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comte de Platen, «Journaux, [ou] Mémorandum de ma vie (1813-1835)»

éd. La Différence, coll. Littérature, Paris

éd. La Dif­fé­rence, coll. Lit­té­ra­ture, Paris

Il s’agit des «Jour­naux» («Die Tagebü­cher»), ou «Mémo­ran­dum de ma vie» («Memo­ran­dum meines Lebens») du comte August von Pla­ten, dit Auguste de Pla­ten, poète alle­mand (XIXe siècle). Il appar­te­nait à une famille noble et fut des­ti­né, selon un usage répan­du dans les pays ger­ma­niques, à l’état mili­taire. Mais une iro­nie du des­tin sem­bla prendre plai­sir à lui enle­ver toute occa­sion de briller sur un champ de bataille. Car le jour où il devint offi­cier dans l’armée, le 31 mars 1814, fut le jour même où les Alliés met­taient fin à leur pre­mière cam­pagne de France. Et quand, lors de la deuxième, la divi­sion bava­roise dont il fai­sait par­tie pas­sa le Rhin à Mann­heim, le 13 juin 1815, elle se trou­va bien trop loin de Water­loo pour prendre part au moindre com­bat. Aus­si, notre sol­dat ren­tra en Alle­magne en n’ayant accom­pli, selon ses mots, qu’une «action paci­fique»* en cette guerre. L’amour d’une Fran­çaise émi­grée à Munich, la jolie mar­quise Euphra­sie de Bois­sé­son, sem­bla désor­mais poindre en son cœur. Voi­ci à quelle occa­sion il avait fait sa ren­contre : «À la suite de la vic­toire rem­por­tée sur la France, il y eut ce matin un “Te Deum” à la cha­pelle royale où j’étais de ser­vice. La joie me fut don­née d’y ren­con­trer la jeune mar­quise de B. qui est cer­tai­ne­ment la plus jolie jeune fille à la Cour»**. Mais cet amour fémi­nin, le seul, paraît-il, de sa vie, fut vite dis­si­pé. Confi­né dans une fier­té altière, un farouche iso­le­ment, il mon­tra de plus en plus de mépris pour les temps où il vivait et les goûts domi­nants de sa nation, qui n’offraient à ses yeux que pla­ti­tude et bas­sesse. Voué au seul ser­vice de la beau­té antique, «immuable et tou­jours essen­tielle» («unwan­del­bar und stets bedeut­sam»), il par­tit pour le sol sacré de l’Italie, qu’il appe­la sa véri­table patrie, et dont il s’institua le grand prêtre. Ses poèmes en mètres «anti­qui­sants» alle­mands, où il chan­ta tan­tôt les décep­tions humaines, tan­tôt les ruines majes­tueuses de Rome, tan­tôt Venise et le «sou­pir éter­nel» qui sort des «palais où trô­naient jadis la joie et l’allégresse»***, sont les fleurs les plus pré­cieuses de sa cou­ronne lyrique. La déca­dence pré­sente, la gloire déchue des cités ita­liennes, ne jetant plus que l’ombre de leurs anciens jours, se voit déplo­rée par lui avec une sobrié­té et une véri­té de colo­ris qui font par­ta­ger au lec­teur l’émotion de l’écrivain. «Aucun poète», dit le comte Adolphe de Cir­court, «n’a sen­ti plus pro­fon­dé­ment que Pla­ten, n’a expri­mé avec plus de véri­té, cette émo­tion géné­reuse que l’aspect d’une grande ruine, la dis­so­lu­tion d’une antique puis­sance fait éprou­ver aux âmes capables de sym­pa­thie pour ce que la Terre voit pas­ser d’élevé.» «Je n’ai pu moins faire que de recon­naître la richesse de son talent», nuance Gœthe****, «mais il lui manque l’amour. Jamais il n’exercera toute l’action qu’il aurait dû.»

Venise et le «sou­pir éter­nel» qui sort des «palais où trô­naient jadis la joie et l’allégresse»

Une mort pré­ma­tu­rée, le 5 décembre 1835, à Syra­cuse, ne per­mit pas au comte de Pla­ten de don­ner toute la mesure de ses hautes facul­tés mûries par la réflexion et les lec­tures éru­dites. «Il est inhu­mé», dit M. Richard Millet, «dans les jar­dins d’un baron sici­lien qui avait recueilli ce poète pré­ma­tu­ré­ment vieilli, qua­si déchu, au terme d’une longue souf­france… accom­plis­sant en quelque sorte ce qu’il annon­çait à un ami***** en 1826 à pro­pos de l’Italie, et allant à l’extrémité de son voyage spi­ri­tuel dans ce pays : “C’est là que je compte finir mes jours, dus­sé-je même me traî­ner de ville en ville sur le bâton du men­diant. Là seule­ment, je l’espère, j’atteindrai le com­plé­ment de mon art, si cette parole n’est pas une témé­ri­té”.» Son culte exi­geant de la forme se retrou­ve­ra dans l’esthétique «fin de siècle» de Tho­mas Mann qui, repre­nant la vie et l’œuvre du comte de Pla­ten, en fera le sujet de «La Mort à Venise».

Voi­ci un pas­sage qui don­ne­ra une idée du style des «Jour­naux» : «Qu’est-ce d’autre que la vie, sinon une pro­me­nade autour du tom­beau caché? Nous vivons seule­ment dans l’espoir de l’avenir et dans les doux sou­ve­nirs du pas­sé. La plus belle pré­sence ne devient sacrée que dans le sou­ve­nir. Qu’avons-nous donc et de quoi nous réjouis­sons-nous? Nous nous disons libres, mais en quoi cette liber­té consiste-t-elle?… Au milieu de notre pro­jet, de nos joies, de nos occu­pa­tions, avant l’exécution de mille choses envi­sa­gées nous sur­prend tout à coup l’“ami sérieux”, comme les poètes l’appellent******, qui nous conduit sans ména­ge­ment, sans hési­ta­tion et d’une main froide dans la fosse. Ces réflexions m’assombrissent sou­vent; mais elles m’apprennent éga­le­ment la des­ti­na­tion de l’homme et [les] impé­ris­sables biens de la vie»*******.

Consultez cette bibliographie succincte en langue française

* «Jour­naux», p. 172. Haut

** id. p. 72. Haut

*** «Son­nets d’amour et Son­nets véni­tiens», p. 147. Haut

**** «Conver­sa­tions avec Gœthe dans les der­nières années de sa vie; trad. par Jean Chu­ze­ville. Tome I», p. 170. Haut

***** Dans une lettre qu’il écri­vit à Gus­tave Schwab. Haut

****** Réfé­rence à Schil­ler, «Marie Stuart» : «La mort bien­fai­sante, salu­taire, s’approche de moi comme un “ami sérieux” (“ernste Freund”)». Haut

******* p. 176. Haut