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«Les Aïnous des îles Kouriles»

dans « Journal of the College of Science, Imperial University of Tokyo », vol. 42, p. 1-337

dans «Jour­nal of the Col­lege of Science, Impe­rial Uni­ver­si­ty of Tokyo», vol. 42, p. 1-337

Il s’agit de contes tra­di­tion­nels des Aïnous*. À l’instar des Amé­rin­diens, ce qui reste aujourd’hui du peuple aïnou, autre­fois si remar­quable et si épris de liber­té, est exclu­si­ve­ment et misé­ra­ble­ment can­ton­né dans les réserves de l’île de Hok­kai­dô; il est en voie d’extinction, aban­don­né à un sort peu enviable, qu’il ne mérite pas. Avant l’établissement des Japo­nais, le ter­ri­toire aïnou s’étendait de l’île de Hok­kai­dô, appe­lée Ezo, jusqu’aux deux pro­lon­ge­ments de cette île, égre­nés comme des cha­pe­lets, se déployant l’un vers le Nord-Ouest, l’autre vers le Nord-Est : l’île de Sakha­line, appe­lée Kita-Ezo**Ezo du Nord»); et l’archipel des Kou­riles, appe­lé Oku-Ezo***Ezo des confins»). Ce n’est qu’au début du XVIIe siècle que l’État japo­nais inves­tit un daï­mio à Mat­su­mae, mais celui-ci se conten­tait en quelque sorte de mon­ter la garde contre les Aïnous. Il n’avait aucune idée sérieuse du ter­ri­toire de ces «hommes poi­lus» («kebi­to»****) dont il igno­rait tout ou à peu près tout, et il inter­di­sait à ses sujets de s’y aven­tu­rer loin ou d’y entre­prendre quoi que ce soit, rap­porte le père de Ange­lis. Terres par­fai­te­ment négli­geables et négli­gées, ces îles furent la seule par­tie du globe qui échap­pa à l’activité infa­ti­gable du capi­taine Cook. Et à ce titre, elles pro­vo­quèrent la curio­si­té de La Pérouse, qui, depuis son départ de France, brû­lait d’impatience d’être le pre­mier à y avoir abor­dé. En 1787, les fré­gates sous son com­man­de­ment mouillèrent devant Sakha­line, et les Fran­çais, des­cen­dus à terre, entrèrent en contact avec «une race d’hommes dif­fé­rente de celle des Japo­nais, des Chi­nois, des Kamt­cha­dales et des Tar­tares dont ils ne sont sépa­rés que par un canal»*****. C’étaient les Aïnous. Quoique n’ayant jamais abor­dé aux Kou­riles, La Pérouse éta­blit avec cer­ti­tude, d’après la rela­tion de Kra­ché­nin­ni­kov et l’identité du voca­bu­laire com­po­sé par ce Russe avec celui qu’il recueillit sur place, que les habi­tants des Kou­riles, ceux de Sakha­line et de Hok­kai­dô avaient «une ori­gine com­mune». Leurs manières douces et graves et leur intel­li­gence éten­due firent impres­sion sur La Pérouse, qui les com­pa­ra à celles des Euro­péens ins­truits : «Nous par­vînmes à leur faire com­prendre que nous dési­rions qu’ils figu­rassent la forme de leur pays et de celui des Mand­chous. Alors, un des vieillards se leva, et avec le bout de sa pique, il figu­ra la côte de Tar­ta­rie à l’Ouest, cou­rant à peu près [du] Nord [au] Sud. À l’Est, vis-à-vis et dans la même direc­tion, il figu­ra… son propre pays; il avait lais­sé entre la Tar­ta­rie et son île un détroit, et se tour­nant vers nos vais­seaux qu’on aper­ce­vait du rivage, il mar­qua, par un trait, qu’on pou­vait y pas­ser… Sa saga­ci­té pour devi­ner toutes nos ques­tions était extrême, mais moindre encore que celle d’un second insu­laire, âgé à peu près de trente ans, qui, voyant que les figures tra­cées sur le sable s’effaçaient, prit un de nos crayons avec du papier. Il y figu­ra son île [et tra­ça] par des traits le nombre de jour­nées de pirogue néces­saire pour se rendre du lieu où nous étions [jusqu’à] l’embouchure du Séga­lien******»

* On ren­contre aus­si les gra­phies Aïnos et Ainu. Ce terme signi­fie «être humain» dans la langue du même nom. Haut

** En japo­nais 北蝦夷. Haut

*** En japo­nais 奥蝦夷. Par­fois trans­crit Oku-Yezo, Oko-Ieso ou Okou-Yes­so. Haut

**** En japo­nais 毛人. Haut

***** «Le Voyage de Lapé­rouse (1785-1788). Tome II», p. 387. Haut

****** L’actuel fleuve Amour. Haut

«Histoire de Quỳnh»

dans « Bulletin de la Société d’enseignement mutuel du Tonkin », vol. 7, nº 2, p. 153-199

dans «Bul­le­tin de la Socié­té d’enseignement mutuel du Ton­kin», vol. 7, no 2, p. 153-199

Il s’agit de la ver­sion viet­na­mienne de «La Légende de Xieng Mieng» («hnăṅ­sœ̄ jyṅ hmyṅ2»*). Entre facé­tie, comé­die bur­lesque et humour impu­dique, don­nant lieu à une satire effron­tée de la socié­té féo­dale, «La Légende de Xieng Mieng» ren­ferme des épi­sodes d’une plai­san­te­rie certes peu décente, mais à laquelle se plaisent les cam­pa­gnards du Sud-Est asia­tique. Ceux qui la jugent sévè­re­ment devraient son­ger à Gui­gnol, à Till l’Espiègle ou aux ouvrages d’un Rabe­lais. En réa­li­té, il y a là-dedans une gouaille robuste et opti­miste, et les per­son­nages qui en font les frais sont des types d’hommes détes­tés par le peuple des cam­pagnes : le char­la­tan, le man­da­rin cor­rom­pu, le let­tré igno­rant, le bonze débau­ché, jusqu’à l’Empereur de Chine; tous des vices per­son­ni­fiés, vic­times des farces et des atti­tudes pro­vo­cantes de Xieng Mieng. Com­ment carac­té­ri­ser ce der­nier? Quelque chose comme un mau­vais plai­sant, un bate­leur, un his­trion auquel on accor­dait beau­coup d’insolence et de ruse. Il jouait le rôle des fous de nos anciens rois. D’ailleurs, selon la ver­sion lao­tienne, il était le bouf­fon même de la Cour du roi de Tha­vaa­raa­va­dii. Je dis «selon la ver­sion lao­tienne», car comme dit M. Jacques Népote**, «cette his­toire n’est pas un iso­lat : elle se retrouve dans la plu­part des pays d’Asie du Sud-Est, et avec le même suc­cès, le héros por­tant seule­ment un nom dif­fé­rent : Si Tha­non Say au Siam, Thmenh Chey*** au Cam­bodge, Trạng Quỳnh au Viêt-nam, Ida Tala­ga à Bali, et bien d’autres encore». Le roi de Tha­vaa­raa­va­dii, donc, était res­té long­temps sans enfant. Il eut enfin un fils; mais les astro­logues pré­dirent que le prince mour­rait en sa dou­zième année, à moins que le roi n’adoptât un enfant né à la même heure que son fils. Et le roi d’adopter Xieng Mieng, enfant de basse extrac­tion qui devint le double affreux du prince.

* En lao­tien «ໜັງສືຊຽງໝ້ຽງ». Par­fois trans­crit «Sieng Mieng», «Siang Miang», «Xiang Miang», «Xien-Mien», «Sieng Hmieng2» ou «jyṅ hmyṅ2». Haut

** «Varia­tions sur un thème du bouf­fon royal en Asie du Sud-Est pénin­su­laire». Haut

*** «Thmenh le Vic­to­rieux». Par­fois trans­crit Tmeñ Jai, Tmen Chéi ou Tmenh Chey. Haut

Wang Fu, «Dialogue du thé et du vin»

éd. Berg international, Paris

éd. Berg inter­na­tio­nal, Paris

Il s’agit du «Dia­logue du thé et du vin»*Cha jiu lun»**). Sous la dynas­tie des Tang***, le thé, ayant reçu l’onction du cler­gé boud­dhique, devient un concur­rent redou­table du vin, lequel était tra­di­tion­nel­le­ment véné­ré par les let­trés. Dans une joute ora­toire fic­tive, tra­cée par la plume d’un cer­tain Wang Fu**** (Xe siècle apr. J.-C.), ces deux breu­vages se trouvent désor­mais per­son­ni­fiés et oppo­sés, à la façon des ani­maux de nos fables, cha­cun rap­pe­lant ses ver­tus, ses char­mantes qua­li­tés, et fai­sant valoir sa saveur indé­niable. Leur affron­te­ment, loin des sérieux trai­tés sur l’art du thé, donne lieu à des argu­ments défen­dus avec humour. Ceux du vin : «Moi, je vis avec l’aristocratie : les man­da­rins ont tou­jours envie de moi. Il m’est arri­vé de faire jouer de la cithare au sou­ve­rain de Zhao, et j’ai pous­sé le roi de Qin à jouer du tam­bour. Qui se met à chan­ter rien qu’avec du thé?»***** Et ceux du thé : «Moi, “cha”, je suis la plante supé­rieure, tan­tôt blanc comme jade, tan­tôt cou­leur d’or. Dans leur quête spi­ri­tuelle, les plus véné­rables moines, les boud­dhistes les plus savants vivent déta­chés du monde : boire le thé leur apporte la luci­di­té dans la conver­sa­tion et éloigne d’eux le som­meil. C’est moi qu’on offre au Boud­dha…»****** Au plus fort de la dis­pute sur­git un troi­sième lar­ron, dont ni le thé ni le vin ne peuvent se pas­ser, et qui met les deux d’accord. Je vous laisse décou­vrir de qui il s’agit. Hasard ou des­ti­née, ce vieux «Dia­logue du thé et du vin» fait par­tie des manus­crits décou­verts en 1908 par le sino­logue fran­çais Paul Pel­liot dans les grottes de Dun­huang. Depuis, il a repris une actua­li­té nou­velle. Il a été cité par M. le pré­sident Xi Jin­ping, lors de ses dépla­ce­ments dans les pays fran­co­phones, pour évo­quer l’histoire qua­si­ment paral­lèle, allant des ter­roirs aux rituels de dégus­ta­tion, entre vins fran­çais et thés chi­nois : «La réserve sobre du thé et la cha­leur sans entrave du vin», a dit M. le pré­sident*******, «repré­sentent deux manières dif­fé­rentes de savou­rer la vie et de déchif­frer le monde». Il existe des routes des thés en Chine, comme il existe des routes des vins en France et au Qué­bec.

* Par­fois tra­duit «Dis­cus­sion entre le thé et le vin» ou «La Dis­pute du thé et du vin». Haut

** En chi­nois «茶酒論». Haut

*** De l’an 618 à l’an 907. Haut

**** En chi­nois 王敷. Haut

***** p. 29-30. Haut

****** p. 28-29. Haut

******* Dans «Le Thé et le Vin vus par les artistes», p. 4. Haut

«L’Histoire d’Aḥiqar en éthiopien»

dans « Annales d’Éthiopie », vol. 11, p. 141-152

dans «Annales d’Éthiopie», vol. 11, p. 141-152

Il s’agit de la ver­sion éthio­pienne de l’«His­toire et Sagesse d’Aḥikar l’Assyrien», un conte qui existe dans presque toutes les langues du Proche-Orient antique (VIIe av. J.-C.). Voi­ci le résu­mé de ce conte : Aḥi­qar* était un homme ver­tueux et un conseiller des rois d’Assyrie. N’ayant pas de fils, il adop­ta le fils de sa sœur, Nadan. Il l’éleva et lui adres­sa une pre­mière série de leçons, sous forme de maximes et de pro­verbes. Plus tard, empê­ché par les infir­mi­tés de la vieillesse de rem­plir ses fonc­tions, Aḥi­qar pré­sen­ta Nadan comme son suc­ces­seur. Com­blé d’honneurs, Nadan ne tar­da pas à faire preuve de la plus noire ingra­ti­tude. Il tra­hit indi­gne­ment son père adop­tif et bien­fai­teur : il le calom­nia auprès du roi Assa­rhad­don (de l’an 680 à l’an 669 av. J.-C.), lequel ordon­na sa mort. Cepen­dant, le bour­reau était un obli­gé d’Aḥiqar et ne rem­plit pas l’ordre don­né. Il exé­cu­ta un autre cri­mi­nel, dont il appor­ta la tête au roi, et tint Aḥi­qar caché. Enhar­di par la nou­velle de la mort du conseiller royal, le pha­raon d’Égypte lan­ça au roi le défi de résoudre plu­sieurs énigmes per­fides, sous peine d’avoir à lui payer un tri­but. Sor­ti de sa cachette, Aḥi­qar alla en Égypte, répon­dit aux énigmes du pha­raon et, à son retour, deman­da que Nadan lui fût livré. Il le frap­pa de mille coups, pour faire entrer la sagesse «par der­rière son dos»** puisqu’elle n’avait pu entrer par les oreilles, et lui adres­sa une deuxième série de leçons, sous forme de fables, et des­ti­nées à prou­ver qu’il valait mieux vivre dans une hutte en homme juste que dans un palais en cri­mi­nel.

* En ara­méen אחיקר, en syriaque ܐܚܝܩܪ. Par­fois trans­crit Achi­char, Achi­qar, Achi­kar, Aḥi­car ou Aḥi­kar. On ren­contre aus­si la gra­phie Ḥiqar (ܚܝܩܪ). Par­fois trans­crit Hai­qâr, Haï­kar, Hey­car, Hicar, Khi­kar ou Ḥikar. Haut

** «His­toire et Sagesse d’Aḥikar l’Assyrien; tra­duc­tion des ver­sions syriaques par Fran­çois Nau», p. 236. Haut

«Histoire et Sagesse d’Aḥikar l’Assyrien»

éd. Letouzey et Ané, coll. Documents pour l’étude de la Bible, Paris

éd. Letou­zey et Ané, coll. Docu­ments pour l’étude de la Bible, Paris

Il s’agit des ver­sions syriaques de l’«His­toire et Sagesse d’Aḥikar l’Assyrien», un conte qui existe dans presque toutes les langues du Proche-Orient antique (VIIe av. J.-C.). Voi­ci le résu­mé de ce conte : Aḥi­qar* était un homme ver­tueux et un conseiller des rois d’Assyrie. N’ayant pas de fils, il adop­ta le fils de sa sœur, Nadan. Il l’éleva et lui adres­sa une pre­mière série de leçons, sous forme de maximes et de pro­verbes. Plus tard, empê­ché par les infir­mi­tés de la vieillesse de rem­plir ses fonc­tions, Aḥi­qar pré­sen­ta Nadan comme son suc­ces­seur. Com­blé d’honneurs, Nadan ne tar­da pas à faire preuve de la plus noire ingra­ti­tude. Il tra­hit indi­gne­ment son père adop­tif et bien­fai­teur : il le calom­nia auprès du roi Assa­rhad­don (de l’an 680 à l’an 669 av. J.-C.), lequel ordon­na sa mort. Cepen­dant, le bour­reau était un obli­gé d’Aḥiqar et ne rem­plit pas l’ordre don­né. Il exé­cu­ta un autre cri­mi­nel, dont il appor­ta la tête au roi, et tint Aḥi­qar caché. Enhar­di par la nou­velle de la mort du conseiller royal, le pha­raon d’Égypte lan­ça au roi le défi de résoudre plu­sieurs énigmes per­fides, sous peine d’avoir à lui payer un tri­but. Sor­ti de sa cachette, Aḥi­qar alla en Égypte, répon­dit aux énigmes du pha­raon et, à son retour, deman­da que Nadan lui fût livré. Il le frap­pa de mille coups, pour faire entrer la sagesse «par der­rière son dos»** puisqu’elle n’avait pu entrer par les oreilles, et lui adres­sa une deuxième série de leçons, sous forme de fables, et des­ti­nées à prou­ver qu’il valait mieux vivre dans une hutte en homme juste que dans un palais en cri­mi­nel.

* En ara­méen אחיקר, en syriaque ܐܚܝܩܪ. Par­fois trans­crit Achi­char, Achi­qar, Achi­kar, Aḥi­car ou Aḥi­kar. On ren­contre aus­si la gra­phie Ḥiqar (ܚܝܩܪ). Par­fois trans­crit Hai­qâr, Haï­kar, Hey­car, Hicar, Khi­kar ou Ḥikar. Haut

** «His­toire et Sagesse d’Aḥikar l’Assyrien; tra­duc­tion des ver­sions syriaques par Fran­çois Nau», p. 236. Haut

«Le Roman des sept sages de Rome»

éd. Honoré Champion, coll. Champion Classiques-Moyen Âge, Paris

éd. Hono­ré Cham­pion, coll. Cham­pion Clas­siques-Moyen Âge, Paris

Il s’agit des ver­sions fran­çaises K et C des «Para­boles de Sen­da­bar sur les ruses des femmes» («Mishle Sen­da­bar»*), ou mieux «Para­boles de Sin­de­bad», contes d’origine indienne, dont il existe des imi­ta­tions dans la plu­part des langues orien­tales, et qui, sous le titre de «L’Histoire des sept sages de Rome» («His­to­ria sep­tem sapien­tum Romæ»), ont obte­nu un très vif suc­cès en Europe occi­den­tale, où les trou­vères fran­çais en ont fait «Le Roman des sept sages». Le ren­sei­gne­ment le plus ancien et le plus utile que nous ayons sur ces contes, nous est don­né par l’historien Mas­sou­di (Xe siècle apr. J.-C.). Dans un cha­pitre inti­tu­lé «Géné­ra­li­tés sur l’histoire de l’Inde, ses doc­trines, et l’origine de ses royaumes», cet his­to­rien attri­bue le «Livre des sept vizirs, du maître, du jeune homme et de la femme du roi» à un sage indien, contem­po­rain du roi Harṣa Vard­ha­na (VIIe siècle apr. J.-C.), et qu’il nomme Sin­de­bad**. Ain­si donc, c’est en Inde que l’imagination humaine, féconde et exu­bé­rante comme la val­lée du Gange, a enfan­té ces contes; c’est de l’Inde qu’ils ont pris leur envol en se répan­dant aux extré­mi­tés du monde pour nous amu­ser et ins­truire. Et si nous fai­sons l’effort de remon­ter de siècle en siècle, de langue en langue — du fran­çais au latin, du latin à l’hébreu, de l’hébreu à l’arabe, de l’arabe au pehl­vi, du pehl­vi au sans­crit — nous arri­vons à Sen­da­bar ou Sen­da­bad ou Sin­de­bad ou Sind­bad, qu’il ne faut pas confondre du reste avec le marin du même nom dans les «Mille et une Nuits». Tous ces noms paraissent cor­rom­pus. En tout cas, en l’absence du texte ori­gi­nal sans­crit, je m’en réfère à la ver­sion hébraïque. En voi­ci l’intrigue : Une reine devient amou­reuse de son beau-fils, qui rejette les vaines avances de cette femme. Elle en est irri­tée et l’accuse d’avoir vou­lu la séduire, un peu comme Phèdre a accu­sé Hip­po­lyte, ou comme la femme de Puti­phar a accu­sé Joseph. Le roi condamne son fils; mais, durant une semaine, le juge­ment demeure sus­pen­du. Chaque jour, l’un des sept sages voués à l’éducation du jeune prince fait au monarque un récit qui a pour but de lui ins­pi­rer quelque défiance à l’égard des femmes; et la reine y répond, chaque jour, par un récit qui doit pro­duire l’effet contraire. Enfin, le prince démontre son inno­cence, et la reine est condam­née; mais le jeune homme demande et obtient la grâce de la cou­pable.

* En hébreu «משלי סנדבאר». Autre­fois trans­crit «Mischle San­da­bar» ou «Mishle Sen­de­bar». Haut

** En arabe سندباد. Haut

Wu Cheng’en, «La Pérégrination vers l’Ouest, “Xiyou ji”. Tome II»

éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Biblio­thèque de la Pléiade, Paris

Il s’agit de «(Mémoire de) La Péré­gri­na­tion vers l’Ouest» («Xiyou ji»*), très célèbre roman-fleuve chi­nois, dont le per­son­nage cen­tral est un Singe pèle­rin. «La Péré­gri­na­tion vers l’Ouest» est, comme on le sait, une sorte de dédou­ble­ment ou de trans­po­si­tion bur­lesque de la péré­gri­na­tion vers l’Inde (réelle, celle-là) du moine Xuan­zang. Dès le début du IXe siècle, l’imagination popu­laire chi­noise s’était empa­rée des exploits de ce moine en marche, par­ti avec sa canne pour seul com­pa­gnon, tra­ver­sant fleuves et monts, cour­bé sous le poids des cen­taines de soû­tras boud­dhiques qu’il rame­nait dans une hotte d’osier, tel Pro­mé­thée rap­por­tant le feu sacré dans la conca­vi­té d’un roseau. «Xuan­zang est allé là où nul autre n’est allé, il a vu et enten­du ce que nul autre n’a jamais vu et enten­du. Seul, il tra­ver­sa de vastes éten­dues sans che­min, fré­quen­tées seule­ment par des fan­tômes démo­niaques. Cou­ra­geu­se­ment il grim­pa sur de fabu­leuses mon­tagnes… tou­jours refroi­dies par des vents gla­cés et par des neiges éter­nelles… Main­te­nant, il est reve­nu sain et sauf [dans] son pays natal et avec si grande quan­ti­té de pré­cieux tré­sors. Il y a, là, six cent cin­quante-sept ouvrages sacrés… dont cer­tains sont rem­plis de charmes… capables de faire envo­ler les puis­sances invi­sibles du mal»**. Ses «Mémoires» et sa «Bio­gra­phie» devinrent la source d’inspiration de nom­breuses légendes qui, mêlées à des contes ani­ma­liers, s’enrichirent peu à peu de créa­tures sur­na­tu­relles et de pro­diges. Déjà dans la «Chan­te­fable de la quête des soû­tras par Xuan­zang des grands Tang» («Da Tang San­zang qu jing shi­hua»***), datée du Xe ou XIe siècle, on voit entrer en scène un Roi des Singes, accom­pa­gnant le pèle­rin dans son voyage et contri­buant puis­sam­ment à sa réus­site — un Singe fabu­leux cal­qué, au moins en par­tie, sur le per­son­nage d’Hanumân dans le «Râmâyaṇa». Cer­taines pièces du théâtre des Yuan avaient aus­si pour sujet la quête des soû­tras. Et il exis­tait, sous ces mêmes Yuan, un roman inti­tu­lé «La Péré­gri­na­tion vers l’Ouest», mais qui est per­du, si l’on excepte un frag­ment dans la «Grande Ency­clo­pé­die Yongle»

* En chi­nois «西遊記». Autre­fois trans­crit «Xiyu­ji», «Hsi-yu chi», «Si you tsi», «Sy-yeou-ky» ou «Si yeou ki». Haut

** Dans Lévy, «Les Pèle­rins chi­nois en Inde», p. 362. Haut

*** En chi­nois «大唐三藏取經詩話». Haut

Wu Cheng’en, «La Pérégrination vers l’Ouest, “Xiyou ji”. Tome I»

éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Biblio­thèque de la Pléiade, Paris

Il s’agit de «(Mémoire de) La Péré­gri­na­tion vers l’Ouest» («Xiyou ji»*), très célèbre roman-fleuve chi­nois, dont le per­son­nage cen­tral est un Singe pèle­rin. «La Péré­gri­na­tion vers l’Ouest» est, comme on le sait, une sorte de dédou­ble­ment ou de trans­po­si­tion bur­lesque de la péré­gri­na­tion vers l’Inde (réelle, celle-là) du moine Xuan­zang. Dès le début du IXe siècle, l’imagination popu­laire chi­noise s’était empa­rée des exploits de ce moine en marche, par­ti avec sa canne pour seul com­pa­gnon, tra­ver­sant fleuves et monts, cour­bé sous le poids des cen­taines de soû­tras boud­dhiques qu’il rame­nait dans une hotte d’osier, tel Pro­mé­thée rap­por­tant le feu sacré dans la conca­vi­té d’un roseau. «Xuan­zang est allé là où nul autre n’est allé, il a vu et enten­du ce que nul autre n’a jamais vu et enten­du. Seul, il tra­ver­sa de vastes éten­dues sans che­min, fré­quen­tées seule­ment par des fan­tômes démo­niaques. Cou­ra­geu­se­ment il grim­pa sur de fabu­leuses mon­tagnes… tou­jours refroi­dies par des vents gla­cés et par des neiges éter­nelles… Main­te­nant, il est reve­nu sain et sauf [dans] son pays natal et avec si grande quan­ti­té de pré­cieux tré­sors. Il y a, là, six cent cin­quante-sept ouvrages sacrés… dont cer­tains sont rem­plis de charmes… capables de faire envo­ler les puis­sances invi­sibles du mal»**. Ses «Mémoires» et sa «Bio­gra­phie» devinrent la source d’inspiration de nom­breuses légendes qui, mêlées à des contes ani­ma­liers, s’enrichirent peu à peu de créa­tures sur­na­tu­relles et de pro­diges. Déjà dans la «Chan­te­fable de la quête des soû­tras par Xuan­zang des grands Tang» («Da Tang San­zang qu jing shi­hua»***), datée du Xe ou XIe siècle, on voit entrer en scène un Roi des Singes, accom­pa­gnant le pèle­rin dans son voyage et contri­buant puis­sam­ment à sa réus­site — un Singe fabu­leux cal­qué, au moins en par­tie, sur le per­son­nage d’Hanumân dans le «Râmâyaṇa». Cer­taines pièces du théâtre des Yuan avaient aus­si pour sujet la quête des soû­tras. Et il exis­tait, sous ces mêmes Yuan, un roman inti­tu­lé «La Péré­gri­na­tion vers l’Ouest», mais qui est per­du, si l’on excepte un frag­ment dans la «Grande Ency­clo­pé­die Yongle»

* En chi­nois «西遊記». Autre­fois trans­crit «Xiyu­ji», «Hsi-yu chi», «Si you tsi», «Sy-yeou-ky» ou «Si yeou ki». Haut

** Dans Lévy, «Les Pèle­rins chi­nois en Inde», p. 362. Haut

*** En chi­nois «大唐三藏取經詩話». Haut

Buzurg ibn Šahrîyâr, «Livre des merveilles de l’Inde»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit du «Livre des mer­veilles de l’Inde» («Kitâb ‘aǧâ’ib al-Hind»*) attri­bué à Buzurg ibn Šah­riyâr al-Râm-Hur­muzî**. L’auteur — un Per­san de Râm-Hur­muz*** — a sillon­né les côtes de l’Inde et de l’Insulinde en tant que capi­taine de navire («nâḫu­dât»); mais la plu­part des faits qu’il nous rap­porte ont pour garants d’autres capi­taines de navire, maîtres de navi­ga­tion («mu‘allim») et pilotes de sa connais­sance. «On y trouve de la géo­gra­phie, de l’histoire natu­relle, de la fan­tai­sie…, des récits de tem­pêtes et de nau­frages, des scènes d’anthropophagie, et — disons-le tout de suite comme aver­tis­se­ment aux per­sonnes faciles à effa­rou­cher — plu­sieurs traits de mœurs orien­tales, contés avec une fran­chise un peu crue»****. De ce très riche fouillis, il se dégage en tout cent trente-quatre his­to­riettes que l’auteur dit avoir recueillies de la bouche même des navi­ga­teurs per­sans et arabes qui y ont joué le pre­mier rôle. Quelques-unes d’entre elles sont datées, et leurs dates s’échelonnent de 900 à 953 apr. J.-C. Il est per­mis d’en déduire que le recueil a été ache­vé en cette der­nière année ou peu après. Comme le titre de «Livre des mer­veilles de l’Inde» l’indique, et comme c’est presque tou­jours tou­jours le cas s’agissant d’anecdotes nées natu­relles dans la bouche de marins, l’extraordinaire, le ter­rible, le mer­veilleux tient ici une place cen­trale. Les his­toires fabu­leuses de ser­pents géants et de peuples man­geurs d’hommes ne font donc pas défaut, et l’auteur finit par­fois par lâcher : «À mon sens, c’est une rêve­rie sans fon­de­ment. Dieu seul connaît la véri­té»*****. Mais il s’en trouve d’autres qui frappent par leur sim­pli­ci­té et leur accent véri­dique; car, à l’opposé des «Mille et une Nuits», elles peuvent se conclure par des revers de for­tune et des faillites : «Un bâti­ment coule à fond en pleine mer, un autre est sub­mer­gé en vue du port; tel échoue et se brise sur les écueils, tel autre est frap­pé par la corne d’un nar­val. Ici, de tout un nom­breux équi­page nau­fra­gé, six ou sept hommes seule­ment se sauvent, par des moyens mira­cu­leux, après avoir souf­fert mille morts. Là, un seul échappe aux flots pour tom­ber entre les mains d’un monstre à face humaine, d’un Poly­phème qui l’engraisse pour le dévo­rer»******.

* En arabe «كتاب عجائب الهند». Autre­fois trans­crit «Kitāb ‘adjā’ib al-Hind» ou «Kitab al-ajaib al-Hind». Haut

** En per­san بزرگ بن شهریار رامهرمزی. Autre­fois trans­crit Bozorg fils de Chah­riyâr ou Buzurg b. Shah­riyār. Haut

*** En per­san رامهرمز. Autre­fois trans­crit Râm­hor­moz, Ram-Hor­muz ou Ram­hor­mouz. Haut

**** Mar­cel Devic. Haut

***** p. 173. Haut

****** Mar­cel Devic. Haut

«Deux Rédactions du “Roman des sept sages de Rome”»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit des ver­sions fran­çaises D et H des «Para­boles de Sen­da­bar sur les ruses des femmes» («Mishle Sen­da­bar»*), ou mieux «Para­boles de Sin­de­bad», contes d’origine indienne, dont il existe des imi­ta­tions dans la plu­part des langues orien­tales, et qui, sous le titre de «L’Histoire des sept sages de Rome» («His­to­ria sep­tem sapien­tum Romæ»), ont obte­nu un très vif suc­cès en Europe occi­den­tale, où les trou­vères fran­çais en ont fait «Le Roman des sept sages». Le ren­sei­gne­ment le plus ancien et le plus utile que nous ayons sur ces contes, nous est don­né par l’historien Mas­sou­di (Xe siècle apr. J.-C.). Dans un cha­pitre inti­tu­lé «Géné­ra­li­tés sur l’histoire de l’Inde, ses doc­trines, et l’origine de ses royaumes», cet his­to­rien attri­bue le «Livre des sept vizirs, du maître, du jeune homme et de la femme du roi» à un sage indien, contem­po­rain du roi Harṣa Vard­ha­na (VIIe siècle apr. J.-C.), et qu’il nomme Sin­de­bad**. Ain­si donc, c’est en Inde que l’imagination humaine, féconde et exu­bé­rante comme la val­lée du Gange, a enfan­té ces contes; c’est de l’Inde qu’ils ont pris leur envol en se répan­dant aux extré­mi­tés du monde pour nous amu­ser et ins­truire. Et si nous fai­sons l’effort de remon­ter de siècle en siècle, de langue en langue — du fran­çais au latin, du latin à l’hébreu, de l’hébreu à l’arabe, de l’arabe au pehl­vi, du pehl­vi au sans­crit — nous arri­vons à Sen­da­bar ou Sen­da­bad ou Sin­de­bad ou Sind­bad, qu’il ne faut pas confondre du reste avec le marin du même nom dans les «Mille et une Nuits». Tous ces noms paraissent cor­rom­pus. En tout cas, en l’absence du texte ori­gi­nal sans­crit, je m’en réfère à la ver­sion hébraïque. En voi­ci l’intrigue : Une reine devient amou­reuse de son beau-fils, qui rejette les vaines avances de cette femme. Elle en est irri­tée et l’accuse d’avoir vou­lu la séduire, un peu comme Phèdre a accu­sé Hip­po­lyte, ou comme la femme de Puti­phar a accu­sé Joseph. Le roi condamne son fils; mais, durant une semaine, le juge­ment demeure sus­pen­du. Chaque jour, l’un des sept sages voués à l’éducation du jeune prince fait au monarque un récit qui a pour but de lui ins­pi­rer quelque défiance à l’égard des femmes; et la reine y répond, chaque jour, par un récit qui doit pro­duire l’effet contraire. Enfin, le prince démontre son inno­cence, et la reine est condam­née; mais le jeune homme demande et obtient la grâce de la cou­pable.

* En hébreu «משלי סנדבאר». Autre­fois trans­crit «Mischle San­da­bar» ou «Mishle Sen­de­bar». Haut

** En arabe سندباد. Haut

«Histoire de Sindban : contes syriaques»

éd. E. Leroux, coll. de Contes et Chansons populaires, Paris

éd. E. Leroux, coll. de Contes et Chan­sons popu­laires, Paris

Il s’agit de la ver­sion syriaque des «Para­boles de Sen­da­bar sur les ruses des femmes» («Mishle Sen­da­bar»*), ou mieux «Para­boles de Sin­de­bad», contes d’origine indienne, dont il existe des imi­ta­tions dans la plu­part des langues orien­tales, et qui, sous le titre de «L’Histoire des sept sages de Rome» («His­to­ria sep­tem sapien­tum Romæ»), ont obte­nu un très vif suc­cès en Europe occi­den­tale, où les trou­vères fran­çais en ont fait «Le Roman des sept sages». Le ren­sei­gne­ment le plus ancien et le plus utile que nous ayons sur ces contes, nous est don­né par l’historien Mas­sou­di (Xe siècle apr. J.-C.). Dans un cha­pitre inti­tu­lé «Géné­ra­li­tés sur l’histoire de l’Inde, ses doc­trines, et l’origine de ses royaumes», cet his­to­rien attri­bue le «Livre des sept vizirs, du maître, du jeune homme et de la femme du roi» à un sage indien, contem­po­rain du roi Harṣa Vard­ha­na (VIIe siècle apr. J.-C.), et qu’il nomme Sin­de­bad**. Ain­si donc, c’est en Inde que l’imagination humaine, féconde et exu­bé­rante comme la val­lée du Gange, a enfan­té ces contes; c’est de l’Inde qu’ils ont pris leur envol en se répan­dant aux extré­mi­tés du monde pour nous amu­ser et ins­truire. Et si nous fai­sons l’effort de remon­ter de siècle en siècle, de langue en langue — du fran­çais au latin, du latin à l’hébreu, de l’hébreu à l’arabe, de l’arabe au pehl­vi, du pehl­vi au sans­crit — nous arri­vons à Sen­da­bar ou Sen­da­bad ou Sin­de­bad ou Sind­bad, qu’il ne faut pas confondre du reste avec le marin du même nom dans les «Mille et une Nuits». Tous ces noms paraissent cor­rom­pus. En tout cas, en l’absence du texte ori­gi­nal sans­crit, je m’en réfère à la ver­sion hébraïque. En voi­ci l’intrigue : Une reine devient amou­reuse de son beau-fils, qui rejette les vaines avances de cette femme. Elle en est irri­tée et l’accuse d’avoir vou­lu la séduire, un peu comme Phèdre a accu­sé Hip­po­lyte, ou comme la femme de Puti­phar a accu­sé Joseph. Le roi condamne son fils; mais, durant une semaine, le juge­ment demeure sus­pen­du. Chaque jour, l’un des sept sages voués à l’éducation du jeune prince fait au monarque un récit qui a pour but de lui ins­pi­rer quelque défiance à l’égard des femmes; et la reine y répond, chaque jour, par un récit qui doit pro­duire l’effet contraire. Enfin, le prince démontre son inno­cence, et la reine est condam­née; mais le jeune homme demande et obtient la grâce de la cou­pable.

* En hébreu «משלי סנדבאר». Autre­fois trans­crit «Mischle San­da­bar» ou «Mishle Sen­de­bar». Haut

** En arabe سندباد. Haut

Lucien, «Œuvres. Tome VI»

XVIIIᵉ siècle

XVIIIe siècle

Il s’agit des «Dia­logues des cour­ti­sanes» («Hetai­ri­koi Dia­lo­goi»*) et autres œuvres de Lucien de Samo­sate**, auteur d’expression grecque qui n’épargna dans ses satires enjouées ni les dieux ni les hommes. «Je suis né en Syrie, sur les bords de l’Euphrate. Mais qu’importe mon pays? J’en sais, par­mi mes adver­saires, qui ne sont pas moins bar­bares que moi… Mon accent étran­ger ne nui­ra point à ma cause si j’ai le bon droit de mon côté», dit-il dans «Les Phi­lo­sophes res­sus­ci­tés, ou le Pêcheur»***. Les parents de Lucien étaient pauvres et d’humble condi­tion. Ils le des­ti­nèrent dès le départ au métier de sculp­teur et mirent en appren­tis­sage chez son oncle, qui était sta­tuaire. Mais son ini­tia­tion ne fut pas heu­reuse : pour son coup d’essai, il bri­sa le marbre qu’on lui avait don­né à dégros­sir, et son oncle, homme d’un carac­tère empor­té, l’en punit sévè­re­ment. Il n’en fal­lut pas davan­tage pour dégoû­ter sans retour le jeune appren­ti, dont le génie et les sen­ti­ments étaient au-des­sus d’un métier manuel. Il prit dès lors la déci­sion de ne plus remettre les pieds dans un ate­lier et se livra tout entier à l’étude des lettres. Il raconte lui-même cette anec­dote de jeu­nesse, de la manière la plus sym­pa­thique, dans un écrit qu’il com­po­sa long­temps après et inti­tu­lé «Le Songe de Lucien»****. Il y sup­pose qu’en ren­trant à la mai­son, après s’être sau­vé des mains de son oncle, il s’endort, acca­blé de fatigue et de tris­tesse. Il voit dans son som­meil les divi­ni­tés tuté­laires de la Sculp­ture et de l’Instruction. Cha­cune d’elles fait l’éloge de son art : «Si tu veux me suivre, je te ren­drai, pour ain­si dire, le contem­po­rain de tous les génies sublimes qui ont exis­té… en te fai­sant connaître les immor­tels ouvrages des grands écri­vains et les belles actions des anciens héros… Je te pro­mets, [à toi] aus­si, un rang dis­tin­gué par­mi ce petit nombre d’hommes for­tu­nés qui ont obte­nu l’immortalité. Et lors même que tu auras ces­sé de vivre, les savants aime­ront encore s’entretenir avec toi dans tes écrits»*****. On devine quelle divi­ni­té plaide ain­si et finit par l’emporter. Aus­si, dans «La Double Accu­sa­tion», ce Syrien remer­cie-t-il l’Instruction de l’avoir «éle­vé» et «intro­duit par­mi les Grecs», alors qu’«il n’était encore qu’un jeune étour­di [par­lant] un lan­gage bar­bare» et por­tant une vilaine robe orien­tale******.

* En grec «Ἑταιρικοὶ Διάλογοι». Haut

** En grec Λουκιανὸς ὁ Σαμοσατεύς. Autre­fois trans­crit Lucian de Samo­sate. Haut

*** «Œuvres. Tome II», p. 399. Haut

**** À ne pas confondre avec «Le Rêve, ou le Coq», qui porte sur un sujet dif­fé­rent. Haut

***** «Œuvres. Tome I», p. 14-15 & 17. Haut

****** «Tome IV», p. 469 & 465. Haut

Lucien, «Œuvres. Tome V»

XVIIIᵉ siècle

XVIIIe siècle

Il s’agit de l’«Apo­lo­gie des por­traits» («Hyper tôn eiko­nôn»*) et autres œuvres de Lucien de Samo­sate**, auteur d’expression grecque qui n’épargna dans ses satires enjouées ni les dieux ni les hommes. «Je suis né en Syrie, sur les bords de l’Euphrate. Mais qu’importe mon pays? J’en sais, par­mi mes adver­saires, qui ne sont pas moins bar­bares que moi… Mon accent étran­ger ne nui­ra point à ma cause si j’ai le bon droit de mon côté», dit-il dans «Les Phi­lo­sophes res­sus­ci­tés, ou le Pêcheur»***. Les parents de Lucien étaient pauvres et d’humble condi­tion. Ils le des­ti­nèrent dès le départ au métier de sculp­teur et mirent en appren­tis­sage chez son oncle, qui était sta­tuaire. Mais son ini­tia­tion ne fut pas heu­reuse : pour son coup d’essai, il bri­sa le marbre qu’on lui avait don­né à dégros­sir, et son oncle, homme d’un carac­tère empor­té, l’en punit sévè­re­ment. Il n’en fal­lut pas davan­tage pour dégoû­ter sans retour le jeune appren­ti, dont le génie et les sen­ti­ments étaient au-des­sus d’un métier manuel. Il prit dès lors la déci­sion de ne plus remettre les pieds dans un ate­lier et se livra tout entier à l’étude des lettres. Il raconte lui-même cette anec­dote de jeu­nesse, de la manière la plus sym­pa­thique, dans un écrit qu’il com­po­sa long­temps après et inti­tu­lé «Le Songe de Lucien»****. Il y sup­pose qu’en ren­trant à la mai­son, après s’être sau­vé des mains de son oncle, il s’endort, acca­blé de fatigue et de tris­tesse. Il voit dans son som­meil les divi­ni­tés tuté­laires de la Sculp­ture et de l’Instruction. Cha­cune d’elles fait l’éloge de son art : «Si tu veux me suivre, je te ren­drai, pour ain­si dire, le contem­po­rain de tous les génies sublimes qui ont exis­té… en te fai­sant connaître les immor­tels ouvrages des grands écri­vains et les belles actions des anciens héros… Je te pro­mets, [à toi] aus­si, un rang dis­tin­gué par­mi ce petit nombre d’hommes for­tu­nés qui ont obte­nu l’immortalité. Et lors même que tu auras ces­sé de vivre, les savants aime­ront encore s’entretenir avec toi dans tes écrits»*****. On devine quelle divi­ni­té plaide ain­si et finit par l’emporter. Aus­si, dans «La Double Accu­sa­tion», ce Syrien remer­cie-t-il l’Instruction de l’avoir «éle­vé» et «intro­duit par­mi les Grecs», alors qu’«il n’était encore qu’un jeune étour­di [par­lant] un lan­gage bar­bare» et por­tant une vilaine robe orien­tale******.

* En grec «Ὑπὲρ τῶν εἰκόνων». Haut

** En grec Λουκιανὸς ὁ Σαμοσατεύς. Autre­fois trans­crit Lucian de Samo­sate. Haut

*** «Œuvres. Tome II», p. 399. Haut

**** À ne pas confondre avec «Le Rêve, ou le Coq», qui porte sur un sujet dif­fé­rent. Haut

***** «Œuvres. Tome I», p. 14-15 & 17. Haut

****** «Tome IV», p. 469 & 465. Haut