Mot-clefphilosophie et sciences

sujet

« La Fin humaine selon Ibn Bâğğa (Avempace) »

dans « Bulletin de philosophie médiévale », vol. 23, p. 59-64

Il s’agit d’une traduction partielle de « De la fin humaine »* (« Fî al-ġâya al-insâniyya »**) d’Ibn Bâğğa***. Cet Arabe d’Espagne, dont le nom sera corrompu en celui d’Aben Bache, Avempache ou Avempace****, fut le premier homme d’Andalousie à avoir cultivé avec succès les sciences et les spéculations philosophiques, qui seules, selon lui, pouvaient amener l’être humain à se connaître lui-même. Ses écrits lui valurent d’être accusé d’hérésie et jeté en prison, mais il fut finalement libéré grâce à l’intervention du cadi Abû l-Walîd ibn Rushd, grand-père d’Averroès. Il mourut empoisonné en 1138 apr. J.-C. Son successeur, Ibn Thofaïl, lui rendra ce grand hommage d’avoir surpassé tous « les hommes d’un esprit supérieur qui ont vécu en Andalousie » ; mais, en même temps, il regrettera que les affaires de ce monde et une mort prématurée n’aient pas permis à Ibn Bâğğa de partager les trésors de son savoir ; car, dira-t-il*****, « la plupart des ouvrages qu’on trouve de lui manquent de fini et sont tronqués à la fin… Quant à ses écrits achevés, ce sont des abrégés et de petits traités rédigés à la hâte. Il en fait lui-même l’aveu : il déclare que la thèse dont il s’est proposé la démonstration dans le traité de la “Conjonction de l’intellect avec l’homme”, ce traité n’en peut donner une idée claire qu’au prix de beaucoup de peine et de fatigue… ; et que, s’il en pouvait trouver le temps, il les remanierait volontiers ». Ses ouvrages philosophiques portent sur la fin extrême de l’existence humaine, qui est d’entrer dans une union (une « conjonction ») de plus en plus étroite avec l’intellect et de se mettre ainsi en rapport avec Dieu. En effet, selon Ibn Bâğğa, l’intellect est l’essence et la nature de l’homme, comme le tranchant est l’essence et la nature du couteau ; et si c’est par les actes corporels que l’homme existe, c’est uniquement par les actes intellectuels qu’il est divin : « L’intellect est donc l’existant le plus cher à Dieu Très-Haut, et lorsque l’homme atteint cet intellect lui-même… cet homme a atteint la chose créée la plus chère à Dieu »******. Cette théorie est empruntée à l’« Éthique à Nicomaque » ; mais ce qui importe ici, c’est qu’en imprimant au culte de Dieu un mouvement vers la philosophie et la libre pensée, elle trace la voie sur laquelle marcheront les illustres Averroès et Maïmonide — et par-delà les Judéo-Arabes, Albert le Grand, saint Thomas et Jean de Jandun.

* Parfois traduit « De la fin de l’homme ». Haut

** En arabe « في الغاية الإنسانية ». Parfois transcrit « Fī ’l-ghāyat ’l-insāniyyat » ou « Fī l-ghāya l-insāniyya ». Haut

*** En arabe ابن باجة. Autrefois transcrit Ebn Bagiah, Ebn Bageh, Abenbeja, Ibn Bâdjeh, Ebn-Bajah, Ibn Bajjah, Ibn Bâjja, Ibn Bâddja, Ibn Bâdja ou Ibn Bādjdja. Également connu sous le surnom d’Ibn al-Ṣā’iġ (ابن الصائغ), c’est-à-dire « Fils de l’Orfèvre ». Autrefois transcrit Ebn al-Saïegh, Ebn Alsaïeg, Ibn-al-Sayegh, Ibn-al-Çayeg, Ibn eç-Çâ’igh ou Ibn al-Sa’igh. Haut

**** Parfois transcrit Avenpace ou Avempeche. Haut

***** « Hayy ben Yaqdhân ; traduction par Léon Gauthier », p. 11. Haut

****** « La Conduite de l’isolé et Deux Autres Épîtres », p. 163. Haut

Ibn Rushd (Averroès), « Abrégé du “Mustaṣfā” »

éd. De Gruyter, coll. Corpus philosophorum medii ævi-Scientia græco-arabica, Berlin

Il s’agit du « Muḫtaṣar al-Mustaṣfâ »* d’Ibn Rushd** (XIIe siècle apr. J.-C.), abrégé du livre de jurisprudence de Ghazâli intitulé « Mustaṣfâ ». De tous les philosophes que l’islam donna à l’Espagne, celui qui laissa le plus de traces dans la mémoire des peuples, grâce à ses savants commentaires des écrits d’Aristote, ce fut Ibn Rushd, également connu sous les noms corrompus d’Averois, Aven-Roez ou Averroès***. Son Andalousie natale était un coin privilégié du monde, où le goût des sciences et des belles choses avait établi, à partir du Xe siècle, une tolérance dont l’époque moderne peut à peine offrir un exemple. « Chrétiens, juifs, musulmans parlaient la même langue, chantaient les mêmes poésies, participaient aux mêmes études littéraires et scientifiques. Toutes les barrières qui séparent les hommes étaient tombées ; tous travaillaient d’un même accord à l’œuvre de la civilisation commune », dit Renan. Abû Ya‘ḳûb Yûsuf****, calife de l’Andalousie et contemporain d’Ibn Rushd, fut le prince le plus lettré de son temps. L’illustre philosophe Ibn Thofaïl obtint à sa Cour une grande influence et en profita pour y attirer les savants de tous les pays. Ce fut d’après le vœu exprimé par Yûsuf et sur les instances d’Ibn Thofaïl qu’Ibn Rushd entreprit de commenter Aristote. Jamais ce dernier n’avait reçu de soins aussi étendus et aussi dévoués que ceux que lui prodiguera Ibn Rushd. L’aristotélisme ne sera plus grec, il sera arabe. « Mais la cause fatale qui a étouffé chez les musulmans les plus beaux germes de développement intellectuel, le fanatisme religieux, préparait déjà la ruine [de la philosophie] », dit Renan. Vers la fin du XIIe siècle, l’antipathie des imams et du peuple contre les études rationnelles se déchaîne sur toute la surface du monde musulman. Bientôt il suffira de dire d’un homme : « Un tel travaille à la philosophie ou donne des leçons d’astronomie », pour que les gens du peuple lui appliquent immédiatement le nom d’« impie », de « mécréant », etc. ; et que, si par malheur il persévère, ils le frappent dans la rue ou lui brûlent sa maison.

* En arabe « مختصر المستصفى ». Également connu sous le titre d’« Iḫtiṣâr al-Mustaṣfâ » (« اختصار المستصفى »). Haut

** En arabe ابن رشد. Parfois transcrit Ebn Roschd, Ibn-Roshd, Ibn Rochd ou Ibn Rušd. Haut

*** Par substitution d’Aven (Aben) à Ibn. Haut

**** En arabe أبو يعقوب يوسف. Parfois transcrit Abu Yaqub Yusuf, Abou Ya‘qoûb Yoûçof ou Abou-Ya’coub Yousouf. Haut

Ibn Rushd (Averroès), « Accord de la religion et de la philosophie : traité »

éd. Imprimerie orientale P. Fontana, Alger

Il s’agit de l’« Accord de la religion et de la philosophie » d’Ibn Rushd* (XIIe siècle apr. J.-C.), traité dont le titre littéral est « Examen critique et Solution de la question de l’accord entre la loi religieuse et la philosophie » (« Faṣl al-maḳâl wa-taḳrîr mâ bayn al-sharî‘a wa-l-ḥikma min al-ittiṣâl »**). De tous les philosophes que l’islam donna à l’Espagne, celui qui laissa le plus de traces dans la mémoire des peuples, grâce à ses savants commentaires des écrits d’Aristote, ce fut Ibn Rushd, également connu sous les noms corrompus d’Averois, Aven-Roez ou Averroès***. Son Andalousie natale était un coin privilégié du monde, où le goût des sciences et des belles choses avait établi, à partir du Xe siècle, une tolérance dont l’époque moderne peut à peine offrir un exemple. « Chrétiens, juifs, musulmans parlaient la même langue, chantaient les mêmes poésies, participaient aux mêmes études littéraires et scientifiques. Toutes les barrières qui séparent les hommes étaient tombées ; tous travaillaient d’un même accord à l’œuvre de la civilisation commune », dit Renan. Abû Ya‘ḳûb Yûsuf****, calife de l’Andalousie et contemporain d’Ibn Rushd, fut le prince le plus lettré de son temps. L’illustre philosophe Ibn Thofaïl obtint à sa Cour une grande influence et en profita pour y attirer les savants de tous les pays. Ce fut d’après le vœu exprimé par Yûsuf et sur les instances d’Ibn Thofaïl qu’Ibn Rushd entreprit de commenter Aristote. Jamais ce dernier n’avait reçu de soins aussi étendus et aussi dévoués que ceux que lui prodiguera Ibn Rushd. L’aristotélisme ne sera plus grec, il sera arabe. « Mais la cause fatale qui a étouffé chez les musulmans les plus beaux germes de développement intellectuel, le fanatisme religieux, préparait déjà la ruine [de la philosophie] », dit Renan. Vers la fin du XIIe siècle, l’antipathie des imams et du peuple contre les études rationnelles se déchaîne sur toute la surface du monde musulman. Bientôt il suffira de dire d’un homme : « Un tel travaille à la philosophie ou donne des leçons d’astronomie », pour que les gens du peuple lui appliquent immédiatement le nom d’« impie », de « mécréant », etc. ; et que, si par malheur il persévère, ils le frappent dans la rue ou lui brûlent sa maison.

* En arabe ابن رشد. Parfois transcrit Ebn Roschd, Ibn-Roshd, Ibn Rochd ou Ibn Rušd. Haut

** En arabe « فصل المقال وتقرير ما بين الشريعة والحكمة من الاتصال ». Parfois transcrit « Façl el maqâl wa-taqrîr ma baïn ech-charî‘a wa-l-hikma min el-ittiçâl ». Haut

*** Par substitution d’Aven (Aben) à Ibn. Haut

**** En arabe أبو يعقوب يوسف. Parfois transcrit Abu Yaqub Yusuf, Abou Ya‘qoûb Yoûçof ou Abou-Ya’coub Yousouf. Haut

Ibn Bâğğa (Avempace), « La Conduite de l’isolé et Deux Autres Épîtres »

éd. J. Vrin, coll. Textes et Traditions, Paris

éd. J. Vrin, coll. Textes et Traditions, Paris

Il s’agit de la « Conduite de l’isolé »* (« Tadbîr al-mutawaḥḥid »**), l’« Épître d’adieu »*** (« Risâlat al-wadâ‘ »****) et la « Conjonction de l’intellect avec l’homme » (« Ittiṣâl al-‘aql bi-al-insân »*****) d’Ibn Bâğğa******. Cet Arabe d’Espagne, dont le nom sera corrompu en celui d’Aben Bache, Avempache ou Avempace*******, fut le premier homme d’Andalousie à avoir cultivé avec succès les sciences et les spéculations philosophiques, qui seules, selon lui, pouvaient amener l’être humain à se connaître lui-même. Ses écrits lui valurent d’être accusé d’hérésie et jeté en prison, mais il fut finalement libéré grâce à l’intervention du cadi Abû l-Walîd ibn Rushd, grand-père d’Averroès. Il mourut empoisonné en 1138 apr. J.-C. Son successeur, Ibn Thofaïl, lui rendra ce grand hommage d’avoir surpassé tous « les hommes d’un esprit supérieur qui ont vécu en Andalousie » ; mais, en même temps, il regrettera que les affaires de ce monde et une mort prématurée n’aient pas permis à Ibn Bâğğa de partager les trésors de son savoir ; car, dira-t-il********, « la plupart des ouvrages qu’on trouve de lui manquent de fini et sont tronqués à la fin… Quant à ses écrits achevés, ce sont des abrégés et de petits traités rédigés à la hâte. Il en fait lui-même l’aveu : il déclare que la thèse dont il s’est proposé la démonstration dans le traité de la “Conjonction de l’intellect avec l’homme”, ce traité n’en peut donner une idée claire qu’au prix de beaucoup de peine et de fatigue… ; et que, s’il en pouvait trouver le temps, il les remanierait volontiers ». Ses ouvrages philosophiques portent sur la fin extrême de l’existence humaine, qui est d’entrer dans une union (une « conjonction ») de plus en plus étroite avec l’intellect et de se mettre ainsi en rapport avec Dieu. En effet, selon Ibn Bâğğa, l’intellect est l’essence et la nature de l’homme, comme le tranchant est l’essence et la nature du couteau ; et si c’est par les actes corporels que l’homme existe, c’est uniquement par les actes intellectuels qu’il est divin : « L’intellect est donc l’existant le plus cher à Dieu Très-Haut, et lorsque l’homme atteint cet intellect lui-même… cet homme a atteint la chose créée la plus chère à Dieu »*********. Cette théorie est empruntée à l’« Éthique à Nicomaque » ; mais ce qui importe ici, c’est qu’en imprimant au culte de Dieu un mouvement vers la philosophie et la libre pensée, elle trace la voie sur laquelle marcheront les illustres Averroès et Maïmonide — et par-delà les Judéo-Arabes, Albert le Grand, saint Thomas et Jean de Jandun.

* Parfois traduit « Livre du régime du solitaire ». Haut

** En arabe « تدبير المتوحد ». Parfois transcrit « Tadbîr el-motawahhid ». Haut

*** Parfois traduit « Lettre d’adieu » ou « Épître de l’adieu ». Haut

**** En arabe « رسالة الوداع ». Parfois transcrit « Risâlet al-widâ’ ». Haut

***** En arabe « اتصال العقل بالإنسان ». Parfois transcrit « Ittiṣāl al-‘aḳl bi-l-insān ». Haut

****** En arabe ابن باجة. Autrefois transcrit Ebn Bagiah, Ebn Bageh, Abenbeja, Ibn Bâdjeh, Ebn-Bajah, Ibn Bajjah, Ibn Bâjja, Ibn Bâddja, Ibn Bâdja ou Ibn Bādjdja. Également connu sous le surnom d’Ibn al-Ṣā’iġ (ابن الصائغ), c’est-à-dire « Fils de l’Orfèvre ». Autrefois transcrit Ebn al-Saïegh, Ebn Alsaïeg, Ibn-al-Sayegh, Ibn-al-Çayeg, Ibn eç-Çâ’igh ou Ibn al-Sa’igh. Haut

******* Parfois transcrit Avenpace ou Avempeche. Haut

******** « Hayy ben Yaqdhân ; traduction par Léon Gauthier », p. 11. Haut

********* p. 163. Haut

Blaga, « Les Différentielles divines »

éd. Librairie du savoir, coll. Philosophia perennis, Paris

éd. Librairie du savoir, coll. Philosophia perennis, Paris

Il s’agit des « Différentielles divines » (« Diferențialele divine ») de Lucian Blaga, poète, dramaturge et philosophe roumain, dont l’œuvre sublime se résume en un vers : « Je crois que l’éternité est née au village »*. Né en 1895 au village de Lancrăm, dont le nom, dit-il, rappelle « la sonorité des larmes » (« sunetele lacrimei »), fils d’un prêtre orthodoxe, Blaga fit son entrée à l’Académie roumaine sans prononcer, comme de coutume, l’éloge de son prédécesseur. Son discours de réception fut un éloge du village romain, comme le fut aussi toute son œuvre. Pour l’auteur de « L’Âme du village » (« Sufletul satului »), les paysages campagnards, les chemins de terre et de boue sont « le seuil du monde » (« prag de lume »), le village-idée d’où partent les vastes horizons de la création artistique et poétique. Les regards rêveurs des paysans sondent l’univers, se perdant dans l’infini. L’homme de la ville au contraire vit « dans le fragment, la relativité, le concret mécanique, dans une tristesse constante et dans une superficialité lucide ». Cet éloge de l’âme du village comme creuset, comme âme de la nation est doublé de l’angoisse devant le mystère de ce que Blaga appelle « le Grand Anonyme » (« Marele Anonim »), c’est-à-dire Dieu. Face à cette angoisse-là, la solution qu’il ébauche, en s’inspirant des romantiques allemands, passe par le sacrifice de l’individu en tant qu’individu au profit d’une spiritualité collective, anonyme et spontanée. Puisque les grandes questions du monde restent sans réponse, la sagesse serait de se taire et de se fondre avec la terre dans les sillons de l’éternité :

« Regarde, c’est le soir », dit Blaga**.
« L’âme du village palpite près de nous
Comme une odeur timide d’herbe coupée,
Comme une chute de fumée des avant-toits de paille…
 »

* En roumain « Eu cred că veșnicia s-a născut la sat ». Haut

** Dans Constantin Ciopraga, « La Personnalité de la littérature roumaine ». Haut

Blaga, « Manole, Maître bâtisseur : drame en cinq actes »

éd. Librairie bleue, coll. Théâtre, Troyes

éd. Librairie bleue, coll. Théâtre, Troyes

Il s’agit de « Manole, Maître bâtisseur » (« Meșterul Manole ») de Lucian Blaga, poète, dramaturge et philosophe roumain, dont l’œuvre sublime se résume en un vers : « Je crois que l’éternité est née au village »*. Né en 1895 au village de Lancrăm, dont le nom, dit-il, rappelle « la sonorité des larmes » (« sunetele lacrimei »), fils d’un prêtre orthodoxe, Blaga fit son entrée à l’Académie roumaine sans prononcer, comme de coutume, l’éloge de son prédécesseur. Son discours de réception fut un éloge du village romain, comme le fut aussi toute son œuvre. Pour l’auteur de « L’Âme du village » (« Sufletul satului »), les paysages campagnards, les chemins de terre et de boue sont « le seuil du monde » (« prag de lume »), le village-idée d’où partent les vastes horizons de la création artistique et poétique. Les regards rêveurs des paysans sondent l’univers, se perdant dans l’infini. L’homme de la ville au contraire vit « dans le fragment, la relativité, le concret mécanique, dans une tristesse constante et dans une superficialité lucide ». Cet éloge de l’âme du village comme creuset, comme âme de la nation est doublé de l’angoisse devant le mystère de ce que Blaga appelle « le Grand Anonyme » (« Marele Anonim »), c’est-à-dire Dieu. Face à cette angoisse-là, la solution qu’il ébauche, en s’inspirant des romantiques allemands, passe par le sacrifice de l’individu en tant qu’individu au profit d’une spiritualité collective, anonyme et spontanée. Puisque les grandes questions du monde restent sans réponse, la sagesse serait de se taire et de se fondre avec la terre dans les sillons de l’éternité :

« Regarde, c’est le soir », dit Blaga**.
« L’âme du village palpite près de nous
Comme une odeur timide d’herbe coupée,
Comme une chute de fumée des avant-toits de paille…
 »

* En roumain « Eu cred că veșnicia s-a născut la sat ». Haut

** Dans Constantin Ciopraga, « La Personnalité de la littérature roumaine ». Haut

Blaga, « Poèmes »

éd. Minerva, Bucarest

éd. Minerva, Bucarest

Il s’agit des « Poèmes » (« Poeme ») de Lucian Blaga, poète, dramaturge et philosophe roumain, dont l’œuvre sublime se résume en un vers : « Je crois que l’éternité est née au village »*. Né en 1895 au village de Lancrăm, dont le nom, dit-il, rappelle « la sonorité des larmes » (« sunetele lacrimei »), fils d’un prêtre orthodoxe, Blaga fit son entrée à l’Académie roumaine sans prononcer, comme de coutume, l’éloge de son prédécesseur. Son discours de réception fut un éloge du village romain, comme le fut aussi toute son œuvre. Pour l’auteur de « L’Âme du village » (« Sufletul satului »), les paysages campagnards, les chemins de terre et de boue sont « le seuil du monde » (« prag de lume »), le village-idée d’où partent les vastes horizons de la création artistique et poétique. Les regards rêveurs des paysans sondent l’univers, se perdant dans l’infini. L’homme de la ville au contraire vit « dans le fragment, la relativité, le concret mécanique, dans une tristesse constante et dans une superficialité lucide ». Cet éloge de l’âme du village comme creuset, comme âme de la nation est doublé de l’angoisse devant le mystère de ce que Blaga appelle « le Grand Anonyme » (« Marele Anonim »), c’est-à-dire Dieu. Face à cette angoisse-là, la solution qu’il ébauche, en s’inspirant des romantiques allemands, passe par le sacrifice de l’individu en tant qu’individu au profit d’une spiritualité collective, anonyme et spontanée. Puisque les grandes questions du monde restent sans réponse, la sagesse serait de se taire et de se fondre avec la terre dans les sillons de l’éternité :

« Regarde, c’est le soir », dit Blaga**.
« L’âme du village palpite près de nous
Comme une odeur timide d’herbe coupée,
Comme une chute de fumée des avant-toits de paille…
 »

* En roumain « Eu cred că veșnicia s-a născut la sat ». Haut

** Dans Constantin Ciopraga, « La Personnalité de la littérature roumaine ». Haut

Blaga, « Poèmes choisis »

éd. Grai și Suflet, coll. Ianus, Bucarest

éd. Grai și Suflet, coll. Ianus, Bucarest

Il s’agit des « Poèmes choisis » (« Poeme alese ») de Lucian Blaga, poète, dramaturge et philosophe roumain, dont l’œuvre sublime se résume en un vers : « Je crois que l’éternité est née au village »*. Né en 1895 au village de Lancrăm, dont le nom, dit-il, rappelle « la sonorité des larmes » (« sunetele lacrimei »), fils d’un prêtre orthodoxe, Blaga fit son entrée à l’Académie roumaine sans prononcer, comme de coutume, l’éloge de son prédécesseur. Son discours de réception fut un éloge du village romain, comme le fut aussi toute son œuvre. Pour l’auteur de « L’Âme du village » (« Sufletul satului »), les paysages campagnards, les chemins de terre et de boue sont « le seuil du monde » (« prag de lume »), le village-idée d’où partent les vastes horizons de la création artistique et poétique. Les regards rêveurs des paysans sondent l’univers, se perdant dans l’infini. L’homme de la ville au contraire vit « dans le fragment, la relativité, le concret mécanique, dans une tristesse constante et dans une superficialité lucide ». Cet éloge de l’âme du village comme creuset, comme âme de la nation est doublé de l’angoisse devant le mystère de ce que Blaga appelle « le Grand Anonyme » (« Marele Anonim »), c’est-à-dire Dieu. Face à cette angoisse-là, la solution qu’il ébauche, en s’inspirant des romantiques allemands, passe par le sacrifice de l’individu en tant qu’individu au profit d’une spiritualité collective, anonyme et spontanée. Puisque les grandes questions du monde restent sans réponse, la sagesse serait de se taire et de se fondre avec la terre dans les sillons de l’éternité :

« Regarde, c’est le soir », dit Blaga**.
« L’âme du village palpite près de nous
Comme une odeur timide d’herbe coupée,
Comme une chute de fumée des avant-toits de paille…
 »

* En roumain « Eu cred că veșnicia s-a născut la sat ». Haut

** Dans Constantin Ciopraga, « La Personnalité de la littérature roumaine ». Haut

Lucrèce, « Œuvres complètes. De la Nature des choses »

XIXe siècle

Il s’agit du « De rerum Natura » (« De la Nature des choses ») de Lucrèce*, poète latin qui avait l’ambition de pénétrer dans les secrets de l’Univers et de nous y faire pénétrer avec lui ; de fouiller dans cette immensité pour faire voir que tout ce qui s’accomplit autour de nous, tout phénomène physique est la conséquence de lois simples, parfaitement immuables ; d’établir, enfin, d’une puissante façon les atomes comme premiers principes de la nature, en faisant table rase des fictions religieuses et des superstitions (Ier siècle av. J.-C.). Ni le titre ni le sujet du « De rerum Natura » ne sont de Lucrèce ; ils appartiennent proprement à Épicure. Lucrèce, tout charmé par les découvertes que ce savant grec avait faites dans son « Peri physeôs »** (« De la Nature »), a joint aux systèmes de ce penseur l’agrément et la force des expressions ; il a enduit, comme il dit, la vérité amère des connaissances avec « la jaune liqueur du doux miel » de la poésie : « Et certes, je ne me cache pas », ajoute-t-il***, « qu’il est difficile de rendre claires, dans des vers latins, les obscures découvertes des Grecs — surtout maintenant qu’il va falloir créer tant de termes nouveaux, à cause de l’indigence de notre langue et de la nouveauté du sujet. Mais ton mérite et le plaisir que me promet une amitié si tendre, me persuadent d’entreprendre le plus pénible travail et m’engagent à veiller dans le calme des nuits, cherchant par quelles paroles, par quels vers enfin je pourrai faire luire à tes yeux une vive lumière qui t’aide à voir sous toutes leurs faces nos mystérieux problèmes ».

* En latin Titus Lucretius Carus. Haut

** En grec « Περὶ φύσεως ». Haut

*** p. 65. Haut