Mot-clefhistoriographie

genre lit­té­raire

« Crémutius Cordus »

dans « Les Suicidés illustres : biographie des personnages remarquables de tous les pays qui ont péri volontairement », p. 188-189

dans « Les Sui­ci­dés illustres : bio­gra­phie des per­son­nages re­mar­quables de tous les pays qui ont péri vo­lon­tai­re­ment », p. 188-189

Il s’agit de Cré­mu­tius Cor­dus1, his­to­rien et sé­na­teur ro­main, non moins cé­lèbre par son sui­cide exem­plaire que par ses écrits condam­nés au feu. C’était un homme de ca­rac­tère, d’une rare fran­chise et li­berté de lan­gage, et qui, fi­dèle à ses convic­tions ré­pu­bli­caines, s’était au­to­risé dans ses « An­nales » à louer Bru­tus, meur­trier de Cé­sar, et à sa­luer Cas­sius comme le « der­nier des Ro­mains » (« Ro­ma­no­rum ul­ti­mum ») ; il n’avait pas craint non plus de blâ­mer ceux de ses col­lègues qui s’étaient ran­gés du côté du ré­gime im­pé­rial. Ses « An­nales », aujourd’hui per­dues, étaient une his­toire des guerres ci­viles et du règne d’Auguste. D’après le ju­ge­ment ad­mi­ra­tif de Sé­nèque2, « [d’un] ton ma­gni­fique, il y dé­plo­rait les guerres ci­viles et pros­cri­vait pour l’éternité les pros­crip­teurs ». En fait, ni Au­guste ni Ti­bère n’en prirent om­brage ; et Cré­mu­tius au­rait peut-être échappé aux dé­trac­teurs s’il ne s’était pas at­tiré, par quelques piques, la haine mor­telle du pré­fet Sé­jan (de l’an 15 à l’an 31 apr. J.-C.). Oui, le vrai crime de Cré­mu­tius fut d’avoir parlé ou­ver­te­ment de cet homme vil et puis­sant. Il n’avait pu s’empêcher de dire que « Sé­jan n’attend pas qu’on le place sur nos têtes ; il s’y hisse lui-même »3. Un autre jour, comme on ve­nait de dé­cer­ner à Sé­jan une sta­tue qu’on al­lait éri­ger sur les cendres du théâtre de Pom­pée : « Cette fois-ci », s’écria Cré­mu­tius, « c’est bien la fin de ce théâtre » (« Tunc vere thea­trum per­ire »). Sé­nèque ap­prou­vera ces sor­ties : « Pou­vait-il ne pas écla­ter en voyant un sol­dat dé­loyal [c’est-à-dire un Sé­jan] déi­fié dans le mo­nu­ment qui per­pé­tue la mé­moire d’un de nos plus grands gé­né­raux [c’est-à-dire le théâtre de Pom­pée] ? » L’acte d’accusation contre Cré­mu­tius fut si­gné. Une meute de sbires fu­rieux, que Sé­jan, pour se les at­ta­cher et se les rendre fi­dèles, « abreu­vait de sang hu­main », se mirent à « aboyer » au­tour de notre homme, qui ne garda pas moins tout son sang-froid. Que faire ? Pour vivre, il n’y avait qu’un moyen : il fal­lait apai­ser le pré­fet ir­rité en al­lant se je­ter à ses pieds ; et Cré­mu­tius n’était pas homme à le faire. Il s’adressa à ses ac­cu­sa­teurs : « La pos­té­rité rend jus­tice à cha­cun ; et s’il faut que je sois condamné, non seule­ment les noms de Cas­sius et de Bru­tus ne se­ront pas pour cela abo­lis, mais le mien vi­vra avec eux » (« non modo Cas­sii et Bruti, sed etiam mei me­mi­ne­rint »)4. De­vant tout autre pu­blic, ces mots éner­giques et ré­so­lus au­raient éveillé quelque chose de bon, quelque sur­saut de l’esprit ou quelque émoi du cœur ; mais ils n’avaient au­cune prise sur des « loups vo­races » (« avi­dis­si­mo­rum lu­po­rum ») ex­ci­tés par le sang, comme dit Sé­nèque. Cré­mu­tius, qui voyait bien que Rome était à ja­mais plon­gée dans la dé­pra­va­tion gé­né­rale, se donna la mort. À l’instigation de Sé­jan, les sé­na­teurs, in­ven­tant un dé­lit de pen­sée, condam­nèrent ses « An­nales » à être brû­lées et or­don­nèrent d’en re­cher­cher toutes les co­pies qu’il y avait.

  1. En la­tin Au­lus Cre­mu­tius Cor­dus. Haut
  2. « Conso­la­tion à Mar­cia », ch. 26. Haut
  1. Dans id. ch. 22. Haut
  2. Dans Ta­cite, « An­nales », liv. IV, sect. 35. Haut

le comte de Maistre, « Œuvres complètes. Tome III. De l’Église gallicane • Lettres sur l’Inquisition espagnole »

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit de « Lettres sur l’Inquisition es­pa­gnole » et autres œuvres du comte Jo­seph de Maistre. Maistre est tou­jours resté en de­hors des grands hé­ri­tiers du XVIIIe siècle dont on re­com­mande l’étude aux gens culti­vés. On a parlé de lui ou pour le com­battre ou pour l’encenser. Et on a bien fait en un sens. Il mé­rite d’être com­battu en tant que pen­seur du ca­tho­li­cisme le plus obs­cu­ran­tiste, mais en­censé en tant que brillant cau­seur et gé­nie de la pro­vo­ca­tion. Le sys­tème de pen­sée de Maistre, comme la plu­part des faux sys­tèmes, peut se ré­su­mer en un mot : l’unité ab­so­lue. Cette unité ne peut être at­teinte par les hommes que si un pou­voir tout aussi ab­solu les réunit. Le re­pré­sen­tant de ce pou­voir, d’après Maistre, est le pape dans le do­maine spi­ri­tuel, le roi dans le do­maine tem­po­rel, qui lui donnent son ca­rac­tère su­prême, in­dé­fec­tible et sa­cré : « L’un et l’autre », dit-il1, « ex­priment cette haute puis­sance qui les do­mine toutes… qui gou­verne et n’est pas gou­ver­née, qui juge et n’est pas ju­gée ». Voilà l’autorité consti­tuée : au­to­rité re­li­gieuse d’une part, au­to­rité ci­vile de l’autre. Rien de tout cela ne doit être confié aux aca­dé­mi­ciens et aux sa­vants ; et à plus forte rai­son au bas peuple. L’anarchie me­nace dès que l’insolente cri­tique du pou­voir est pos­sible : « Il fau­drait avoir perdu l’esprit », s’exclame Maistre2, « pour croire que Dieu ait chargé les aca­dé­mies de nous ap­prendre ce qu’Il est, et ce que nous Lui de­vons. Il ap­par­tient aux pré­lats, aux nobles… d’être les dé­po­si­taires et les gar­diens des vé­ri­tés conser­va­trices ; d’apprendre aux na­tions… ce qui est vrai et ce qui est faux dans l’ordre mo­ral et spi­ri­tuel. Les autres n’ont pas droit de rai­son­ner sur ces sortes de ma­tières ! » Ce n’est pas à la masse po­pu­laire qu’il ap­par­tient de ré­flé­chir sur les prin­cipes obs­curs et in­faillibles aux­quels elle est sou­mise, car « il y a des choses qu’on dé­truit en les mon­trant »3. L’autorité peut se pas­ser de science et d’obéissance éclai­rée. Maistre va beau­coup plus loin. Dans ses « Lettres sur l’Inquisition », il fait l’éloge d’une ins­ti­tu­tion ca­tho­lique qui a fait cou­ler des flots de sang. C’est à elle qu’il at­tri­bue le main­tien en Es­pagne de la foi et de la mo­nar­chie contre les­quelles est ve­nue s’user la puis­sance de Na­po­léon. Si la France avait eu le bon­heur de jouir de l’Inquisition, les dé­sastres de la Ré­vo­lu­tion fran­çaise au­raient pu être évi­tés. De là à croire que « les abus [du pou­voir] valent in­fi­ni­ment mieux que les ré­vo­lu­tions »4 il n’y a qu’un pas. Maistre le fran­chit ! Il est si dé­rai­son­nable, si ré­ac­tion­naire qu’il semble avoir été in­venté pour nous aga­cer : « Il brave, il dé­fie, il in­vec­tive, il ir­rite… Il va jusqu’à l’absurde et jusqu’au sup­plice… Que se­rait un au­tel en­touré de po­tences ? Est-ce là de la théo­lo­gie ?… N’est-ce pas, plu­tôt, une pro­vo­ca­tion à toute âme in­dé­pen­dante qui veut ado­rer et non trem­bler ? », pro­tes­tera La­mar­tine dans son « Cours fa­mi­lier de lit­té­ra­ture ».

  1. « Tome II », p. 2. Haut
  2. « Tome V », p. 108. Haut
  1. « Tome VII », p. 38. Haut
  2. « Mé­moires po­li­tiques et Cor­res­pon­dance di­plo­ma­tique ». Haut

le comte de Maistre, « Œuvres complètes. Tome II. Du pape »

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit de « Du pape » du comte Jo­seph de Maistre. Maistre est tou­jours resté en de­hors des grands hé­ri­tiers du XVIIIe siècle dont on re­com­mande l’étude aux gens culti­vés. On a parlé de lui ou pour le com­battre ou pour l’encenser. Et on a bien fait en un sens. Il mé­rite d’être com­battu en tant que pen­seur du ca­tho­li­cisme le plus obs­cu­ran­tiste, mais en­censé en tant que brillant cau­seur et gé­nie de la pro­vo­ca­tion. Le sys­tème de pen­sée de Maistre, comme la plu­part des faux sys­tèmes, peut se ré­su­mer en un mot : l’unité ab­so­lue. Cette unité ne peut être at­teinte par les hommes que si un pou­voir tout aussi ab­solu les réunit. Le re­pré­sen­tant de ce pou­voir, d’après Maistre, est le pape dans le do­maine spi­ri­tuel, le roi dans le do­maine tem­po­rel, qui lui donnent son ca­rac­tère su­prême, in­dé­fec­tible et sa­cré : « L’un et l’autre », dit-il1, « ex­priment cette haute puis­sance qui les do­mine toutes… qui gou­verne et n’est pas gou­ver­née, qui juge et n’est pas ju­gée ». Voilà l’autorité consti­tuée : au­to­rité re­li­gieuse d’une part, au­to­rité ci­vile de l’autre. Rien de tout cela ne doit être confié aux aca­dé­mi­ciens et aux sa­vants ; et à plus forte rai­son au bas peuple. L’anarchie me­nace dès que l’insolente cri­tique du pou­voir est pos­sible : « Il fau­drait avoir perdu l’esprit », s’exclame Maistre2, « pour croire que Dieu ait chargé les aca­dé­mies de nous ap­prendre ce qu’Il est, et ce que nous Lui de­vons. Il ap­par­tient aux pré­lats, aux nobles… d’être les dé­po­si­taires et les gar­diens des vé­ri­tés conser­va­trices ; d’apprendre aux na­tions… ce qui est vrai et ce qui est faux dans l’ordre mo­ral et spi­ri­tuel. Les autres n’ont pas droit de rai­son­ner sur ces sortes de ma­tières ! » Ce n’est pas à la masse po­pu­laire qu’il ap­par­tient de ré­flé­chir sur les prin­cipes obs­curs et in­faillibles aux­quels elle est sou­mise, car « il y a des choses qu’on dé­truit en les mon­trant »3. L’autorité peut se pas­ser de science et d’obéissance éclai­rée. Maistre va beau­coup plus loin. Dans ses « Lettres sur l’Inquisition », il fait l’éloge d’une ins­ti­tu­tion ca­tho­lique qui a fait cou­ler des flots de sang. C’est à elle qu’il at­tri­bue le main­tien en Es­pagne de la foi et de la mo­nar­chie contre les­quelles est ve­nue s’user la puis­sance de Na­po­léon. Si la France avait eu le bon­heur de jouir de l’Inquisition, les dé­sastres de la Ré­vo­lu­tion fran­çaise au­raient pu être évi­tés. De là à croire que « les abus [du pou­voir] valent in­fi­ni­ment mieux que les ré­vo­lu­tions »4 il n’y a qu’un pas. Maistre le fran­chit ! Il est si dé­rai­son­nable, si ré­ac­tion­naire qu’il semble avoir été in­venté pour nous aga­cer : « Il brave, il dé­fie, il in­vec­tive, il ir­rite… Il va jusqu’à l’absurde et jusqu’au sup­plice… Que se­rait un au­tel en­touré de po­tences ? Est-ce là de la théo­lo­gie ?… N’est-ce pas, plu­tôt, une pro­vo­ca­tion à toute âme in­dé­pen­dante qui veut ado­rer et non trem­bler ? », pro­tes­tera La­mar­tine dans son « Cours fa­mi­lier de lit­té­ra­ture ».

  1. « Tome II », p. 2. Haut
  2. « Tome V », p. 108. Haut
  1. « Tome VII », p. 38. Haut
  2. « Mé­moires po­li­tiques et Cor­res­pon­dance di­plo­ma­tique ». Haut

le comte de Maistre, « Œuvres complètes. Tome I. Considérations sur la France • Fragments sur la France • etc. »

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit de « Consi­dé­ra­tions sur la France » et autres œuvres du comte Jo­seph de Maistre. Maistre est tou­jours resté en de­hors des grands hé­ri­tiers du XVIIIe siècle dont on re­com­mande l’étude aux gens culti­vés. On a parlé de lui ou pour le com­battre ou pour l’encenser. Et on a bien fait en un sens. Il mé­rite d’être com­battu en tant que pen­seur du ca­tho­li­cisme le plus obs­cu­ran­tiste, mais en­censé en tant que brillant cau­seur et gé­nie de la pro­vo­ca­tion. Le sys­tème de pen­sée de Maistre, comme la plu­part des faux sys­tèmes, peut se ré­su­mer en un mot : l’unité ab­so­lue. Cette unité ne peut être at­teinte par les hommes que si un pou­voir tout aussi ab­solu les réunit. Le re­pré­sen­tant de ce pou­voir, d’après Maistre, est le pape dans le do­maine spi­ri­tuel, le roi dans le do­maine tem­po­rel, qui lui donnent son ca­rac­tère su­prême, in­dé­fec­tible et sa­cré : « L’un et l’autre », dit-il1, « ex­priment cette haute puis­sance qui les do­mine toutes… qui gou­verne et n’est pas gou­ver­née, qui juge et n’est pas ju­gée ». Voilà l’autorité consti­tuée : au­to­rité re­li­gieuse d’une part, au­to­rité ci­vile de l’autre. Rien de tout cela ne doit être confié aux aca­dé­mi­ciens et aux sa­vants ; et à plus forte rai­son au bas peuple. L’anarchie me­nace dès que l’insolente cri­tique du pou­voir est pos­sible : « Il fau­drait avoir perdu l’esprit », s’exclame Maistre2, « pour croire que Dieu ait chargé les aca­dé­mies de nous ap­prendre ce qu’Il est, et ce que nous Lui de­vons. Il ap­par­tient aux pré­lats, aux nobles… d’être les dé­po­si­taires et les gar­diens des vé­ri­tés conser­va­trices ; d’apprendre aux na­tions… ce qui est vrai et ce qui est faux dans l’ordre mo­ral et spi­ri­tuel. Les autres n’ont pas droit de rai­son­ner sur ces sortes de ma­tières ! » Ce n’est pas à la masse po­pu­laire qu’il ap­par­tient de ré­flé­chir sur les prin­cipes obs­curs et in­faillibles aux­quels elle est sou­mise, car « il y a des choses qu’on dé­truit en les mon­trant »3. L’autorité peut se pas­ser de science et d’obéissance éclai­rée. Maistre va beau­coup plus loin. Dans ses « Lettres sur l’Inquisition », il fait l’éloge d’une ins­ti­tu­tion ca­tho­lique qui a fait cou­ler des flots de sang. C’est à elle qu’il at­tri­bue le main­tien en Es­pagne de la foi et de la mo­nar­chie contre les­quelles est ve­nue s’user la puis­sance de Na­po­léon. Si la France avait eu le bon­heur de jouir de l’Inquisition, les dé­sastres de la Ré­vo­lu­tion fran­çaise au­raient pu être évi­tés. De là à croire que « les abus [du pou­voir] valent in­fi­ni­ment mieux que les ré­vo­lu­tions »4 il n’y a qu’un pas. Maistre le fran­chit ! Il est si dé­rai­son­nable, si ré­ac­tion­naire qu’il semble avoir été in­venté pour nous aga­cer : « Il brave, il dé­fie, il in­vec­tive, il ir­rite… Il va jusqu’à l’absurde et jusqu’au sup­plice… Que se­rait un au­tel en­touré de po­tences ? Est-ce là de la théo­lo­gie ?… N’est-ce pas, plu­tôt, une pro­vo­ca­tion à toute âme in­dé­pen­dante qui veut ado­rer et non trem­bler ? », pro­tes­tera La­mar­tine dans son « Cours fa­mi­lier de lit­té­ra­ture ».

  1. « Tome II », p. 2. Haut
  2. « Tome V », p. 108. Haut
  1. « Tome VII », p. 38. Haut
  2. « Mé­moires po­li­tiques et Cor­res­pon­dance di­plo­ma­tique ». Haut

Schiller, « Histoire du soulèvement des Pays-Bas contre la domination espagnole »

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit de l’« His­toire du sou­lè­ve­ment des Pays-Bas contre la do­mi­na­tion es­pa­gnole »1 (« Ges­chichte des Ab­falls der ve­rei­nig­ten Nie­der­lande von der spa­ni­schen Re­gie­rung ») de Frie­drich Schil­ler. En 1782, « Les Bri­gands » furent joués pour la pre­mière fois sur le théâtre de Mann­heim, de­vant une foule pres­sée de spec­ta­teurs ac­cou­rus de près et de loin. L’affluence fut telle que, si l’on n’avait ré­servé une place à Schil­ler, il eût pu dif­fi­ci­le­ment as­sis­ter à sa propre pièce. Ce fut un triomphe, un en­thou­siasme comme on n’en avait ja­mais vu en Al­le­magne. Ce­pen­dant, cette heu­reuse cir­cons­tance, notre poète l’expiait par de cruels sou­cis dus à la même cause. Car les dettes qu’il avait contrac­tées en fai­sant im­pri­mer cette pièce à ses frais et à ses risques de­ve­naient de jour en jour plus criantes. Tous les exem­plaires s’étaient ven­dus, mais les bé­né­fices étaient pour le li­braire. Notre poète, déses­péré, ne sut vers qui se tour­ner. Et le di­rec­teur du théâtre lui fit la sourde oreille quand, se dé­bat­tant contre la pau­vreté, Schil­ler vint im­plo­rer son aide gé­né­reuse et la fa­veur d’un congé, en pro­met­tant de dire bien haut : « C’est à un dieu que nous de­vons ces loi­sirs ; car il sera pour moi, tou­jours, un dieu » (« Deus no­bis hæc otia fe­cit ; namque erit ille mihi sem­per deus »2). Le re­fus du di­rec­teur dé­ter­mina notre poète à ré­si­gner ses fonc­tions de dra­ma­turge. Libre, mais tou­jours sans res­sources, il es­saya un moyen de sa­lut qui, dans ce temps-là comme main­te­nant, était bien pré­caire. Il fonda une re­vue lit­té­raire. « La Tha­lie du Rhin »3 (« Rhei­nische Tha­lia »), tel fut le titre de ce re­cueil. Les abon­nés firent dé­faut. Les dé­trac­teurs, en re­vanche, s’acharnèrent sur Schil­ler, à tel point que le sé­jour à Mann­heim lui de­vint im­pos­sible, in­to­lé­rable. Il par­tit à Goh­lis, un vil­lage des en­vi­rons de Leip­zig, où il loua une mo­deste chambre de pay­san, pla­cée sous les combles. C’est là qu’il alla cher­cher re­fuge pour mû­rir ses pen­sées et pour ache­ver ses pièces, en écou­tant le concert des voix de la na­ture. Un ma­tin, le ha­sard de sa pro­me­nade le condui­sit dans un bos­quet sur les bords de la Pleisse. À quelques pas de­vant lui, il aper­çut un jeune homme pâle, les yeux ha­gards, les poi­gnets liés par un ban­deau, prêt à se je­ter dans l’abîme. Schil­ler, sa­chant lui aussi de quel poids pèsent sur le cœur cer­tains mo­ments de la vie, poussa les branches et lia conver­sa­tion avec le mi­sé­rable. C’était un étu­diant en théo­lo­gie, presque un ado­les­cent, qui de­puis six mois vi­vait seule­ment de pain et d’eau, et à qui il ne res­tait plus ni forces phy­siques pour sup­por­ter ces pri­va­tions ni forces mo­rales pour es­pé­rer. Notre poète lui donna le peu qu’il avait sur lui, et lui de­manda en échange la pro­messe de re­tar­der de huit jours son pro­jet de sui­cide. Le len­de­main ou le sur­len­de­main, Schil­ler as­sis­tait à une fête de ma­riage dans une riche fa­mille de Leip­zig. Au mo­ment où l’assemblée était la plus bruyante, il se leva sou­dain, il ra­conta avec cha­leur et élo­quence la scène dont il avait été té­moin, il ré­clama de tous les in­vi­tés des se­cours pour le mal­heu­reux et il fit lui-même la quête, une as­siette à la main. La col­lecte fut si consi­dé­rable qu’elle suf­fit à sou­te­nir le pauvre étu­diant jusqu’au jour où il eut une place.

  1. Par­fois tra­duit « His­toire du sou­lè­ve­ment des Pays-Bas sous Phi­lippe II, roi d’Espagne », « His­toire de la ré­volte qui dé­ta­cha les Pays-Bas de la do­mi­na­tion es­pa­gnole » ou « His­toire de la dé­fec­tion des Pays-Bas réunis de l’Espagne ». Haut
  2. Vir­gile, « Bu­co­liques », poème I, v. 6-7. Haut
  1. Par­fois tra­duit « La Tha­lie rhé­nane ». Tha­lie, muse de la co­mé­die et de la poé­sie pas­to­rale, tient dans la main droite le bâ­ton re­courbé des ber­gers et porte de la main gauche un masque co­mique. Haut

Schiller, « Histoire de la guerre de Trente Ans. Tome II »

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit de l’« His­toire de la guerre de Trente Ans » (« Ges­chichte des Dreißig­jäh­ri­gen Kriegs ») de Frie­drich Schil­ler. En 1782, « Les Bri­gands » furent joués pour la pre­mière fois sur le théâtre de Mann­heim, de­vant une foule pres­sée de spec­ta­teurs ac­cou­rus de près et de loin. L’affluence fut telle que, si l’on n’avait ré­servé une place à Schil­ler, il eût pu dif­fi­ci­le­ment as­sis­ter à sa propre pièce. Ce fut un triomphe, un en­thou­siasme comme on n’en avait ja­mais vu en Al­le­magne. Ce­pen­dant, cette heu­reuse cir­cons­tance, notre poète l’expiait par de cruels sou­cis dus à la même cause. Car les dettes qu’il avait contrac­tées en fai­sant im­pri­mer cette pièce à ses frais et à ses risques de­ve­naient de jour en jour plus criantes. Tous les exem­plaires s’étaient ven­dus, mais les bé­né­fices étaient pour le li­braire. Notre poète, déses­péré, ne sut vers qui se tour­ner. Et le di­rec­teur du théâtre lui fit la sourde oreille quand, se dé­bat­tant contre la pau­vreté, Schil­ler vint im­plo­rer son aide gé­né­reuse et la fa­veur d’un congé, en pro­met­tant de dire bien haut : « C’est à un dieu que nous de­vons ces loi­sirs ; car il sera pour moi, tou­jours, un dieu » (« Deus no­bis hæc otia fe­cit ; namque erit ille mihi sem­per deus »1). Le re­fus du di­rec­teur dé­ter­mina notre poète à ré­si­gner ses fonc­tions de dra­ma­turge. Libre, mais tou­jours sans res­sources, il es­saya un moyen de sa­lut qui, dans ce temps-là comme main­te­nant, était bien pré­caire. Il fonda une re­vue lit­té­raire. « La Tha­lie du Rhin »2 (« Rhei­nische Tha­lia »), tel fut le titre de ce re­cueil. Les abon­nés firent dé­faut. Les dé­trac­teurs, en re­vanche, s’acharnèrent sur Schil­ler, à tel point que le sé­jour à Mann­heim lui de­vint im­pos­sible, in­to­lé­rable. Il par­tit à Goh­lis, un vil­lage des en­vi­rons de Leip­zig, où il loua une mo­deste chambre de pay­san, pla­cée sous les combles. C’est là qu’il alla cher­cher re­fuge pour mû­rir ses pen­sées et pour ache­ver ses pièces, en écou­tant le concert des voix de la na­ture. Un ma­tin, le ha­sard de sa pro­me­nade le condui­sit dans un bos­quet sur les bords de la Pleisse. À quelques pas de­vant lui, il aper­çut un jeune homme pâle, les yeux ha­gards, les poi­gnets liés par un ban­deau, prêt à se je­ter dans l’abîme. Schil­ler, sa­chant lui aussi de quel poids pèsent sur le cœur cer­tains mo­ments de la vie, poussa les branches et lia conver­sa­tion avec le mi­sé­rable. C’était un étu­diant en théo­lo­gie, presque un ado­les­cent, qui de­puis six mois vi­vait seule­ment de pain et d’eau, et à qui il ne res­tait plus ni forces phy­siques pour sup­por­ter ces pri­va­tions ni forces mo­rales pour es­pé­rer. Notre poète lui donna le peu qu’il avait sur lui, et lui de­manda en échange la pro­messe de re­tar­der de huit jours son pro­jet de sui­cide. Le len­de­main ou le sur­len­de­main, Schil­ler as­sis­tait à une fête de ma­riage dans une riche fa­mille de Leip­zig. Au mo­ment où l’assemblée était la plus bruyante, il se leva sou­dain, il ra­conta avec cha­leur et élo­quence la scène dont il avait été té­moin, il ré­clama de tous les in­vi­tés des se­cours pour le mal­heu­reux et il fit lui-même la quête, une as­siette à la main. La col­lecte fut si consi­dé­rable qu’elle suf­fit à sou­te­nir le pauvre étu­diant jusqu’au jour où il eut une place.

  1. Vir­gile, « Bu­co­liques », poème I, v. 6-7. Haut
  1. Par­fois tra­duit « La Tha­lie rhé­nane ». Tha­lie, muse de la co­mé­die et de la poé­sie pas­to­rale, tient dans la main droite le bâ­ton re­courbé des ber­gers et porte de la main gauche un masque co­mique. Haut

Schiller, « Histoire de la guerre de Trente Ans. Tome I »

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit de l’« His­toire de la guerre de Trente Ans » (« Ges­chichte des Dreißig­jäh­ri­gen Kriegs ») de Frie­drich Schil­ler. En 1782, « Les Bri­gands » furent joués pour la pre­mière fois sur le théâtre de Mann­heim, de­vant une foule pres­sée de spec­ta­teurs ac­cou­rus de près et de loin. L’affluence fut telle que, si l’on n’avait ré­servé une place à Schil­ler, il eût pu dif­fi­ci­le­ment as­sis­ter à sa propre pièce. Ce fut un triomphe, un en­thou­siasme comme on n’en avait ja­mais vu en Al­le­magne. Ce­pen­dant, cette heu­reuse cir­cons­tance, notre poète l’expiait par de cruels sou­cis dus à la même cause. Car les dettes qu’il avait contrac­tées en fai­sant im­pri­mer cette pièce à ses frais et à ses risques de­ve­naient de jour en jour plus criantes. Tous les exem­plaires s’étaient ven­dus, mais les bé­né­fices étaient pour le li­braire. Notre poète, déses­péré, ne sut vers qui se tour­ner. Et le di­rec­teur du théâtre lui fit la sourde oreille quand, se dé­bat­tant contre la pau­vreté, Schil­ler vint im­plo­rer son aide gé­né­reuse et la fa­veur d’un congé, en pro­met­tant de dire bien haut : « C’est à un dieu que nous de­vons ces loi­sirs ; car il sera pour moi, tou­jours, un dieu » (« Deus no­bis hæc otia fe­cit ; namque erit ille mihi sem­per deus »1). Le re­fus du di­rec­teur dé­ter­mina notre poète à ré­si­gner ses fonc­tions de dra­ma­turge. Libre, mais tou­jours sans res­sources, il es­saya un moyen de sa­lut qui, dans ce temps-là comme main­te­nant, était bien pré­caire. Il fonda une re­vue lit­té­raire. « La Tha­lie du Rhin »2 (« Rhei­nische Tha­lia »), tel fut le titre de ce re­cueil. Les abon­nés firent dé­faut. Les dé­trac­teurs, en re­vanche, s’acharnèrent sur Schil­ler, à tel point que le sé­jour à Mann­heim lui de­vint im­pos­sible, in­to­lé­rable. Il par­tit à Goh­lis, un vil­lage des en­vi­rons de Leip­zig, où il loua une mo­deste chambre de pay­san, pla­cée sous les combles. C’est là qu’il alla cher­cher re­fuge pour mû­rir ses pen­sées et pour ache­ver ses pièces, en écou­tant le concert des voix de la na­ture. Un ma­tin, le ha­sard de sa pro­me­nade le condui­sit dans un bos­quet sur les bords de la Pleisse. À quelques pas de­vant lui, il aper­çut un jeune homme pâle, les yeux ha­gards, les poi­gnets liés par un ban­deau, prêt à se je­ter dans l’abîme. Schil­ler, sa­chant lui aussi de quel poids pèsent sur le cœur cer­tains mo­ments de la vie, poussa les branches et lia conver­sa­tion avec le mi­sé­rable. C’était un étu­diant en théo­lo­gie, presque un ado­les­cent, qui de­puis six mois vi­vait seule­ment de pain et d’eau, et à qui il ne res­tait plus ni forces phy­siques pour sup­por­ter ces pri­va­tions ni forces mo­rales pour es­pé­rer. Notre poète lui donna le peu qu’il avait sur lui, et lui de­manda en échange la pro­messe de re­tar­der de huit jours son pro­jet de sui­cide. Le len­de­main ou le sur­len­de­main, Schil­ler as­sis­tait à une fête de ma­riage dans une riche fa­mille de Leip­zig. Au mo­ment où l’assemblée était la plus bruyante, il se leva sou­dain, il ra­conta avec cha­leur et élo­quence la scène dont il avait été té­moin, il ré­clama de tous les in­vi­tés des se­cours pour le mal­heu­reux et il fit lui-même la quête, une as­siette à la main. La col­lecte fut si consi­dé­rable qu’elle suf­fit à sou­te­nir le pauvre étu­diant jusqu’au jour où il eut une place.

  1. Vir­gile, « Bu­co­liques », poème I, v. 6-7. Haut
  1. Par­fois tra­duit « La Tha­lie rhé­nane ». Tha­lie, muse de la co­mé­die et de la poé­sie pas­to­rale, tient dans la main droite le bâ­ton re­courbé des ber­gers et porte de la main gauche un masque co­mique. Haut

Volney, « Considérations sur la guerre actuelle des Turcs »

XVIIIᵉ siècle

XVIIIe siècle

Il s’agit des « Consi­dé­ra­tions sur la guerre ac­tuelle des Turcs » de Constan­tin-Fran­çois de Chas­sebœuf, voya­geur et lit­té­ra­teur fran­çais, plus connu sous le sur­nom de Vol­ney (XVIIIe-XIXe siècle). Il per­dit sa mère à deux ans et fut laissé entre les mains d’une vieille pa­rente, qui l’abandonna dans un pe­tit col­lège d’Ancenis. Le ré­gime de ce col­lège était fort mau­vais, et la santé des en­fants y était à peine soi­gnée ; le di­rec­teur était un homme bru­tal, qui ne par­lait qu’en gron­dant et ne gron­dait qu’en frap­pant. Vol­ney souf­frait d’autant plus que son père ne ve­nait ja­mais le voir et ne pa­rais­sait ja­mais avoir pour lui cette sol­li­ci­tude que té­moigne un père en­vers son fils. L’enfant avan­çait pour­tant dans ses études et était à la tête de ses classes. Soit par na­ture, soit par suite de l’abandon de son père, soit les deux, il se plai­sait dans la mé­di­ta­tion so­li­taire et ta­ci­turne, et son gé­nie n’attendait que d’être li­béré pour se dé­ve­lop­per et pour prendre un es­sor ra­pide. L’occasion ne tarda pas à se pré­sen­ter : une mo­dique somme d’argent lui échut. Il ré­so­lut de l’employer à ac­qué­rir, dans un grand voyage, un fonds de connais­sances nou­velles. La Sy­rie et l’Égypte lui pa­rurent les pays les plus propres aux ob­ser­va­tions his­to­riques et mo­rales dont il vou­lait s’occuper. « Je me sé­pa­re­rai », se pro­mit-il1, « des so­cié­tés cor­rom­pues ; je m’éloignerai des pa­lais où l’âme se dé­prave par la sa­tiété, et des ca­banes où elle s’avilit par la mi­sère ; j’irai dans la so­li­tude vivre parmi les ruines ; j’interrogerai les mo­nu­ments an­ciens… par quels mo­biles s’élèvent et s’abaissent les Em­pires ; de quelles causes naissent la pros­pé­rité et les mal­heurs des na­tions ; sur quels prin­cipes en­fin doivent s’établir la paix des so­cié­tés et le bon­heur des hommes. » Mais pour vi­si­ter ces pays avec fruit, il fal­lait en connaître la langue : « Sans la langue, l’on ne sau­rait ap­pré­cier le gé­nie et le ca­rac­tère d’une na­tion : la tra­duc­tion des in­ter­prètes n’a ja­mais l’effet d’un en­tre­tien di­rect », pen­sait-il2. Cette dif­fi­culté ne re­buta point Vol­ney. Au lieu d’apprendre l’arabe en Eu­rope, il alla s’enfermer du­rant huit mois dans un couvent du Li­ban, jusqu’à ce qu’il fût en état de par­ler cette langue com­mune à tant d’Orientaux.

  1. « Les Ruines », p. 19. Haut
  1. « Pré­face à “Voyage en Sy­rie et en Égypte” ». Haut

Volney, « Leçons d’histoire, prononcées à l’École normale en l’an III de la République française »

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit des « Le­çons d’histoire » de Constan­tin-Fran­çois de Chas­sebœuf, voya­geur et lit­té­ra­teur fran­çais, plus connu sous le sur­nom de Vol­ney (XVIIIe-XIXe siècle). Il per­dit sa mère à deux ans et fut laissé entre les mains d’une vieille pa­rente, qui l’abandonna dans un pe­tit col­lège d’Ancenis. Le ré­gime de ce col­lège était fort mau­vais, et la santé des en­fants y était à peine soi­gnée ; le di­rec­teur était un homme bru­tal, qui ne par­lait qu’en gron­dant et ne gron­dait qu’en frap­pant. Vol­ney souf­frait d’autant plus que son père ne ve­nait ja­mais le voir et ne pa­rais­sait ja­mais avoir pour lui cette sol­li­ci­tude que té­moigne un père en­vers son fils. L’enfant avan­çait pour­tant dans ses études et était à la tête de ses classes. Soit par na­ture, soit par suite de l’abandon de son père, soit les deux, il se plai­sait dans la mé­di­ta­tion so­li­taire et ta­ci­turne, et son gé­nie n’attendait que d’être li­béré pour se dé­ve­lop­per et pour prendre un es­sor ra­pide. L’occasion ne tarda pas à se pré­sen­ter : une mo­dique somme d’argent lui échut. Il ré­so­lut de l’employer à ac­qué­rir, dans un grand voyage, un fonds de connais­sances nou­velles. La Sy­rie et l’Égypte lui pa­rurent les pays les plus propres aux ob­ser­va­tions his­to­riques et mo­rales dont il vou­lait s’occuper. « Je me sé­pa­re­rai », se pro­mit-il1, « des so­cié­tés cor­rom­pues ; je m’éloignerai des pa­lais où l’âme se dé­prave par la sa­tiété, et des ca­banes où elle s’avilit par la mi­sère ; j’irai dans la so­li­tude vivre parmi les ruines ; j’interrogerai les mo­nu­ments an­ciens… par quels mo­biles s’élèvent et s’abaissent les Em­pires ; de quelles causes naissent la pros­pé­rité et les mal­heurs des na­tions ; sur quels prin­cipes en­fin doivent s’établir la paix des so­cié­tés et le bon­heur des hommes. » Mais pour vi­si­ter ces pays avec fruit, il fal­lait en connaître la langue : « Sans la langue, l’on ne sau­rait ap­pré­cier le gé­nie et le ca­rac­tère d’une na­tion : la tra­duc­tion des in­ter­prètes n’a ja­mais l’effet d’un en­tre­tien di­rect », pen­sait-il2. Cette dif­fi­culté ne re­buta point Vol­ney. Au lieu d’apprendre l’arabe en Eu­rope, il alla s’enfermer du­rant huit mois dans un couvent du Li­ban, jusqu’à ce qu’il fût en état de par­ler cette langue com­mune à tant d’Orientaux.

  1. « Les Ruines », p. 19. Haut
  1. « Pré­face à “Voyage en Sy­rie et en Égypte” ». Haut

Sima Qian, « Les Mémoires historiques. Tome IX. Chapitres 111-130 »

éd. You Feng, Paris

éd. You Feng, Pa­ris

Il s’agit des « Mé­moires his­to­riques » (« Shi Ji »1) de Sima Qian2, illustre chro­ni­queur chi­nois (IIe-Ier siècle av. J.-C.) que ses com­pa­triotes placent au-des­sus de tous en di­sant qu’autant le so­leil l’emporte en éclat sur les autres astres, au­tant Sima Qian l’emporte en mé­rite sur les autres his­to­riens ; et que les mis­sion­naires eu­ro­péens sur­nomment l’« Hé­ro­dote de la Chine ». Fils d’un sa­vant et sa­vant lui-même, Sima Qian fut élevé par l’Empereur à la di­gnité de « grand scribe » (« tai shi »3) en 108 av. J.-C. Son père, qui avait été son pré­dé­ces­seur dans cet em­ploi, sem­blait l’avoir prévu ; car il avait fait voya­ger son fils dans tout l’Empire et lui avait laissé un im­mense hé­ri­tage en cartes et en ma­nus­crits. De plus, dès que Sima Qian prit pos­ses­sion de sa charge, la Bi­blio­thèque im­pé­riale lui fut ou­verte ; il alla s’y en­se­ve­lir. « De même qu’un homme qui porte une cu­vette sur la tête ne peut pas le­ver les yeux vers le ciel, de même je rom­pis toute re­la­tion… car jour et nuit je ne pen­sais qu’à em­ployer jusqu’au bout mes in­dignes ca­pa­ci­tés et j’appliquais tout mon cœur à m’acquitter de ma charge », dit-il4. Mais une dis­grâce qu’il s’attira en pre­nant la dé­fense d’un mal­heu­reux, ou plu­tôt un mot cri­tique sur le goût de l’Empereur pour la ma­gie5, le fit tom­ber en dis­grâce et le condamna à la cas­tra­tion. Sima Qian était si pauvre, qu’il ne fut pas en état de don­ner les deux cents onces d’argent pour se ré­di­mer du sup­plice in­fa­mant. Ce mal­heur, qui as­som­brit tout le reste de sa vie, ne fut pas sans exer­cer une pro­fonde in­fluence sur sa pen­sée. Non seule­ment Sima Qian n’avait pas pu se ra­che­ter, mais per­sonne n’avait osé prendre sa dé­fense. Aussi loue-t-il fort dans ses « Mé­moires his­to­riques » tous « ceux qui font peu de cas de leur propre vie pour al­ler au se­cours de l’homme de bien qui est en pé­ril »6. Il ap­prouve sou­vent aussi des hommes qui avaient été ca­lom­niés et mis au ban de la so­ciété. En­fin, n’est-ce pas l’amertume de son propre cœur, ai­gri par la dou­leur, qui s’exprime dans ce cri : « Quand Zhufu Yan7 [mar­chait sur] le che­min des hon­neurs, tous les hauts di­gni­taires l’exaltaient ; quand son re­nom fut abattu, et qu’il eut été mis à mort avec toute sa fa­mille, les of­fi­ciers par­lèrent à l’envi de ses dé­fauts ; c’est dé­plo­rable ! »

  1. En chi­nois « 史記 ». Au­tre­fois trans­crit « Che Ki », « Se-ki », « Sée-ki », « Ssé-ki », « Schi Ki », « Shi Ki » ou « Shih Chi ». Haut
  2. En chi­nois 司馬遷. Au­tre­fois trans­crit Sy-ma Ts’ien, Sé­mat­siene, Ssé­mat­sien, Se-ma Ts’ien, Sze-ma Csien, Sz’ma Ts’ien, Sze-ma Ts’ien, Sseû-ma Ts’ien, Sse-ma-thsien, Ssé ma Tsian ou Ssu-ma Ch’ien. Haut
  3. En chi­nois 太史. Au­tre­fois trans­crit « t’ai che ». Haut
  4. « Lettre à Ren An » (« 報任安書 »). Haut
  1. Sima Qian avait cri­ti­qué tous les im­pos­teurs qui jouis­saient d’un grand cré­dit à la Cour grâce aux fables qu’ils dé­bi­taient : tels étaient un ma­gi­cien qui pré­ten­dait mon­trer les em­preintes lais­sées par les pieds gi­gan­tesques d’êtres sur­na­tu­rels ; un de­vin qui par­lait au nom de la prin­cesse des es­prits, et en qui l’Empereur avait tant de confiance qu’il s’attablait seul avec lui ; un char­la­tan qui pro­met­tait l’immortalité ; etc. Haut
  2. ch. 124. Haut
  3. En chi­nois 主父偃. Au­tre­fois trans­crit Tchou-fou Yen ou Chu-fu Yen. L’Empereur Wu avait nommé, au­près de chaque roi, des conseillers qui étaient en réa­lité des rap­por­teurs. Leur tâche était sou­vent pé­rilleuse : le conseiller Zhufu Yan fut mis à mort avec toute sa fa­mille à cause des faits qu’il avait rap­por­tés. Haut

Nani, « Histoire de la République de Venise, part. 2. Tome II »

XVIIIᵉ siècle

XVIIIe siècle

Il s’agit de l’ouvrage « His­toire de la Ré­pu­blique vé­ni­tienne » (« Is­to­ria della Re­pub­blica ve­neta ») de Gio­van Bat­tista Nani1, dit Bap­tiste Nani2, di­plo­mate de la Ré­pu­blique de Ve­nise, per­son­nage cé­lèbre par ses am­bas­sades et par son œuvre d’historiographe. Il na­quit à Ve­nise en 1616 et mou­rut dans cette même ville en 1678. Du­rant sa jeu­nesse, il ac­com­pa­gna son père nommé à l’ambassade de Rome ; ce der­nier l’initia aux mys­tères des né­go­cia­tions et le pré­senta au pape Ur­bain VIII. Le pon­tife, qui se connais­sait bien en gens, pré­dit que Nani de­vien­drait un ex­cellent homme ; les faits lui don­nèrent rai­son. Après avoir passé par les di­gni­tés pré­pa­ra­toires, Nani fut en­voyé en France, en qua­lité d’ambassadeur, en 1643. Le car­di­nal Ma­za­rin, qui le prit en grande es­time, ai­mait à s’entretenir avec lui ; on dit même qu’il en re­çut de très bons conseils pour la conclu­sion du traité de Müns­ter. De re­tour dans sa pa­trie, Nani fut nommé his­to­rio­graphe et sur­in­ten­dant des ar­chives et fut chargé d’écrire l’« His­toire de la Ré­pu­blique vé­ni­tienne » en com­men­çant de­puis le temps où An­drea Mo­ro­sini avait ter­miné la sienne, c’est-à-dire de­puis 1613. Il fit connaître, en cette oc­ca­sion, toute sa gé­né­ro­sité et tout son dés­in­té­res­se­ment. Car il re­fusa le sa­laire at­ta­ché à cet em­ploi, es­ti­mant qu’il ne pou­vait être qu’onéreux à la Ré­pu­blique de Ve­nise qui était cri­blée de dettes, à cause de la guerre de Can­die qu’elle avait à sou­te­nir contre les Turcs. On jeta, d’ailleurs, les yeux sur lui pour al­ler ré­cla­mer en France des se­cours pour cette guerre au cours d’une se­conde am­bas­sade. Il ob­tint tout ce qu’il vou­lut. Pour le ré­com­pen­ser de son suc­cès, on le nomma pro­cu­ra­teur de Saint-Marc ; cette di­gnité, la plus éle­vée après celle de doge, n’empêcha pas qu’on ne le nom­mât, par la suite, à plu­sieurs autres moins consi­dé­rables, dont je crois in­utile de don­ner le dé­tail. Le ca­rac­tère de Nani se re­trouve dans l’« His­toire de la Ré­pu­blique vé­ni­tienne ». On sent que l’auteur est sur son ter­rain ; qu’il a pu ob­ser­ver de ses yeux les princes et les mi­nistres qu’il peint. Et quoique pa­triote, il té­moigne par­tout à la France la re­con­nais­sance qu’elle doit at­tendre d’un homme éclairé, qui a connu les in­trigues de ca­bi­net et qui a pris part aux af­faires les plus dé­li­cates. Car « il ne se contente pas de nous don­ner l’histoire de Ve­nise ; et quoique son livre ne porte point d’autre titre, il ne laisse pas de nous rendre compte de toutes les choses aux­quelles les Vé­ni­tiens ont eu part… de sorte que, par la connais­sance de leurs af­faires, on par­vient à la connais­sance de toutes celles de l’Europe »3.

  1. On ren­contre aussi les gra­phies Giam­bat­tista Nani et Gio­vanni Bat­tista Nani. Haut
  2. On ren­contre aussi les gra­phies Bap­tista Nani, Bat­tiste Nani et Ba­tiste Nani. Haut
  1. l’abbé Fran­çois Tal­le­mant. Haut

Nani, « Histoire de la République de Venise, part. 2. Tome I »

XVIIIᵉ siècle

XVIIIe siècle

Il s’agit de l’ouvrage « His­toire de la Ré­pu­blique vé­ni­tienne » (« Is­to­ria della Re­pub­blica ve­neta ») de Gio­van Bat­tista Nani1, dit Bap­tiste Nani2, di­plo­mate de la Ré­pu­blique de Ve­nise, per­son­nage cé­lèbre par ses am­bas­sades et par son œuvre d’historiographe. Il na­quit à Ve­nise en 1616 et mou­rut dans cette même ville en 1678. Du­rant sa jeu­nesse, il ac­com­pa­gna son père nommé à l’ambassade de Rome ; ce der­nier l’initia aux mys­tères des né­go­cia­tions et le pré­senta au pape Ur­bain VIII. Le pon­tife, qui se connais­sait bien en gens, pré­dit que Nani de­vien­drait un ex­cellent homme ; les faits lui don­nèrent rai­son. Après avoir passé par les di­gni­tés pré­pa­ra­toires, Nani fut en­voyé en France, en qua­lité d’ambassadeur, en 1643. Le car­di­nal Ma­za­rin, qui le prit en grande es­time, ai­mait à s’entretenir avec lui ; on dit même qu’il en re­çut de très bons conseils pour la conclu­sion du traité de Müns­ter. De re­tour dans sa pa­trie, Nani fut nommé his­to­rio­graphe et sur­in­ten­dant des ar­chives et fut chargé d’écrire l’« His­toire de la Ré­pu­blique vé­ni­tienne » en com­men­çant de­puis le temps où An­drea Mo­ro­sini avait ter­miné la sienne, c’est-à-dire de­puis 1613. Il fit connaître, en cette oc­ca­sion, toute sa gé­né­ro­sité et tout son dés­in­té­res­se­ment. Car il re­fusa le sa­laire at­ta­ché à cet em­ploi, es­ti­mant qu’il ne pou­vait être qu’onéreux à la Ré­pu­blique de Ve­nise qui était cri­blée de dettes, à cause de la guerre de Can­die qu’elle avait à sou­te­nir contre les Turcs. On jeta, d’ailleurs, les yeux sur lui pour al­ler ré­cla­mer en France des se­cours pour cette guerre au cours d’une se­conde am­bas­sade. Il ob­tint tout ce qu’il vou­lut. Pour le ré­com­pen­ser de son suc­cès, on le nomma pro­cu­ra­teur de Saint-Marc ; cette di­gnité, la plus éle­vée après celle de doge, n’empêcha pas qu’on ne le nom­mât, par la suite, à plu­sieurs autres moins consi­dé­rables, dont je crois in­utile de don­ner le dé­tail. Le ca­rac­tère de Nani se re­trouve dans l’« His­toire de la Ré­pu­blique vé­ni­tienne ». On sent que l’auteur est sur son ter­rain ; qu’il a pu ob­ser­ver de ses yeux les princes et les mi­nistres qu’il peint. Et quoique pa­triote, il té­moigne par­tout à la France la re­con­nais­sance qu’elle doit at­tendre d’un homme éclairé, qui a connu les in­trigues de ca­bi­net et qui a pris part aux af­faires les plus dé­li­cates. Car « il ne se contente pas de nous don­ner l’histoire de Ve­nise ; et quoique son livre ne porte point d’autre titre, il ne laisse pas de nous rendre compte de toutes les choses aux­quelles les Vé­ni­tiens ont eu part… de sorte que, par la connais­sance de leurs af­faires, on par­vient à la connais­sance de toutes celles de l’Europe »3.

  1. On ren­contre aussi les gra­phies Giam­bat­tista Nani et Gio­vanni Bat­tista Nani. Haut
  2. On ren­contre aussi les gra­phies Bap­tista Nani, Bat­tiste Nani et Ba­tiste Nani. Haut
  1. l’abbé Fran­çois Tal­le­mant. Haut

Nani, « Histoire de la République de Venise, [part. 1]. Tome IV »

XVIIᵉ siècle

XVIIe siècle

Il s’agit de l’ouvrage « His­toire de la Ré­pu­blique vé­ni­tienne » (« Is­to­ria della Re­pub­blica ve­neta ») de Gio­van Bat­tista Nani1, dit Bap­tiste Nani2, di­plo­mate de la Ré­pu­blique de Ve­nise, per­son­nage cé­lèbre par ses am­bas­sades et par son œuvre d’historiographe. Il na­quit à Ve­nise en 1616 et mou­rut dans cette même ville en 1678. Du­rant sa jeu­nesse, il ac­com­pa­gna son père nommé à l’ambassade de Rome ; ce der­nier l’initia aux mys­tères des né­go­cia­tions et le pré­senta au pape Ur­bain VIII. Le pon­tife, qui se connais­sait bien en gens, pré­dit que Nani de­vien­drait un ex­cellent homme ; les faits lui don­nèrent rai­son. Après avoir passé par les di­gni­tés pré­pa­ra­toires, Nani fut en­voyé en France, en qua­lité d’ambassadeur, en 1643. Le car­di­nal Ma­za­rin, qui le prit en grande es­time, ai­mait à s’entretenir avec lui ; on dit même qu’il en re­çut de très bons conseils pour la conclu­sion du traité de Müns­ter. De re­tour dans sa pa­trie, Nani fut nommé his­to­rio­graphe et sur­in­ten­dant des ar­chives et fut chargé d’écrire l’« His­toire de la Ré­pu­blique vé­ni­tienne » en com­men­çant de­puis le temps où An­drea Mo­ro­sini avait ter­miné la sienne, c’est-à-dire de­puis 1613. Il fit connaître, en cette oc­ca­sion, toute sa gé­né­ro­sité et tout son dés­in­té­res­se­ment. Car il re­fusa le sa­laire at­ta­ché à cet em­ploi, es­ti­mant qu’il ne pou­vait être qu’onéreux à la Ré­pu­blique de Ve­nise qui était cri­blée de dettes, à cause de la guerre de Can­die qu’elle avait à sou­te­nir contre les Turcs. On jeta, d’ailleurs, les yeux sur lui pour al­ler ré­cla­mer en France des se­cours pour cette guerre au cours d’une se­conde am­bas­sade. Il ob­tint tout ce qu’il vou­lut. Pour le ré­com­pen­ser de son suc­cès, on le nomma pro­cu­ra­teur de Saint-Marc ; cette di­gnité, la plus éle­vée après celle de doge, n’empêcha pas qu’on ne le nom­mât, par la suite, à plu­sieurs autres moins consi­dé­rables, dont je crois in­utile de don­ner le dé­tail. Le ca­rac­tère de Nani se re­trouve dans l’« His­toire de la Ré­pu­blique vé­ni­tienne ». On sent que l’auteur est sur son ter­rain ; qu’il a pu ob­ser­ver de ses yeux les princes et les mi­nistres qu’il peint. Et quoique pa­triote, il té­moigne par­tout à la France la re­con­nais­sance qu’elle doit at­tendre d’un homme éclairé, qui a connu les in­trigues de ca­bi­net et qui a pris part aux af­faires les plus dé­li­cates. Car « il ne se contente pas de nous don­ner l’histoire de Ve­nise ; et quoique son livre ne porte point d’autre titre, il ne laisse pas de nous rendre compte de toutes les choses aux­quelles les Vé­ni­tiens ont eu part… de sorte que, par la connais­sance de leurs af­faires, on par­vient à la connais­sance de toutes celles de l’Europe »3.

  1. On ren­contre aussi les gra­phies Giam­bat­tista Nani et Gio­vanni Bat­tista Nani. Haut
  2. On ren­contre aussi les gra­phies Bap­tista Nani, Bat­tiste Nani et Ba­tiste Nani. Haut
  1. l’abbé Fran­çois Tal­le­mant. Haut