Maïmonide, « Le Guide des égarés : traité de théologie et de philosophie. Tome I »

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit du « Guide des éga­rés »1 (« Da­la­lat al-hayi­rin »2) de Rabbi Moïse ben Maï­mon3, dit Maï­mo­nide. C’est l’un des phi­lo­sophes les plus cé­lèbres qu’aient eus les Juifs, les­quels ont cou­tume de dire pour ex­pri­mer leur ad­mi­ra­tion en­vers lui : « De­puis Moïse (le pro­phète) jusqu’à Moïse (le phi­lo­sophe), il n’y a point eu d’autre Moïse » (« Mi Mo­shé ad Mo­shé, lo kam ké Mo­shé »4). Dans les livres hé­braïques, il est sou­vent dé­si­gné par le nom de Ram­bam5 com­posé, se­lon l’usage juif, des lettres ini­tiales R. M. b. M. de son nom en­tier. Dans les livres la­tins, il est sou­vent cité sous les noms de Moïse le Cor­douan (Moses Cor­du­ben­sis), parce qu’il na­quit à Cor­doue, et de Moïse l’Égyptien (Moses Ægyp­tius), parce que, chassé par les per­sé­cu­tions re­li­gieuses des Al­mo­hades, il dut se ré­fu­gier en Égypte, où il de­vint pre­mier mé­de­cin du Sul­tan. On au­rait pu ajou­ter à ces noms ce­lui de Moïse le Pro­ven­çal, parce que la Pro­vence donna asile à la plus grande par­tie des Juifs ex­pul­sés du midi de l’Espagne ; et que c’est à Lu­nel, et non au Caire, que « Le Guide des éga­rés » fut tra­duit de l’arabe en hé­breu par Sa­muel ben Yé­huda ibn Ti­bon6, le­quel en­tama sa tra­duc­tion du vi­vant même de Maï­mo­nide. Dans l’« Épître à Rabbi Sa­muel ibn Ti­bon sur la tra­duc­tion du “Guide des éga­rés” » et l’« Épître à la com­mu­nauté de Lu­nel », Maï­mo­nide fait de cette com­mu­nauté pro­ven­çale son hé­ri­tière spi­ri­tuelle : « Je suis », dit-il7, « [un] au­teur en langue arabe, cette langue dont le so­leil dé­cline… [Mais] vous, maîtres et proches, af­fer­mis­sez-vous ! For­ti­fiez vos cœurs ; car je viens pro­cla­mer ceci : en ces temps d’affliction, nul n’est plus là pour bran­dir l’étendard de Moïse, ni pour ap­pro­fon­dir les pa­roles des maîtres du Tal­mud… à part vous-mêmes et ceux des ci­tés de vos ré­gions. Vous qui êtes conti­nuel­le­ment ab­sor­bés, comme je le sais, dans l’étude et l’interprétation des textes ; vous, dé­po­si­taires de l’intellect et du sa­voir ! Sa­chez qu’en maints autres lieux, la Tora a été éga­rée par ses propres fils… Sur la terre d’Israël et à tra­vers toute la Sy­rie, un seul en­droit, je veux dire Alep, compte quelques sages qui mé­ditent la Tora… Pour ce qui est des ci­tés du Magh­reb, dans notre mal­heur, nous avons ap­pris quel dé­cret a été pro­noncé contre les Juifs qui s’y trouvent. Il n’est donc point de sa­lut nulle part, si ce n’est au­près de vous, frères, fi­gures de notre ré­demp­tion. »

Comme son contem­po­rain et com­pa­triote mu­sul­man Ibn Ru­shd8, Maï­mo­nide fut mé­de­cin, théo­lo­gien, phi­lo­sophe, com­men­ta­teur d’Aris­tote. Comme lui, il fut fils et pe­tit-fils d’un juge. Comme lui, en­fin, il vou­lut, si­non ré­con­ci­lier la phi­lo­so­phie et la re­li­gion, du moins opé­rer un im­por­tant rap­pro­che­ment entre elles. Mais quelle phi­lo­so­phie et quel rap­pro­che­ment ? Ce qui est sûr, c’est que la phi­lo­so­phie de Maï­mo­nide est bien da­van­tage arabe que grecque ; et que c’est sur l’aristotélisme orien­tal qu’il se fonde, d’après les sa­vants com­men­taires d’Al-Kindi et Avi­cenne, en pas­sant par Al-Fâ­râbî. Les théo­ries qu’il dé­ve­loppe sont pré­ci­sé­ment celles aux­quelles ces com­men­taires donnent pré­fé­rence, et qui sou­vent n’apparaissent dans l’Aristote grec que d’une ma­nière in­ci­dente ou ac­ces­soire (cer­taines n’y ap­pa­raissent pas du tout) : « Car », dit-il9, « tout ce qu’Al-Fârâbî a écrit, et en par­ti­cu­lier l’ouvrage “Le Livre du ré­gime po­li­tique”, est un grain pur ; à l’homme qui son­dera la pa­role d’Al-Fârâbî, il sera donné de s’instruire, tant il est vrai qu’il fut d’une in­com­men­su­rable sa­gesse… Quant aux pa­roles de Pla­ton, le maître d’Aristote… l’homme cultivé pourra s’en pas­ser [!], tant il est vrai que les œuvres d’Aristote, son dis­ciple, sup­plantent tout ce qui a été com­posé avant elles ; et son in­tel­lect, je veux dire l’intellect d’Aristote, marque le cou­ron­ne­ment de l’intellect hu­main… » Voilà dans quelle me­sure Maï­mo­nide connut la phi­lo­so­phie grecque.

« De­puis Moïse jusqu’à Moïse, il n’y a point eu d’autre Moïse »

Et main­te­nant, quel rap­pro­che­ment ? Maï­mo­nide crut re­trou­ver, dans les pa­roles et les oracles des pro­phètes de la Bible, les belles doc­trines d’Aristote, et s’ingénia à prou­ver, par le sys­tème des sens ca­chés et des am­phi­bo­lo­gies de la mys­tique juive, l’accord fon­da­men­tal entre les deux. Ce fai­sant, il contri­bua puis­sam­ment à ré­pandre parmi ses co­re­li­gion­naires l’étude de l’aristotélisme et les ren­dit ca­pables de de­ve­nir les in­ter­mé­diaires entre les Arabes et l’Europe chré­tienne. Comme le dit M. Jacques At­tali10, Ibn Ru­shd et Maï­mo­nide « par­ti­cipent au pre­mier rang à la nais­sance de l’esprit de rai­son dans l’Europe chré­tienne : un mu­sul­man et un juif donnent le dé­part de la grande course aux Lu­mières… La malle dans la­quelle Isaac New­ton en­fer­mait ses ma­nus­crits — en par­ti­cu­lier ceux des an­nées 1680 où, pro­fes­seur à Tri­nity Col­lege, il ré­di­geait ses “Prin­ci­pia ma­the­ma­tica” — [conte­nait] un livre et un seul, “Le Guide des éga­rés”, écrit par Maï­mo­nide en 1180, exac­te­ment cinq siècles avant que New­ton ne le lise ». Au XIIe siècle, les ou­vrages d’Ibn Ru­shd, ainsi que la plu­part des ou­vrages de science écrits en arabe, pas­sèrent en la­tin grâce aux Juifs dans le midi de la France. Dès le XIIIe siècle, l’Université de Pa­ris se vit en pos­ses­sion, non plus de quelques lam­beaux du Sta­gi­rite, mais de toute l’œuvre im­mense d’Aristote, re­cons­ti­tuée, pièce par pièce, sur l’arabe et l’hébreu et se re­dres­sant triom­pha­le­ment de toute sa hau­teur de­vant le Moyen Âge étonné. Et « l’Occident a se­coué son in­fé­rio­rité de quatre ou cinq cents ans », se­lon le mot d’Ernest Re­nan.

« Mais le but de ces sen­tences pro­non­cées par les pro­phètes et les doc­teurs n’est pas de fer­mer en­tiè­re­ment la porte de la spé­cu­la­tion et de dé­pouiller l’intelligence de la per­cep­tion de ce qu’il est pos­sible de per­ce­voir, comme le croient les igno­rants et les non­cha­lants, qui se plaisent à faire pas­ser leur im­per­fec­tion et leur stu­pi­dité pour de la per­fec­tion et de la sa­gesse, et la per­fec­tion des autres et leur science pour de l’imperfection et de l’irréligion, “qui font des té­nèbres la lu­mière, et de la lu­mière — les té­nèbres”11 ; toute l’intention est, au contraire, d’énoncer que les in­tel­li­gences des mor­tels ont une li­mite à la­quelle elles doivent s’arrêter. »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de Sa­lo­mon Munk

« Et non est in­ten­tio in is­tis ver­si­bus : nec in ver­bis quæ dixe­runt sa­pientes et pro­phetæ, ut clau­da­tur porta spe­cu­la­tio­nis om­nino : vel pro­hi­bea­tur in­tel­lec­tus ab ap­pre­hen­sione illius quod ap­pre­hen­dere po­test : si­cut pu­tant stulti et re­missi, qui­bus pla­cet po­nere de­fec­tum suum et igno­ran­tiam, per­fec­tio­nem et sa­pien­tiam, et per­fec­tio­nem alio­rum per de­fec­tum. Et re­ce­dunt a via le­gis, et “po­nunt te­ne­bram lu­cem”. Sed in­ten­tio nos­tra est ut fa­cia­mus scire, quod in­tel­lec­tus hu­ma­nus ha­bet ter­mi­num quem non po­test tran­sire. »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion la­tine in­di­recte de Ja­cob Man­tin, re­vue par le père Au­gus­tin Jus­ti­niani (« Dux, seu Di­rec­tor du­bi­tan­tium aut per­plexo­rum », XVIe siècle)

Avertissement Cette tra­duc­tion n’a pas été faite sur l’original.

« Is­to­rum vero dic­to­rum Pro­phe­ta­rum et Sa­pien­tum nos­tro­rum mens et sen­ten­tia non est, om­nis spe­cu­la­tio­nis por­tas clau­dere, et in­tel­lec­tum [ar­cere] ab ap­pre­hen­sione illa­rum re­rum quas po­test ap­pre­hen­dere, prout fa­tui qui­dam et ignavi ho­mines exis­ti­mant, qui belle ad­mo­dum hoc pacto ins­ci­tiam et igno­ran­tiam suam per­fec­tio­nis ac sa­pien­tiæ velo te­gere se posse au­tu­mant : econ­tra vero per­fec­tio­nem et scien­tiam im­per­fec­tio­nis nota in­si­gniunt, atque ita de via le­gis egre­diun­tur et exor­bi­tant, “po­nentes te­ne­bras lu­cem, et lu­cem — te­ne­bras”. Ve­rum in­ten­tio est in­di­care, in­tel­lec­tum hu­ma­num cer­tum ha­bere ter­mi­num, in quo ipsi sit consis­ten­dum. »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion la­tine in­di­recte de Jo­hann Bux­torf le fils (« Doc­tor per­plexo­rum », XVIIe siècle)

Avertissement Cette tra­duc­tion n’a pas été faite sur l’original.

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  1. Par­fois tra­duit « Guide pour ceux qui sont dans la per­plexité », « Guide des per­plexes », « Guide des che­mins tor­tueux », « Doc­teur de ceux qui chan­cellent », « Guide des in­dé­cis » ou « Guide des dé­voyés ». Haut
  2. Par­fois trans­crit « De­la­lat el­haï­rin », « Dalā­lat al-ḥā’irīn », « Da­la­lat al-ha­rin », « Delâletü’l-hairîn » ou « Da­la­la­tul hai­rin ». Haut
  3. En hé­breu רבי משה בן מימון. Par­fois trans­crit Moses ben Mei­mun, Mô­sheh ben May­mûn, Moïse ben Mai­moun, Moyses ben Mai­mon, Moyse ben Mai­mon, Moshe ben May­mon, Mosche ben Mai­mon, Moše ben Ma­j­mon ou Mo­ché ben Maï­mon. Haut
  4. En hé­breu « ממשה עד משה לא קם כמשה ». Par­fois trans­crit « Mi-Mo­sheh ‘ad Mo­sheh, lo qam ke-Mo­sheh », « Mi­mo­sché ad Mo­sché, lo kam ca Mo­sché », « Me­moshe ad Moshe, lo kam k’Moshe », « Mi-Moshe we-’ad Moshe, lo kom ke-Moshe » ou « Mi-Mošé we-‘ad Mošé, lo qam ke-Mošé ». Haut
  5. En hé­breu רמב״ם. Haut
  6. En hé­breu שמואל בן יהודה אבן תיבון. Par­fois trans­crit Sa­muel ben Ju­dah ibn Tib­bon, Sa­muel ben Ye­houda ibn Tib­bon ou Sa­muel ben Je­huda ibn Tib­bon. Haut
  1. « Lettres de Fo­stat • La Gué­ri­son par l’esprit », p. 45 & 47-48. Haut
  2. Ce ne fut que dans les der­nières an­nées de sa vie que Maï­mo­nide re­çut les com­po­si­tions d’Ibn Ru­shd sur les ou­vrages d’Aristote, alors que « Le Guide des éga­rés » était déjà ré­digé dans ses grandes lignes. Il reste que la pen­sée des deux grands hommes pré­sente de nom­breuses si­mi­li­tudes, mais celles-ci ré­sultent plu­tôt de pré­misses com­munes que d’une in­fluence ré­ci­proque. Haut
  3. id. p. 37-38. Haut
  4. « Maï­mo­nide, ou le Pou­voir de la clarté ». Haut
  5. Bible, « Livre d’Isaïe », V, 20. Haut