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Chômin, «Idées sur la société, “Shasetsu” (1881)»

dans « Cent Ans de pensée au Japon. Tome II » (éd. Ph. Picquier, Arles), p. 27-31

dans «Cent Ans de pen­sée au Japon. Tome II» (éd. Ph. Pic­quier, Arles), p. 27-31

Il s’agit d’«Idées sur la socié­té» («Sha­set­su»*) de Nakae Chô­min**, intel­lec­tuel japo­nais, chef de file des études fran­çaises sous l’ère Mei­ji (XIXe siècle), sur­nom­mé «le Rous­seau de l’Orient»***. Il per­dit son père, samou­raï du plus bas rang, à l’âge de quinze ans. Envoyé à Naga­sa­ki, il y fit la ren­contre des pères Louis Furet et Ber­nard Petit­jean, venus dis­pen­ser dans cette ville por­tuaire un ensei­gne­ment éton­nam­ment large, allant de la gram­maire fran­çaise à l’artillerie navale. Atti­ré par les idées de la Révo­lu­tion, cette «grande œuvre inouïe dans l’Histoire qui fit briller avec éclat les causes de la liber­té et de l’égalité, et qui… réus­sit, pour la pre­mière fois, à fon­der la poli­tique sur les prin­cipes de la phi­lo­so­phie»****, Chô­min devint leur élève pen­dant deux ans. C’est sans doute sur les recom­man­da­tions des saints pères qu’il par­tit pour Yoko­ha­ma ser­vir d’interprète à l’ambassadeur de France, Léon Roches, avant de pour­suivre ses études à Tôkyô, à Paris et à Lyon. À son retour au Japon, en 1874, il fut char­gé de résu­mer des textes sur les ins­ti­tu­tions juri­diques et poli­tiques de la France, à l’heure où le jeune gou­ver­ne­ment japo­nais hési­tait sur le modèle à suivre. Paral­lè­le­ment à ce tra­vail offi­ciel, il tra­dui­sit pour le grand public le «Contrat social» de Rous­seau, dont il fit même deux ver­sions : l’une rédi­gée en japo­nais cou­rant et des­ti­née à être pas­sée de main en main, et l’autre en chi­nois clas­sique, langue des let­trés. Le «Renon­cer à sa liber­té, c’est renon­cer à sa qua­li­té d’homme…» de Rous­seau devint le leit­mo­tiv d’un jour­nal inau­gu­ré en 1881, qui allait avoir une audience extrê­me­ment impor­tante auprès des anciens samou­raïs : «Le Jour­nal de la liber­té en Orient» («Tôyô jiyû shim­bun»*****). Le futur pre­mier ministre, Saion­ji Kin­mo­chi, en était le fon­da­teur, et Chô­min — le rédac­teur en chef. L’amitié des deux hommes remon­tait à leur séjour à Paris. Le jour­nal s’ouvrait par un article remar­quable, où Chô­min com­pa­rait le citoyen non libre «au bon­saï ou à la fleur éle­vée sous serre qui perd son par­fum et sa cou­leur natu­relle, et ne peut arri­ver à déve­lop­per plei­ne­ment toute la richesse de son feuillage»; tan­dis que le citoyen libre, pareil à une fleur des champs, «embaume de tout son par­fum et prend une cou­leur d’un vert sombre et pro­fond». Un mois après, la condam­na­tion à des peines de pri­son de plu­sieurs jour­na­listes accu­la le jour­nal à ces­ser sa paru­tion; mais Chô­min ne lâcha jamais le pin­ceau du com­bat.

C’est qu’il se sen­tait res­pon­sable, lui, l’intellectuel, des droits et liber­tés du peuple. Sans aller jusqu’à deve­nir homme d’État, comme Kin­mo­chi, il se don­na pour mis­sion, à tra­vers son œuvre, «de for­mer les jeunes, de venir en aide aux plus pauvres, de dif­fu­ser “la véri­té” (“shin­ri”******)». Et il ajoute : «Les temps actuels ne sont pas les temps anciens. Si on veut dif­fu­ser la véri­té et éclai­rer l’ensemble du peuple, nous n’avons d’autre choix que nous tour­ner vers les clas­siques euro­péens… Mais… si on veut que le cœur humain s’en imprègne rapi­de­ment, le seul moyen pos­sible est de les tra­duire en japo­nais, ou d’en extraire le sens [pour] écrire un nou­vel ouvrage»*******. C’est pré­ci­sé­ment ce qu’il fit en tra­dui­sant Rous­seau, mais éga­le­ment les his­to­riens du répu­bli­ca­nisme; puis, en écri­vant de nou­veaux ouvrages. Son prin­ci­pal, «Dia­logues poli­tiques entre trois ivrognes», est une fic­tion met­tant en scène trois per­son­nages : le «Gent­le­man occi­den­ta­li­sé» qui réclame l’instauration immé­diate d’une répu­blique démo­cra­tique à la fran­çaise; le «Vaillant guer­rier» — le natio­na­liste — qui nour­rit des vues impé­ria­listes sur le conti­nent asia­tique; et enfin le «pro­fes­seur Nan­kai» — le modé­ré — qui vise à conci­lier ses inter­lo­cu­teurs en pro­po­sant une moder­ni­sa­tion pro­gres­sive. Chô­min mou­rut avant d’avoir connu la voie emprun­tée fina­le­ment par le Japon. Un can­cer incu­rable enle­va en l’espace d’«Un An et demi» (titre de son tes­ta­ment phi­lo­so­phique) cet homme rare qui, pour avoir vécu deux vies dans un seul corps — une vie japo­naise et une autre occi­den­tale —, y consu­ma dou­ble­ment ses forces phy­siques.

il se sen­tait res­pon­sable, lui, l’intellectuel, des droits et liber­tés du peuple

Voi­ci un pas­sage qui don­ne­ra une idée du style d’«Idées sur la socié­té» : «La liber­té de pen­sée s’étend jusqu’à l’univers entier, fran­chit le pas­sé et le pré­sent, et ne connaît ni la moindre aug­men­ta­tion ni la moindre dimi­nu­tion. Elle ne peut néan­moins évi­ter de pré­sen­ter de légères dif­fé­rences d’étendue sui­vant le degré de civi­li­sa­tion et l’intelligence des hommes. Quant à la liber­té d’agir, elle souffre de varia­tions énormes selon les rigueurs du cli­mat, la richesse ou la pau­vre­té des sols, le degré de raf­fi­ne­ment des mœurs. Ah, liber­té de pen­sée et liber­té d’agir, pour­quoi faut-il que vous soyez tou­jours en déca­lage?»********

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* En japo­nais «社説». Haut

** En japo­nais 中江兆民. De son vrai nom Nakae Toku­suke, pour lequel on trouve deux gra­phies : 篤助 et 篤介. Haut

*** En japo­nais 東洋のルソー. Haut

**** Dans Shi­nya Ida, «La Révo­lu­tion fran­çaise vue par Nakaé Chô­min». Haut

***** En japo­nais «東洋自由新聞». Haut

****** En japo­nais 真理. Haut

******* Dans Eddy Dufour­mont, «Rous­seau au Japon». Haut

******** p. 30. Haut