« Mille et un Proverbes turcs »

XIXe siècle

Il s’agit d’un recueil de proverbes turcs. Nul genre d’enseignement n’est plus ancien que celui des proverbes. Son origine remonte aux âges les plus reculés du globe. Dès que les hommes, mus par un instinct irrésistible ou poussés par la volonté divine, se furent réunis en société ; dès qu’ils eurent constitué un langage suffisant à l’expression de leurs besoins, les proverbes prirent naissance en tant que résumé naturel des idées communes de l’humanité. « S’ils avaient pu se conserver, s’ils étaient parvenus jusqu’à nous sous leur forme primitive », dit Pierre-Marie Quitard*, « ils seraient le plus curieux monument du progrès des premières sociétés ; ils jetteraient un jour merveilleux sur l’histoire de la civilisation, dont ils marqueraient le point de départ avec une irrécusable fidélité. » La Bible, qui contient plusieurs livres de proverbes, dit : « Celui qui applique son âme à réfléchir sur la Loi du Très-Haut… recherche le sens secret des proverbes et revient sans cesse sur les énigmes des maximes »**. Les sages de la Grèce eurent la même pensée que la Bible. Confucius imita les proverbes et fut à son tour imité par ses disciples. De même que l’âge de l’arbre peut se juger par le tronc ; de même, les proverbes nous apprennent le génie ou l’esprit propre à chaque nation, et les détails de sa vie privée. On en tenait certains en telle estime, qu’on les disait d’origine céleste : « C’est du ciel », dit Juvénal***, « que nous est venue la maxime : “Connais-toi toi-même”. Il la faudrait graver dans son cœur et la méditer toujours. » C’est pourquoi, d’ailleurs, on les gravait sur le devant des portes des temples, sur les colonnes et les marbres. Ces inscriptions, très nombreuses du temps de Platon, faisaient dire à ce philosophe qu’on pouvait faire un excellent cours de morale en voyageant à pied, si l’on voulait les lire ; les proverbes étant « le fruit de l’expérience de tous les peuples et comme le bon sens de tous les siècles réduit en formules »****.

les proverbes prirent naissance en tant que résumé naturel des idées communes de l’humanité

Voici un échantillon qui donnera une idée du style des proverbes turcs :
« Sang qui doit couler ne reste pas dans les veines.
En ce monde, il n’y a que les fous qui soient sans chagrin.
Si l’on te chasse par la porte, rentre par la fenêtre.
Avant que [la] thériaque arrive de l’Irak, l’homme piqué par le serpent meurt.
Mettez à l’âne une selle d’or, il ne laissera pas d’être âne.
Donner le salaire par avance, c’est rendre le diligent paresseux.
L’argent sert de main au manchot, de langue au muet.
On ne jette de pierres qu’à l’arbre fruitier*****.
Mille amis c’est peu, un ennemi c’est beaucoup.
On voit avec plaisir le visage d’un ami et le dos d’un ennemi.
On prend plus de mouches avec une seule goutte de miel qu’avec un tonneau de vinaigre.
Quelque nombreuse que soit l’assemblée, l’imam ne récite que ce qu’il sait.
Après jeunesse oisive, vieillesse laborieuse.
À la mort d’une bête de somme, reste son bât ; à la mort de l’homme, reste son nom.
Lune qui se lève brille plus que soleil qui se couche.
Un bon livre est un ami sincère : quand vous êtes ennuyé de lui, il ne se fâche pas ; si vous le croyez, il ne vous trompe pas
 ».

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* « Études historiques, littéraires et morales sur les proverbes français et le langage proverbial », p. 2. Haut

** « Livre de l’Ecclésiastique », XXXIX, 1-3. Haut

*** « Satires », poème XI, v. 27-28. Haut

**** Antoine de Rivarol, « Discours sur l’universalité de la langue française ». Haut

***** Tout ce qui est bon, grand, fécond, est nécessairement attaqué. Haut