Lucrèce, « Œuvres complètes. De la Nature des choses »

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit du « De re­rum Na­tura » (« De la Na­ture des choses ») de Lu­crèce1, poète la­tin qui avait l’ambition de pé­né­trer dans les se­crets de l’univers et de nous y faire pé­né­trer avec lui ; de fouiller dans cet in­fini pour mon­trer que tout phé­no­mène phy­sique, tout ce qui s’accomplit au­tour de nous est la consé­quence de lois simples, par­fai­te­ment im­muables ; d’établir, en­fin, d’une puis­sante fa­çon les atomes comme pre­miers prin­cipes de la na­ture, en fai­sant table rase des fic­tions re­li­gieuses et des su­per­sti­tions (Ier siècle av. J.-C.). Ni le titre ni le su­jet du « De re­rum Na­tura » ne sont de Lu­crèce ; ils ap­par­tiennent pro­pre­ment à Épi­cure. Lu­crèce, tout charmé par les dé­cou­vertes que ce sa­vant grec avait faites dans son « Peri phy­seôs »2 (« De la Na­ture »), a joint aux sys­tèmes de ce pen­seur l’agrément et la force des ex­pres­sions ; il a en­duit, comme il dit, la vé­rité amère des connais­sances avec « la jaune li­queur du doux miel » de la poé­sie : « Et certes, je ne me cache pas », ajoute-t-il3, « qu’il est dif­fi­cile de rendre claires, dans des vers la­tins, les obs­cures dé­cou­vertes des Grecs — sur­tout main­te­nant qu’il va fal­loir créer tant de termes nou­veaux, à cause de l’indigence de notre langue et de la nou­veauté du su­jet. Mais ton mé­rite et le plai­sir que me pro­met une ami­tié si tendre, me per­suadent d’entreprendre le plus pé­nible tra­vail et m’engagent à veiller dans le calme des nuits, cher­chant par quelles pa­roles, par quels vers en­fin je pour­rai faire luire à tes yeux une vive lu­mière qui t’aide à voir sous toutes leurs faces nos mys­té­rieux pro­blèmes ».

« Les vers du su­blime Lu­crèce ne pé­ri­ront que le jour où le monde pé­rira lui-même »

C’est dans ce « calme des nuits », consa­cré à l’étude, qu’a été conçu le « De re­rum Na­tura », ce poème ex­tra­or­di­naire, à la fois hymne et blas­phème, ins­pi­rant tour à tour la sé­ré­nité et le déses­poir, que Lu­crèce a pu com­plé­ter, mais non cor­ri­ger et conduire à la per­fec­tion, in­ter­rompu qu’il a été par une mort qu’on dit avoir été vo­lon­taire4. Dans ce poème, l’enthousiasme de Lu­crèce pour un sys­tème qui lui sem­blait rendre compte des des­tins de l’univers ; sa sym­pa­thie pro­fonde pour le mal­heur hu­main au­quel les doc­trines d’Épicure pou­vaient ap­por­ter, pen­sait-il, une ef­fi­cace conso­la­tion ; l’éloquence, en­fin, « d’un homme di­vin et d’un poète in­com­pa­rable », comme l’appelle Jules Cé­sar Sca­li­ger5 ; tous ces mé­rites réunis ont dé­ve­loppé un mou­ve­ment, une gran­deur, une pas­sion, un éclat, que la lit­té­ra­ture la­tine n’avait ja­mais connus, et qui, on peut le dire, l’ont re­nou­ve­lée. De là, cet éloge qu’Ovide don­nera à son pré­dé­ces­seur : « Les vers du su­blime Lu­crèce ne pé­ri­ront que le jour où le monde pé­rira lui-même »6.

« Je me sou­viens », dit Vic­tor Hugo7, « qu’étant ado­les­cent, un jour, à Ro­mo­ran­tin, dans une ma­sure que nous avions, sous une treille verte pé­né­trée d’air et de lu­mière, j’avisai sur une planche un livre — le seul livre qu’il y eût dans la mai­son — Lu­crèce, “De re­rum Na­tura”. Mes pro­fes­seurs de rhé­to­rique m’en avaient dit beau­coup de mal, ce qui me le re­com­man­dait. J’ouvris le livre. Il pou­vait être en­vi­ron midi dans ce mo­ment-là. Je tom­bai sur ces vers puis­sants et se­reins : “Non, ce n’est pas être pieux que de se mon­trer, la tête voi­lée, tourné vers une pierre ; que d’approcher de tous les au­tels, et de se pros­ter­ner à terre dans la pous­sière, et d’élever ses mains de­vant les sanc­tuaires des dieux, et d’arroser les au­tels du sang des ani­maux, et de faire vœux sur vœux. La piété consiste plu­tôt à tout voir d’un es­prit tran­quille”8. Je m’arrêtai pen­sif, puis je me re­mis à lire. Quelques ins­tants après, je ne voyais plus rien, je n’entendais plus rien, j’étais sub­mergé dans le poète ; à l’heure du dî­ner, je fis signe de la tête que je n’avais pas faim, et le soir, quand le so­leil se cou­cha et quand les trou­peaux ren­trèrent à l’étable, j’étais en­core à la même place, li­sant le livre im­mense ; et à côté de moi, mon père en che­veux blancs, as­sis sur le seuil… in­dul­gent pour ma lec­ture pro­lon­gée, ap­pe­lait dou­ce­ment les mou­tons qui ve­naient l’un après l’autre man­ger une poi­gnée de sel dans le creux de sa main. »

Il n’existe pas moins de vingt-quatre tra­duc­tions fran­çaises du « De re­rum Na­tura », mais s’il fal­lait n’en choi­sir qu’une seule, je choi­si­rais celle d’Ernest La­vigne.

« Suave, mari ma­gno tur­ban­ti­bus æquora ven­tis
E terra mag­num al­te­rius spec­tare la­bo­rem ;
Non quia vexari quem­quamst ju­cunda vo­lup­tas,
Sed qui­bus ipse ma­lis ca­reas quia cer­nere sua­vest.
Suave etiam belli cer­ta­mina ma­gna tueri
Per cam­pos ins­tructa tua sine parte per­icli ;
Sed ni­hil dul­cius est, bene quam mu­nita te­nere
Edita doc­trina sa­pien­tum tem­pla se­rena,
Des­pi­cere unde queas alios pas­simque vi­dere
Er­rare atque viam pa­lan­tis quæ­rere vitæ,
Cer­tare in­ge­nio, conten­dere no­bi­li­tate,
Noctes atque dies niti præs­tante la­bore
Ad sum­mas emer­gere opes re­rumque po­tiri.
O mi­se­ras ho­mi­num mentes, o pec­tora cæca ! »
— Pas­sage dans la langue ori­gi­nale

« Il est doux, quand la mer est haute et que les vents sou­lèvent les vagues, de contem­pler du ri­vage le dan­ger et les ef­forts d’autrui : non pas qu’on prenne un plai­sir si grand à voir souf­frir le pro­chain, mais parce qu’il y a une dou­ceur à voir des maux que soi-même on n’éprouve pas. Il est doux aussi, dans une guerre, de voir les grands com­bats qui se livrent en plaine, sans que soi-même on ait part au pé­ril. Mais rien n’est plus doux que d’habiter ces hau­teurs se­reines que la science dé­fend, re­fuge des sages ; et de pou­voir de cet asile je­ter ses yeux sur les autres hommes, et de les voir çà et là s’égarer et, va­ga­bonds, cher­cher la route de la vie, faire as­saut de gé­nie, se dis­pu­ter sur la no­blesse du sang, nuit et jour s’efforcer à un dé­vo­rant la­beur pour s’élever jusqu’à la for­tune et pos­sé­der le pou­voir. Ô mi­sé­rables cœurs des hommes ! ô es­prits aveu­glés ! »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de La­vigne

« Il est doux, quand la vaste mer est trou­blée par les vents, de contem­pler du ri­vage la dé­tresse d’un autre ; non qu’on se plaise à voir souf­frir, mais par la dou­ceur de sen­tir de quels maux on est exempt. Il est doux en­core d’assister aux grandes luttes de la guerre se dé­ve­lop­pant dans les plaines, sans prendre sa part du dan­ger. Mais il n’est rien de plus doux que d’habiter ces som­mets éle­vés et se­reins, ces forts construits par la doc­trine des sages, d’où l’on peut aper­ce­voir au loin le reste des hommes éga­rés dans les routes de la vie, y lut­tant de gé­nie, y contes­tant de no­blesse, s’épuisant en ef­forts et le jour et la nuit, sur­na­geant en­fin pour sai­sir la for­tune et la puis­sance. Ô mal­heu­reuses pen­sées des hu­mains ! es­prits aveugles ! »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion d’Henri Jo­seph Guillaume Pa­tin (XIXe siècle)

« Il est doux, quand les vents troublent au loin les ondes,
De contem­pler du bord sur les vagues pro­fondes
Un nau­frage im­mi­nent. Non que le cœur ja­loux
Jouisse du mal­heur d’autrui ; mais il est doux
De voir ce que le sort nous épargne de peines.
Il est doux, en lieu sûr, de suivre dans les plaines
Les ba­taillons li­vrés aux chances des com­bats
Et les pé­rils loin­tains qu’on ne par­tage pas.
Mais rien n’est aussi doux que d’établir sa vie
Sur les calmes hau­teurs de la phi­lo­so­phie,
Dans l’impassible fort de la sé­ré­nité ;
De voir par cent che­mins l’errante hu­ma­nité
Cher­cher, cou­rir, lut­ter de force et de gé­nie,
Consu­mer en la­beurs la veille et l’insomnie,
Mon­ter de brigue en brigue aux éche­lons der­niers,
Et s’asseoir au som­met des choses, sous nos pieds !
Ah ! mi­sé­rables cœurs, aveugles que nous sommes ! »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion d’André Le­fèvre (XIXe siècle)

« La peine d’autrui sur la mer agi­tée par la tem­pête, est bien douce à voir du ri­vage où l’on est en sû­reté, non pas que ce soit une joie bien sen­sible de re­gar­der quelqu’un dans le pé­ril du nau­frage, mais pour ce qu’il y a grand plai­sir de se voir hors de dan­ger. Il est bien agréable aussi de contem­pler d’un lieu sûr dans la plaine les com­bats fu­rieux de deux ar­mées. Mais il n’est rien de si doux que d’entrer dans les pa­lais éle­vés, où la paix ha­bite avec la doc­trine des sages, d’où l’on peut re­gar­der en bas les autres hommes qui errent çà et là, et qui cherchent de tous cô­tés la voie qu’ils doivent suivre dans la vie, qui dis­putent pour le prix de l’éloquence, qui contestent de la no­blesse de leur ex­trac­tion, qui les jours et les nuits s’efforcent par un la­beur opi­niâtre de par­ve­nir à de grandes ri­chesses, et à l’autorité des charges. Ô mi­sé­rables pen­sées des hommes ! ô cœurs aveugles ! »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de l’abbé Mi­chel de Ma­rolles (XVIIe siècle)

« Dou­ceur, quand les vents agitent la grande nappe ma­rine,
De suivre du ri­vage les rudes ef­forts des autres…
Non que les peines d’autrui nous soient une vo­lupté,
Mais c’est plai­sir de voir à quels maux on échappe ;
Plai­sir aussi d’observer, hors de pé­ril, la guerre,
Les grandes ba­tailles ran­gées à tra­vers les plaines.
Mais la dou­ceur su­prême est de ga­gner les lieux
Dres­sés par la science des sages, se­reins es­paces
D’où sur les autres abais­ser son re­gard, les voir
Éper­dus çà et là (ils ne savent com­ment vivre)
Ri­va­li­ser d’esprit, faire as­saut de nais­sance,
S’épuiser nuits et jours en prouesses la­bo­rieuses
Pour at­teindre aux ri­chesses ou prendre le pou­voir.
Ô pen­sées mi­sé­rables des hommes ! Cœurs aveugles ! »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de M. Charles Mou­chet (éd. Ren­contre, Lau­sanne)

« Il est doux, quand sur la grande mer les vents sou­lèvent les flots, d’assister de la terre aux rudes épreuves d’autrui : non que la souf­france de per­sonne nous soit un plai­sir si grand ; mais voir à quels maux on échappe soi-même est chose douce. Il est doux en­core de re­gar­der les grandes ba­tailles de la guerre, ran­gées parmi les plaines, sans prendre sa part du dan­ger. Mais rien n’est plus doux que d’occuper so­li­de­ment les hauts lieux for­ti­fiés par la science des sages, ré­gions se­reines d’où l’on peut abais­ser ses re­gards sur les autres hommes, les voir er­rer de toutes parts, et cher­cher au ha­sard le che­min de la vie, ri­va­li­ser de gé­nie, se dis­pu­ter la gloire de la nais­sance, nuit et jour s’efforcer, par un la­beur sans égal, de s’élever au comble des ri­chesses ou de s’emparer du pou­voir. Ô mi­sé­rables es­prits des hommes, ô cœurs aveugles ! »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion d’Alfred Er­nout (éd. Les Belles Lettres, coll. des uni­ver­si­tés de France, Pa­ris)

« Dou­ceur, lorsque les vents sou­lèvent la mer im­mense,
D’observer du ri­vage le dur ef­fort d’autrui,
Non que le tour­ment soit ja­mais un doux plai­sir
Mais il nous plaît de voir à quoi nous échap­pons.
Lors des grands com­bats de la guerre, il plaît aussi
De re­gar­der sans risque les ar­mées dans les plaines.
Mais rien n’est plus doux que d’habiter les hauts lieux
For­ti­fiés so­li­de­ment par le sa­voir des sages,
Temples de sé­ré­nité d’où l’on peut voir les autres
Er­rer sans trêve en bas, cher­chant le che­min de la vie,
Ri­va­li­sant de ta­lent, de gloire no­bi­liaire,
S’efforçant nuit et jour par un la­beur in­tense
D’atteindre à l’opulence, au faîte du pou­voir.
Pi­toyables es­prits, cœurs aveugles des hommes ! »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de Mme José Kany-Tur­pin (éd. Au­bier, coll. Bi­blio­thèque phi­lo­so­phique bi­lingue, Pa­ris)

« Il est doux, lorsque l’on est sur la terre, de voir la mer agi­tée par les vents, exer­cer sa fu­reur sur des mal­heu­reux : ce n’est pas que l’infortune d’autrui donne du plai­sir ; mais parce qu’il est agréable de se voir à l’abri du mal­heur, de la même ma­nière que la scène d’un com­bat fu­rieux, plaît à ceux qui n’en sont que les spec­ta­teurs, sans avoir part au pé­ril. Mais il n’y a rien de plus char­mant, que d’être ad­mis dans ces temples éle­vés des sages, dont la doc­trine rend l’esprit tran­quille et se­rein. C’est du haut de ces temples que vous re­gar­dez les mor­tels dans une er­reur conti­nuelle, et dans les dé­rè­gle­ments d’une vie in­cer­taine, se ra­vir mu­tuel­le­ment les avan­tages de l’esprit, dis­pu­ter de l’ancienneté de leur no­blesse, en­fin pas­ser les jours et les nuits dans l’esclavage du tra­vail et de l’inquiétude, pour sa­tis­faire à leur ava­rice, ou flat­ter leur am­bi­tion. Es­prits mi­sé­rables et aveugles »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de Jacques Par­rain, ba­ron Des Cou­tures (XVIIIe siècle)

« Suave, quand les vents troublent la sur­face, sur la mer im­mense,
De contem­pler de­puis la terre l’effort im­mense d’autrui ;
Non que la souf­france de qui­conque soit doux plai­sir ;
Mais ap­pré­cier la dis­tance des maux, dont on est soi-même à l’écart, est suave.
Suave aussi de re­gar­der les com­bats im­menses de la guerre,
À tra­vers les champs de la ba­taille, sans qu’on ait part au dan­ger.
Mais rien n’est plus doux que d’occuper, bien for­ti­fiés,
Les temples de la sé­ré­nité construits par la doc­trine des sages,
D’où l’on peut re­gar­der de haut les autres, et les voir deçà delà
Er­rer et cher­cher éper­du­ment la route de la vie,
Ri­va­li­ser de gé­nie, com­battre à coups de no­blesse,
Mettre leur éner­gie nuit et jour dans un in­croyable ef­fort
Pour émer­ger aux plus hautes for­tunes et pos­sé­der le monde.
Pauvres es­prits des hommes, ô cœurs aveugles ! »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de M. Ja­ckie Pi­geaud (dans « Les Épi­cu­riens », éd. Gal­li­mard, coll. Bi­blio­thèque de la Pléiade, Pa­ris, p. 269-531)

« Il est doux de contem­pler du ri­vage les flots sou­le­vés par la tem­pête, et le pé­ril d’un mal­heu­reux qu’ils vont en­glou­tir ; non pas qu’on prenne plai­sir à l’infortune d’autrui, mais parce que la vue des maux qu’on n’éprouve point est conso­lante. Il est doux en­core, à l’abri du pé­ril, de pro­me­ner ses re­gards sur deux grandes ar­mées ran­gées dans la plaine. Mais de tous les spec­tacles, le plus agréable est de consi­dé­rer, du faîte de la phi­lo­so­phie, asile des sciences et de la paix, les mor­tels épars s’égarer à la pour­suite du bon­heur, se dis­pu­ter la palme du gé­nie ou la chi­mère de la nais­sance, et se sou­mettre nuit et jour aux plus pé­nibles tra­vaux pour s’élever à la for­tune et aux gran­deurs. Mal­heu­reux hu­mains ! cœurs aveugles ! »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de … La­grange (XIXe siècle)

« Il est doux de contem­pler du ri­vage les flots de la vaste mer sou­le­vée par la tem­pête, et le pé­ril du mal­heu­reux qu’ils vont en­glou­tir ; non pas que l’on prenne plai­sir à l’infortune d’autrui, mais parce qu’on aime à voir de quels maux on est exempt soi-même. Il est doux en­core, à l’abri du pé­ril, de pro­me­ner ses re­gards sur deux grandes ar­mées ran­gées dans la plaine. Mais de tous les spec­tacles, le plus agréable est de consi­dé­rer, du temple se­rein, asile sûr élevé par la phi­lo­so­phie, les mor­tels épars s’égarer à la pour­suite du bon­heur, se dis­pu­ter la palme du gé­nie ou la chi­mère de la nais­sance, et se sou­mettre nuit et jour aux plus pé­nibles tra­vaux pour s’élever à la for­tune et aux gran­deurs. Mal­heu­reux hu­mains ! cœurs aveugles ! »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de … La­grange, re­vue par Fé­lix de Par­na­jon (XIXe siècle)

« Il est doux de contem­pler du ri­vage les flots sou­le­vés par la tem­pête, et le pé­ril d’un mal­heu­reux qui lutte contre la mort ; non pas qu’on prenne plai­sir à l’infortune d’autrui, mais parce que la vue est conso­lante des maux qu’on n’éprouve point. Il est doux en­core, à l’abri du dan­ger, de pro­me­ner ses re­gards sur deux grandes ar­mées ran­gées dans la plaine. Mais rien n’est plus dé­li­cieux que d’abaisser ses re­gards du temple se­rein élevé par la phi­lo­so­phie, de voir les mor­tels épars s’égarer à la pour­suite du bon­heur, se dis­pu­ter la palme du gé­nie ou les hon­neurs que donne la nais­sance, et se sou­mettre nuit et jour aux plus pé­nibles tra­vaux pour s’élever à la for­tune ou à la gran­deur. Mal­heu­reux hu­mains ! cœurs aveugles ! »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de … La­grange, re­vue par Fé­lix Blan­chet (XIXe siècle)

« Il est doux, dans le port, quand les mers cour­rou­cées,
Roulent, au choc des vents, leurs ondes en­tas­sées,
De voir les ma­te­lots pres­sés par ces com­bats ;
Non que leur trouble af­freux puisse avoir des ap­pas ;
Mais qu’on sent la dou­ceur d’être libre d’alarmes !
Il est doux d’admirer deux grands peuples en armes,
Dé­ployant, à l’envi, les jeux cruels de Mars,
Dont on ne peut, de loin, par­ta­ger les ha­sards :
Mais, ô seul vrai bon­heur, seul re­pos sans orages,
De jouir d’un jour pur dans le temple des sages,
Ce temple in­ébran­lable où luit la vé­rité ;
De contem­pler, en paix, du sein de sa clarté,
Les mor­tels, éga­rés dans les champs de la vie,
Y cher­chant leur car­rière au flam­beau de l’Envie,
Du gé­nie et du sang se dis­pu­tant les droits,
S’épuisant nuit et jour en pé­nibles ex­ploits,
Pour com­bler leurs tré­sors, ou s’arracher l’Empire !
Ô triste aveu­gle­ment ! ô mi­sère ! ô dé­lire ! »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion d’Antoine Le Blanc de Guillet (XVIIIe siècle)

« Il est doux, lorsqu’on est en sû­reté sur le ri­vage, de voir la mer agi­tée par la tem­pête, exer­cer sa fu­reur sur des mal­heu­reux ; ce n’est pas que l’infortune d’autrui donne du plai­sir, mais c’est qu’il est tou­jours doux de n’être que le té­moin des mal­heurs qu’on ne par­tage pas. Il n’est pas moins doux de n’être que le spec­ta­teur d’un com­bat cruel et san­glant que se livrent deux ar­mées ran­gées en ba­taille. Mais il n’est rien de plus doux et de plus sa­tis­fai­sant que d’être ad­mis et d’habiter dans le temple de la sa­gesse, d’où comme d’une mon­tagne éle­vée qui com­mande à une vaste plaine, on peut voir les mor­tels er­rants de toutes parts sur la sur­face de la terre. C’est du haut de son temple qu’on les voit me­ner une vie in­quiète et in­cer­taine, se dis­pu­ter sans cesse les avan­tages de l’esprit ou les pré­ro­ga­tives de la no­blesse, pas­ser les jours et les nuits dans l’esclavage du tra­vail pour as­sou­vir leur ava­rice ou sa­tis­faire leur am­bi­tion. Mal­heu­reux mor­tels, es­prits aveugles et in­sen­sés »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de Charles-Jo­seph Pan­ckoucke (XVIIIe siècle)

« Quand l’océan s’irrite agité par l’orage,
Il est doux, sans pé­ril, d’observer du ri­vage
Les ef­forts dou­lou­reux des trem­blants ma­te­lots
Lut­tant contre la mort sur le gouffre des flots,
Et quoiqu’à la pi­tié leur des­tin nous in­vite,
On jouit en se­cret des mal­heurs qu’on évite.
Il est doux, Mem­mius9, à l’abri des com­bats,
De contem­pler le choc des fa­rouches sol­dats.
Mais viens, il est en­cor de plus douces images ;
Viens, porte un vol hardi jusqu’au temple des sages.
Là, je­tant sur le monde un re­gard dé­dai­gneux,
Vois ram­per fiè­re­ment les mor­tels or­gueilleux.
Ils briguent de vains droits, s’arrachent la vic­toire,
Les titres fas­tueux, les palmes de la gloire ;
Usurpent d’un haut rang l’infructueux hon­neur,
Et trouvent le re­mords en cher­chant le bon­heur.
Hommes in­for­tu­nés »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion en vers de Jean-Bap­tiste-An­toine-Aimé San­son de Pon­ger­ville (XIXe siècle)

« Il est doux de contem­pler du ri­vage les ef­forts des no­chers tour­men­tés par les vents fu­rieux, sur le vaste gouffre des mers. Non que leur in­for­tune ait pour nous des charmes ; mais il est doux d’être af­fran­chi de leur ef­froi dou­lou­reux. Il est doux aussi d’observer, à l’abri du dan­ger, des lé­gions ho­mi­cides se heur­tant dans la plaine. Mais quel spec­tacle dé­li­cieux est ré­servé au sage qui, du temple se­rein de la phi­lo­so­phie, voit les mor­tels éga­rés dans les che­mins de la vie, s’arracher de vains droits ou les palmes du gé­nie, pré­tendre au chi­mé­rique hon­neur de la nais­sance, et consu­mer les jours et les nuits dans des com­bats hon­teux pour s’élever à l’opulence et aux gran­deurs ! Aveugles et mal­heu­reux hu­mains ! »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion en prose de Jean-Bap­tiste-An­toine-Aimé San­son de Pon­ger­ville (XIXe siècle)

« Il est doux, quand les vents tour­mentent de leurs trombes
La mer aux vastes flots, de se trou­ver à terre
Et d’observer de là le grand mal­heur d’autrui :
Non que l’on ait plai­sir à voir qui­conque à mal,
Mais voir de quels mal­heurs on est soi-même exempt,
C’est cela qui est doux. Est doux, éga­le­ment,
De re­gar­der la guerre, avec ses vastes champs
De ba­tailles ran­gées, sans cou­rir de dan­ger.
Mais le plus doux en­cor est de te­nir les temples
Qu’a fait ve­nir au jour l’enseignement des sages,
Bien dé­fen­dus, se­reins, d’où l’on puisse por­ter
Son re­gard vers en bas et voir au loin les autres
Er­rer à l’aventure et cher­cher au ha­sard
Le che­min de la vie, ri­va­li­ser d’esprit,
Vi­ser à la no­blesse et faire jour et nuit
Un co­los­sal ef­fort pour mon­ter au som­met
De la ri­chesse, et pour être maîtres des choses.
Pauvres es­prits hu­mains, ô poi­trines aveugles ! »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de M. Ber­nard Pau­trat (éd. Li­brai­rie gé­né­rale fran­çaise, coll. Le Livre de poche-Clas­siques de poche, Pa­ris)

« Il est doux, quand sur la mer im­mense les vents en ra­fale bou­le­versent la calme sur­face des flots, de contem­pler de la terre l’immense ef­fort d’autrui dans l’épreuve ; non que l’on prenne joie ou plai­sir à la souf­france hu­maine ; mais il y a de la dou­ceur à voir les maux aux­quels soi-même on échappe. Il est doux aussi d’observer les im­menses af­fron­te­ments de la guerre, les ar­mées ran­gées dans les plaines, quand on est soi-même à l’abri du dan­ger. Mais rien n’est plus dé­li­cieux que d’occuper les hautes ci­ta­delles de la sé­ré­nité édi­fiées par la doc­trine des sages, d’où l’on peut je­ter les yeux sur les autres, et les voir er­rer, çà et là, aveu­glé­ment, en quête du che­min de la vie, confron­tant leurs ta­lents, lut­tant sans merci pour de vains pri­vi­lèges, cher­chant nuit et jour, au prix d’un ef­fort sans pa­reil, à s’élever au comble des ri­chesses et à prendre le pou­voir. Pauvres es­prits hu­mains, cœurs aveugles ! »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de Mme Chan­tal Labre (éd. Ar­léa, coll. Re­tour aux grands textes, Pa­ris)

« Il est doux, quand le vent gonfle au large les flots,
D’assister du ri­vage aux ef­forts des ma­rins,
Non qu’on se charme et jouisse à voir pei­ner qui­conque,
Mais il est doux de voir à quels maux on échappe,
Comme il est doux de voir des ar­mées dans la plaine
En ba­taille ran­gées, sans rien ris­quer soi-même.
Rien pour­tant n’est plus doux que d’occuper, se­rein,
Les don­jons for­ti­fiés par la science des sages
Et, le toi­sant d’en haut, voir au­trui égaré,
Pour orien­ter sa vie er­rant à l’aventure,
Cou­rant la re­nom­mée, ri­va­li­sant d’adresse,
Nuit et jour s’efforçant par un la­beur in­signe
D’être on ne peut plus riche, on ne peut plus puis­sant,
Ô mi­sé­rable es­prit, cœur aveugle de l’homme ! »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de M. Oli­vier Sers (éd. Les Belles Lettres, coll. des uni­ver­si­tés de France, Pa­ris)

« Il est doux, lorsque la mer est grosse, lorsque le vent agite les ondes, de contem­pler du ri­vage la dé­tresse des autres ; non que leurs tour­ments soient une jouis­sance pour nous, mais parce que nous ai­mons à voir de quels maux nous sommes exempts. Les grandes ba­tailles en­ga­gées dans la plaine ré­jouissent aussi la vue, quand on les voit sans pé­ril ; mais rien n’est plus doux que de se pla­cer aux cimes de la science, dans les sanc­tuaires in­vio­lables que bâ­tit la pai­sible sa­gesse, et du haut des­quels on dé­couvre le reste des hommes qui errent çà et là dans la vie, cher­chant un che­min à suivre ; qui luttent de gé­nie, qui dis­putent de no­blesse, et qui nuit et jour se consument en ef­forts ad­mi­rables pour at­teindre le faîte des ri­chesses ou de la puis­sance. Mi­sé­rables hu­mains ! cœurs aveugles ! »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de … Cha­niot (XIXe siècle)

« Il est doux, quand la tem­pête sou­lève les flots de la mer im­mense, il est doux d’être au ri­vage, et là, de re­gar­der les ef­forts déses­pé­rés de ses sem­blables ; non que les an­goisses d’autrui soient un plai­sir bien doux, mais parce qu’il est doux de voir à quels maux on échappe soi-même. Il est doux en­core, quand on se sent à l’abri de tout pé­ril, il est doux le spec­tacle de la guerre, le spec­tacle d’une grande ba­taille li­vrée dans la plaine. Mais le bon­heur su­prême est d’occuper cette ci­ta­delle qu’a éle­vée la science, cet asile se­rein d’où le sage peut voir à ses pieds les autres mor­tels épars, er­rants, cher­cher ici et là le che­min de la vie, lut­ter de ta­lent, se pré­va­loir de leur no­blesse, tra­vailler jour et nuit, se si­gna­ler à l’envi par leurs ef­forts, pour per­cer, pour ar­ri­ver à l’opulence, et pour s’emparer du pou­voir ! Ô mi­sère de l’âme hu­maine ! ô aveu­gle­ment des cœurs ! »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion d’Eugène Fal­lex (dans « An­tho­lo­gie des poètes la­tins. Tome II », XIXe siècle)

« On voit avec plai­sir dans le sein du re­pos,
Des mor­tels mal­heu­reux lut­ter contre les flots ;
On aime à voir de loin deux ter­ribles ar­mées
Dans les champs de la mort au com­bat ani­mées ;
Non que le mal d’autrui soit un plai­sir si doux ;
Mais son dan­ger nous plaît quand il est loin de nous.
Heu­reux qui re­tiré dans le temple des sages
Voit en paix sous ses pieds se for­mer les orages,
Qui rit en contem­plant les mor­tels in­sen­sés
De leur joug vo­lon­taire es­claves em­pres­sés,
In­quiets, in­cer­tains du che­min qu’il faut suivre,
Sans pen­ser, sans jouir, igno­rant l’art de vivre,
Dans l’agitation consu­mant leurs beaux jours,
Pour­sui­vant la for­tune, et ram­pant dans les Cours.
Ô va­nité de l’homme ! ô fai­blesse ! ô mi­sère ! »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de Vol­taire (dans « Dic­tion­naire phi­lo­so­phique », art. « cu­rio­sité »)

« Il est doux, quand la vaste mer est sou­le­vée par les vents, d’assister du ri­vage à la dé­tresse d’autrui ; non qu’on trouve si grand plai­sir à re­gar­der souf­frir ; mais on se plaît à voir quels maux vous épargnent. Il est doux aussi d’assister aux grandes luttes de la guerre, de suivre les ba­tailles ran­gées dans les plaines, sans prendre sa part du dan­ger. Mais la plus grande dou­ceur est d’occuper les hauts lieux for­ti­fiés par la pen­sée des sages, ces ré­gions se­reines d’où s’aperçoit au loin le reste des hommes, qui errent çà et là en cher­chant au ha­sard le che­min de la vie, qui luttent de gé­nie ou se dis­putent la gloire de la nais­sance, qui s’épuisent en ef­forts de jour et de nuit pour s’élever au faîte des ri­chesses ou s’emparer du pou­voir. Ô mi­sé­rables es­prits des hommes, ô cœurs aveugles ! »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion d’Henri Clouard (éd. Gar­nier frères, coll. Clas­siques Gar­nier, Pa­ris)

« Dou­ceur sur l’abîme im­mense où les vents troublent les flots
Pour qui, de­puis la terre, voit l’ahan des ma­te­lots !
Non que d’un autre, sans doute, on aime à gui­gner la peine,
Mais voir ce que l’on s’épargne est d’une dou­ceur cer­taine.
Dou­ceur ainsi pour qui voit d’innombrables lé­gions,
S’il n’est point du pé­ril, s’éployer au loin sur la plaine.
Mais rien plus doux que de ré­gner aux hautes ré­gions
Où les sa­vants ont dressé les rem­parts de la science :
De ces camps se­reins, l’on voit l’homme en son im­pa­tience
Cher­cher en bas à tâ­tons où se peut trou­ver sa vie,
Et de sa gloire ja­loux, ri­va­li­sant de gé­nie,
Nuit et jour à la peine, en un su­prême ef­fort,
Gra­vir à l’opulence et du trône se faire fort.
Ô mi­sé­rables es­prits, poi­trines sans vi­sions ! »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de M. Ber­nard Com­beaud (éd. Mol­lat, Bor­deaux)

Téléchargez ces œuvres imprimées au format PDF

Voyez la liste com­plète des té­lé­char­ge­ments Voyez la liste complète

Téléchargez ces enregistrements sonores au format M4A

Consultez cette bibliographie succincte en langue française

  1. En la­tin Ti­tus Lu­cre­tius Ca­rus. Haut
  2. En grec « Περὶ φύσεως ». Haut
  3. p. 65. Haut
  4. C’est ce que dit saint Jé­rôme, dans ses ad­di­tions à la « Chro­nique » d’Eusèbe : « Frappé de fo­lie après l’absorption d’un philtre, après avoir écrit dans ses in­ter­valles de lu­ci­dité quelques livres, que Ci­cé­ron cor­ri­gea plus tard, le poète Lu­crèce… fi­nit par se don­ner la mort de sa propre main, à l’âge de qua­rante-quatre ans » (« Ti­tus Lu­cre­tius poeta… po­culo in fu­ro­rem ver­sus, cum ali­quot li­bros per in­ter­valla in­sa­niæ conscrip­sis­set, quos pos­tea Ci­cero emen­da­vit, pro­pria se manu in­ter­fe­cit, anno æta­tis qua­dra­ge­simo quarto »). Haut
  5. En la­tin « di­vini viri atque in­com­pa­ra­bi­lis poetæ ». Haut
  1. En la­tin « Car­mina su­bli­mis tunc sunt per­itura Lu­creti, exi­tio ter­ras cum da­bit una dies ». Haut
  2. « William Sha­kes­peare », part. 1, liv. III, ch. 4. Haut
  3. p. 246. Haut
  4. Mem­mius est l’homme que Lu­crèce a choisi parmi ses amis les plus chers pour être le des­ti­na­taire du « De re­rum Na­tura ». Haut