Graffigny, « Correspondance. Tome II. Lettres 145-308 (19 juin 1739-24 septembre 1740) »

éd. Voltaire Foundation-Taylor Institution, Oxford

éd. Vol­taire Foun­da­tion-Tay­lor Ins­ti­tu­tion, Ox­ford

Il s’agit de la « Cor­res­pon­dance » de Fran­çoise de Graf­fi­gny1, femme de lettres fran­çaise (XVIIIe siècle), dont le bel es­prit et l’élégance du style firent dirent à un cri­tique2 « qu’elle fai­sait in­fi­dé­lité à son sexe, en usur­pant les ta­lents du nôtre ». Née Fran­çoise d’Happoncourt, elle fut ma­riée — ou pour mieux dire — sa­cri­fiée à Fran­çois Hu­guet de Graf­fi­gny, homme em­porté, ja­loux et ex­trê­me­ment violent. Dès les pre­mières an­nées de vie conju­gale, elle se vit ex­po­sée aux mé­pris et aux in­sultes ; des in­jures, son mari en vint aux coups, et la chose fit tant d’éclat qu’étant par­ve­nue à la po­lice, il y eut ordre d’emprisonner cet homme bru­tal qui, si­tôt re­lâ­ché, fit suivre ses pre­miers ex­cès par quan­tité d’autres. Il lui ar­riva plu­sieurs fois de ter­ras­ser son épouse à coups de pied et de poing, et après une fausse couche qu’elle eut, de lui mettre l’épée nue sur l’estomac. La pauvre femme per­dit tous ses en­fants en bas âge et eut beau­coup à souf­frir ; la lettre sui­vante le montre as­sez : « Mon cher père », y dit Graf­fi­gny3, « je suis obli­gée dans l’extrémité où je me trouve de vous sup­plier de ne me point aban­don­ner et de m’envoyer au plus vite cher­cher par M. de Ra­ré­court, car je suis en grand dan­ger et suis toute bri­sée de coups. Je me jette à votre mi­sé­ri­corde et vous prie que ce soit bien vite ». Après avoir pen­dant de longues an­nées donné des preuves d’une pa­tience hé­roïque, elle par­vint à ob­te­nir une sé­pa­ra­tion ju­ri­dique. Li­bé­rée des hor­ribles chaînes qu’elle avait trop long­temps por­tées, elle vint à Pa­ris. Sa vie n’avait été qu’un tissu de mal­heurs et de désa­gré­ments, et ce fut dans ces mal­heurs qu’elle puisa le sen­ti­ment d’une im­mense tris­tesse, d’une mé­lan­co­lie de tous les ins­tants qui ca­rac­té­risa son ro­man « Lettres d’une Pé­ru­vienne » : « Il ne me reste », y dit-elle4, « que la triste conso­la­tion de [vous] peindre mes dou­leurs… Que j’ai de joie à [vous les] dire, à leur don­ner toutes les sortes d’existences qu’elles peuvent avoir ! Je vou­drais les tra­cer sur le plus dur mé­tal, sur les murs de ma chambre, sur mes ha­bits, sur tout ce qui m’environne, et les ex­pri­mer dans toutes les langues ». Mais ce ro­man et un ou deux autres qu’elle écri­vit n’égalèrent ja­mais tout à fait ce­lui de sa vie ; et plus en­core que dans les « Lettres d’une Pé­ru­vienne », les lec­teurs trou­ve­ront de l’intérêt dans les mil­liers de lettres qui consti­tuent sa vé­ri­table « Cor­res­pon­dance ».

Sa vie n’avait été qu’un tissu de mal­heurs et de désa­gré­ments

Voici un pas­sage qui don­nera une idée du style de la « Cor­res­pon­dance » : « J’ai eu hier au ma­tin un grand plai­sir, mais un plai­sir vif. J’ai en­voyé cher­cher un autre den­tiste, le pen­dant de Ca­pron pour l’habileté5. Il m’a si bien plombé mes dents, que je n’ai plus nulle in­quié­tude. Celle que Ca­pron avait condam­née sans re­tour s’en porte très bien, ne pue plus et du­rera peut-être plus que moi. J’aurais vo­lon­tiers [em­brassé] cet hon­nête homme. J’étais trans­por­tée de joie. Il m’en coûte un louis, mais qu’est-ce qu’un louis pour ga­gner une dent… ? Adieu, je m’en vais à la messe ; au re­voir »6.

Téléchargez ces œuvres imprimées au format PDF

Consultez cette bibliographie succincte en langue française

  1. On ren­contre aussi les gra­phies Gra­fi­gny, Gra­fi­gni et Graf­fi­gni. Haut
  2. Étienne-Guillaume Co­lombe. Haut
  3. « Cor­res­pon­dance. Tome I », p. 1. Haut
  1. « Lettres d’une Pé­ru­vienne », p. 155. Haut
  2. Ca­pron était le den­tiste le plus connu de Louis XV. Mais son ta­lent lais­sait à dé­si­rer, si l’on en croit le « Jour­nal » d’Edmond-Jean-François Bar­bier : « Mal­gré l’habileté du sieur Ca­pron et l’opinion que tout le monde a de sa ré­pu­ta­tion, il cassa avant-hier deux dents au Roi, en les lui ac­com­mo­dant ; et l’on a ad­miré la pa­tience de Sa Ma­jesté, qui a souf­fert ex­tra­or­di­nai­re­ment sans se plaindre et sans dire des choses trop désa­gréables à ce den­tiste. Ce n’est pas la pre­mière fois qu’on se plaint de lui dans le monde sur de sem­blables su­jets » (no­vembre 1742). Haut
  3. p. 209. Haut