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Lucrèce, «Œuvres complètes. De la Nature des choses»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit du «De rerum Natu­ra» («De la Nature des choses») de Lucrèce*, poète latin qui avait l’ambition de péné­trer dans les secrets de l’univers et de nous y faire péné­trer avec lui; de fouiller dans cet infi­ni pour mon­trer que tout phé­no­mène phy­sique, tout ce qui s’accomplit autour de nous est la consé­quence de lois simples, par­fai­te­ment immuables; d’établir, enfin, d’une puis­sante façon les atomes comme pre­miers prin­cipes de la nature, en fai­sant table rase des fic­tions reli­gieuses et des super­sti­tions (Ier siècle av. J.-C.). Ni le titre ni le sujet du «De rerum Natu­ra» ne sont de Lucrèce; ils appar­tiennent pro­pre­ment à Épi­cure. Lucrèce, tout char­mé par les décou­vertes que ce savant grec avait faites dans son «Peri phy­seôs»**De la Nature»), a joint aux sys­tèmes de ce pen­seur l’agrément et la force des expres­sions; il a enduit, comme il dit, la véri­té amère des connais­sances avec «la jaune liqueur du doux miel» de la poé­sie : «Et certes, je ne me cache pas», ajoute-t-il***, «qu’il est dif­fi­cile de rendre claires, dans des vers latins, les obs­cures décou­vertes des Grecs — sur­tout main­te­nant qu’il va fal­loir créer tant de termes nou­veaux, à cause de l’indigence de notre langue et de la nou­veau­té du sujet. Mais ton mérite et le plai­sir que me pro­met une ami­tié si tendre, me per­suadent d’entreprendre le plus pénible tra­vail et m’engagent à veiller dans le calme des nuits, cher­chant par quelles paroles, par quels vers enfin je pour­rai faire luire à tes yeux une vive lumière qui t’aide à voir sous toutes leurs faces nos mys­té­rieux pro­blèmes».

«Les vers du sublime Lucrèce ne péri­ront que le jour où le monde péri­ra lui-même»

C’est dans ce «calme des nuits», consa­cré à l’étude, qu’a été conçu le «De rerum Natu­ra», ce poème extra­or­di­naire, à la fois hymne et blas­phème, ins­pi­rant tour à tour la séré­ni­té et le déses­poir, que Lucrèce a pu com­plé­ter, mais non cor­ri­ger et conduire à la per­fec­tion, inter­rom­pu qu’il a été par une mort qu’on dit avoir été volon­taire****. Dans ce poème, l’enthousiasme de Lucrèce pour un sys­tème qui lui sem­blait rendre compte des des­tins de l’univers; sa sym­pa­thie pro­fonde pour le mal­heur humain auquel les doc­trines d’Épicure pou­vaient appor­ter, pen­sait-il, une effi­cace conso­la­tion; l’éloquence, enfin, «d’un homme divin et d’un poète incom­pa­rable», comme l’appelle Jules César Sca­li­ger*****; tous ces mérites réunis ont déve­lop­pé un mou­ve­ment, une gran­deur, une pas­sion, un éclat, que la lit­té­ra­ture latine n’avait jamais connus, et qui, on peut le dire, l’ont renou­ve­lée. De là, cet éloge qu’Ovide don­ne­ra à son pré­dé­ces­seur : «Les vers du sublime Lucrèce ne péri­ront que le jour où le monde péri­ra lui-même»******.

«Je me sou­viens», dit Vic­tor Hugo*******, «qu’étant ado­les­cent, un jour, à Romo­ran­tin, dans une masure que nous avions, sous une treille verte péné­trée d’air et de lumière, j’avisai sur une planche un livre — le seul livre qu’il y eût dans la mai­son — Lucrèce, “De rerum Natu­ra”. Mes pro­fes­seurs de rhé­to­rique m’en avaient dit beau­coup de mal, ce qui me le recom­man­dait. J’ouvris le livre. Il pou­vait être envi­ron midi dans ce moment-là. Je tom­bai sur ces vers puis­sants et sereins : “Non, ce n’est pas être pieux que de se mon­trer, la tête voi­lée, tour­né vers une pierre; que d’approcher de tous les autels, et de se pros­ter­ner à terre dans la pous­sière, et d’élever ses mains devant les sanc­tuaires des dieux, et d’arroser les autels du sang des ani­maux, et de faire vœux sur vœux. La pié­té consiste plu­tôt à tout voir d’un esprit tran­quille”********. Je m’arrêtai pen­sif, puis je me remis à lire. Quelques ins­tants après, je ne voyais plus rien, je n’entendais plus rien, j’étais sub­mer­gé dans le poète; à l’heure du dîner, je fis signe de la tête que je n’avais pas faim, et le soir, quand le soleil se cou­cha et quand les trou­peaux ren­trèrent à l’étable, j’étais encore à la même place, lisant le livre immense; et à côté de moi, mon père en che­veux blancs, assis sur le seuil… indul­gent pour ma lec­ture pro­lon­gée, appe­lait dou­ce­ment les mou­tons qui venaient l’un après l’autre man­ger une poi­gnée de sel dans le creux de sa main.»

Il n’existe pas moins de vingt-quatre tra­duc­tions fran­çaises du «De rerum Natu­ra», mais s’il fal­lait n’en choi­sir qu’une seule, je choi­si­rais celle d’Ernest Lavigne.

«Suave, mari magno tur­ban­ti­bus æquo­ra ven­tis
E ter­ra mag­num alte­rius spec­tare labo­rem;
Non quia vexa­ri quem­quam­st jucun­da volup­tas,
Sed qui­bus ipse malis careas quia cer­nere sua­vest.
Suave etiam bel­li cer­ta­mi­na magna tue­ri
Per cam­pos ins­truc­ta tua sine parte per­icli;
Sed nihil dul­cius est, bene quam muni­ta tenere
Edi­ta doc­tri­na sapien­tum tem­pla sere­na,
Des­pi­cere unde queas alios pas­simque videre
Errare atque viam palan­tis quæ­rere vitæ,
Cer­tare inge­nio, conten­dere nobi­li­tate,
Noctes atque dies niti præs­tante labore
Ad sum­mas emer­gere opes rerumque poti­ri.
O mise­ras homi­num mentes, o pec­to­ra cæca!»
— Pas­sage dans la langue ori­gi­nale

«Il est doux, quand la mer est haute et que les vents sou­lèvent les vagues, de contem­pler du rivage le dan­ger et les efforts d’autrui : non pas qu’on prenne un plai­sir si grand à voir souf­frir le pro­chain, mais parce qu’il y a une dou­ceur à voir des maux que soi-même on n’éprouve pas. Il est doux aus­si, dans une guerre, de voir les grands com­bats qui se livrent en plaine, sans que soi-même on ait part au péril. Mais rien n’est plus doux que d’habiter ces hau­teurs sereines que la science défend, refuge des sages; et de pou­voir de cet asile jeter ses yeux sur les autres hommes, et de les voir çà et là s’égarer et, vaga­bonds, cher­cher la route de la vie, faire assaut de génie, se dis­pu­ter sur la noblesse du sang, nuit et jour s’efforcer à un dévo­rant labeur pour s’élever jusqu’à la for­tune et pos­sé­der le pou­voir. Ô misé­rables cœurs des hommes! ô esprits aveu­glés!»
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de Lavigne

«Il est doux, quand la vaste mer est trou­blée par les vents, de contem­pler du rivage la détresse d’un autre; non qu’on se plaise à voir souf­frir, mais par la dou­ceur de sen­tir de quels maux on est exempt. Il est doux encore d’assister aux grandes luttes de la guerre se déve­lop­pant dans les plaines, sans prendre sa part du dan­ger. Mais il n’est rien de plus doux que d’habiter ces som­mets éle­vés et sereins, ces forts construits par la doc­trine des sages, d’où l’on peut aper­ce­voir au loin le reste des hommes éga­rés dans les routes de la vie, y lut­tant de génie, y contes­tant de noblesse, s’épuisant en efforts et le jour et la nuit, sur­na­geant enfin pour sai­sir la for­tune et la puis­sance. Ô mal­heu­reuses pen­sées des humains! esprits aveugles!»
— Pas­sage dans la tra­duc­tion d’Henri Joseph Guillaume Patin (XIXe siècle)

«Il est doux, quand les vents troublent au loin les ondes,
De contem­pler du bord sur les vagues pro­fondes
Un nau­frage immi­nent. Non que le cœur jaloux
Jouisse du mal­heur d’autrui; mais il est doux
De voir ce que le sort nous épargne de peines.
Il est doux, en lieu sûr, de suivre dans les plaines
Les bataillons livrés aux chances des com­bats
Et les périls loin­tains qu’on ne par­tage pas.
Mais rien n’est aus­si doux que d’établir sa vie
Sur les calmes hau­teurs de la phi­lo­so­phie,
Dans l’impassible fort de la séré­ni­té;
De voir par cent che­mins l’errante huma­ni­té
Cher­cher, cou­rir, lut­ter de force et de génie,
Consu­mer en labeurs la veille et l’insomnie,
Mon­ter de brigue en brigue aux éche­lons der­niers,
Et s’asseoir au som­met des choses, sous nos pieds!
Ah! misé­rables cœurs, aveugles que nous sommes!»
— Pas­sage dans la tra­duc­tion d’André Lefèvre (XIXe siècle)

«La peine d’autrui sur la mer agi­tée par la tem­pête, est bien douce à voir du rivage où l’on est en sûre­té, non pas que ce soit une joie bien sen­sible de regar­der quelqu’un dans le péril du nau­frage, mais pour ce qu’il y a grand plai­sir de se voir hors de dan­ger. Il est bien agréable aus­si de contem­pler d’un lieu sûr dans la plaine les com­bats furieux de deux armées. Mais il n’est rien de si doux que d’entrer dans les palais éle­vés, où la paix habite avec la doc­trine des sages, d’où l’on peut regar­der en bas les autres hommes qui errent çà et là, et qui cherchent de tous côtés la voie qu’ils doivent suivre dans la vie, qui dis­putent pour le prix de l’éloquence, qui contestent de la noblesse de leur extrac­tion, qui les jours et les nuits s’efforcent par un labeur opi­niâtre de par­ve­nir à de grandes richesses, et à l’autorité des charges. Ô misé­rables pen­sées des hommes! ô cœurs aveugles!»
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de l’abbé Michel de Marolles (XVIIe siècle)

«Dou­ceur, quand les vents agitent la grande nappe marine,
De suivre du rivage les rudes efforts des autres…
Non que les peines d’autrui nous soient une volup­té,
Mais c’est plai­sir de voir à quels maux on échappe;
Plai­sir aus­si d’observer, hors de péril, la guerre,
Les grandes batailles ran­gées à tra­vers les plaines.
Mais la dou­ceur suprême est de gagner les lieux
Dres­sés par la science des sages, sereins espaces
D’où sur les autres abais­ser son regard, les voir
Éper­dus çà et là (ils ne savent com­ment vivre)
Riva­li­ser d’esprit, faire assaut de nais­sance,
S’épuiser nuits et jours en prouesses labo­rieuses
Pour atteindre aux richesses ou prendre le pou­voir.
Ô pen­sées misé­rables des hommes! Cœurs aveugles!»
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de M. Charles Mou­chet (éd. Ren­contre, Lau­sanne)

«Il est doux, quand sur la grande mer les vents sou­lèvent les flots, d’assister de la terre aux rudes épreuves d’autrui : non que la souf­france de per­sonne nous soit un plai­sir si grand; mais voir à quels maux on échappe soi-même est chose douce. Il est doux encore de regar­der les grandes batailles de la guerre, ran­gées par­mi les plaines, sans prendre sa part du dan­ger. Mais rien n’est plus doux que d’occuper soli­de­ment les hauts lieux for­ti­fiés par la science des sages, régions sereines d’où l’on peut abais­ser ses regards sur les autres hommes, les voir errer de toutes parts, et cher­cher au hasard le che­min de la vie, riva­li­ser de génie, se dis­pu­ter la gloire de la nais­sance, nuit et jour s’efforcer, par un labeur sans égal, de s’élever au comble des richesses ou de s’emparer du pou­voir. Ô misé­rables esprits des hommes, ô cœurs aveugles!»
— Pas­sage dans la tra­duc­tion d’Alfred Ernout (éd. Les Belles Lettres, coll. des uni­ver­si­tés de France, Paris)

«Dou­ceur, lorsque les vents sou­lèvent la mer immense,
D’observer du rivage le dur effort d’autrui,
Non que le tour­ment soit jamais un doux plai­sir
Mais il nous plaît de voir à quoi nous échap­pons.
Lors des grands com­bats de la guerre, il plaît aus­si
De regar­der sans risque les armées dans les plaines.
Mais rien n’est plus doux que d’habiter les hauts lieux
For­ti­fiés soli­de­ment par le savoir des sages,
Temples de séré­ni­té d’où l’on peut voir les autres
Errer sans trêve en bas, cher­chant le che­min de la vie,
Riva­li­sant de talent, de gloire nobi­liaire,
S’efforçant nuit et jour par un labeur intense
D’atteindre à l’opulence, au faîte du pou­voir.
Pitoyables esprits, cœurs aveugles des hommes!»
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de Mme José Kany-Tur­pin (éd. Aubier, coll. Biblio­thèque phi­lo­so­phique bilingue, Paris)

«Il est doux, lorsque l’on est sur la terre, de voir la mer agi­tée par les vents, exer­cer sa fureur sur des mal­heu­reux : ce n’est pas que l’infortune d’autrui donne du plai­sir; mais parce qu’il est agréable de se voir à l’abri du mal­heur, de la même manière que la scène d’un com­bat furieux, plaît à ceux qui n’en sont que les spec­ta­teurs, sans avoir part au péril. Mais il n’y a rien de plus char­mant, que d’être admis dans ces temples éle­vés des sages, dont la doc­trine rend l’esprit tran­quille et serein. C’est du haut de ces temples que vous regar­dez les mor­tels dans une erreur conti­nuelle, et dans les dérè­gle­ments d’une vie incer­taine, se ravir mutuel­le­ment les avan­tages de l’esprit, dis­pu­ter de l’ancienneté de leur noblesse, enfin pas­ser les jours et les nuits dans l’esclavage du tra­vail et de l’inquiétude, pour satis­faire à leur ava­rice, ou flat­ter leur ambi­tion. Esprits misé­rables et aveugles»
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de Jacques Par­rain, baron Des Cou­tures (XVIIIe siècle)

«Suave, quand les vents troublent la sur­face, sur la mer immense,
De contem­pler depuis la terre l’effort immense d’autrui;
Non que la souf­france de qui­conque soit doux plai­sir;
Mais appré­cier la dis­tance des maux, dont on est soi-même à l’écart, est suave.
Suave aus­si de regar­der les com­bats immenses de la guerre,
À tra­vers les champs de la bataille, sans qu’on ait part au dan­ger.
Mais rien n’est plus doux que d’occuper, bien for­ti­fiés,
Les temples de la séré­ni­té construits par la doc­trine des sages,
D’où l’on peut regar­der de haut les autres, et les voir deçà delà
Errer et cher­cher éper­du­ment la route de la vie,
Riva­li­ser de génie, com­battre à coups de noblesse,
Mettre leur éner­gie nuit et jour dans un incroyable effort
Pour émer­ger aux plus hautes for­tunes et pos­sé­der le monde.
Pauvres esprits des hommes, ô cœurs aveugles!»
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de M. Jackie Pigeaud (dans «Les Épi­cu­riens», éd. Gal­li­mard, coll. Biblio­thèque de la Pléiade, Paris, p. 269-531)

«Il est doux de contem­pler du rivage les flots sou­le­vés par la tem­pête, et le péril d’un mal­heu­reux qu’ils vont englou­tir; non pas qu’on prenne plai­sir à l’infortune d’autrui, mais parce que la vue des maux qu’on n’éprouve point est conso­lante. Il est doux encore, à l’abri du péril, de pro­me­ner ses regards sur deux grandes armées ran­gées dans la plaine. Mais de tous les spec­tacles, le plus agréable est de consi­dé­rer, du faîte de la phi­lo­so­phie, asile des sciences et de la paix, les mor­tels épars s’égarer à la pour­suite du bon­heur, se dis­pu­ter la palme du génie ou la chi­mère de la nais­sance, et se sou­mettre nuit et jour aux plus pénibles tra­vaux pour s’élever à la for­tune et aux gran­deurs. Mal­heu­reux humains! cœurs aveugles!»
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de … Lagrange (XIXe siècle)

«Il est doux de contem­pler du rivage les flots de la vaste mer sou­le­vée par la tem­pête, et le péril du mal­heu­reux qu’ils vont englou­tir; non pas que l’on prenne plai­sir à l’infortune d’autrui, mais parce qu’on aime à voir de quels maux on est exempt soi-même. Il est doux encore, à l’abri du péril, de pro­me­ner ses regards sur deux grandes armées ran­gées dans la plaine. Mais de tous les spec­tacles, le plus agréable est de consi­dé­rer, du temple serein, asile sûr éle­vé par la phi­lo­so­phie, les mor­tels épars s’égarer à la pour­suite du bon­heur, se dis­pu­ter la palme du génie ou la chi­mère de la nais­sance, et se sou­mettre nuit et jour aux plus pénibles tra­vaux pour s’élever à la for­tune et aux gran­deurs. Mal­heu­reux humains! cœurs aveugles!»
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de … Lagrange, revue par Félix de Par­na­jon (XIXe siècle)

«Il est doux de contem­pler du rivage les flots sou­le­vés par la tem­pête, et le péril d’un mal­heu­reux qui lutte contre la mort; non pas qu’on prenne plai­sir à l’infortune d’autrui, mais parce que la vue est conso­lante des maux qu’on n’éprouve point. Il est doux encore, à l’abri du dan­ger, de pro­me­ner ses regards sur deux grandes armées ran­gées dans la plaine. Mais rien n’est plus déli­cieux que d’abaisser ses regards du temple serein éle­vé par la phi­lo­so­phie, de voir les mor­tels épars s’égarer à la pour­suite du bon­heur, se dis­pu­ter la palme du génie ou les hon­neurs que donne la nais­sance, et se sou­mettre nuit et jour aux plus pénibles tra­vaux pour s’élever à la for­tune ou à la gran­deur. Mal­heu­reux humains! cœurs aveugles!»
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de … Lagrange, revue par Félix Blan­chet (XIXe siècle)

«Il est doux, dans le port, quand les mers cour­rou­cées,
Roulent, au choc des vents, leurs ondes entas­sées,
De voir les mate­lots pres­sés par ces com­bats;
Non que leur trouble affreux puisse avoir des appas;
Mais qu’on sent la dou­ceur d’être libre d’alarmes!
Il est doux d’admirer deux grands peuples en armes,
Déployant, à l’envi, les jeux cruels de Mars,
Dont on ne peut, de loin, par­ta­ger les hasards :
Mais, ô seul vrai bon­heur, seul repos sans orages,
De jouir d’un jour pur dans le temple des sages,
Ce temple inébran­lable où luit la véri­té;
De contem­pler, en paix, du sein de sa clar­té,
Les mor­tels, éga­rés dans les champs de la vie,
Y cher­chant leur car­rière au flam­beau de l’Envie,
Du génie et du sang se dis­pu­tant les droits,
S’épuisant nuit et jour en pénibles exploits,
Pour com­bler leurs tré­sors, ou s’arracher l’Empire!
Ô triste aveu­gle­ment! ô misère! ô délire!»
— Pas­sage dans la tra­duc­tion d’Antoine Le Blanc de Guillet (XVIIIe siècle)

«Il est doux, lorsqu’on est en sûre­té sur le rivage, de voir la mer agi­tée par la tem­pête, exer­cer sa fureur sur des mal­heu­reux; ce n’est pas que l’infortune d’autrui donne du plai­sir, mais c’est qu’il est tou­jours doux de n’être que le témoin des mal­heurs qu’on ne par­tage pas. Il n’est pas moins doux de n’être que le spec­ta­teur d’un com­bat cruel et san­glant que se livrent deux armées ran­gées en bataille. Mais il n’est rien de plus doux et de plus satis­fai­sant que d’être admis et d’habiter dans le temple de la sagesse, d’où comme d’une mon­tagne éle­vée qui com­mande à une vaste plaine, on peut voir les mor­tels errants de toutes parts sur la sur­face de la terre. C’est du haut de son temple qu’on les voit mener une vie inquiète et incer­taine, se dis­pu­ter sans cesse les avan­tages de l’esprit ou les pré­ro­ga­tives de la noblesse, pas­ser les jours et les nuits dans l’esclavage du tra­vail pour assou­vir leur ava­rice ou satis­faire leur ambi­tion. Mal­heu­reux mor­tels, esprits aveugles et insen­sés»
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de Charles-Joseph Pan­ckoucke (XVIIIe siècle)

«Quand l’océan s’irrite agi­té par l’orage,
Il est doux, sans péril, d’observer du rivage
Les efforts dou­lou­reux des trem­blants mate­lots
Lut­tant contre la mort sur le gouffre des flots,
Et quoiqu’à la pitié leur des­tin nous invite,
On jouit en secret des mal­heurs qu’on évite.
Il est doux, Mem­mius*********, à l’abri des com­bats,
De contem­pler le choc des farouches sol­dats.
Mais viens, il est encor de plus douces images;
Viens, porte un vol har­di jusqu’au temple des sages.
Là, jetant sur le monde un regard dédai­gneux,
Vois ram­per fiè­re­ment les mor­tels orgueilleux.
Ils briguent de vains droits, s’arrachent la vic­toire,
Les titres fas­tueux, les palmes de la gloire;
Usurpent d’un haut rang l’infructueux hon­neur,
Et trouvent le remords en cher­chant le bon­heur.
Hommes infor­tu­nés»
— Pas­sage dans la tra­duc­tion en vers de Jean-Bap­tiste-Antoine-Aimé San­son de Pon­ger­ville (XIXe siècle)

«Il est doux de contem­pler du rivage les efforts des nochers tour­men­tés par les vents furieux, sur le vaste gouffre des mers. Non que leur infor­tune ait pour nous des charmes; mais il est doux d’être affran­chi de leur effroi dou­lou­reux. Il est doux aus­si d’observer, à l’abri du dan­ger, des légions homi­cides se heur­tant dans la plaine. Mais quel spec­tacle déli­cieux est réser­vé au sage qui, du temple serein de la phi­lo­so­phie, voit les mor­tels éga­rés dans les che­mins de la vie, s’arracher de vains droits ou les palmes du génie, pré­tendre au chi­mé­rique hon­neur de la nais­sance, et consu­mer les jours et les nuits dans des com­bats hon­teux pour s’élever à l’opulence et aux gran­deurs! Aveugles et mal­heu­reux humains!»
— Pas­sage dans la tra­duc­tion en prose de Jean-Bap­tiste-Antoine-Aimé San­son de Pon­ger­ville (XIXe siècle)

«Il est doux, quand les vents tour­mentent de leurs trombes
La mer aux vastes flots, de se trou­ver à terre
Et d’observer de là le grand mal­heur d’autrui :
Non que l’on ait plai­sir à voir qui­conque à mal,
Mais voir de quels mal­heurs on est soi-même exempt,
C’est cela qui est doux. Est doux, éga­le­ment,
De regar­der la guerre, avec ses vastes champs
De batailles ran­gées, sans cou­rir de dan­ger.
Mais le plus doux encor est de tenir les temples
Qu’a fait venir au jour l’enseignement des sages,
Bien défen­dus, sereins, d’où l’on puisse por­ter
Son regard vers en bas et voir au loin les autres
Errer à l’aventure et cher­cher au hasard
Le che­min de la vie, riva­li­ser d’esprit,
Viser à la noblesse et faire jour et nuit
Un colos­sal effort pour mon­ter au som­met
De la richesse, et pour être maîtres des choses.
Pauvres esprits humains, ô poi­trines aveugles!»
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de M. Ber­nard Pau­trat (éd. Librai­rie géné­rale fran­çaise, coll. Le Livre de poche-Clas­siques de poche, Paris)

«Il est doux, quand sur la mer immense les vents en rafale bou­le­versent la calme sur­face des flots, de contem­pler de la terre l’immense effort d’autrui dans l’épreuve; non que l’on prenne joie ou plai­sir à la souf­france humaine; mais il y a de la dou­ceur à voir les maux aux­quels soi-même on échappe. Il est doux aus­si d’observer les immenses affron­te­ments de la guerre, les armées ran­gées dans les plaines, quand on est soi-même à l’abri du dan­ger. Mais rien n’est plus déli­cieux que d’occuper les hautes cita­delles de la séré­ni­té édi­fiées par la doc­trine des sages, d’où l’on peut jeter les yeux sur les autres, et les voir errer, çà et là, aveu­glé­ment, en quête du che­min de la vie, confron­tant leurs talents, lut­tant sans mer­ci pour de vains pri­vi­lèges, cher­chant nuit et jour, au prix d’un effort sans pareil, à s’élever au comble des richesses et à prendre le pou­voir. Pauvres esprits humains, cœurs aveugles!»
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de Mme Chan­tal Labre (éd. Arléa, coll. Retour aux grands textes, Paris)

«Il est doux, quand le vent gonfle au large les flots,
D’assister du rivage aux efforts des marins,
Non qu’on se charme et jouisse à voir pei­ner qui­conque,
Mais il est doux de voir à quels maux on échappe,
Comme il est doux de voir des armées dans la plaine
En bataille ran­gées, sans rien ris­quer soi-même.
Rien pour­tant n’est plus doux que d’occuper, serein,
Les don­jons for­ti­fiés par la science des sages
Et, le toi­sant d’en haut, voir autrui éga­ré,
Pour orien­ter sa vie errant à l’aventure,
Cou­rant la renom­mée, riva­li­sant d’adresse,
Nuit et jour s’efforçant par un labeur insigne
D’être on ne peut plus riche, on ne peut plus puis­sant,
Ô misé­rable esprit, cœur aveugle de l’homme!»
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de M. Oli­vier Sers (éd. Les Belles Lettres, coll. des uni­ver­si­tés de France, Paris)

«Il est doux, lorsque la mer est grosse, lorsque le vent agite les ondes, de contem­pler du rivage la détresse des autres; non que leurs tour­ments soient une jouis­sance pour nous, mais parce que nous aimons à voir de quels maux nous sommes exempts. Les grandes batailles enga­gées dans la plaine réjouissent aus­si la vue, quand on les voit sans péril; mais rien n’est plus doux que de se pla­cer aux cimes de la science, dans les sanc­tuaires invio­lables que bâtit la pai­sible sagesse, et du haut des­quels on découvre le reste des hommes qui errent çà et là dans la vie, cher­chant un che­min à suivre; qui luttent de génie, qui dis­putent de noblesse, et qui nuit et jour se consument en efforts admi­rables pour atteindre le faîte des richesses ou de la puis­sance. Misé­rables humains! cœurs aveugles!»
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de … Cha­niot (XIXe siècle)

«Il est doux, quand la tem­pête sou­lève les flots de la mer immense, il est doux d’être au rivage, et là, de regar­der les efforts déses­pé­rés de ses sem­blables; non que les angoisses d’autrui soient un plai­sir bien doux, mais parce qu’il est doux de voir à quels maux on échappe soi-même. Il est doux encore, quand on se sent à l’abri de tout péril, il est doux le spec­tacle de la guerre, le spec­tacle d’une grande bataille livrée dans la plaine. Mais le bon­heur suprême est d’occuper cette cita­delle qu’a éle­vée la science, cet asile serein d’où le sage peut voir à ses pieds les autres mor­tels épars, errants, cher­cher ici et là le che­min de la vie, lut­ter de talent, se pré­va­loir de leur noblesse, tra­vailler jour et nuit, se signa­ler à l’envi par leurs efforts, pour per­cer, pour arri­ver à l’opulence, et pour s’emparer du pou­voir! Ô misère de l’âme humaine! ô aveu­gle­ment des cœurs!»
— Pas­sage dans la tra­duc­tion d’Eugène Fal­lex (dans «Antho­lo­gie des poètes latins. Tome II», XIXe siècle)

«On voit avec plai­sir dans le sein du repos,
Des mor­tels mal­heu­reux lut­ter contre les flots;
On aime à voir de loin deux ter­ribles armées
Dans les champs de la mort au com­bat ani­mées;
Non que le mal d’autrui soit un plai­sir si doux;
Mais son dan­ger nous plaît quand il est loin de nous.
Heu­reux qui reti­ré dans le temple des sages
Voit en paix sous ses pieds se for­mer les orages,
Qui rit en contem­plant les mor­tels insen­sés
De leur joug volon­taire esclaves empres­sés,
Inquiets, incer­tains du che­min qu’il faut suivre,
Sans pen­ser, sans jouir, igno­rant l’art de vivre,
Dans l’agitation consu­mant leurs beaux jours,
Pour­sui­vant la for­tune, et ram­pant dans les Cours.
Ô vani­té de l’homme! ô fai­blesse! ô misère!»
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de Vol­taire (dans «Dic­tion­naire phi­lo­so­phique», art. «curio­si­té»)

«Il est doux, quand la vaste mer est sou­le­vée par les vents, d’assister du rivage à la détresse d’autrui; non qu’on trouve si grand plai­sir à regar­der souf­frir; mais on se plaît à voir quels maux vous épargnent. Il est doux aus­si d’assister aux grandes luttes de la guerre, de suivre les batailles ran­gées dans les plaines, sans prendre sa part du dan­ger. Mais la plus grande dou­ceur est d’occuper les hauts lieux for­ti­fiés par la pen­sée des sages, ces régions sereines d’où s’aperçoit au loin le reste des hommes, qui errent çà et là en cher­chant au hasard le che­min de la vie, qui luttent de génie ou se dis­putent la gloire de la nais­sance, qui s’épuisent en efforts de jour et de nuit pour s’élever au faîte des richesses ou s’emparer du pou­voir. Ô misé­rables esprits des hommes, ô cœurs aveugles!»
— Pas­sage dans la tra­duc­tion d’Henri Clouard (éd. Gar­nier frères, coll. Clas­siques Gar­nier, Paris)

«Dou­ceur sur l’abîme immense où les vents troublent les flots
Pour qui, depuis la terre, voit l’ahan des mate­lots!
Non que d’un autre, sans doute, on aime à gui­gner la peine,
Mais voir ce que l’on s’épargne est d’une dou­ceur cer­taine.
Dou­ceur ain­si pour qui voit d’innombrables légions,
S’il n’est point du péril, s’éployer au loin sur la plaine.
Mais rien plus doux que de régner aux hautes régions
Où les savants ont dres­sé les rem­parts de la science :
De ces camps sereins, l’on voit l’homme en son impa­tience
Cher­cher en bas à tâtons où se peut trou­ver sa vie,
Et de sa gloire jaloux, riva­li­sant de génie,
Nuit et jour à la peine, en un suprême effort,
Gra­vir à l’opulence et du trône se faire fort.
Ô misé­rables esprits, poi­trines sans visions!»
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de M. Ber­nard Com­beaud (éd. Mol­lat, Bor­deaux)

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* En latin Titus Lucre­tius Carus. Haut

** En grec «Περὶ φύσεως». Haut

*** p. 65. Haut

**** C’est ce que dit saint Jérôme, dans ses addi­tions à la «Chro­nique» d’Eusèbe : «Frap­pé de folie après l’absorption d’un philtre, après avoir écrit dans ses inter­valles de luci­di­té quelques livres, que Cicé­ron cor­ri­gea plus tard, le poète Lucrèce… finit par se don­ner la mort de sa propre main, à l’âge de qua­rante-quatre ans» («Titus Lucre­tius poe­ta… pocu­lo in furo­rem ver­sus, cum ali­quot libros per inter­val­la insa­niæ conscrip­sis­set, quos pos­tea Cice­ro emen­da­vit, pro­pria se manu inter­fe­cit, anno æta­tis qua­dra­ge­si­mo quar­to»). Haut

***** En latin «divi­ni viri atque incom­pa­ra­bi­lis poetæ». Haut

****** En latin «Car­mi­na subli­mis tunc sunt per­itu­ra Lucre­ti, exi­tio ter­ras cum dabit una dies». Haut

******* «William Sha­kes­peare», part. 1, liv. III, ch. 4. Haut

******** p. 246. Haut

********* Mem­mius est l’homme que Lucrèce a choi­si par­mi ses amis les plus chers pour être le des­ti­na­taire du «De rerum Natu­ra». Haut