient une place hono­rée dans les lettres…, m’a confir­mé cette anec­dote». Haut

**** «Le Roman russe», p. 96. Haut

***** Vla­di­mir Nabo­kov, «Niko­laï Gogol». Haut

****** En russe «Нос». Haut

******* En russe «Сон». Haut

Judith Gautier, «Œuvres complètes. Tome II»

éd. Classiques Garnier, coll. Bibliothèque du XIXᵉ siècle, Paris

éd. Clas­siques Gar­nier, coll. Biblio­thèque du XIXe siècle, Paris

Il s’agit de «Fleurs d’Orient» et autres œuvres de Judith Gau­tier*, femme de lettres fran­çaise (XIXe-XXe siècle). Fille de Théo­phile Gau­tier, elle fut peut-être le chef-d’œuvre de son père. Ce der­nier façon­na cette âme d’enfant, comme on façonne l’argile, et l’embellit de toute la pure­té roma­nesque et de toute la chas­te­té fière dont il prô­nait le culte. De son salon, qui réunis­sait tout ce que Paris avait de poètes et de roman­ciers, il lui fit une sorte de ber­ceau, au fond duquel il se plut à la voir gran­dir. Enfin, il pré­dis­po­sa cette âme au rêve, en lui ouvrant les livres de l’orientalisme. En ce temps, l’Orient, soit comme image soit comme pen­sée, était deve­nu une occu­pa­tion géné­rale pour les savants autant que pour les artistes, comme explique Hugo** : «Les études orien­tales n’ont jamais été pous­sées si avant. Au siècle de Louis XIV, on était hel­lé­niste; main­te­nant on est orien­ta­liste. Il y a un pas de fait. Jamais tant d’intelligences n’ont fouillé à la fois ce grand abîme de l’Asie». Très vite, Judith recon­nut l’Orient comme une seconde patrie, dont les images, les cadres, la musique, la sono­ri­té des noms vinrent empreindre toutes ses pen­sées, toutes ses rêve­ries. Chez les poètes de la Chine et chez les prêtres de l’Inde, elle décou­vrait sa phi­lo­so­phie cachée, sa propre phi­lo­so­phie, qu’elle ne s’était pas dite encore; et dans les récits de voyage au Japon, elle revoyait ses rêves et tout un Éden déjà presque fami­lier. Alors, elle peu­pla cet Éden d’amantes et d’amants aux cœurs aus­si purs que le sien et de nobles figures irréelles. Hugo, auquel elle envoya son pre­mier roman, écrit ceci depuis l’exil : «J’ai lu votre “Dra­gon impé­rial”. Quel art puis­sant et gra­cieux que le vôtre!… Aller en Chine, c’est presque aller dans la lune; vous nous faites faire ce voyage sidé­ral. On vous suit avec extase, et vous fuyez dans le bleu pro­fond du rêve, ailée et étoi­lée». Elle vécut dans un tel monde étoi­lé, à mesure qu’elle le créait. Du nôtre, elle ne connut rien ou n’en vou­lut rien connaître. «Paris est pour elle une capi­tale loin­taine qu’elle n’a même point le désir de visi­ter un jour. Les formes y manquent de splen­deur et de mys­tère; les mai­sons en sont grises; la foule en est terne… Elle ignore; mais par une intui­tive conscience de pro­phé­tesse, elle devine des lai­deurs qu’elle veut igno­rer, et s’en détourne comme d’un ruis­seau, pour évi­ter la boue… Elle est jalou­se­ment enfer­mée dans une sorte de cloître qu’elle a for­ti­fié d’indifférence», raconte Edmond Harau­court.

* Éga­le­ment connue sous le sur­nom de Judith Wal­ter, ain­si que sous le nom de femme mariée de Judith Men­dès (1866-1874). Haut

** «Les Orien­tales». Haut

Judith Gautier, «Œuvres complètes. Tome I»

éd. Classiques Garnier, coll. Bibliothèque du XIXᵉ siècle, Paris

éd. Clas­siques Gar­nier, coll. Biblio­thèque du XIXe siècle, Paris

Il s’agit du «Dra­gon impé­rial» et autres œuvres de Judith Gau­tier*, femme de lettres fran­çaise (XIXe-XXe siècle). Fille de Théo­phile Gau­tier, elle fut peut-être le chef-d’œuvre de son père. Ce der­nier façon­na cette âme d’enfant, comme on façonne l’argile, et l’embellit de toute la pure­té roma­nesque et de toute la chas­te­té fière dont il prô­nait le culte. De son salon, qui réunis­sait tout ce que Paris avait de poètes et de roman­ciers, il lui fit une sorte de ber­ceau, au fond duquel il se plut à la voir gran­dir. Enfin, il pré­dis­po­sa cette âme au rêve, en lui ouvrant les livres de l’orientalisme. En ce temps, l’Orient, soit comme image soit comme pen­sée, était deve­nu une occu­pa­tion géné­rale pour les savants autant que pour les artistes, comme explique Hugo** : «Les études orien­tales n’ont jamais été pous­sées si avant. Au siècle de Louis XIV, on était hel­lé­niste; main­te­nant on est orien­ta­liste. Il y a un pas de fait. Jamais tant d’intelligences n’ont fouillé à la fois ce grand abîme de l’Asie». Très vite, Judith recon­nut l’Orient comme une seconde patrie, dont les images, les cadres, la musique, la sono­ri­té des noms vinrent empreindre toutes ses pen­sées, toutes ses rêve­ries. Chez les poètes de la Chine et chez les prêtres de l’Inde, elle décou­vrait sa phi­lo­so­phie cachée, sa propre phi­lo­so­phie, qu’elle ne s’était pas dite encore; et dans les récits de voyage au Japon, elle revoyait ses rêves et tout un Éden déjà presque fami­lier. Alors, elle peu­pla cet Éden d’amantes et d’amants aux cœurs aus­si purs que le sien et de nobles figures irréelles. Hugo, auquel elle envoya son pre­mier roman, écrit ceci depuis l’exil : «J’ai lu votre “Dra­gon impé­rial”. Quel art puis­sant et gra­cieux que le vôtre!… Aller en Chine, c’est presque aller dans la lune; vous nous faites faire ce voyage sidé­ral. On vous suit avec extase, et vous fuyez dans le bleu pro­fond du rêve, ailée et étoi­lée». Elle vécut dans un tel monde étoi­lé, à mesure qu’elle le créait. Du nôtre, elle ne connut rien ou n’en vou­lut rien connaître. «Paris est pour elle une capi­tale loin­taine qu’elle n’a même point le désir de visi­ter un jour. Les formes y manquent de splen­deur et de mys­tère; les mai­sons en sont grises; la foule en est terne… Elle ignore; mais par une intui­tive conscience de pro­phé­tesse, elle devine des lai­deurs qu’elle veut igno­rer, et s’en détourne comme d’un ruis­seau, pour évi­ter la boue… Elle est jalou­se­ment enfer­mée dans une sorte de cloître qu’elle a for­ti­fié d’indifférence», raconte Edmond Harau­court.

* Éga­le­ment connue sous le sur­nom de Judith Wal­ter, ain­si que sous le nom de femme mariée de Judith Men­dès (1866-1874). Haut

** «Les Orien­tales». Haut

Joubert, «Correspondance générale (1774-1824). Tome III. La Restauration»

éd. William Blake & Co., Bordeaux

éd. William Blake & Co., Bor­deaux

Il s’agit de Joseph Jou­bert, un des plus grands sty­listes fran­çais (XVIIIe-XIXe siècle). Cet homme sin­gu­lier ne publia rien de son vivant, tant il tenait peu à la gloire, et ne fit rien d’autre, lit­té­ra­le­ment par­lant, pen­dant toute sa vie, que de tra­vailler à ses «Pen­sées», écri­vant, ratu­rant, ajou­tant, retran­chant et n’en finis­sant jamais. À sa mort en 1824, il lais­sait der­rière lui deux cent cinq car­nets, com­plé­tés par soixante liasses de papiers où se mêlaient, dans une grande confu­sion, des notes, des bribes d’essais, des brouillons de lettres. Ce n’est que bien des années plus tard que Jean-Bap­tiste-Michel Duchesne, neveu de Jou­bert, en fit un mince recueil, qu’il remit à l’illustre Cha­teau­briand, lequel se char­gea de le pré­fa­cer et d’y mettre un peu d’ordre. Duchesne fit donc seul le choix de cette pre­mière édi­tion des «Pen­sées», écar­tant celles qui étaient dif­fi­ci­le­ment déchif­frables, retou­chant celles qui lui sem­blaient trop longues ou trop courtes. Bien qu’ami des lettres, il n’avait pas un esprit assez exer­cé pour que ce choix fût satis­fai­sant, et il est dom­mage que sur la recom­man­da­tion du nom de Cha­teau­briand on se soit habi­tué, pen­dant long­temps, à juger Jou­bert sur une édi­tion qui, étant incom­plète et fau­tive, ne le montre pas dans toute sa splen­deur lit­té­raire et phi­lo­so­phique. Mais qui est donc Jou­bert? Quel est cet incon­nu, cet ano­nyme, cet inédit qui s’était fait de la per­fec­tion une cer­taine idée qui l’empêchait de rien ache­ver? Voi­ci com­ment Sainte-Beuve répond à cette ques­tion : «Ce fut un de ces heu­reux esprits qui passent leur vie à pen­ser; à conver­ser avec leurs amis; à son­ger dans la soli­tude; à médi­ter quelque grand ouvrage qu’ils n’accompliront jamais, et qui ne nous arrive qu’en frag­ments». Sur l’un de ses car­nets, Jou­bert écri­vait* : «Je suis comme Mon­taigne impropre au dis­cours conti­nu». On peut y lire un aveu d’impuissance; on peut y lire aus­si la marque d’une esthé­tique chez cet homme qui se disait avare «de [son] encre»**, et qui ne vou­lait «[se] don­ner la peine d’exprimer, avec soin, que des choses dignes d’être écrites sur de la soie ou sur l’airain»***. Pen­sant pour la seule volup­té de pen­ser, pen­sant patiem­ment, il atten­dait, pour cou­cher un mot, que la goutte d’encre qui devait tom­ber de sa plume se chan­geât en «goutte de lumière»****, «tour­men­té» qu’il était «par la mau­dite ambi­tion de mettre tou­jours tout un livre dans une page, toute une page dans une phrase et cette phrase dans un mot»*****.

* «Car­nets. Tome II», p. 240. Haut

** «Cor­res­pon­dance. Tome I», p. 101. Haut

*** id. Haut

**** «Car­nets. Tome I», p. 662. Haut

***** «Car­nets. Tome II», p. 485. Haut

Joubert, «Correspondance générale (1774-1824). Tome II. La Période impériale»

éd. William Blake & Co., Bordeaux

éd. William Blake & Co., Bor­deaux

Il s’agit de Joseph Jou­bert, un des plus grands sty­listes fran­çais (XVIIIe-XIXe siècle). Cet homme sin­gu­lier ne publia rien de son vivant, tant il tenait peu à la gloire, et ne fit rien d’autre, lit­té­ra­le­ment par­lant, pen­dant toute sa vie, que de tra­vailler à ses «Pen­sées», écri­vant, ratu­rant, ajou­tant, retran­chant et n’en finis­sant jamais. À sa mort en 1824, il lais­sait der­rière lui deux cent cinq car­nets, com­plé­tés par soixante liasses de papiers où se mêlaient, dans une grande confu­sion, des notes, des bribes d’essais, des brouillons de lettres. Ce n’est que bien des années plus tard que Jean-Bap­tiste-Michel Duchesne, neveu de Jou­bert, en fit un mince recueil, qu’il remit à l’illustre Cha­teau­briand, lequel se char­gea de le pré­fa­cer et d’y mettre un peu d’ordre. Duchesne fit donc seul le choix de cette pre­mière édi­tion des «Pen­sées», écar­tant celles qui étaient dif­fi­ci­le­ment déchif­frables, retou­chant celles qui lui sem­blaient trop longues ou trop courtes. Bien qu’ami des lettres, il n’avait pas un esprit assez exer­cé pour que ce choix fût satis­fai­sant, et il est dom­mage que sur la recom­man­da­tion du nom de Cha­teau­briand on se soit habi­tué, pen­dant long­temps, à juger Jou­bert sur une édi­tion qui, étant incom­plète et fau­tive, ne le montre pas dans toute sa splen­deur lit­té­raire et phi­lo­so­phique. Mais qui est donc Jou­bert? Quel est cet incon­nu, cet ano­nyme, cet inédit qui s’était fait de la per­fec­tion une cer­taine idée qui l’empêchait de rien ache­ver? Voi­ci com­ment Sainte-Beuve répond à cette ques­tion : «Ce fut un de ces heu­reux esprits qui passent leur vie à pen­ser; à conver­ser avec leurs amis; à son­ger dans la soli­tude; à médi­ter quelque grand ouvrage qu’ils n’accompliront jamais, et qui ne nous arrive qu’en frag­ments». Sur l’un de ses car­nets, Jou­bert écri­vait* : «Je suis comme Mon­taigne impropre au dis­cours conti­nu». On peut y lire un aveu d’impuissance; on peut y lire aus­si la marque d’une esthé­tique chez cet homme qui se disait avare «de [son] encre»**, et qui ne vou­lait «[se] don­ner la peine d’exprimer, avec soin, que des choses dignes d’être écrites sur de la soie ou sur l’airain»***. Pen­sant pour la seule volup­té de pen­ser, pen­sant patiem­ment, il atten­dait, pour cou­cher un mot, que la goutte d’encre qui devait tom­ber de sa plume se chan­geât en «goutte de lumière»****, «tour­men­té» qu’il était «par la mau­dite ambi­tion de mettre tou­jours tout un livre dans une page, toute une page dans une phrase et cette phrase dans un mot»*****.

* «Car­nets. Tome II», p. 240. Haut

** «Cor­res­pon­dance. Tome I», p. 101. Haut

*** id. Haut

**** «Car­nets. Tome I», p. 662. Haut

***** «Car­nets. Tome II», p. 485. Haut

Joubert, «Correspondance générale (1774-1824). Tome I. Les Temps révolutionnaires»

éd. William Blake & Co., Bordeaux

éd. William Blake & Co., Bor­deaux

Il s’agit de Joseph Jou­bert, un des plus grands sty­listes fran­çais (XVIIIe-XIXe siècle). Cet homme sin­gu­lier ne publia rien de son vivant, tant il tenait peu à la gloire, et ne fit rien d’autre, lit­té­ra­le­ment par­lant, pen­dant toute sa vie, que de tra­vailler à ses «Pen­sées», écri­vant, ratu­rant, ajou­tant, retran­chant et n’en finis­sant jamais. À sa mort en 1824, il lais­sait der­rière lui deux cent cinq car­nets, com­plé­tés par soixante liasses de papiers où se mêlaient, dans une grande confu­sion, des notes, des bribes d’essais, des brouillons de lettres. Ce n’est que bien des années plus tard que Jean-Bap­tiste-Michel Duchesne, neveu de Jou­bert, en fit un mince recueil, qu’il remit à l’illustre Cha­teau­briand, lequel se char­gea de le pré­fa­cer et d’y mettre un peu d’ordre. Duchesne fit donc seul le choix de cette pre­mière édi­tion des «Pen­sées», écar­tant celles qui étaient dif­fi­ci­le­ment déchif­frables, retou­chant celles qui lui sem­blaient trop longues ou trop courtes. Bien qu’ami des lettres, il n’avait pas un esprit assez exer­cé pour que ce choix fût satis­fai­sant, et il est dom­mage que sur la recom­man­da­tion du nom de Cha­teau­briand on se soit habi­tué, pen­dant long­temps, à juger Jou­bert sur une édi­tion qui, étant incom­plète et fau­tive, ne le montre pas dans toute sa splen­deur lit­té­raire et phi­lo­so­phique. Mais qui est donc Jou­bert? Quel est cet incon­nu, cet ano­nyme, cet inédit qui s’était fait de la per­fec­tion une cer­taine idée qui l’empêchait de rien ache­ver? Voi­ci com­ment Sainte-Beuve répond à cette ques­tion : «Ce fut un de ces heu­reux esprits qui passent leur vie à pen­ser; à conver­ser avec leurs amis; à son­ger dans la soli­tude; à médi­ter quelque grand ouvrage qu’ils n’accompliront jamais, et qui ne nous arrive qu’en frag­ments». Sur l’un de ses car­nets, Jou­bert écri­vait* : «Je suis comme Mon­taigne impropre au dis­cours conti­nu». On peut y lire un aveu d’impuissance; on peut y lire aus­si la marque d’une esthé­tique chez cet homme qui se disait avare «de [son] encre»**, et qui ne vou­lait «[se] don­ner la peine d’exprimer, avec soin, que des choses dignes d’être écrites sur de la soie ou sur l’airain»***. Pen­sant pour la seule volup­té de pen­ser, pen­sant patiem­ment, il atten­dait, pour cou­cher un mot, que la goutte d’encre qui devait tom­ber de sa plume se chan­geât en «goutte de lumière»****, «tour­men­té» qu’il était «par la mau­dite ambi­tion de mettre tou­jours tout un livre dans une page, toute une page dans une phrase et cette phrase dans un mot»*****.

* «Car­nets. Tome II», p. 240. Haut

** «Cor­res­pon­dance. Tome I», p. 101. Haut

*** id. Haut

**** «Car­nets. Tome I», p. 662. Haut

***** «Car­nets. Tome II», p. 485. Haut

Joubert, «Carnets. Tome II»

éd. Gallimard, Paris

éd. Gal­li­mard, Paris

Il s’agit de Joseph Jou­bert, un des plus grands sty­listes fran­çais (XVIIIe-XIXe siècle). Cet homme sin­gu­lier ne publia rien de son vivant, tant il tenait peu à la gloire, et ne fit rien d’autre, lit­té­ra­le­ment par­lant, pen­dant toute sa vie, que de tra­vailler à ses «Pen­sées», écri­vant, ratu­rant, ajou­tant, retran­chant et n’en finis­sant jamais. À sa mort en 1824, il lais­sait der­rière lui deux cent cinq car­nets, com­plé­tés par soixante liasses de papiers où se mêlaient, dans une grande confu­sion, des notes, des bribes d’essais, des brouillons de lettres. Ce n’est que bien des années plus tard que Jean-Bap­tiste-Michel Duchesne, neveu de Jou­bert, en fit un mince recueil, qu’il remit à l’illustre Cha­teau­briand, lequel se char­gea de le pré­fa­cer et d’y mettre un peu d’ordre. Duchesne fit donc seul le choix de cette pre­mière édi­tion des «Pen­sées», écar­tant celles qui étaient dif­fi­ci­le­ment déchif­frables, retou­chant celles qui lui sem­blaient trop longues ou trop courtes. Bien qu’ami des lettres, il n’avait pas un esprit assez exer­cé pour que ce choix fût satis­fai­sant, et il est dom­mage que sur la recom­man­da­tion du nom de Cha­teau­briand on se soit habi­tué, pen­dant long­temps, à juger Jou­bert sur une édi­tion qui, étant incom­plète et fau­tive, ne le montre pas dans toute sa splen­deur lit­té­raire et phi­lo­so­phique. Mais qui est donc Jou­bert? Quel est cet incon­nu, cet ano­nyme, cet inédit qui s’était fait de la per­fec­tion une cer­taine idée qui l’empêchait de rien ache­ver? Voi­ci com­ment Sainte-Beuve répond à cette ques­tion : «Ce fut un de ces heu­reux esprits qui passent leur vie à pen­ser; à conver­ser avec leurs amis; à son­ger dans la soli­tude; à médi­ter quelque grand ouvrage qu’ils n’accompliront jamais, et qui ne nous arrive qu’en frag­ments». Sur l’un de ses car­nets, Jou­bert écri­vait* : «Je suis comme Mon­taigne impropre au dis­cours conti­nu». On peut y lire un aveu d’impuissance; on peut y lire aus­si la marque d’une esthé­tique chez cet homme qui se disait avare «de [son] encre»**, et qui ne vou­lait «[se] don­ner la peine d’exprimer, avec soin, que des choses dignes d’être écrites sur de la soie ou sur l’airain»***. Pen­sant pour la seule volup­té de pen­ser, pen­sant patiem­ment, il atten­dait, pour cou­cher un mot, que la goutte d’encre qui devait tom­ber de sa plume se chan­geât en «goutte de lumière»****, «tour­men­té» qu’il était «par la mau­dite ambi­tion de mettre tou­jours tout un livre dans une page, toute une page dans une phrase et cette phrase dans un mot»*****.

* «Car­nets. Tome II», p. 240. Haut

** «Cor­res­pon­dance. Tome I», p. 101. Haut

*** id. Haut

**** «Car­nets. Tome I», p. 662. Haut

***** «Car­nets. Tome II», p. 485. Haut

Joubert, «Carnets. Tome I»

éd. Gallimard, Paris

éd. Gal­li­mard, Paris

Il s’agit de Joseph Jou­bert, un des plus grands sty­listes fran­çais (XVIIIe-XIXe siècle). Cet homme sin­gu­lier ne publia rien de son vivant, tant il tenait peu à la gloire, et ne fit rien d’autre, lit­té­ra­le­ment par­lant, pen­dant toute sa vie, que de tra­vailler à ses «Pen­sées», écri­vant, ratu­rant, ajou­tant, retran­chant et n’en finis­sant jamais. À sa mort en 1824, il lais­sait der­rière lui deux cent cinq car­nets, com­plé­tés par soixante liasses de papiers où se mêlaient, dans une grande confu­sion, des notes, des bribes d’essais, des brouillons de lettres. Ce n’est que bien des années plus tard que Jean-Bap­tiste-Michel Duchesne, neveu de Jou­bert, en fit un mince recueil, qu’il remit à l’illustre Cha­teau­briand, lequel se char­gea de le pré­fa­cer et d’y mettre un peu d’ordre. Duchesne fit donc seul le choix de cette pre­mière édi­tion des «Pen­sées», écar­tant celles qui étaient dif­fi­ci­le­ment déchif­frables, retou­chant celles qui lui sem­blaient trop longues ou trop courtes. Bien qu’ami des lettres, il n’avait pas un esprit assez exer­cé pour que ce choix fût satis­fai­sant, et il est dom­mage que sur la recom­man­da­tion du nom de Cha­teau­briand on se soit habi­tué, pen­dant long­temps, à juger Jou­bert sur une édi­tion qui, étant incom­plète et fau­tive, ne le montre pas dans toute sa splen­deur lit­té­raire et phi­lo­so­phique. Mais qui est donc Jou­bert? Quel est cet incon­nu, cet ano­nyme, cet inédit qui s’était fait de la per­fec­tion une cer­taine idée qui l’empêchait de rien ache­ver? Voi­ci com­ment Sainte-Beuve répond à cette ques­tion : «Ce fut un de ces heu­reux esprits qui passent leur vie à pen­ser; à conver­ser avec leurs amis; à son­ger dans la soli­tude; à médi­ter quelque grand ouvrage qu’ils n’accompliront jamais, et qui ne nous arrive qu’en frag­ments». Sur l’un de ses car­nets, Jou­bert écri­vait* : «Je suis comme Mon­taigne impropre au dis­cours conti­nu». On peut y lire un aveu d’impuissance; on peut y lire aus­si la marque d’une esthé­tique chez cet homme qui se disait avare «de [son] encre»**, et qui ne vou­lait «[se] don­ner la peine d’exprimer, avec soin, que des choses dignes d’être écrites sur de la soie ou sur l’airain»***. Pen­sant pour la seule volup­té de pen­ser, pen­sant patiem­ment, il atten­dait, pour cou­cher un mot, que la goutte d’encre qui devait tom­ber de sa plume se chan­geât en «goutte de lumière»****, «tour­men­té» qu’il était «par la mau­dite ambi­tion de mettre tou­jours tout un livre dans une page, toute une page dans une phrase et cette phrase dans un mot»*****.

* «Car­nets. Tome II», p. 240. Haut

** «Cor­res­pon­dance. Tome I», p. 101. Haut

*** id. Haut

**** «Car­nets. Tome I», p. 662. Haut

***** «Car­nets. Tome II», p. 485. Haut

Joubert, «Essais (1779-1821)»

éd. A. G. Nizet, Paris

éd. A. G. Nizet, Paris

Il s’agit de Joseph Jou­bert, un des plus grands sty­listes fran­çais (XVIIIe-XIXe siècle). Cet homme sin­gu­lier ne publia rien de son vivant, tant il tenait peu à la gloire, et ne fit rien d’autre, lit­té­ra­le­ment par­lant, pen­dant toute sa vie, que de tra­vailler à ses «Pen­sées», écri­vant, ratu­rant, ajou­tant, retran­chant et n’en finis­sant jamais. À sa mort en 1824, il lais­sait der­rière lui deux cent cinq car­nets, com­plé­tés par soixante liasses de papiers où se mêlaient, dans une grande confu­sion, des notes, des bribes d’essais, des brouillons de lettres. Ce n’est que bien des années plus tard que Jean-Bap­tiste-Michel Duchesne, neveu de Jou­bert, en fit un mince recueil, qu’il remit à l’illustre Cha­teau­briand, lequel se char­gea de le pré­fa­cer et d’y mettre un peu d’ordre. Duchesne fit donc seul le choix de cette pre­mière édi­tion des «Pen­sées», écar­tant celles qui étaient dif­fi­ci­le­ment déchif­frables, retou­chant celles qui lui sem­blaient trop longues ou trop courtes. Bien qu’ami des lettres, il n’avait pas un esprit assez exer­cé pour que ce choix fût satis­fai­sant, et il est dom­mage que sur la recom­man­da­tion du nom de Cha­teau­briand on se soit habi­tué, pen­dant long­temps, à juger Jou­bert sur une édi­tion qui, étant incom­plète et fau­tive, ne le montre pas dans toute sa splen­deur lit­té­raire et phi­lo­so­phique. Mais qui est donc Jou­bert? Quel est cet incon­nu, cet ano­nyme, cet inédit qui s’était fait de la per­fec­tion une cer­taine idée qui l’empêchait de rien ache­ver? Voi­ci com­ment Sainte-Beuve répond à cette ques­tion : «Ce fut un de ces heu­reux esprits qui passent leur vie à pen­ser; à conver­ser avec leurs amis; à son­ger dans la soli­tude; à médi­ter quelque grand ouvrage qu’ils n’accompliront jamais, et qui ne nous arrive qu’en frag­ments». Sur l’un de ses car­nets, Jou­bert écri­vait* : «Je suis comme Mon­taigne impropre au dis­cours conti­nu». On peut y lire un aveu d’impuissance; on peut y lire aus­si la marque d’une esthé­tique chez cet homme qui se disait avare «de [son] encre»**, et qui ne vou­lait «[se] don­ner la peine d’exprimer, avec soin, que des choses dignes d’être écrites sur de la soie ou sur l’airain»***. Pen­sant pour la seule volup­té de pen­ser, pen­sant patiem­ment, il atten­dait, pour cou­cher un mot, que la goutte d’encre qui devait tom­ber de sa plume se chan­geât en «goutte de lumière»****, «tour­men­té» qu’il était «par la mau­dite ambi­tion de mettre tou­jours tout un livre dans une page, toute une page dans une phrase et cette phrase dans un mot»*****.

* «Car­nets. Tome II», p. 240. Haut

** «Cor­res­pon­dance. Tome I», p. 101. Haut

*** id. Haut

**** «Car­nets. Tome I», p. 662. Haut

***** «Car­nets. Tome II», p. 485. Haut

Hô Chi Minh (Nguyên Ai Quôc), «Le Procès de la colonisation française et Autres Textes de jeunesse»

éd. Le Temps des cerises, Pantin

éd. Le Temps des cerises, Pan­tin

Il s’agit du «Pro­cès de la colo­ni­sa­tion fran­çaise», des «Reven­di­ca­tions du peuple anna­mite» et autres textes de jeu­nesse d’Hô Chi Minh*. Ain­si que l’a remar­qué un bio­graphe d’Hô Chi Minh**, «tout ce qui touche à la vie du futur pré­sident de la Répu­blique démo­cra­tique du Viêt-nam jusqu’en 1941 est frag­men­taire, approxi­ma­tif, contro­ver­sé». À ce jour, aucune étude sys­té­ma­tique n’a été entre­prise, aucune publi­ca­tion exhaus­tive n’a été faite sur la période pari­sienne du célèbre révo­lu­tion­naire viet­na­mien, période pour­tant déci­sive en ce qui concerne sa for­ma­tion idéo­lo­gique — la vie dans un entre­sol de la rue du Mar­ché-des-Patriarches, la fré­quen­ta­tion assi­due de la Biblio­thèque natio­nale, «où il s’installait de 10 à 17 heures, presque chaque jour»***, les mee­tings guet­tés par la police, les articles pour «L’Humanité», «La Revue com­mu­niste», «Le Liber­taire», etc., enfin, la fon­da­tion du «Paria», jour­nal anti­co­lo­nia­liste, dont il fut à la fois le direc­teur et le plus fécond des contri­bu­teurs****. Les dates mêmes de cette période sont pleines d’obscurités, si étrange que cela puisse paraître, s’agissant d’une des per­son­na­li­tés les plus en vue de tout le XXe siècle. Rejoi­gnit-il Paris en 1917, comme le sup­posent la plu­part de ses bio­graphes, ou en 1919, année de ses pre­miers articles signés? En tout cas, la pre­mière révé­la­tion qu’il eut en arri­vant, c’est qu’en France aus­si il y avait des ouvriers exploi­tés — des gens qui pou­vaient prendre par­ti pour le peuple viet­na­mien. C’est là que lui vint à l’esprit cette image de la sang­sue capi­ta­liste, si fameuse depuis «Le Pro­cès» : «Le capi­ta­lisme est une sang­sue ayant une ven­touse appli­quée sur le pro­lé­ta­riat de la métro­pole, et une autre sur le pro­lé­ta­riat des colo­nies. Si l’on veut tuer la bête, on doit cou­per les deux ven­touses à la fois». Alors, il s’attacha aux pro­lé­taires fran­çais par le double lien de l’intérêt et de l’affection; et le jour où, après de longues décen­nies, la sépa­ra­tion fatale, inévi­table, se fit entre les colo­ni­sa­teurs et les colo­ni­sés, la France per­dit en lui un sujet, mais conser­va un ami, un allié, un confrère. «En se récla­mant de la pro­tec­tion du peuple fran­çais», dit Hô Chi Minh dans «Les Reven­di­ca­tions du peuple anna­mite», «le peuple anna­mite, bien loin de s’humilier, s’honore au contraire : car il sait que le peuple fran­çais repré­sente la liber­té et la jus­tice, et ne renon­ce­ra jamais à son sublime idéal de fra­ter­ni­té uni­ver­selle. En consé­quence, en écou­tant la voix des oppri­més, le peuple fran­çais fera son devoir envers la France et envers l’humanité».

* Éga­le­ment connu sous le sur­nom de Nguyên Ai Quôc. «Nguyên, c’est le patro­nyme le plus répan­du en Annam…; “Ai”, le pré­fixe qui signi­fie l’affection; “Quôc”, la patrie», dit M. Jean Lacou­ture. Autre­fois trans­crit Nguyen Ai Quac. Haut

** M. Jean Lacou­ture. Haut

*** Louis Rou­baud, «Viêt-nam : la tra­gé­die indo­chi­noise; sui­vi d’autres écrits sur le colo­nia­lisme». Haut

**** Les contri­bu­teurs du «Paria» se com­po­saient entiè­re­ment de mili­tants ori­gi­naires des colo­nies, qui venaient, béné­vo­le­ment, après leurs heures de tra­vail. Haut

Voltaire, «Correspondance. Tome II. 1739-1748»

éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Biblio­thèque de la Pléiade, Paris

Il s’agit de la «Cor­res­pon­dance» de Vol­taire, la meilleure, la plus déli­cieuse de toutes les cor­res­pon­dances; celle qui fut à elle seule l’esprit de l’Europe (XVIIIe siècle). «En recom­man­dant la lec­ture de Vol­taire», dit un cri­tique*, «j’avoue mes pré­fé­rences. S’il fal­lait sacri­fier quelque chose de lui, je don­ne­rais les tra­gé­dies et les comé­dies pour gar­der les petits vers; s’il fal­lait sacri­fier encore quelque chose, je don­ne­rais plu­tôt les his­toires, toutes char­mantes qu’elles sont, que les romans; …mais enfin il y a une chose que je ne me déci­de­rais jamais à livrer, c’est la “Cor­res­pon­dance”». En effet, de tous les genres lit­té­raires dont s’occupa Vol­taire, celui où il fut le plus ori­gi­nal; celui où il eut un ton que per­sonne ne lui avait don­né, et que tout le monde vou­lut imi­ter; celui, enfin, où il domi­na, de l’aveu même des jaloux qui consentent quel­que­fois à recon­naître un mérite una­ni­me­ment recon­nu, c’est le genre épis­to­laire. On y trouve l’ensemble et la per­fec­tion de tous les styles; on y trouve la faci­li­té brillante d’un esprit aus­si supé­rieur aux sujets qu’il traite, qu’aux gens à qui il s’adresse : «Quel génie se joue dans ses poé­sies et ses plai­san­te­ries et ses lettres immor­telles! Or, tout ce qu’on admire dans les deux pre­mières se retrouve dans les lettres avec une inépui­sable abon­dance : vers faciles, raille­ries char­mantes à pro­pos de tous les per­son­nages et de tous les évé­ne­ments qui ont pas­sé, dans ce siècle agi­té, devant cet esprit curieux… Ce qu’il peut se suc­cé­der, pen­dant plus de soixante ans, d’amours, de haines, de plai­sirs, de dou­leurs, de colères, dans une âme sin­gu­liè­re­ment impres­sion­nable et mobile, est expri­mé là au vif… chaque sen­ti­ment entier occu­pant toute l’âme, comme s’il devait durer éter­nel­le­ment, puis effa­cé tout à coup par un autre…; varié­té inépui­sable des sujets qui passent sous cette plume légère; séduc­tions d’un esprit enchan­teur qui veut plaire et invente pour plaire les tours les plus déli­cats, tou­jours aimable, tou­jours nou­veau. Tout cela forme un des spec­tacles les plus attrayants qu’on puisse avoir en ce monde», dit le même cri­tique. De tous les hommes célèbres dont on a impri­mé les lettres après leur mort, Vol­taire est le pre­mier qui ait écrit à la fois en écri­vain et en homme du monde, et qui ait mon­tré qu’il est aus­si natu­rel­le­ment l’un que l’autre. Son talent, qui peut être inégal dans ses grands ouvrages, est tou­jours par­fait dans ses jeux, quand sa plume court avec une rapi­di­té, une négli­gence, qui n’appartiennent qu’à lui.

* Ernest Ber­sot. Haut

Térence, «Les Comédies»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit des six «Comé­dies» («Comœ­diæ») de Térence*, dra­ma­turge latin, qui naquit dans la condi­tion la plus vile et la plus détes­table — celle d’esclave. Sans famille et sans nom, il était dési­gné sous le sur­nom d’Afer («l’Africain»), ce qui per­met de sup­po­ser qu’il était Car­tha­gi­nois de nais­sance. Cepen­dant, la pure­té de son lan­gage — pure­té admi­rée par ses contem­po­rains — prouve que, s’il n’est pas né à Rome, il y fut ame­né dès sa plus tendre enfance. Ache­té ou reçu en pré­sent par un riche séna­teur, Teren­tius Luca­nus, il fut éle­vé par ce der­nier avec un grand soin et affran­chi de bonne heure. Cet acte géné­reux por­ta bon­heur à Teren­tius Luca­nus. Le nom du jeune affran­chi, Térence, ren­dit immor­tel celui du vieux maître. C’était le IIe siècle av. J.-C. — le siècle où, selon le mot d’Horace, «la Grèce, vain­cue par les armes, triom­phait de ses vain­queurs par ses charmes et por­tait les arts dans la sau­vage Ita­lie»**. La culture grecque était plus que jamais à l’honneur. Térence y fut ini­tié, comme tous les brillants aris­to­crates qui fré­quen­taient la mai­son séna­to­riale. Ce sont eux sans doute qui l’encouragèrent vers la car­rière lit­té­raire, où ses goûts et ses talents l’entraînaient. Il se tour­na donc vers le genre de la comé­die athé­nienne, et sur­tout de la comé­die nou­velle, appe­lée la «pal­lia­ta». Ses six pièces sont toutes imi­tées de Ménandre et d’Apollodore de Caryste; elles sont grecques par l’intrigue, par la pen­sée, par le carac­tère des per­son­nages, par le titre même. Après les avoir don­nées sur le théâtre de Rome, Térence par­tit pour la Grèce afin d’étudier d’encore plus près les mœurs de cette contrée dont il repro­dui­sait l’esprit sur la scène. Com­bien de temps dura ce voyage? Térence par­vint-il à Athènes? On l’ignore. Ce qu’il y a de cer­tain, c’est qu’il ne revint jamais. Et comme on veut tou­jours don­ner quelque cause extra­or­di­naire à la dis­pa­ri­tion d’un grand per­son­nage, on n’a pas man­qué d’attribuer celle de Térence au cha­grin que lui aurait cau­sé la perte de cent huit manus­crits lors d’un nau­frage : recueilli par de pauvres gens, le res­ca­pé serait tom­bé malade, et le cha­grin aurait hâté sa der­nière heure.

* En latin Publius Teren­tius Afer. Autre­fois trans­crit Thé­rence. Haut

** «Épîtres», liv. II, poème 1, v. 156-157. Haut

Voltaire, «Correspondance. Tome I. 1704-1738»

éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Biblio­thèque de la Pléiade, Paris

Il s’agit de la «Cor­res­pon­dance» de Vol­taire, la meilleure, la plus déli­cieuse de toutes les cor­res­pon­dances; celle qui fut à elle seule l’esprit de l’Europe (XVIIIe siècle). «En recom­man­dant la lec­ture de Vol­taire», dit un cri­tique*, «j’avoue mes pré­fé­rences. S’il fal­lait sacri­fier quelque chose de lui, je don­ne­rais les tra­gé­dies et les comé­dies pour gar­der les petits vers; s’il fal­lait sacri­fier encore quelque chose, je don­ne­rais plu­tôt les his­toires, toutes char­mantes qu’elles sont, que les romans; …mais enfin il y a une chose que je ne me déci­de­rais jamais à livrer, c’est la “Cor­res­pon­dance”». En effet, de tous les genres lit­té­raires dont s’occupa Vol­taire, celui où il fut le plus ori­gi­nal; celui où il eut un ton que per­sonne ne lui avait don­né, et que tout le monde vou­lut imi­ter; celui, enfin, où il domi­na, de l’aveu même des jaloux qui consentent quel­que­fois à recon­naître un mérite una­ni­me­ment recon­nu, c’est le genre épis­to­laire. On y trouve l’ensemble et la per­fec­tion de tous les styles; on y trouve la faci­li­té brillante d’un esprit aus­si supé­rieur aux sujets qu’il traite, qu’aux gens à qui il s’adresse : «Quel génie se joue dans ses poé­sies et ses plai­san­te­ries et ses lettres immor­telles! Or, tout ce qu’on admire dans les deux pre­mières se retrouve dans les lettres avec une inépui­sable abon­dance : vers faciles, raille­ries char­mantes à pro­pos de tous les per­son­nages et de tous les évé­ne­ments qui ont pas­sé, dans ce siècle agi­té, devant cet esprit curieux… Ce qu’il peut se suc­cé­der, pen­dant plus de soixante ans, d’amours, de haines, de plai­sirs, de dou­leurs, de colères, dans une âme sin­gu­liè­re­ment impres­sion­nable et mobile, est expri­mé là au vif… chaque sen­ti­ment entier occu­pant toute l’âme, comme s’il devait durer éter­nel­le­ment, puis effa­cé tout à coup par un autre…; varié­té inépui­sable des sujets qui passent sous cette plume légère; séduc­tions d’un esprit enchan­teur qui veut plaire et invente pour plaire les tours les plus déli­cats, tou­jours aimable, tou­jours nou­veau. Tout cela forme un des spec­tacles les plus attrayants qu’on puisse avoir en ce monde», dit le même cri­tique. De tous les hommes célèbres dont on a impri­mé les lettres après leur mort, Vol­taire est le pre­mier qui ait écrit à la fois en écri­vain et en homme du monde, et qui ait mon­tré qu’il est aus­si natu­rel­le­ment l’un que l’autre. Son talent, qui peut être inégal dans ses grands ouvrages, est tou­jours par­fait dans ses jeux, quand sa plume court avec une rapi­di­té, une négli­gence, qui n’appartiennent qu’à lui.

* Ernest Ber­sot. Haut