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« Le Voyage de Lapérouse (1785-1788). Tome II. [Journal de Lapérouse] »

éd. Imprimerie nationale, coll. Voyages et Découvertes, Paris

éd. Im­pri­me­rie na­tio­nale, coll. Voyages et Dé­cou­vertes, Pa­ris

Il s’agit de la grande ex­pé­di­tion confiée à La Pé­rouse1. En 1783, Louis XVI vou­lut voir la France prendre toute sa place dans l’achèvement de la re­con­nais­sance du globe, ja­loux des suc­cès ac­quis sur ce ter­rain par sa per­pé­tuelle ri­vale — l’Angleterre. Il choi­sit pour ce but une âme ex­pé­ri­men­tée qui, en­dur­cie par le genre de vie dif­fi­cile des ma­rins, la ren­drait ca­pable de me­ner avec suc­cès une ex­pé­di­tion ras­sem­blant en un seul les trois voyages de Cook. Cette âme, c’était Jean-Fran­çois de La Pé­rouse2. Les ins­truc­tions pour ce voyage, que La Pé­rouse était au­to­risé à mo­di­fier s’il le ju­geait conve­nable, furent dic­tées par Louis XVI lui-même et mises au propre par Charles-Pierre Cla­ret, comte de Fleu­rieu, fu­tur mi­nistre de la Ma­rine et des Co­lo­nies. Elles sont re­gar­dées comme un mo­dèle de ce genre. Je ne peux m’empêcher d’en ci­ter quelques lignes qui ne ca­rac­té­risent pas moins le plan du roi que la lar­geur de ses vues sur l’action que la France est ap­pe­lée à exer­cer à l’étranger : « Le sieur de La Pé­rouse », dit le « Mé­moire du roi », « dans toutes les oc­ca­sions en usera avec beau­coup de dou­ceur et d’humanité en­vers les dif­fé­rents peuples qu’il vi­si­tera dans le cours de son voyage. Il s’occupera avec zèle et in­té­rêt de tous les moyens qui peuvent amé­lio­rer leur condi­tion, en pro­cu­rant à leur pays les… arbres utiles d’Europe, en leur en­sei­gnant la ma­nière de les se­mer et de les culti­ver… Si des cir­cons­tances im­pé­rieuses, qu’il est de la pru­dence de pré­voir… obli­geaient ja­mais le sieur de La Pé­rouse à faire usage de la su­pé­rio­rité de ses armes sur celles des peuples sau­vages… il n’userait de sa force qu’avec la plus grande mo­dé­ra­tion… Sa Ma­jesté re­gar­de­rait comme un des suc­cès les plus heu­reux de l’expédition qu’elle pût être ter­mi­née sans qu’il en eût coûté la vie à un seul homme ». On pré­para la Bous­sole et l’Astrolabe ; les deux na­vires bien­tôt, ten­dant leurs cor­dages, dé­ployèrent leur voi­lure au mi­lieu des cris et des adieux mê­lés aux chants joyeux des ma­te­lots. On plaça à bord une gra­vure re­pré­sen­tant la mort de Cook. Et la vue de cette image avi­vait l’ardeur de ces har­dis ma­rins, qui di­saient sou­vent : « Voici la mort que doivent en­vier les gens de notre mé­tier ! » Pauvres hommes, ils ne croyaient pas si bien dire.

  1. On ren­contre aussi la gra­phie La­pey­rouse. Haut
  1. Le roi avait lu son rap­port sur la cam­pagne de la baie d’Hudson avec in­té­rêt et dans la co­pie ori­gi­nale : « on pé­nètre mieux la pen­sée d’un au­teur sur son ma­nus­crit que sur une trans­crip­tion » (le ca­pi­taine de Bros­sard, « Ren­dez-vous avec La­pé­rouse à Va­ni­koro »). Haut

« Le Voyage de Lapérouse (1785-1788). Tome I. [Mémoire du roi pour servir d’instruction particulière au sieur de Lapérouse] »

éd. Imprimerie nationale, coll. Voyages et Découvertes, Paris

éd. Im­pri­me­rie na­tio­nale, coll. Voyages et Dé­cou­vertes, Pa­ris

Il s’agit de la grande ex­pé­di­tion confiée à La Pé­rouse1. En 1783, Louis XVI vou­lut voir la France prendre toute sa place dans l’achèvement de la re­con­nais­sance du globe, ja­loux des suc­cès ac­quis sur ce ter­rain par sa per­pé­tuelle ri­vale — l’Angleterre. Il choi­sit pour ce but une âme ex­pé­ri­men­tée qui, en­dur­cie par le genre de vie dif­fi­cile des ma­rins, la ren­drait ca­pable de me­ner avec suc­cès une ex­pé­di­tion ras­sem­blant en un seul les trois voyages de Cook. Cette âme, c’était Jean-Fran­çois de La Pé­rouse2. Les ins­truc­tions pour ce voyage, que La Pé­rouse était au­to­risé à mo­di­fier s’il le ju­geait conve­nable, furent dic­tées par Louis XVI lui-même et mises au propre par Charles-Pierre Cla­ret, comte de Fleu­rieu, fu­tur mi­nistre de la Ma­rine et des Co­lo­nies. Elles sont re­gar­dées comme un mo­dèle de ce genre. Je ne peux m’empêcher d’en ci­ter quelques lignes qui ne ca­rac­té­risent pas moins le plan du roi que la lar­geur de ses vues sur l’action que la France est ap­pe­lée à exer­cer à l’étranger : « Le sieur de La Pé­rouse », dit le « Mé­moire du roi », « dans toutes les oc­ca­sions en usera avec beau­coup de dou­ceur et d’humanité en­vers les dif­fé­rents peuples qu’il vi­si­tera dans le cours de son voyage. Il s’occupera avec zèle et in­té­rêt de tous les moyens qui peuvent amé­lio­rer leur condi­tion, en pro­cu­rant à leur pays les… arbres utiles d’Europe, en leur en­sei­gnant la ma­nière de les se­mer et de les culti­ver… Si des cir­cons­tances im­pé­rieuses, qu’il est de la pru­dence de pré­voir… obli­geaient ja­mais le sieur de La Pé­rouse à faire usage de la su­pé­rio­rité de ses armes sur celles des peuples sau­vages… il n’userait de sa force qu’avec la plus grande mo­dé­ra­tion… Sa Ma­jesté re­gar­de­rait comme un des suc­cès les plus heu­reux de l’expédition qu’elle pût être ter­mi­née sans qu’il en eût coûté la vie à un seul homme ». On pré­para la Bous­sole et l’Astrolabe ; les deux na­vires bien­tôt, ten­dant leurs cor­dages, dé­ployèrent leur voi­lure au mi­lieu des cris et des adieux mê­lés aux chants joyeux des ma­te­lots. On plaça à bord une gra­vure re­pré­sen­tant la mort de Cook. Et la vue de cette image avi­vait l’ardeur de ces har­dis ma­rins, qui di­saient sou­vent : « Voici la mort que doivent en­vier les gens de notre mé­tier ! » Pauvres hommes, ils ne croyaient pas si bien dire.

  1. On ren­contre aussi la gra­phie La­pey­rouse. Haut
  1. Le roi avait lu son rap­port sur la cam­pagne de la baie d’Hudson avec in­té­rêt et dans la co­pie ori­gi­nale : « on pé­nètre mieux la pen­sée d’un au­teur sur son ma­nus­crit que sur une trans­crip­tion » (le ca­pi­taine de Bros­sard, « Ren­dez-vous avec La­pé­rouse à Va­ni­koro »). Haut

« Visite chez Lu You, poète chinois du XIIe siècle »

dans « Une Robe de papier pour Xue Tao : choix de textes inédits de littérature chinoise » (éd. Espaces & Signes, Paris), p. 9-13

dans « Une Robe de pa­pier pour Xue Tao : choix de textes in­édits de lit­té­ra­ture chi­noise » (éd. Es­paces & Signes, Pa­ris), p. 9-13

Il s’agit de Lu You1, un des poètes chi­nois les plus fé­conds (XIIe siècle apr. J.-C.). La quan­tité in­nom­brable des com­po­si­tions poé­tiques de Lu You (dix mille de conser­vées, un nombre égal de per­dues) ne manque pas d’étonner, et le si­no­logue est comme sur­pris et ef­frayé quand il voit se dé­ployer de­vant lui le vaste champ de ces poé­sies, ne sa­chant trop quelles li­mites im­po­ser à son étude ; et sur­tout, hé­si­tant à faire un choix. Si, dans ce des­sein, il se fie au goût des au­toch­tones, c’est-à-dire s’il aborde seule­ment les poé­sies re­gar­dées comme su­blimes par les Chi­nois, il fera fausse route. Trop sou­vent, celles-ci ne sont ap­pré­ciées que pour leurs thèmes pa­trio­tiques et leur es­prit de ré­sis­tance, qui ser­vi­ront de mo­dèles aux « Poé­sies com­plètes » d’un Mao Tsé-toung. En vé­rité, Lu You fut un poète d’une ins­pi­ra­tion ex­trê­me­ment va­riée. Les fleurs qu’il cueillit furent des plus di­verses. Il prit son bien là où il le trouva ; et les pro­cla­ma­tions pa­trio­tiques de ses dé­buts ont ten­dance à s’éclipser, sur­tout vers la fin de sa vie, de­vant un éloge des pay­sages cam­pa­gnards ou le dé­ta­che­ment d’un sage ni­ché au fond des mon­tagnes et fo­rêts : « Son œuvre pro­li­fique tisse la chro­nique de son quo­ti­dien, avec… un pen­chant inné pour la na­ture et les joies de la vie cam­pa­gnarde qui le rap­proche de Tao Yuan ming. Sa phi­lo­so­phie de la vie, ins­pi­rée par le dé­ta­che­ment taoïste, trans­pa­raît dans “Adresse à mes vi­si­teurs” : “À l’ombre des mû­riers les sen­teurs de cent herbes / À midi le vent frais le bruit des dé­vi­doirs à soie / Vi­si­teurs, tai­sez-vous sur les af­faires du monde / Et par­ta­gez plu­tôt avec monts et fo­rêts la longue jour­née d’été” », ex­plique M. Guil­hem Fabre2. Lu You ap­pe­lait son ate­lier « le nid aux livres » (« shu chao »3). Il n’y re­ce­vait pas d’invités et n’y ac­cueillait pas son épouse ni ses en­fants. Per­chés sur les éta­gères, ali­gnés par de­vant, cou­chés pêle-mêle sur son lit, où qu’on por­tât le re­gard, on y voyait des livres. Qu’il man­geât, bût, se le­vât ou s’assît ; qu’il souf­frît ou gé­mît ; qu’il fût triste ou se mît en co­lère, ce n’était ja­mais sans un livre. Si d’aventure il son­geait à sor­tir, le désordre in­ex­tri­cable des livres l’enserrait comme des branches en­tre­mê­lées, et il ne pou­vait avan­cer. Alors, il di­sait en riant : « N’est-ce pas là ce que j’appelle mon “nid” ? »4

  1. En chi­nois 陸游. Au­tre­fois trans­crit Lou Yeou, Lu Yiu ou Lu Yu. À ne pas confondre avec Lu Yu, l’auteur du « Clas­sique du thé », qui vé­cut quatre siècles plus tôt. Haut
  2. « Ins­tants éter­nels : cent et quelques poèmes connus par cœur en Chine » (éd. La Dif­fé­rence, Pa­ris), p. 261. Haut
  1. En chi­nois 書巢. Haut
  2. « Vi­site chez Lu You, poète chi­nois du XIIe siècle », p. 11. Haut

La Monneraye, « Souvenirs de 1760 à 1791 »

éd. H. Champion, Paris

éd. H. Cham­pion, Pa­ris

Il s’agit de l’« Ex­pé­di­tion de la baie d’Hudson (1782) » et autres sou­ve­nirs de Pierre-Bruno-Jean de La Mon­ne­raye. La cé­lé­brité du grand voyage au­tour du monde de La Pé­rouse est cause que ses pré­cé­dents ex­ploits sont res­tés dans l’ombre. La rude ex­pé­di­tion me­née par lui et ses com­pa­gnons en 1782 contre les forts an­glais de la baie d’Hudson lors de la guerre sou­te­nue par la France pour l’indépendance des États-Unis est peu connue. Des pa­piers de pre­mière im­por­tance re­la­tifs à ces faits, entre autres le « Jour­nal de na­vi­ga­tion » de La Pé­rouse, n’ont été édi­tés qu’en 2012, après un ou­bli de 230 ans. Et en­core, leur édi­teur crai­gnant — je ne sais trop com­ment ni pour­quoi — d’alimenter « le mythe d’une ex­pé­di­tion dans des mers in­con­nues, en réa­lité fré­quen­tées de­puis long­temps… — vi­sion trop fran­çaise des évé­ne­ments », n’a-t-il ex­posé que les dé­fauts et tu tous les mé­rites de ce « raid » — ex­pé­di­tion pour­tant dé­li­cate, dans des mers dif­fi­ciles, dont La Pé­rouse s’était ac­quitté en ma­rin consommé et en homme al­liant les sen­ti­ments d’humanité avec les exi­gences du de­voir. « Rien », dit cet édi­teur dans un ju­ge­ment sé­vère, pour ne pas dire in­juste1, « ne per­met de pen­ser que les ré­sul­tats de la cam­pagne dans la baie d’Hudson aient pu avoir les moindres consé­quences dé­ci­sives… [Chez les An­glais] ce pe­tit dé­sastre semble avoir été bien sup­porté, y com­pris par la hié­rar­chie de la Com­pa­gnie… Tous les res­pon­sables avaient re­trouvé leur poste l’année sui­vante ». La Pé­rouse s’était fau­filé à tra­vers des brumes presque conti­nuelles, qui ne lui per­met­taient que ra­re­ment d’observer la hau­teur du so­leil. Il avait na­vi­gué à l’estime. Il avait triom­phé des élé­ments li­gués contre lui. Il avait rasé les éta­blis­se­ments an­glais, com­plè­te­ment iso­lés sur ces ri­vages loin­tains ; mais il n’avait pas ou­blié en même temps les égards qu’on doit au mal­heur. Ayant laissé la vie sauve aux vain­cus, il leur avait cédé une quan­tité suf­fi­sante de vivres, de poudre et de plomb, afin qu’ils pussent être en état de re­joindre les leurs. À ce geste hu­ma­ni­taire, il en avait ajouté en­core un autre. Dans le fort d’York Fac­tory, il avait dé­cou­vert les jour­naux d’exploration de Sa­muel Hearne pour le compte de la Com­pa­gnie d’Hudson. Il les avait ren­dus in­tacts à leur au­teur à la condi­tion que ce­lui-ci les fît im­pri­mer et pu­blier dès son re­tour en An­gle­terre.

  1. « La­pé­rouse et ses Com­pa­gnons dans la baie d’Hudson », p. 138. Haut

Chateaubriand, « Voyages en Amérique et en Italie. Tome II »

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit du « Voyage en Ita­lie » et autres œuvres de Fran­çois René de Cha­teau­briand, au­teur et po­li­tique fran­çais, père du ro­man­tisme chré­tien. Le mal, le grand mal de Cha­teau­briand fut d’être né entre deux siècles, « comme au confluent de deux fleuves »1, et de voir les ca­rac­tères op­po­sés de ces deux siècles se ren­con­trer dans ses opi­nions. Sorti des en­trailles de l’ancienne mo­nar­chie, de l’ancienne aris­to­cra­tie, il se plaça contre la Ré­vo­lu­tion fran­çaise, dès qu’il la vit dans ses pre­mières vio­lences, et il resta roya­liste, sou­vent contre son ins­tinct. Car au fond de lui-même, il était de la race, de la fa­mille de Na­po­léon Bo­na­parte. Même fougue, même éclat, même mé­lan­co­lie mo­derne. Si les Bour­bons avaient mieux ap­pré­cié Cha­teau­briand, il est pos­sible qu’il eût été moins vul­né­rable au sou­ve­nir de l’Empereur de­venu res­plen­dis­sant comme un « large so­leil ». Le pa­ral­lèle qu’il fait dans ses « Mé­moires d’outre-tombe » entre l’Empire et la mo­nar­chie bour­bo­nienne, pour cruel qu’il soit, est l’expression sin­cère de la concep­tion de l’auteur, tel­le­ment plus vraie que celle du po­li­tique : « Re­tom­ber de Bo­na­parte et de l’Empire à ce qui les a sui­vis, c’est tom­ber de la réa­lité dans le néant ; du som­met d’une mon­tagne dans un gouffre. Tout n’est-il pas ter­miné avec Na­po­léon ?… Com­ment nom­mer Louis XVIII en place de l’Empereur ? Je rou­gis en [y] pen­sant ». Triste jusqu’au déses­poir, sans amis et sans es­pé­rance, il était ob­sédé par un passé à ja­mais éva­noui et tombé dans le néant. « Je n’ai plus qu’à m’asseoir sur des ruines et à mé­pri­ser cette vie », écri­vait-il2 en son­geant qu’il était lui-même une ruine en­core plus chan­ce­lante. Au­cune pen­sée ne ve­nait le conso­ler ex­cepté la re­li­gion chré­tienne, à la­quelle il était re­venu avec cha­leur et avec vé­hé­mence. Sa mère et sa sœur avaient eu la plus grande part à cette conver­sion : « Ma mère, après avoir été je­tée à soixante-douze ans dans des ca­chots où elle vit pé­rir une par­tie de ses en­fants, ex­pira en­fin sur un gra­bat, où ses mal­heurs l’avaient re­lé­guée. Le sou­ve­nir de mes éga­re­ments [le scep­ti­cisme de mon “Es­sai sur les Ré­vo­lu­tions”] ré­pan­dit sur ses der­niers jours une grande amer­tume ; elle char­gea, en mou­rant, une de mes sœurs de me rap­pe­ler à cette re­li­gion dans la­quelle j’avais été élevé. Ma sœur me manda le der­nier vœu de ma mère. Quand la lettre me par­vint au-delà des mers, ma sœur elle-même n’existait plus ; elle était morte aussi des suites de son em­pri­son­ne­ment. Ces deux voix sor­ties du tom­beau, cette mort qui ser­vait d’interprète à la mort, m’ont frappé ; je suis de­venu chré­tien »

  1. « Mé­moires d’outre-tombe », liv. XLIII, ch. VIII. Haut
  1. « Études his­to­riques ». Haut

Chateaubriand, « Voyages en Amérique et en Italie. Tome I »

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit du « Voyage en Amé­rique » et autres œuvres de Fran­çois René de Cha­teau­briand, au­teur et po­li­tique fran­çais, père du ro­man­tisme chré­tien. Le mal, le grand mal de Cha­teau­briand fut d’être né entre deux siècles, « comme au confluent de deux fleuves »1, et de voir les ca­rac­tères op­po­sés de ces deux siècles se ren­con­trer dans ses opi­nions. Sorti des en­trailles de l’ancienne mo­nar­chie, de l’ancienne aris­to­cra­tie, il se plaça contre la Ré­vo­lu­tion fran­çaise, dès qu’il la vit dans ses pre­mières vio­lences, et il resta roya­liste, sou­vent contre son ins­tinct. Car au fond de lui-même, il était de la race, de la fa­mille de Na­po­léon Bo­na­parte. Même fougue, même éclat, même mé­lan­co­lie mo­derne. Si les Bour­bons avaient mieux ap­pré­cié Cha­teau­briand, il est pos­sible qu’il eût été moins vul­né­rable au sou­ve­nir de l’Empereur de­venu res­plen­dis­sant comme un « large so­leil ». Le pa­ral­lèle qu’il fait dans ses « Mé­moires d’outre-tombe » entre l’Empire et la mo­nar­chie bour­bo­nienne, pour cruel qu’il soit, est l’expression sin­cère de la concep­tion de l’auteur, tel­le­ment plus vraie que celle du po­li­tique : « Re­tom­ber de Bo­na­parte et de l’Empire à ce qui les a sui­vis, c’est tom­ber de la réa­lité dans le néant ; du som­met d’une mon­tagne dans un gouffre. Tout n’est-il pas ter­miné avec Na­po­léon ?… Com­ment nom­mer Louis XVIII en place de l’Empereur ? Je rou­gis en [y] pen­sant ». Triste jusqu’au déses­poir, sans amis et sans es­pé­rance, il était ob­sédé par un passé à ja­mais éva­noui et tombé dans le néant. « Je n’ai plus qu’à m’asseoir sur des ruines et à mé­pri­ser cette vie », écri­vait-il2 en son­geant qu’il était lui-même une ruine en­core plus chan­ce­lante. Au­cune pen­sée ne ve­nait le conso­ler ex­cepté la re­li­gion chré­tienne, à la­quelle il était re­venu avec cha­leur et avec vé­hé­mence. Sa mère et sa sœur avaient eu la plus grande part à cette conver­sion : « Ma mère, après avoir été je­tée à soixante-douze ans dans des ca­chots où elle vit pé­rir une par­tie de ses en­fants, ex­pira en­fin sur un gra­bat, où ses mal­heurs l’avaient re­lé­guée. Le sou­ve­nir de mes éga­re­ments [le scep­ti­cisme de mon “Es­sai sur les Ré­vo­lu­tions”] ré­pan­dit sur ses der­niers jours une grande amer­tume ; elle char­gea, en mou­rant, une de mes sœurs de me rap­pe­ler à cette re­li­gion dans la­quelle j’avais été élevé. Ma sœur me manda le der­nier vœu de ma mère. Quand la lettre me par­vint au-delà des mers, ma sœur elle-même n’existait plus ; elle était morte aussi des suites de son em­pri­son­ne­ment. Ces deux voix sor­ties du tom­beau, cette mort qui ser­vait d’interprète à la mort, m’ont frappé ; je suis de­venu chré­tien »

  1. « Mé­moires d’outre-tombe », liv. XLIII, ch. VIII. Haut
  1. « Études his­to­riques ». Haut

Lesseps, « Journal historique du voyage. Tome II »

XVIIIᵉ siècle

XVIIIe siècle

Il s’agit de la re­la­tion « Jour­nal his­to­rique du voyage » de Jean-Bap­tiste de Les­seps, seul sur­vi­vant de l’expédition La Pé­rouse dont il était l’interprète. Né à Sète, en France, il em­brassa la car­rière di­plo­ma­tique où son père l’avait pré­cédé, et où il sera suivi par son frère et son ne­veu. Ayant ac­quis de bonne heure une pro­fonde connais­sance de la langue russe, il fut at­ta­ché, en 1785, à l’expédition La Pé­rouse. Sa pré­sence pou­vait être d’autant plus utile que cette ex­pé­di­tion avait à re­lâ­cher dans les ports de l’Asie russe. En 1787, les na­vires la Bous­sole et l’Astrolabe, après deux ans de cir­cum­na­vi­ga­tion, mouillèrent à Pe­tro­pav­lovsk1, à l’extrémité de la presqu’île du Kamt­chatka. Le jeune Les­seps y fut chargé de la mis­sion de convoyer en France les pré­cieuses cartes et dé­pêches re­cueillies jusque-là. Les lettres de La Pé­rouse té­moignent en plu­sieurs en­droits du res­pect qu’il por­tait à notre in­ter­prète et de la foi qu’il avait en lui. Et il fal­lait une vraie foi pour lui don­ner une sem­blable mis­sion, non seule­ment dan­ge­reuse en cette par­tie du monde, mais en­core rem­plie d’obstacles, à une époque où les moyens de trans­port étaient ru­di­men­taires et rares : « M. de Les­seps que j’ai chargé de mes pa­quets », écrit La Pé­rouse, « est un jeune homme dont la conduite a été par­faite pen­dant toute la cam­pagne [de dé­cou­verte], et j’ai fait un vrai sa­cri­fice à l’amitié… en l’envoyant en France ; mais il est vrai­sem­bla­ble­ment des­tiné à oc­cu­per un jour la place de son père en Rus­sie. J’ai cru qu’un voyage par terre, au tra­vers de ce vaste Em­pire, lui pro­cu­re­rait les moyens d’acquérir des connais­sances utiles à notre com­merce et propres à aug­men­ter nos liai­sons avec ce royaume ». Les­seps ne pou­vait se dou­ter qu’il ne re­ver­rait au­cun des membres de l’équipage ; mais les adieux n’en furent pas moins bou­le­ver­sants et pleins de larmes, comme le rap­porte son « Jour­nal » : « Qu’on juge de ce que je souf­fris lorsque je les re­con­dui­sis aux ca­nots qui les at­ten­daient ; je ne pus ni par­ler ni les quit­ter. Ils m’embrassèrent tour à tour ; mes larmes ne leur prou­vèrent que trop la si­tua­tion de mon âme. Les of­fi­ciers, tous mes amis qui étaient à terre re­çurent aussi mes adieux. Tous s’attendrirent sur moi ; tous firent des vœux pour ma conser­va­tion… »

  1. En russe Петропавловск. Au­tre­fois trans­crit Pé­tro­paw­lovsk ou Saint-Pierre et Saint-Paul. Haut

Lesseps, « Journal historique du voyage. Tome I »

XVIIIᵉ siècle

XVIIIe siècle

Il s’agit de la re­la­tion « Jour­nal his­to­rique du voyage » de Jean-Bap­tiste de Les­seps, seul sur­vi­vant de l’expédition La Pé­rouse dont il était l’interprète. Né à Sète, en France, il em­brassa la car­rière di­plo­ma­tique où son père l’avait pré­cédé, et où il sera suivi par son frère et son ne­veu. Ayant ac­quis de bonne heure une pro­fonde connais­sance de la langue russe, il fut at­ta­ché, en 1785, à l’expédition La Pé­rouse. Sa pré­sence pou­vait être d’autant plus utile que cette ex­pé­di­tion avait à re­lâ­cher dans les ports de l’Asie russe. En 1787, les na­vires la Bous­sole et l’Astrolabe, après deux ans de cir­cum­na­vi­ga­tion, mouillèrent à Pe­tro­pav­lovsk1, à l’extrémité de la presqu’île du Kamt­chatka. Le jeune Les­seps y fut chargé de la mis­sion de convoyer en France les pré­cieuses cartes et dé­pêches re­cueillies jusque-là. Les lettres de La Pé­rouse té­moignent en plu­sieurs en­droits du res­pect qu’il por­tait à notre in­ter­prète et de la foi qu’il avait en lui. Et il fal­lait une vraie foi pour lui don­ner une sem­blable mis­sion, non seule­ment dan­ge­reuse en cette par­tie du monde, mais en­core rem­plie d’obstacles, à une époque où les moyens de trans­port étaient ru­di­men­taires et rares : « M. de Les­seps que j’ai chargé de mes pa­quets », écrit La Pé­rouse, « est un jeune homme dont la conduite a été par­faite pen­dant toute la cam­pagne [de dé­cou­verte], et j’ai fait un vrai sa­cri­fice à l’amitié… en l’envoyant en France ; mais il est vrai­sem­bla­ble­ment des­tiné à oc­cu­per un jour la place de son père en Rus­sie. J’ai cru qu’un voyage par terre, au tra­vers de ce vaste Em­pire, lui pro­cu­re­rait les moyens d’acquérir des connais­sances utiles à notre com­merce et propres à aug­men­ter nos liai­sons avec ce royaume ». Les­seps ne pou­vait se dou­ter qu’il ne re­ver­rait au­cun des membres de l’équipage ; mais les adieux n’en furent pas moins bou­le­ver­sants et pleins de larmes, comme le rap­porte son « Jour­nal » : « Qu’on juge de ce que je souf­fris lorsque je les re­con­dui­sis aux ca­nots qui les at­ten­daient ; je ne pus ni par­ler ni les quit­ter. Ils m’embrassèrent tour à tour ; mes larmes ne leur prou­vèrent que trop la si­tua­tion de mon âme. Les of­fi­ciers, tous mes amis qui étaient à terre re­çurent aussi mes adieux. Tous s’attendrirent sur moi ; tous firent des vœux pour ma conser­va­tion… »

  1. En russe Петропавловск. Au­tre­fois trans­crit Pé­tro­paw­lovsk ou Saint-Pierre et Saint-Paul. Haut

Çetin, « Le Livre de ma grand-mère • Les Fontaines de Havav »

éd. Parenthèses, coll. Diasporales, Marseille

éd. Pa­ren­thèses, coll. Dia­spo­rales, Mar­seille

Il s’agit du « Livre de ma grand-mère » (« An­nean­nem »1) et des « Fon­taines de Ha­vav : his­toire d’une res­tau­ra­tion » (« Ha­bap çeş­me­leri : bir res­to­ra­syo­nun öyküsü ») de Mme Fe­thiye Çe­tin, avo­cate au bar­reau d’Istanbul, mi­li­tante des droits de l’homme. Peu avant de s’éteindre, la grand-mère de Mme Çe­tin, Se­her, une bonne mu­sul­mane qui ne sor­tait ja­mais sans fou­lard, l’appela un jour au­près d’elle : « Si tu n’es pas oc­cu­pée, viens un peu près de moi, j’ai quelque chose à te dire ». Se­her prit les mains de Mme Çe­tin dans les siennes et lui confia ceci : « Mon nom était Hé­ra­nouche2, ma mère s’appelait Is­kouhi3… J’avais deux frères »4. Le ton neutre et le timbre de sa voix lais­saient en­tre­voir com­bien la dé­ci­sion de ré­vé­ler son pré­nom ar­mé­nien avait dû être dif­fi­cile. Elle avait at­tendu d’avoir plus de soixante-dix ans pour le­ver, en­fin, le voile du se­cret. Le re­gard rivé sur un point du ta­pis, elle ser­rait les mains de sa pe­tite-fille, in­ter­rom­pait sou­vent le cours de son ré­cit par la phrase « Que ces jours s’en aillent et ne re­viennent ja­mais ! », puis le re­pre­nait sur les in­sis­tances de Mme Çe­tin. Voici en sub­stance ce ré­cit. En 1915, Hé­ra­nouche avait dix ans. Elle vi­vait au vil­lage de Ha­vav (tur­cisé en Ha­bap). Blotti dans l’ombre pro­tec­trice du mo­nas­tère de la Sainte-Mère de Dieu à la Dé­lec­table Vue (Kaghts­ra­hayats Sourp Asd­vad­zad­zin5), avec ses deux écoles, ses neuf mou­lins, ses char­pen­tiers, ses tailleurs de pierre et ses for­ge­rons, ce vil­lage était le plus étendu et le plus flo­ris­sant des en­vi­rons. Un jour, les gen­darmes en­va­hirent le vil­lage. Le maire, Ni­go­ghos aga, qui grâce à sa maî­trise de la langue turque ser­vait d’interprète aux pay­sans, fut im­mé­dia­te­ment exé­cuté sur la place pu­blique. Puis, très vite, tous les hommes va­lides furent re­grou­pés sur cette même place. Les gen­darmes les at­ta­chèrent deux par deux, avant de les ame­ner. La mère de Hé­ra­nouche, Is­kouhi, pres­sen­tit com­bien l’heure était grave. Elle réunit ses sœurs et leur de­manda de se cou­per les che­veux et de se vê­tir des plus vils haillons. Toutes sui­virent ses conseils, sauf la co­quette Si­ra­nouche. Ce même soir, des hommes en­va­hirent le vil­lage et en­le­vèrent les belles jeunes filles et femmes, dont Si­ra­nouche, qu’ils ame­nèrent en la traî­nant par ses longs che­veux. Is­kouhi s’enfuit avec ses en­fants vers un autre vil­lage ar­mé­nien, qui avait été épar­gné par les at­taques. Ce­pen­dant, peu de temps après, les gen­darmes ar­ri­vèrent là aussi et en­tas­sèrent femmes et en­fants dans la cour d’une église, lais­sant les hommes à l’extérieur. Au bout d’un mo­ment, des cris à fendre l’âme se firent en­tendre au-de­hors. Les murs de la cour étaient bien hauts. Les femmes, pé­tri­fiées, ne pou­vaient voir ce qui se pas­sait, jusqu’à ce qu’elles his­sassent une fillette sur leurs épaules. Une fois re­des­cen­due, il fal­lut un long mo­ment avant que celle-ci ne pût leur dé­crire la scène : « Ils égorgent les hommes et les jettent dans la ri­vière »

  1. Par­fois tra­duit « Ma grand-mère ». Haut
  2. En ar­mé­nien Հրանուշ. Par­fois trans­crit He­ra­nuş ou Hé­ra­nouch. Haut
  3. En ar­mé­nien Իսկուհի. Par­fois trans­crit İsg­uhi ou Is­quhi. Haut
  1. p. 62. Haut
  2. En ar­mé­nien Քաղցրահայեաց Սուրբ Աստուածածին. Par­fois trans­crit Keğa­hayyats-Surp Asd­vad­zad­zin, Kaghts­ra­hayats Sourp Asd­wad­zad­zin, Kaghts­ra­hayats Sourp Asd­vad­sad­sine, Kaghts­ra­hayiats Soorp Asd­vad­zad­zin ou Kaghts­ra­hayiats Surb Ast­vat­sat­sin. Haut

Pamuk, « Istanbul : souvenirs d’une ville »

éd. Gallimard, Paris

éd. Gal­li­mard, Pa­ris

Il s’agit d’« Is­tan­bul : sou­ve­nirs d’une ville » (« İst­anbul : Hatı­ra­lar ve Şe­hir »)1 de M. Orhan Pa­muk, écri­vain turc pour le­quel le centre du monde est Is­tan­bul, non seule­ment parce qu’il y a passé toute sa vie, mais aussi parce que toute sa vie il en a ra­conté les re­coins les plus in­times. En 1850, Gus­tave Flau­bert, en ar­ri­vant à Is­tan­bul, frappé par la gi­gan­tesque bi­gar­rure de cette ville, par le cô­toie­ment de « tant d’individualités sé­pa­rées, dont l’addition for­mi­dable apla­tit la vôtre », avait écrit que Constan­ti­nople de­vien­drait « plus tard la ca­pi­tale de la Terre »2. Cette naïve pré­dic­tion n’empêcha pas l’Empire turc de s’écrouler et de dis­pa­raître, et la ca­pi­tale de perdre son nom de Constan­ti­nople, vi­dée de ses Grecs, ses Ar­mé­niens, ses Juifs. À la nais­sance de M. Pa­muk, tout juste un siècle après le sé­jour de Flau­bert, Is­tan­bul, en tant que ville mon­diale, n’était plus qu’une ombre cré­pus­cu­laire et vi­vait les jours les plus faibles, les moins glo­rieux de ses deux mille ans d’histoire. La douce tris­tesse de ses rues fa­nées et flé­tries, de son passé tombé en dis­grâce per­çait de toute part ; elle avait une pré­sence vi­sible dans le pay­sage et chez les gens ; elle re­cou­vrait tel un brouillard « les vieilles fon­taines bri­sées ici et là, ta­ries de­puis des an­nées, les bou­tiques de bric et de broc ap­pa­rues… aux abords im­mé­diats des vieilles mos­quées…, les trot­toirs sales, tout tor­dus et dé­fon­cés…, les vieux ci­me­tières égre­nés sur les hau­teurs…, les lam­pa­daires fa­lots », dit M. Pa­muk3. Parce que cette tris­tesse était cau­sée par le fait d’être des re­je­tons d’un an­cien Em­pire, les Stam­bou­liotes pré­fé­raient faire table rase du passé. Ils ar­ra­chaient des pierres aux mu­railles et aux vé­né­rables édi­fices afin de s’en ser­vir pour leurs propres construc­tions. Dé­truire, brû­ler, éri­ger à la place un im­meuble oc­ci­den­tal et mo­derne était leur ma­nière d’oublier — un peu comme un amant qui, pour ef­fa­cer le sou­ve­nir dou­lou­reux d’une an­cienne maî­tresse, se dé­bar­rasse en hâte des vê­te­ments, des bi­joux, des pho­to­gra­phies et des meubles. Au bout du compte, ce trai­te­ment de choc et ces des­truc­tions par le feu ne fai­saient qu’accroître le sen­ti­ment de tris­tesse, en lui ajou­tant le ton du déses­poir et de la mi­sère. « L’effort d’occidentalisation », dit M. Pa­muk4, « ou­vrit la voie… à la trans­for­ma­tion des in­té­rieurs do­mes­tiques en mu­sées d’une culture ja­mais vé­cue. Des an­nées après, j’ai éprouvé toute cette in­con­gruité… Ce sen­ti­ment de tris­tesse, en­foui dé­fi­ni­ti­ve­ment dans les tré­fonds de la ville, me fit prendre conscience de la né­ces­sité de construire mon propre ima­gi­naire, si je ne vou­lais pas être pri­son­nier… » Un soir, après avoir poussé la porte de la mai­son fa­mi­liale, fran­chi le seuil et lon­gue­ment mar­ché dans ces rues qui lui ap­por­taient conso­la­tion et ré­con­fort, M. Pa­muk ren­tra au mi­lieu de la nuit et s’assit à sa table pour res­ti­tuer quelque chose de leur at­mo­sphère et de leur al­chi­mie. Le len­de­main, il an­nonça à sa fa­mille qu’il se­rait écri­vain.

  1. Éga­le­ment connu sous le titre d’« Is­tan­bul illus­tré » (« Re­simli İst­anbul »). Haut
  2. « Lettre à Louis Bouil­het du 14.XI.1850 ». Haut
  1. « Is­tan­bul », p. 68-69. Haut
  2. id. p. 54-55. Haut

Pamuk, « La Femme aux cheveux roux : roman »

éd. Gallimard, coll. Du monde entier, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Du monde en­tier, Pa­ris

Il s’agit du ro­man « La Femme aux che­veux roux » (« Kırmızı Sa­çlı Kadın ») de M. Orhan Pa­muk, écri­vain turc pour le­quel le centre du monde est Is­tan­bul, non seule­ment parce qu’il y a passé toute sa vie, mais aussi parce que toute sa vie il en a ra­conté les re­coins les plus in­times. En 1850, Gus­tave Flau­bert, en ar­ri­vant à Is­tan­bul, frappé par la gi­gan­tesque bi­gar­rure de cette ville, par le cô­toie­ment de « tant d’individualités sé­pa­rées, dont l’addition for­mi­dable apla­tit la vôtre », avait écrit que Constan­ti­nople de­vien­drait « plus tard la ca­pi­tale de la Terre »1. Cette naïve pré­dic­tion n’empêcha pas l’Empire turc de s’écrouler et de dis­pa­raître, et la ca­pi­tale de perdre son nom de Constan­ti­nople, vi­dée de ses Grecs, ses Ar­mé­niens, ses Juifs. À la nais­sance de M. Pa­muk, tout juste un siècle après le sé­jour de Flau­bert, Is­tan­bul, en tant que ville mon­diale, n’était plus qu’une ombre cré­pus­cu­laire et vi­vait les jours les plus faibles, les moins glo­rieux de ses deux mille ans d’histoire. La douce tris­tesse de ses rues fa­nées et flé­tries, de son passé tombé en dis­grâce per­çait de toute part ; elle avait une pré­sence vi­sible dans le pay­sage et chez les gens ; elle re­cou­vrait tel un brouillard « les vieilles fon­taines bri­sées ici et là, ta­ries de­puis des an­nées, les bou­tiques de bric et de broc ap­pa­rues… aux abords im­mé­diats des vieilles mos­quées…, les trot­toirs sales, tout tor­dus et dé­fon­cés…, les vieux ci­me­tières égre­nés sur les hau­teurs…, les lam­pa­daires fa­lots », dit M. Pa­muk2. Parce que cette tris­tesse était cau­sée par le fait d’être des re­je­tons d’un an­cien Em­pire, les Stam­bou­liotes pré­fé­raient faire table rase du passé. Ils ar­ra­chaient des pierres aux mu­railles et aux vé­né­rables édi­fices afin de s’en ser­vir pour leurs propres construc­tions. Dé­truire, brû­ler, éri­ger à la place un im­meuble oc­ci­den­tal et mo­derne était leur ma­nière d’oublier — un peu comme un amant qui, pour ef­fa­cer le sou­ve­nir dou­lou­reux d’une an­cienne maî­tresse, se dé­bar­rasse en hâte des vê­te­ments, des bi­joux, des pho­to­gra­phies et des meubles. Au bout du compte, ce trai­te­ment de choc et ces des­truc­tions par le feu ne fai­saient qu’accroître le sen­ti­ment de tris­tesse, en lui ajou­tant le ton du déses­poir et de la mi­sère. « L’effort d’occidentalisation », dit M. Pa­muk3, « ou­vrit la voie… à la trans­for­ma­tion des in­té­rieurs do­mes­tiques en mu­sées d’une culture ja­mais vé­cue. Des an­nées après, j’ai éprouvé toute cette in­con­gruité… Ce sen­ti­ment de tris­tesse, en­foui dé­fi­ni­ti­ve­ment dans les tré­fonds de la ville, me fit prendre conscience de la né­ces­sité de construire mon propre ima­gi­naire, si je ne vou­lais pas être pri­son­nier… » Un soir, après avoir poussé la porte de la mai­son fa­mi­liale, fran­chi le seuil et lon­gue­ment mar­ché dans ces rues qui lui ap­por­taient conso­la­tion et ré­con­fort, M. Pa­muk ren­tra au mi­lieu de la nuit et s’assit à sa table pour res­ti­tuer quelque chose de leur at­mo­sphère et de leur al­chi­mie. Le len­de­main, il an­nonça à sa fa­mille qu’il se­rait écri­vain.

  1. « Lettre à Louis Bouil­het du 14.XI.1850 ». Haut
  2. « Is­tan­bul », p. 68-69. Haut
  1. id. p. 54-55. Haut

Pamuk, « Cette chose étrange en moi : roman »

éd. Gallimard, coll. Du monde entier, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Du monde en­tier, Pa­ris

Il s’agit du ro­man « Cette chose étrange en moi » (« Ka­famda Bir Tu­ha­flık ») de M. Orhan Pa­muk, écri­vain turc pour le­quel le centre du monde est Is­tan­bul, non seule­ment parce qu’il y a passé toute sa vie, mais aussi parce que toute sa vie il en a ra­conté les re­coins les plus in­times. En 1850, Gus­tave Flau­bert, en ar­ri­vant à Is­tan­bul, frappé par la gi­gan­tesque bi­gar­rure de cette ville, par le cô­toie­ment de « tant d’individualités sé­pa­rées, dont l’addition for­mi­dable apla­tit la vôtre », avait écrit que Constan­ti­nople de­vien­drait « plus tard la ca­pi­tale de la Terre »1. Cette naïve pré­dic­tion n’empêcha pas l’Empire turc de s’écrouler et de dis­pa­raître, et la ca­pi­tale de perdre son nom de Constan­ti­nople, vi­dée de ses Grecs, ses Ar­mé­niens, ses Juifs. À la nais­sance de M. Pa­muk, tout juste un siècle après le sé­jour de Flau­bert, Is­tan­bul, en tant que ville mon­diale, n’était plus qu’une ombre cré­pus­cu­laire et vi­vait les jours les plus faibles, les moins glo­rieux de ses deux mille ans d’histoire. La douce tris­tesse de ses rues fa­nées et flé­tries, de son passé tombé en dis­grâce per­çait de toute part ; elle avait une pré­sence vi­sible dans le pay­sage et chez les gens ; elle re­cou­vrait tel un brouillard « les vieilles fon­taines bri­sées ici et là, ta­ries de­puis des an­nées, les bou­tiques de bric et de broc ap­pa­rues… aux abords im­mé­diats des vieilles mos­quées…, les trot­toirs sales, tout tor­dus et dé­fon­cés…, les vieux ci­me­tières égre­nés sur les hau­teurs…, les lam­pa­daires fa­lots », dit M. Pa­muk2. Parce que cette tris­tesse était cau­sée par le fait d’être des re­je­tons d’un an­cien Em­pire, les Stam­bou­liotes pré­fé­raient faire table rase du passé. Ils ar­ra­chaient des pierres aux mu­railles et aux vé­né­rables édi­fices afin de s’en ser­vir pour leurs propres construc­tions. Dé­truire, brû­ler, éri­ger à la place un im­meuble oc­ci­den­tal et mo­derne était leur ma­nière d’oublier — un peu comme un amant qui, pour ef­fa­cer le sou­ve­nir dou­lou­reux d’une an­cienne maî­tresse, se dé­bar­rasse en hâte des vê­te­ments, des bi­joux, des pho­to­gra­phies et des meubles. Au bout du compte, ce trai­te­ment de choc et ces des­truc­tions par le feu ne fai­saient qu’accroître le sen­ti­ment de tris­tesse, en lui ajou­tant le ton du déses­poir et de la mi­sère. « L’effort d’occidentalisation », dit M. Pa­muk3, « ou­vrit la voie… à la trans­for­ma­tion des in­té­rieurs do­mes­tiques en mu­sées d’une culture ja­mais vé­cue. Des an­nées après, j’ai éprouvé toute cette in­con­gruité… Ce sen­ti­ment de tris­tesse, en­foui dé­fi­ni­ti­ve­ment dans les tré­fonds de la ville, me fit prendre conscience de la né­ces­sité de construire mon propre ima­gi­naire, si je ne vou­lais pas être pri­son­nier… » Un soir, après avoir poussé la porte de la mai­son fa­mi­liale, fran­chi le seuil et lon­gue­ment mar­ché dans ces rues qui lui ap­por­taient conso­la­tion et ré­con­fort, M. Pa­muk ren­tra au mi­lieu de la nuit et s’assit à sa table pour res­ti­tuer quelque chose de leur at­mo­sphère et de leur al­chi­mie. Le len­de­main, il an­nonça à sa fa­mille qu’il se­rait écri­vain.

  1. « Lettre à Louis Bouil­het du 14.XI.1850 ». Haut
  2. « Is­tan­bul », p. 68-69. Haut
  1. id. p. 54-55. Haut

Pamuk, « D’Autres Couleurs : essais »

éd. Gallimard, coll. Du monde entier, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Du monde en­tier, Pa­ris

Il s’agit de « D’Autres Cou­leurs » (« Öteki Renk­ler ») de M. Orhan Pa­muk, écri­vain turc pour le­quel le centre du monde est Is­tan­bul, non seule­ment parce qu’il y a passé toute sa vie, mais aussi parce que toute sa vie il en a ra­conté les re­coins les plus in­times. En 1850, Gus­tave Flau­bert, en ar­ri­vant à Is­tan­bul, frappé par la gi­gan­tesque bi­gar­rure de cette ville, par le cô­toie­ment de « tant d’individualités sé­pa­rées, dont l’addition for­mi­dable apla­tit la vôtre », avait écrit que Constan­ti­nople de­vien­drait « plus tard la ca­pi­tale de la Terre »1. Cette naïve pré­dic­tion n’empêcha pas l’Empire turc de s’écrouler et de dis­pa­raître, et la ca­pi­tale de perdre son nom de Constan­ti­nople, vi­dée de ses Grecs, ses Ar­mé­niens, ses Juifs. À la nais­sance de M. Pa­muk, tout juste un siècle après le sé­jour de Flau­bert, Is­tan­bul, en tant que ville mon­diale, n’était plus qu’une ombre cré­pus­cu­laire et vi­vait les jours les plus faibles, les moins glo­rieux de ses deux mille ans d’histoire. La douce tris­tesse de ses rues fa­nées et flé­tries, de son passé tombé en dis­grâce per­çait de toute part ; elle avait une pré­sence vi­sible dans le pay­sage et chez les gens ; elle re­cou­vrait tel un brouillard « les vieilles fon­taines bri­sées ici et là, ta­ries de­puis des an­nées, les bou­tiques de bric et de broc ap­pa­rues… aux abords im­mé­diats des vieilles mos­quées…, les trot­toirs sales, tout tor­dus et dé­fon­cés…, les vieux ci­me­tières égre­nés sur les hau­teurs…, les lam­pa­daires fa­lots », dit M. Pa­muk2. Parce que cette tris­tesse était cau­sée par le fait d’être des re­je­tons d’un an­cien Em­pire, les Stam­bou­liotes pré­fé­raient faire table rase du passé. Ils ar­ra­chaient des pierres aux mu­railles et aux vé­né­rables édi­fices afin de s’en ser­vir pour leurs propres construc­tions. Dé­truire, brû­ler, éri­ger à la place un im­meuble oc­ci­den­tal et mo­derne était leur ma­nière d’oublier — un peu comme un amant qui, pour ef­fa­cer le sou­ve­nir dou­lou­reux d’une an­cienne maî­tresse, se dé­bar­rasse en hâte des vê­te­ments, des bi­joux, des pho­to­gra­phies et des meubles. Au bout du compte, ce trai­te­ment de choc et ces des­truc­tions par le feu ne fai­saient qu’accroître le sen­ti­ment de tris­tesse, en lui ajou­tant le ton du déses­poir et de la mi­sère. « L’effort d’occidentalisation », dit M. Pa­muk3, « ou­vrit la voie… à la trans­for­ma­tion des in­té­rieurs do­mes­tiques en mu­sées d’une culture ja­mais vé­cue. Des an­nées après, j’ai éprouvé toute cette in­con­gruité… Ce sen­ti­ment de tris­tesse, en­foui dé­fi­ni­ti­ve­ment dans les tré­fonds de la ville, me fit prendre conscience de la né­ces­sité de construire mon propre ima­gi­naire, si je ne vou­lais pas être pri­son­nier… » Un soir, après avoir poussé la porte de la mai­son fa­mi­liale, fran­chi le seuil et lon­gue­ment mar­ché dans ces rues qui lui ap­por­taient conso­la­tion et ré­con­fort, M. Pa­muk ren­tra au mi­lieu de la nuit et s’assit à sa table pour res­ti­tuer quelque chose de leur at­mo­sphère et de leur al­chi­mie. Le len­de­main, il an­nonça à sa fa­mille qu’il se­rait écri­vain.

  1. « Lettre à Louis Bouil­het du 14.XI.1850 ». Haut
  2. « Is­tan­bul », p. 68-69. Haut
  1. id. p. 54-55. Haut