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Cioran, «Œuvres»

éd. Gallimard, coll. Quarto, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Quar­to, Paris

Il s’agit de M. Emil Cio­ran*, intel­lec­tuel rou­main d’expression fran­çaise (XXe siècle). Com­ment peut-on être Fran­çais? com­ment peut-on dis­po­ser d’une langue si sub­tile et ne pas réus­sir à expri­mer les signi­fi­ca­tions de l’homme d’aujourd’hui?, se deman­dait M. Cio­ran. Il lui sem­blait que le monde actuel était ter­ri­ble­ment inté­res­sant, et son seul regret était de ne pas pou­voir y par­ti­ci­per davan­tage — à cause de lui-même, ou plu­tôt de son des­tin d’intellectuel rou­main : «Qui­conque est doué du sens de l’histoire», dit-il**, «admet­tra que… les Rou­mains ont vécu dans une inexis­tence per­ma­nente». Mais arri­vé en France, M. Cio­ran fut sur­pris de voir que la France même, autre­ment douée et pla­cée, ne par­ti­ci­pait plus aux choses, ni même ne leur assi­gnait un nom. Il lui sem­blait pour­tant que la voca­tion pre­mière de cette nation était de com­prendre les autres et de leur faire com­prendre. Mais depuis des décen­nies, la France cher­chait des lumières au lieu d’en don­ner : «J’étais allé loin pour cher­cher le soleil, et le soleil, enfin trou­vé, m’était hos­tile. Et si j’allais me jeter du haut de la falaise? Pen­dant que je fai­sais des consi­dé­ra­tions plu­tôt sombres, tout en regar­dant ces pins, ces rochers, ces vagues, je sen­tis sou­dain à quel point j’étais rivé à ce bel uni­vers mau­dit», dit-il***. Si, dans son œuvre de langue rou­maine, M. Cio­ran ne ces­sait de déplo­rer la situa­tion des cultures sans des­tin, des cultures mineures, tou­jours res­tées ano­nymes, ses ouvrages de langue fran­çaise offrent une vision tout aus­si pes­si­miste des cultures majeures ayant eu jadis une ambi­tion méta­phy­sique et un désir de trans­for­mer le monde, arri­vées désor­mais à une phase de déclin, à la per­pé­tua­tion d’une «race de sous-hommes, res­quilleurs de l’apocalypse»****. Et les unes et les autres marchent — courent même — vers un désastre réel, et non vers quelque idéale per­fec­tion. Et M. Cio­ran de conclure : «Le “pro­grès” est l’équivalent moderne de la Chute, la ver­sion pro­fane de la dam­na­tion»*****.

une des «sum­ma scep­ti­ca» les plus carac­té­ris­tiques des temps modernes

Les écrits de M. Cio­ran repré­sentent une des «sum­ma scep­ti­ca»****** les plus carac­té­ris­tiques des temps modernes. Sa vie montre admi­ra­ble­ment quelques-uns des maux qui tra­vaillent notre époque. Avec des apti­tudes phi­lo­so­phiques tout à fait émi­nentes, M. Cio­ran n’arriva qu’à la tris­tesse; avec de vraies qua­li­tés lit­té­raires, il ne sut don­ner à ses idées qu’une forme qu’il choi­sit par com­pro­mis — celle du jour­nal intime, des pen­sées désar­ti­cu­lées et frag­men­taires, des notes des­ti­nées à soi seul. «C’est là un genre dan­ge­reux, quel­que­fois mal­sain, un genre que prennent d’ordinaire ceux qui n’en ont pas d’autre, et sur lequel, à moins de réus­site excep­tion­nelle, doit peser a prio­ri une cer­taine condam­na­tion», explique très bien Ernest Renan*******. «L’homme qui a le temps d’écrire un jour­nal intime nous paraît ne pas avoir suf­fi­sam­ment com­pris com­bien le monde est vaste. L’étendue des choses à connaître est immense. L’humanité est à peine com­men­cée… Com­ment, en pré­sence d’une si colos­sale besogne, s’arrêter à se dévo­rer soi-même, à dou­ter de la vie? Le jour où il serait per­mis de s’attarder aux jeux d’une pen­sée décou­ra­gée, serait celui où l’on com­men­ce­rait à entre­voir qu’il y a une borne à la matière du savoir.» Au reste, M. Cio­ran recon­naît qu’une par­tie de ses tour­ments vient ce qu’il se regarde trop lui-même : «Je me tour­mente sous le ciel… Où que je regarde, c’est moi que je vois»********. Mais il a beau savoir que «le “moi” est un pro­mon­toire sur le rien», il ne peut s’en défaire. Et le nar­cis­sisme le pour­suit jusque dans l’écume de son som­meil : «Je rêvais que j’étais mort, je cher­chais, par­mi les astres, mes osse­ments dis­per­sés et je me suis retrou­vé aux pieds de mon “moi”, pleur­ni­chant sur mon iden­ti­té per­due»*********.

Voi­ci un échan­tillon qui don­ne­ra une idée de la manière de M. Cio­ran : «L’essentiel sur­git sou­vent au bout d’une longue conver­sa­tion. Les grandes véri­tés se disent sur le pas de la porte.

Démos­thène copia de sa main huit fois Thu­cy­dide. C’est comme cela qu’on apprend une langue. Il fau­drait avoir le cou­rage de trans­crire tous les livres qu’on aime.

Pro­verbe chi­nois : “Quand un seul chien se met à aboyer à une ombre, dix mille chiens en font une réa­li­té”. À mettre en épi­graphe à tout com­men­taire sur les idéo­lo­gies».

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* Éga­le­ment connu sous le sur­nom d’E. M. Cio­ran. Fas­ci­né par les ini­tiales d’E. M. Fors­ter, Cio­ran les adop­ta pour lui-même. Il disait qu’Emil tout court, c’était un pré­nom vul­gaire, un pré­nom de coif­feur. Haut

** «Soli­tude et Des­tin». Haut

*** «Aveux et Ana­thèmes». Haut

**** «Pré­cis de décom­po­si­tion». Haut

***** «La Chute dans le temps». Haut

****** L’expression est de M. Ciprian Văl­can. Haut

******* «Feuilles déta­chées, fai­sant suite aux “Sou­ve­nirs d’enfance et de jeu­nesse”», p. 358. Haut

******** «Bré­viaire des vain­cus». Haut

********* id. Haut