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Pamuk, «Istanbul : souvenirs d’une ville»

éd. Gallimard, Paris

éd. Gal­li­mard, Paris

Il s’agit d’«Istan­bul : sou­ve­nirs d’une ville» («İst­anb­ul : Hatı­ra­lar ve Şehir»)* de M. Orhan Pamuk, écri­vain turc pour lequel le centre du monde est Istan­bul, non seule­ment parce qu’il y a pas­sé toute sa vie, mais aus­si parce que toute sa vie il en a racon­té les recoins les plus intimes. En 1850, Gus­tave Flau­bert, en arri­vant à Istan­bul, frap­pé par la gigan­tesque bigar­rure de cette ville, par le côtoie­ment de «tant d’individualités sépa­rées, dont l’addition for­mi­dable apla­tit la vôtre», avait écrit que Constan­ti­nople devien­drait «plus tard la capi­tale de la Terre»**. Cette naïve pré­dic­tion n’empêcha pas l’Empire turc de s’écrouler et de dis­pa­raître, et la capi­tale de perdre son nom de Constan­ti­nople, vidée de ses Grecs, ses Armé­niens, ses Juifs. À la nais­sance de M. Pamuk, tout juste un siècle après le séjour de Flau­bert, Istan­bul, en tant que ville mon­diale, n’était plus qu’une ombre cré­pus­cu­laire et vivait les jours les plus faibles, les moins glo­rieux de ses deux mille ans d’histoire. La douce tris­tesse de ses rues fanées et flé­tries, de son pas­sé tom­bé en dis­grâce per­çait de toute part; elle avait une pré­sence visible dans le pay­sage et chez les gens; elle recou­vrait tel un brouillard «les vieilles fon­taines bri­sées ici et là, taries depuis des années, les bou­tiques de bric et de broc appa­rues… aux abords immé­diats des vieilles mos­quées…, les trot­toirs sales, tout tor­dus et défon­cés…, les vieux cime­tières égre­nés sur les hau­teurs…, les lam­pa­daires falots», dit M. Pamuk***. Parce que cette tris­tesse était cau­sée par le fait d’être des reje­tons d’un ancien Empire, les Stam­bou­liotes pré­fé­raient faire table rase du pas­sé. Ils arra­chaient des pierres aux murailles et aux véné­rables édi­fices afin de s’en ser­vir pour leurs propres construc­tions. Détruire, brû­ler, éri­ger à la place un immeuble occi­den­tal et moderne était leur manière d’oublier — un peu comme un amant qui, pour effa­cer le sou­ve­nir dou­lou­reux d’une ancienne maî­tresse, se débar­rasse en hâte des vête­ments, des bijoux, des pho­to­gra­phies et des meubles. Au bout du compte, ce trai­te­ment de choc et ces des­truc­tions par le feu ne fai­saient qu’accroître le sen­ti­ment de tris­tesse, en lui ajou­tant le ton du déses­poir et de la misère. «L’effort d’occidentalisation», dit M. Pamuk****, «ouvrit la voie… à la trans­for­ma­tion des inté­rieurs domes­tiques en musées d’une culture jamais vécue. Des années après, j’ai éprou­vé toute cette incon­grui­té… Ce sen­ti­ment de tris­tesse, enfoui défi­ni­ti­ve­ment dans les tré­fonds de la ville, me fit prendre conscience de la néces­si­té de construire mon propre ima­gi­naire, si je ne vou­lais pas être pri­son­nier…» Un soir, après avoir pous­sé la porte de la mai­son fami­liale, fran­chi le seuil et lon­gue­ment mar­ché dans ces rues qui lui appor­taient conso­la­tion et récon­fort, M. Pamuk ren­tra au milieu de la nuit et s’assit à sa table pour res­ti­tuer quelque chose de leur atmo­sphère et de leur alchi­mie. Le len­de­main, il annon­ça à sa famille qu’il serait écri­vain.

* Éga­le­ment connu sous le titre d’«Istan­bul illus­tré» («Resim­li İst­anb­ul»). Haut

** «Lettre à Louis Bouil­het du 14.XI.1850». Haut

*** «Istan­bul», p. 68-69. Haut

**** id. p. 54-55. Haut

Pamuk, «La Femme aux cheveux roux : roman»

éd. Gallimard, coll. Du monde entier, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Du monde entier, Paris

Il s’agit du roman «La Femme aux che­veux roux» («Kırmızı Saçlı Kadın») de M. Orhan Pamuk, écri­vain turc pour lequel le centre du monde est Istan­bul, non seule­ment parce qu’il y a pas­sé toute sa vie, mais aus­si parce que toute sa vie il en a racon­té les recoins les plus intimes. En 1850, Gus­tave Flau­bert, en arri­vant à Istan­bul, frap­pé par la gigan­tesque bigar­rure de cette ville, par le côtoie­ment de «tant d’individualités sépa­rées, dont l’addition for­mi­dable apla­tit la vôtre», avait écrit que Constan­ti­nople devien­drait «plus tard la capi­tale de la Terre»*. Cette naïve pré­dic­tion n’empêcha pas l’Empire turc de s’écrouler et de dis­pa­raître, et la capi­tale de perdre son nom de Constan­ti­nople, vidée de ses Grecs, ses Armé­niens, ses Juifs. À la nais­sance de M. Pamuk, tout juste un siècle après le séjour de Flau­bert, Istan­bul, en tant que ville mon­diale, n’était plus qu’une ombre cré­pus­cu­laire et vivait les jours les plus faibles, les moins glo­rieux de ses deux mille ans d’histoire. La douce tris­tesse de ses rues fanées et flé­tries, de son pas­sé tom­bé en dis­grâce per­çait de toute part; elle avait une pré­sence visible dans le pay­sage et chez les gens; elle recou­vrait tel un brouillard «les vieilles fon­taines bri­sées ici et là, taries depuis des années, les bou­tiques de bric et de broc appa­rues… aux abords immé­diats des vieilles mos­quées…, les trot­toirs sales, tout tor­dus et défon­cés…, les vieux cime­tières égre­nés sur les hau­teurs…, les lam­pa­daires falots», dit M. Pamuk**. Parce que cette tris­tesse était cau­sée par le fait d’être des reje­tons d’un ancien Empire, les Stam­bou­liotes pré­fé­raient faire table rase du pas­sé. Ils arra­chaient des pierres aux murailles et aux véné­rables édi­fices afin de s’en ser­vir pour leurs propres construc­tions. Détruire, brû­ler, éri­ger à la place un immeuble occi­den­tal et moderne était leur manière d’oublier — un peu comme un amant qui, pour effa­cer le sou­ve­nir dou­lou­reux d’une ancienne maî­tresse, se débar­rasse en hâte des vête­ments, des bijoux, des pho­to­gra­phies et des meubles. Au bout du compte, ce trai­te­ment de choc et ces des­truc­tions par le feu ne fai­saient qu’accroître le sen­ti­ment de tris­tesse, en lui ajou­tant le ton du déses­poir et de la misère. «L’effort d’occidentalisation», dit M. Pamuk***, «ouvrit la voie… à la trans­for­ma­tion des inté­rieurs domes­tiques en musées d’une culture jamais vécue. Des années après, j’ai éprou­vé toute cette incon­grui­té… Ce sen­ti­ment de tris­tesse, enfoui défi­ni­ti­ve­ment dans les tré­fonds de la ville, me fit prendre conscience de la néces­si­té de construire mon propre ima­gi­naire, si je ne vou­lais pas être pri­son­nier…» Un soir, après avoir pous­sé la porte de la mai­son fami­liale, fran­chi le seuil et lon­gue­ment mar­ché dans ces rues qui lui appor­taient conso­la­tion et récon­fort, M. Pamuk ren­tra au milieu de la nuit et s’assit à sa table pour res­ti­tuer quelque chose de leur atmo­sphère et de leur alchi­mie. Le len­de­main, il annon­ça à sa famille qu’il serait écri­vain.

* «Lettre à Louis Bouil­het du 14.XI.1850». Haut

** «Istan­bul», p. 68-69. Haut

*** id. p. 54-55. Haut

Pamuk, «Cette chose étrange en moi : roman»

éd. Gallimard, coll. Du monde entier, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Du monde entier, Paris

Il s’agit du roman «Cette chose étrange en moi» («Kafam­da Bir Tuha­flık») de M. Orhan Pamuk, écri­vain turc pour lequel le centre du monde est Istan­bul, non seule­ment parce qu’il y a pas­sé toute sa vie, mais aus­si parce que toute sa vie il en a racon­té les recoins les plus intimes. En 1850, Gus­tave Flau­bert, en arri­vant à Istan­bul, frap­pé par la gigan­tesque bigar­rure de cette ville, par le côtoie­ment de «tant d’individualités sépa­rées, dont l’addition for­mi­dable apla­tit la vôtre», avait écrit que Constan­ti­nople devien­drait «plus tard la capi­tale de la Terre»*. Cette naïve pré­dic­tion n’empêcha pas l’Empire turc de s’écrouler et de dis­pa­raître, et la capi­tale de perdre son nom de Constan­ti­nople, vidée de ses Grecs, ses Armé­niens, ses Juifs. À la nais­sance de M. Pamuk, tout juste un siècle après le séjour de Flau­bert, Istan­bul, en tant que ville mon­diale, n’était plus qu’une ombre cré­pus­cu­laire et vivait les jours les plus faibles, les moins glo­rieux de ses deux mille ans d’histoire. La douce tris­tesse de ses rues fanées et flé­tries, de son pas­sé tom­bé en dis­grâce per­çait de toute part; elle avait une pré­sence visible dans le pay­sage et chez les gens; elle recou­vrait tel un brouillard «les vieilles fon­taines bri­sées ici et là, taries depuis des années, les bou­tiques de bric et de broc appa­rues… aux abords immé­diats des vieilles mos­quées…, les trot­toirs sales, tout tor­dus et défon­cés…, les vieux cime­tières égre­nés sur les hau­teurs…, les lam­pa­daires falots», dit M. Pamuk**. Parce que cette tris­tesse était cau­sée par le fait d’être des reje­tons d’un ancien Empire, les Stam­bou­liotes pré­fé­raient faire table rase du pas­sé. Ils arra­chaient des pierres aux murailles et aux véné­rables édi­fices afin de s’en ser­vir pour leurs propres construc­tions. Détruire, brû­ler, éri­ger à la place un immeuble occi­den­tal et moderne était leur manière d’oublier — un peu comme un amant qui, pour effa­cer le sou­ve­nir dou­lou­reux d’une ancienne maî­tresse, se débar­rasse en hâte des vête­ments, des bijoux, des pho­to­gra­phies et des meubles. Au bout du compte, ce trai­te­ment de choc et ces des­truc­tions par le feu ne fai­saient qu’accroître le sen­ti­ment de tris­tesse, en lui ajou­tant le ton du déses­poir et de la misère. «L’effort d’occidentalisation», dit M. Pamuk***, «ouvrit la voie… à la trans­for­ma­tion des inté­rieurs domes­tiques en musées d’une culture jamais vécue. Des années après, j’ai éprou­vé toute cette incon­grui­té… Ce sen­ti­ment de tris­tesse, enfoui défi­ni­ti­ve­ment dans les tré­fonds de la ville, me fit prendre conscience de la néces­si­té de construire mon propre ima­gi­naire, si je ne vou­lais pas être pri­son­nier…» Un soir, après avoir pous­sé la porte de la mai­son fami­liale, fran­chi le seuil et lon­gue­ment mar­ché dans ces rues qui lui appor­taient conso­la­tion et récon­fort, M. Pamuk ren­tra au milieu de la nuit et s’assit à sa table pour res­ti­tuer quelque chose de leur atmo­sphère et de leur alchi­mie. Le len­de­main, il annon­ça à sa famille qu’il serait écri­vain.

* «Lettre à Louis Bouil­het du 14.XI.1850». Haut

** «Istan­bul», p. 68-69. Haut

*** id. p. 54-55. Haut

Pamuk, «D’Autres Couleurs : essais»

éd. Gallimard, coll. Du monde entier, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Du monde entier, Paris

Il s’agit de «D’Autres Cou­leurs» («Öte­ki Renk­ler») de M. Orhan Pamuk, écri­vain turc pour lequel le centre du monde est Istan­bul, non seule­ment parce qu’il y a pas­sé toute sa vie, mais aus­si parce que toute sa vie il en a racon­té les recoins les plus intimes. En 1850, Gus­tave Flau­bert, en arri­vant à Istan­bul, frap­pé par la gigan­tesque bigar­rure de cette ville, par le côtoie­ment de «tant d’individualités sépa­rées, dont l’addition for­mi­dable apla­tit la vôtre», avait écrit que Constan­ti­nople devien­drait «plus tard la capi­tale de la Terre»*. Cette naïve pré­dic­tion n’empêcha pas l’Empire turc de s’écrouler et de dis­pa­raître, et la capi­tale de perdre son nom de Constan­ti­nople, vidée de ses Grecs, ses Armé­niens, ses Juifs. À la nais­sance de M. Pamuk, tout juste un siècle après le séjour de Flau­bert, Istan­bul, en tant que ville mon­diale, n’était plus qu’une ombre cré­pus­cu­laire et vivait les jours les plus faibles, les moins glo­rieux de ses deux mille ans d’histoire. La douce tris­tesse de ses rues fanées et flé­tries, de son pas­sé tom­bé en dis­grâce per­çait de toute part; elle avait une pré­sence visible dans le pay­sage et chez les gens; elle recou­vrait tel un brouillard «les vieilles fon­taines bri­sées ici et là, taries depuis des années, les bou­tiques de bric et de broc appa­rues… aux abords immé­diats des vieilles mos­quées…, les trot­toirs sales, tout tor­dus et défon­cés…, les vieux cime­tières égre­nés sur les hau­teurs…, les lam­pa­daires falots», dit M. Pamuk**. Parce que cette tris­tesse était cau­sée par le fait d’être des reje­tons d’un ancien Empire, les Stam­bou­liotes pré­fé­raient faire table rase du pas­sé. Ils arra­chaient des pierres aux murailles et aux véné­rables édi­fices afin de s’en ser­vir pour leurs propres construc­tions. Détruire, brû­ler, éri­ger à la place un immeuble occi­den­tal et moderne était leur manière d’oublier — un peu comme un amant qui, pour effa­cer le sou­ve­nir dou­lou­reux d’une ancienne maî­tresse, se débar­rasse en hâte des vête­ments, des bijoux, des pho­to­gra­phies et des meubles. Au bout du compte, ce trai­te­ment de choc et ces des­truc­tions par le feu ne fai­saient qu’accroître le sen­ti­ment de tris­tesse, en lui ajou­tant le ton du déses­poir et de la misère. «L’effort d’occidentalisation», dit M. Pamuk***, «ouvrit la voie… à la trans­for­ma­tion des inté­rieurs domes­tiques en musées d’une culture jamais vécue. Des années après, j’ai éprou­vé toute cette incon­grui­té… Ce sen­ti­ment de tris­tesse, enfoui défi­ni­ti­ve­ment dans les tré­fonds de la ville, me fit prendre conscience de la néces­si­té de construire mon propre ima­gi­naire, si je ne vou­lais pas être pri­son­nier…» Un soir, après avoir pous­sé la porte de la mai­son fami­liale, fran­chi le seuil et lon­gue­ment mar­ché dans ces rues qui lui appor­taient conso­la­tion et récon­fort, M. Pamuk ren­tra au milieu de la nuit et s’assit à sa table pour res­ti­tuer quelque chose de leur atmo­sphère et de leur alchi­mie. Le len­de­main, il annon­ça à sa famille qu’il serait écri­vain.

* «Lettre à Louis Bouil­het du 14.XI.1850». Haut

** «Istan­bul», p. 68-69. Haut

*** id. p. 54-55. Haut

Ibn Rushd (Averroès), «Abrégé du “Mustaṣfā”»

éd. De Gruyter, coll. Corpus philosophorum medii ævi-Scientia græco-arabica, Berlin

éd. De Gruy­ter, coll. Cor­pus phi­lo­so­pho­rum medii ævi-Scien­tia græ­co-ara­bi­ca, Ber­lin

Il s’agit du «Muḫ­taṣar al-Mus­taṣ­fâ»* d’Ibn Rushd** (XIIe siècle apr. J.-C.), abré­gé du livre de juris­pru­dence de Ghazâ­li inti­tu­lé «Mus­taṣ­fâ». De tous les phi­lo­sophes que l’islam don­na à l’Espagne, celui qui lais­sa le plus de traces dans la mémoire des peuples, grâce à ses savants com­men­taires des écrits d’Aris­tote, ce fut Ibn Rushd, éga­le­ment connu sous les noms cor­rom­pus d’Averois, Aven-Roez ou Aver­roès***. Son Anda­lou­sie natale était un coin pri­vi­lé­gié du monde, où le goût des sciences et des belles choses avait éta­bli, à par­tir du Xe siècle, une tolé­rance dont l’époque moderne peut à peine offrir un exemple. «Chré­tiens, juifs, musul­mans par­laient la même langue, chan­taient les mêmes poé­sies, par­ti­ci­paient aux mêmes études lit­té­raires et scien­ti­fiques. Toutes les bar­rières qui séparent les hommes étaient tom­bées; tous tra­vaillaient d’un même accord à l’œuvre de la civi­li­sa­tion com­mune», dit Renan. Abû Ya‘ḳûb Yûsuf****, calife de l’Andalousie et contem­po­rain d’Ibn Rushd, fut le prince le plus let­tré de son temps. L’illustre phi­lo­sophe Ibn Tho­faïl obtint à sa Cour une grande influence et en pro­fi­ta pour y atti­rer les savants de tous les pays. Ce fut d’après le vœu expri­mé par Yûsuf et sur les ins­tances d’Ibn Tho­faïl qu’Ibn Rushd entre­prit de com­men­ter Aris­tote. Jamais ce der­nier n’avait reçu de soins aus­si éten­dus et aus­si dévoués que ceux que lui pro­di­gue­ra Ibn Rushd. L’aristotélisme ne sera plus grec, il sera arabe. «Mais la cause fatale qui a étouf­fé chez les musul­mans les plus beaux germes de déve­lop­pe­ment intel­lec­tuel, le fana­tisme reli­gieux, pré­pa­rait déjà la ruine [de la phi­lo­so­phie]», dit Renan. Vers la fin du XIIe siècle, l’antipathie des imams et du peuple contre les études ration­nelles se déchaîne sur toute la sur­face du monde musul­man. Bien­tôt il suf­fi­ra de dire d’un homme : «Un tel tra­vaille à la phi­lo­so­phie ou donne des leçons d’astronomie», pour que les gens du peuple lui appliquent immé­dia­te­ment le nom d’«impie», de «mécréant», etc.; et que, si par mal­heur il per­sé­vère, ils le frappent dans la rue ou lui brûlent sa mai­son.

* En arabe «مختصر المستصفى». Éga­le­ment connu sous le titre d’«Iḫtiṣâr al-Mus­taṣ­fâ» («اختصار المستصفى»). Haut

** En arabe ابن رشد. Par­fois trans­crit Ebn Roschd, Ibn-Roshd, Ibn Rochd ou Ibn Rušd. Haut

*** Par sub­sti­tu­tion d’Aven (Aben) à Ibn. Haut

**** En arabe أبو يعقوب يوسف. Par­fois trans­crit Abu Yaqub Yusuf, Abou Ya‘qoûb Yoû­çof ou Abou-Ya’coub You­souf. Haut

Iqbal, «La Métaphysique en Perse»

éd. Actes Sud, coll. Bibliothèque de l’islam, Arles

éd. Actes Sud, coll. Biblio­thèque de l’islam, Arles

Il s’agit de Moham­mad Iqbal*, chef spi­ri­tuel de l’Inde musul­mane, pen­seur et pro­ta­go­niste d’un islam réno­vé. Son génie très divers s’exerça aus­si bien dans la poé­sie que dans la phi­lo­so­phie, et s’exprima avec une égale maî­trise en prose et en vers, en our­dou et en per­san. On peut juger de l’étendue de son influence d’après le grand nombre d’études consa­crées à son sujet. Cette influence, qui se concentre prin­ci­pa­le­ment au Pakis­tan, dont il favo­ri­sa la créa­tion, et où il jouit d’un extra­or­di­naire pres­tige, déborde cepen­dant sur tout le monde isla­mique. Rabin­dra­nath Tagore connut fort bien ce com­pa­triote indien, porte-parole de la moder­ni­té, sur qui, au len­de­main de sa mort, il publia le mes­sage sui­vant : «La mort de M. Moham­mad Iqbal creuse dans la lit­té­ra­ture un vide qui, comme une bles­sure pro­fonde, met­tra long­temps à gué­rir. L’Inde, dont la place dans le monde est trop étroite, peut dif­fi­ci­le­ment se pas­ser d’un poète dont la poé­sie a une valeur aus­si uni­ver­selle». Quelle était la situa­tion quand Iqbal, sa thèse de doc­to­rat «La Méta­phy­sique en Perse»** tout juste ter­mi­née, com­men­ça à appro­fon­dir et ten­ta de résoudre les pro­blèmes des États gou­ver­nés par l’islam, qui le tour­men­taient depuis quelques années déjà? Les habi­tants de ces États, oublieux de leur gloire pas­sée, se trou­vaient plon­gés dans une sorte de som­no­lence morne, faite de las­si­tude et de décou­ra­ge­ment :

«La musique qui réchauf­fait le cœur de l’assemblée
S’est tue, et le luth s’est bri­sé…
Le musul­man se lamente sous le porche de la mos­quée
»

* En our­dou محمد اقبال. Par­fois trans­crit Moham­med Eqbâl, Moha­mad Egh­bal, Mou­ham­mad Iqbâl ou Muham­mad Ikbal. Haut

** En anglais «The Deve­lop­ment of Meta­phy­sics in Per­sia». Haut

Iqbal, «Reconstruire la pensée religieuse de l’islam»

éd. du Rocher-UNESCO, coll. UNESCO d’œuvres représentatives, Monaco-Paris

éd. du Rocher-UNES­CO, coll. UNESCO d’œuvres repré­sen­ta­tives, Mona­co-Paris

Il s’agit de Moham­mad Iqbal*, chef spi­ri­tuel de l’Inde musul­mane, pen­seur et pro­ta­go­niste d’un islam réno­vé. Son génie très divers s’exerça aus­si bien dans la poé­sie que dans la phi­lo­so­phie, et s’exprima avec une égale maî­trise en prose et en vers, en our­dou et en per­san. On peut juger de l’étendue de son influence d’après le grand nombre d’études consa­crées à son sujet. Cette influence, qui se concentre prin­ci­pa­le­ment au Pakis­tan, dont il favo­ri­sa la créa­tion, et où il jouit d’un extra­or­di­naire pres­tige, déborde cepen­dant sur tout le monde isla­mique. Rabin­dra­nath Tagore connut fort bien ce com­pa­triote indien, porte-parole de la moder­ni­té, sur qui, au len­de­main de sa mort, il publia le mes­sage sui­vant : «La mort de M. Moham­mad Iqbal creuse dans la lit­té­ra­ture un vide qui, comme une bles­sure pro­fonde, met­tra long­temps à gué­rir. L’Inde, dont la place dans le monde est trop étroite, peut dif­fi­ci­le­ment se pas­ser d’un poète dont la poé­sie a une valeur aus­si uni­ver­selle». Quelle était la situa­tion quand Iqbal, sa thèse de doc­to­rat «La Méta­phy­sique en Perse»** tout juste ter­mi­née, com­men­ça à appro­fon­dir et ten­ta de résoudre les pro­blèmes des États gou­ver­nés par l’islam, qui le tour­men­taient depuis quelques années déjà? Les habi­tants de ces États, oublieux de leur gloire pas­sée, se trou­vaient plon­gés dans une sorte de som­no­lence morne, faite de las­si­tude et de décou­ra­ge­ment :

«La musique qui réchauf­fait le cœur de l’assemblée
S’est tue, et le luth s’est bri­sé…
Le musul­man se lamente sous le porche de la mos­quée
»

* En our­dou محمد اقبال. Par­fois trans­crit Moham­med Eqbâl, Moha­mad Egh­bal, Mou­ham­mad Iqbâl ou Muham­mad Ikbal. Haut

** En anglais «The Deve­lop­ment of Meta­phy­sics in Per­sia». Haut

Pamuk, «Cevdet Bey et ses Fils : roman»

éd. Gallimard, coll. Du monde entier, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Du monde entier, Paris

Il s’agit du roman «Cev­det Bey et ses Fils» («Cev­det Bey ve Oğul­ları») de M. Orhan Pamuk, écri­vain turc pour lequel le centre du monde est Istan­bul, non seule­ment parce qu’il y a pas­sé toute sa vie, mais aus­si parce que toute sa vie il en a racon­té les recoins les plus intimes. En 1850, Gus­tave Flau­bert, en arri­vant à Istan­bul, frap­pé par la gigan­tesque bigar­rure de cette ville, par le côtoie­ment de «tant d’individualités sépa­rées, dont l’addition for­mi­dable apla­tit la vôtre», avait écrit que Constan­ti­nople devien­drait «plus tard la capi­tale de la Terre»*. Cette naïve pré­dic­tion n’empêcha pas l’Empire turc de s’écrouler et de dis­pa­raître, et la capi­tale de perdre son nom de Constan­ti­nople, vidée de ses Grecs, ses Armé­niens, ses Juifs. À la nais­sance de M. Pamuk, tout juste un siècle après le séjour de Flau­bert, Istan­bul, en tant que ville mon­diale, n’était plus qu’une ombre cré­pus­cu­laire et vivait les jours les plus faibles, les moins glo­rieux de ses deux mille ans d’histoire. La douce tris­tesse de ses rues fanées et flé­tries, de son pas­sé tom­bé en dis­grâce per­çait de toute part; elle avait une pré­sence visible dans le pay­sage et chez les gens; elle recou­vrait tel un brouillard «les vieilles fon­taines bri­sées ici et là, taries depuis des années, les bou­tiques de bric et de broc appa­rues… aux abords immé­diats des vieilles mos­quées…, les trot­toirs sales, tout tor­dus et défon­cés…, les vieux cime­tières égre­nés sur les hau­teurs…, les lam­pa­daires falots», dit M. Pamuk**. Parce que cette tris­tesse était cau­sée par le fait d’être des reje­tons d’un ancien Empire, les Stam­bou­liotes pré­fé­raient faire table rase du pas­sé. Ils arra­chaient des pierres aux murailles et aux véné­rables édi­fices afin de s’en ser­vir pour leurs propres construc­tions. Détruire, brû­ler, éri­ger à la place un immeuble occi­den­tal et moderne était leur manière d’oublier — un peu comme un amant qui, pour effa­cer le sou­ve­nir dou­lou­reux d’une ancienne maî­tresse, se débar­rasse en hâte des vête­ments, des bijoux, des pho­to­gra­phies et des meubles. Au bout du compte, ce trai­te­ment de choc et ces des­truc­tions par le feu ne fai­saient qu’accroître le sen­ti­ment de tris­tesse, en lui ajou­tant le ton du déses­poir et de la misère. «L’effort d’occidentalisation», dit M. Pamuk***, «ouvrit la voie… à la trans­for­ma­tion des inté­rieurs domes­tiques en musées d’une culture jamais vécue. Des années après, j’ai éprou­vé toute cette incon­grui­té… Ce sen­ti­ment de tris­tesse, enfoui défi­ni­ti­ve­ment dans les tré­fonds de la ville, me fit prendre conscience de la néces­si­té de construire mon propre ima­gi­naire, si je ne vou­lais pas être pri­son­nier…» Un soir, après avoir pous­sé la porte de la mai­son fami­liale, fran­chi le seuil et lon­gue­ment mar­ché dans ces rues qui lui appor­taient conso­la­tion et récon­fort, M. Pamuk ren­tra au milieu de la nuit et s’assit à sa table pour res­ti­tuer quelque chose de leur atmo­sphère et de leur alchi­mie. Le len­de­main, il annon­ça à sa famille qu’il serait écri­vain.

* «Lettre à Louis Bouil­het du 14.XI.1850». Haut

** «Istan­bul», p. 68-69. Haut

*** id. p. 54-55. Haut

Pamuk, «Neige : roman»

éd. Gallimard, coll. Du monde entier, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Du monde entier, Paris

Il s’agit du roman «Neige» («Kar») de M. Orhan Pamuk, écri­vain turc pour lequel le centre du monde est Istan­bul, non seule­ment parce qu’il y a pas­sé toute sa vie, mais aus­si parce que toute sa vie il en a racon­té les recoins les plus intimes. En 1850, Gus­tave Flau­bert, en arri­vant à Istan­bul, frap­pé par la gigan­tesque bigar­rure de cette ville, par le côtoie­ment de «tant d’individualités sépa­rées, dont l’addition for­mi­dable apla­tit la vôtre», avait écrit que Constan­ti­nople devien­drait «plus tard la capi­tale de la Terre»*. Cette naïve pré­dic­tion n’empêcha pas l’Empire turc de s’écrouler et de dis­pa­raître, et la capi­tale de perdre son nom de Constan­ti­nople, vidée de ses Grecs, ses Armé­niens, ses Juifs. À la nais­sance de M. Pamuk, tout juste un siècle après le séjour de Flau­bert, Istan­bul, en tant que ville mon­diale, n’était plus qu’une ombre cré­pus­cu­laire et vivait les jours les plus faibles, les moins glo­rieux de ses deux mille ans d’histoire. La douce tris­tesse de ses rues fanées et flé­tries, de son pas­sé tom­bé en dis­grâce per­çait de toute part; elle avait une pré­sence visible dans le pay­sage et chez les gens; elle recou­vrait tel un brouillard «les vieilles fon­taines bri­sées ici et là, taries depuis des années, les bou­tiques de bric et de broc appa­rues… aux abords immé­diats des vieilles mos­quées…, les trot­toirs sales, tout tor­dus et défon­cés…, les vieux cime­tières égre­nés sur les hau­teurs…, les lam­pa­daires falots», dit M. Pamuk**. Parce que cette tris­tesse était cau­sée par le fait d’être des reje­tons d’un ancien Empire, les Stam­bou­liotes pré­fé­raient faire table rase du pas­sé. Ils arra­chaient des pierres aux murailles et aux véné­rables édi­fices afin de s’en ser­vir pour leurs propres construc­tions. Détruire, brû­ler, éri­ger à la place un immeuble occi­den­tal et moderne était leur manière d’oublier — un peu comme un amant qui, pour effa­cer le sou­ve­nir dou­lou­reux d’une ancienne maî­tresse, se débar­rasse en hâte des vête­ments, des bijoux, des pho­to­gra­phies et des meubles. Au bout du compte, ce trai­te­ment de choc et ces des­truc­tions par le feu ne fai­saient qu’accroître le sen­ti­ment de tris­tesse, en lui ajou­tant le ton du déses­poir et de la misère. «L’effort d’occidentalisation», dit M. Pamuk***, «ouvrit la voie… à la trans­for­ma­tion des inté­rieurs domes­tiques en musées d’une culture jamais vécue. Des années après, j’ai éprou­vé toute cette incon­grui­té… Ce sen­ti­ment de tris­tesse, enfoui défi­ni­ti­ve­ment dans les tré­fonds de la ville, me fit prendre conscience de la néces­si­té de construire mon propre ima­gi­naire, si je ne vou­lais pas être pri­son­nier…» Un soir, après avoir pous­sé la porte de la mai­son fami­liale, fran­chi le seuil et lon­gue­ment mar­ché dans ces rues qui lui appor­taient conso­la­tion et récon­fort, M. Pamuk ren­tra au milieu de la nuit et s’assit à sa table pour res­ti­tuer quelque chose de leur atmo­sphère et de leur alchi­mie. Le len­de­main, il annon­ça à sa famille qu’il serait écri­vain.

* «Lettre à Louis Bouil­het du 14.XI.1850». Haut

** «Istan­bul», p. 68-69. Haut

*** id. p. 54-55. Haut

Pamuk, «Mon nom est Rouge : roman»

éd. Gallimard, coll. Du monde entier, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Du monde entier, Paris

Il s’agit du roman «Mon nom est Rouge» («Benim Adım Kırmızı») de M. Orhan Pamuk, écri­vain turc pour lequel le centre du monde est Istan­bul, non seule­ment parce qu’il y a pas­sé toute sa vie, mais aus­si parce que toute sa vie il en a racon­té les recoins les plus intimes. En 1850, Gus­tave Flau­bert, en arri­vant à Istan­bul, frap­pé par la gigan­tesque bigar­rure de cette ville, par le côtoie­ment de «tant d’individualités sépa­rées, dont l’addition for­mi­dable apla­tit la vôtre», avait écrit que Constan­ti­nople devien­drait «plus tard la capi­tale de la Terre»*. Cette naïve pré­dic­tion n’empêcha pas l’Empire turc de s’écrouler et de dis­pa­raître, et la capi­tale de perdre son nom de Constan­ti­nople, vidée de ses Grecs, ses Armé­niens, ses Juifs. À la nais­sance de M. Pamuk, tout juste un siècle après le séjour de Flau­bert, Istan­bul, en tant que ville mon­diale, n’était plus qu’une ombre cré­pus­cu­laire et vivait les jours les plus faibles, les moins glo­rieux de ses deux mille ans d’histoire. La douce tris­tesse de ses rues fanées et flé­tries, de son pas­sé tom­bé en dis­grâce per­çait de toute part; elle avait une pré­sence visible dans le pay­sage et chez les gens; elle recou­vrait tel un brouillard «les vieilles fon­taines bri­sées ici et là, taries depuis des années, les bou­tiques de bric et de broc appa­rues… aux abords immé­diats des vieilles mos­quées…, les trot­toirs sales, tout tor­dus et défon­cés…, les vieux cime­tières égre­nés sur les hau­teurs…, les lam­pa­daires falots», dit M. Pamuk**. Parce que cette tris­tesse était cau­sée par le fait d’être des reje­tons d’un ancien Empire, les Stam­bou­liotes pré­fé­raient faire table rase du pas­sé. Ils arra­chaient des pierres aux murailles et aux véné­rables édi­fices afin de s’en ser­vir pour leurs propres construc­tions. Détruire, brû­ler, éri­ger à la place un immeuble occi­den­tal et moderne était leur manière d’oublier — un peu comme un amant qui, pour effa­cer le sou­ve­nir dou­lou­reux d’une ancienne maî­tresse, se débar­rasse en hâte des vête­ments, des bijoux, des pho­to­gra­phies et des meubles. Au bout du compte, ce trai­te­ment de choc et ces des­truc­tions par le feu ne fai­saient qu’accroître le sen­ti­ment de tris­tesse, en lui ajou­tant le ton du déses­poir et de la misère. «L’effort d’occidentalisation», dit M. Pamuk***, «ouvrit la voie… à la trans­for­ma­tion des inté­rieurs domes­tiques en musées d’une culture jamais vécue. Des années après, j’ai éprou­vé toute cette incon­grui­té… Ce sen­ti­ment de tris­tesse, enfoui défi­ni­ti­ve­ment dans les tré­fonds de la ville, me fit prendre conscience de la néces­si­té de construire mon propre ima­gi­naire, si je ne vou­lais pas être pri­son­nier…» Un soir, après avoir pous­sé la porte de la mai­son fami­liale, fran­chi le seuil et lon­gue­ment mar­ché dans ces rues qui lui appor­taient conso­la­tion et récon­fort, M. Pamuk ren­tra au milieu de la nuit et s’assit à sa table pour res­ti­tuer quelque chose de leur atmo­sphère et de leur alchi­mie. Le len­de­main, il annon­ça à sa famille qu’il serait écri­vain.

* «Lettre à Louis Bouil­het du 14.XI.1850». Haut

** «Istan­bul», p. 68-69. Haut

*** id. p. 54-55. Haut

Pamuk, «Le Musée de l’innocence : roman»

éd. Gallimard, coll. Du monde entier, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Du monde entier, Paris

Il s’agit du roman «Le Musée de l’innocence» («Masu­miyet Müze­si») de M. Orhan Pamuk, écri­vain turc pour lequel le centre du monde est Istan­bul, non seule­ment parce qu’il y a pas­sé toute sa vie, mais aus­si parce que toute sa vie il en a racon­té les recoins les plus intimes. En 1850, Gus­tave Flau­bert, en arri­vant à Istan­bul, frap­pé par la gigan­tesque bigar­rure de cette ville, par le côtoie­ment de «tant d’individualités sépa­rées, dont l’addition for­mi­dable apla­tit la vôtre», avait écrit que Constan­ti­nople devien­drait «plus tard la capi­tale de la Terre»*. Cette naïve pré­dic­tion n’empêcha pas l’Empire turc de s’écrouler et de dis­pa­raître, et la capi­tale de perdre son nom de Constan­ti­nople, vidée de ses Grecs, ses Armé­niens, ses Juifs. À la nais­sance de M. Pamuk, tout juste un siècle après le séjour de Flau­bert, Istan­bul, en tant que ville mon­diale, n’était plus qu’une ombre cré­pus­cu­laire et vivait les jours les plus faibles, les moins glo­rieux de ses deux mille ans d’histoire. La douce tris­tesse de ses rues fanées et flé­tries, de son pas­sé tom­bé en dis­grâce per­çait de toute part; elle avait une pré­sence visible dans le pay­sage et chez les gens; elle recou­vrait tel un brouillard «les vieilles fon­taines bri­sées ici et là, taries depuis des années, les bou­tiques de bric et de broc appa­rues… aux abords immé­diats des vieilles mos­quées…, les trot­toirs sales, tout tor­dus et défon­cés…, les vieux cime­tières égre­nés sur les hau­teurs…, les lam­pa­daires falots», dit M. Pamuk**. Parce que cette tris­tesse était cau­sée par le fait d’être des reje­tons d’un ancien Empire, les Stam­bou­liotes pré­fé­raient faire table rase du pas­sé. Ils arra­chaient des pierres aux murailles et aux véné­rables édi­fices afin de s’en ser­vir pour leurs propres construc­tions. Détruire, brû­ler, éri­ger à la place un immeuble occi­den­tal et moderne était leur manière d’oublier — un peu comme un amant qui, pour effa­cer le sou­ve­nir dou­lou­reux d’une ancienne maî­tresse, se débar­rasse en hâte des vête­ments, des bijoux, des pho­to­gra­phies et des meubles. Au bout du compte, ce trai­te­ment de choc et ces des­truc­tions par le feu ne fai­saient qu’accroître le sen­ti­ment de tris­tesse, en lui ajou­tant le ton du déses­poir et de la misère. «L’effort d’occidentalisation», dit M. Pamuk***, «ouvrit la voie… à la trans­for­ma­tion des inté­rieurs domes­tiques en musées d’une culture jamais vécue. Des années après, j’ai éprou­vé toute cette incon­grui­té… Ce sen­ti­ment de tris­tesse, enfoui défi­ni­ti­ve­ment dans les tré­fonds de la ville, me fit prendre conscience de la néces­si­té de construire mon propre ima­gi­naire, si je ne vou­lais pas être pri­son­nier…» Un soir, après avoir pous­sé la porte de la mai­son fami­liale, fran­chi le seuil et lon­gue­ment mar­ché dans ces rues qui lui appor­taient conso­la­tion et récon­fort, M. Pamuk ren­tra au milieu de la nuit et s’assit à sa table pour res­ti­tuer quelque chose de leur atmo­sphère et de leur alchi­mie. Le len­de­main, il annon­ça à sa famille qu’il serait écri­vain.

* «Lettre à Louis Bouil­het du 14.XI.1850». Haut

** «Istan­bul», p. 68-69. Haut

*** id. p. 54-55. Haut

Pamuk, «Le Livre noir : roman»

éd. Gallimard, coll. Du monde entier, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Du monde entier, Paris

Il s’agit du roman «Le Livre noir» («Kara Kitap») de M. Orhan Pamuk, écri­vain turc pour lequel le centre du monde est Istan­bul, non seule­ment parce qu’il y a pas­sé toute sa vie, mais aus­si parce que toute sa vie il en a racon­té les recoins les plus intimes. En 1850, Gus­tave Flau­bert, en arri­vant à Istan­bul, frap­pé par la gigan­tesque bigar­rure de cette ville, par le côtoie­ment de «tant d’individualités sépa­rées, dont l’addition for­mi­dable apla­tit la vôtre», avait écrit que Constan­ti­nople devien­drait «plus tard la capi­tale de la Terre»*. Cette naïve pré­dic­tion n’empêcha pas l’Empire turc de s’écrouler et de dis­pa­raître, et la capi­tale de perdre son nom de Constan­ti­nople, vidée de ses Grecs, ses Armé­niens, ses Juifs. À la nais­sance de M. Pamuk, tout juste un siècle après le séjour de Flau­bert, Istan­bul, en tant que ville mon­diale, n’était plus qu’une ombre cré­pus­cu­laire et vivait les jours les plus faibles, les moins glo­rieux de ses deux mille ans d’histoire. La douce tris­tesse de ses rues fanées et flé­tries, de son pas­sé tom­bé en dis­grâce per­çait de toute part; elle avait une pré­sence visible dans le pay­sage et chez les gens; elle recou­vrait tel un brouillard «les vieilles fon­taines bri­sées ici et là, taries depuis des années, les bou­tiques de bric et de broc appa­rues… aux abords immé­diats des vieilles mos­quées…, les trot­toirs sales, tout tor­dus et défon­cés…, les vieux cime­tières égre­nés sur les hau­teurs…, les lam­pa­daires falots», dit M. Pamuk**. Parce que cette tris­tesse était cau­sée par le fait d’être des reje­tons d’un ancien Empire, les Stam­bou­liotes pré­fé­raient faire table rase du pas­sé. Ils arra­chaient des pierres aux murailles et aux véné­rables édi­fices afin de s’en ser­vir pour leurs propres construc­tions. Détruire, brû­ler, éri­ger à la place un immeuble occi­den­tal et moderne était leur manière d’oublier — un peu comme un amant qui, pour effa­cer le sou­ve­nir dou­lou­reux d’une ancienne maî­tresse, se débar­rasse en hâte des vête­ments, des bijoux, des pho­to­gra­phies et des meubles. Au bout du compte, ce trai­te­ment de choc et ces des­truc­tions par le feu ne fai­saient qu’accroître le sen­ti­ment de tris­tesse, en lui ajou­tant le ton du déses­poir et de la misère. «L’effort d’occidentalisation», dit M. Pamuk***, «ouvrit la voie… à la trans­for­ma­tion des inté­rieurs domes­tiques en musées d’une culture jamais vécue. Des années après, j’ai éprou­vé toute cette incon­grui­té… Ce sen­ti­ment de tris­tesse, enfoui défi­ni­ti­ve­ment dans les tré­fonds de la ville, me fit prendre conscience de la néces­si­té de construire mon propre ima­gi­naire, si je ne vou­lais pas être pri­son­nier…» Un soir, après avoir pous­sé la porte de la mai­son fami­liale, fran­chi le seuil et lon­gue­ment mar­ché dans ces rues qui lui appor­taient conso­la­tion et récon­fort, M. Pamuk ren­tra au milieu de la nuit et s’assit à sa table pour res­ti­tuer quelque chose de leur atmo­sphère et de leur alchi­mie. Le len­de­main, il annon­ça à sa famille qu’il serait écri­vain.

* «Lettre à Louis Bouil­het du 14.XI.1850». Haut

** «Istan­bul», p. 68-69. Haut

*** id. p. 54-55. Haut

Pamuk, «Le Château blanc : roman»

éd. Gallimard, coll. Du monde entier, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Du monde entier, Paris

Il s’agit du roman «Le Châ­teau blanc» («Beyaz Kale») de M. Orhan Pamuk, écri­vain turc pour lequel le centre du monde est Istan­bul, non seule­ment parce qu’il y a pas­sé toute sa vie, mais aus­si parce que toute sa vie il en a racon­té les recoins les plus intimes. En 1850, Gus­tave Flau­bert, en arri­vant à Istan­bul, frap­pé par la gigan­tesque bigar­rure de cette ville, par le côtoie­ment de «tant d’individualités sépa­rées, dont l’addition for­mi­dable apla­tit la vôtre», avait écrit que Constan­ti­nople devien­drait «plus tard la capi­tale de la Terre»*. Cette naïve pré­dic­tion n’empêcha pas l’Empire turc de s’écrouler et de dis­pa­raître, et la capi­tale de perdre son nom de Constan­ti­nople, vidée de ses Grecs, ses Armé­niens, ses Juifs. À la nais­sance de M. Pamuk, tout juste un siècle après le séjour de Flau­bert, Istan­bul, en tant que ville mon­diale, n’était plus qu’une ombre cré­pus­cu­laire et vivait les jours les plus faibles, les moins glo­rieux de ses deux mille ans d’histoire. La douce tris­tesse de ses rues fanées et flé­tries, de son pas­sé tom­bé en dis­grâce per­çait de toute part; elle avait une pré­sence visible dans le pay­sage et chez les gens; elle recou­vrait tel un brouillard «les vieilles fon­taines bri­sées ici et là, taries depuis des années, les bou­tiques de bric et de broc appa­rues… aux abords immé­diats des vieilles mos­quées…, les trot­toirs sales, tout tor­dus et défon­cés…, les vieux cime­tières égre­nés sur les hau­teurs…, les lam­pa­daires falots», dit M. Pamuk**. Parce que cette tris­tesse était cau­sée par le fait d’être des reje­tons d’un ancien Empire, les Stam­bou­liotes pré­fé­raient faire table rase du pas­sé. Ils arra­chaient des pierres aux murailles et aux véné­rables édi­fices afin de s’en ser­vir pour leurs propres construc­tions. Détruire, brû­ler, éri­ger à la place un immeuble occi­den­tal et moderne était leur manière d’oublier — un peu comme un amant qui, pour effa­cer le sou­ve­nir dou­lou­reux d’une ancienne maî­tresse, se débar­rasse en hâte des vête­ments, des bijoux, des pho­to­gra­phies et des meubles. Au bout du compte, ce trai­te­ment de choc et ces des­truc­tions par le feu ne fai­saient qu’accroître le sen­ti­ment de tris­tesse, en lui ajou­tant le ton du déses­poir et de la misère. «L’effort d’occidentalisation», dit M. Pamuk***, «ouvrit la voie… à la trans­for­ma­tion des inté­rieurs domes­tiques en musées d’une culture jamais vécue. Des années après, j’ai éprou­vé toute cette incon­grui­té… Ce sen­ti­ment de tris­tesse, enfoui défi­ni­ti­ve­ment dans les tré­fonds de la ville, me fit prendre conscience de la néces­si­té de construire mon propre ima­gi­naire, si je ne vou­lais pas être pri­son­nier…» Un soir, après avoir pous­sé la porte de la mai­son fami­liale, fran­chi le seuil et lon­gue­ment mar­ché dans ces rues qui lui appor­taient conso­la­tion et récon­fort, M. Pamuk ren­tra au milieu de la nuit et s’assit à sa table pour res­ti­tuer quelque chose de leur atmo­sphère et de leur alchi­mie. Le len­de­main, il annon­ça à sa famille qu’il serait écri­vain.

* «Lettre à Louis Bouil­het du 14.XI.1850». Haut

** «Istan­bul», p. 68-69. Haut

*** id. p. 54-55. Haut