Lucien, « Œuvres. Tome IV »

XVIIIᵉ siècle

XVIIIe siècle

Il s’agit d’« Alexandre, ou le Faux Pro­phète » (« Alexan­dros, ê Pseu­do­man­tis »1) et autres œuvres de Lu­cien de Sa­mo­sate2, au­teur d’expression grecque qui n’épargna dans ses sa­tires en­jouées ni les dieux ni les hommes. « Je suis né en Sy­rie, sur les bords de l’Euphrate. Mais qu’importe mon pays ? J’en sais, parmi mes ad­ver­saires, qui ne sont pas moins bar­bares que moi… Mon ac­cent étran­ger ne nuira point à ma cause si j’ai le bon droit de mon côté », dit-il dans « Les Phi­lo­sophes res­sus­ci­tés, ou le Pê­cheur »3. Les pa­rents de Lu­cien étaient pauvres et d’humble condi­tion. Ils le des­ti­nèrent dès le dé­part au mé­tier de sculp­teur et mirent en ap­pren­tis­sage chez son oncle, qui était sta­tuaire. Mais son ini­tia­tion ne fut pas heu­reuse : pour son coup d’essai, il brisa le marbre qu’on lui avait donné à dé­gros­sir, et son oncle, homme d’un ca­rac­tère em­porté, l’en pu­nit sé­vè­re­ment. Il n’en fal­lut pas da­van­tage pour dé­goû­ter sans re­tour le jeune ap­prenti, dont le gé­nie et les sen­ti­ments étaient au-des­sus d’un mé­tier ma­nuel. Il prit dès lors la dé­ci­sion de ne plus re­mettre les pieds dans un ate­lier et se li­vra tout en­tier à l’étude des lettres. Il ra­conte lui-même cette anec­dote de jeu­nesse, de la ma­nière la plus sym­pa­thique, dans un écrit qu’il com­posa long­temps après et in­ti­tulé « Le Songe de Lu­cien »4. Il y sup­pose qu’en ren­trant à la mai­son, après s’être sauvé des mains de son oncle, il s’endort, ac­ca­blé de fa­tigue et de tris­tesse. Il voit dans son som­meil les di­vi­ni­tés tu­té­laires de la Sculp­ture et de l’Instruction. Cha­cune d’elles fait l’éloge de son art : « Si tu veux me suivre, je te ren­drai, pour ainsi dire, le contem­po­rain de tous les gé­nies su­blimes qui ont existé… en te fai­sant connaître les im­mor­tels ou­vrages des grands écri­vains et les belles ac­tions des an­ciens hé­ros… Je te pro­mets, [à toi] aussi, un rang dis­tin­gué parmi ce pe­tit nombre d’hommes for­tu­nés qui ont ob­tenu l’immortalité. Et lors même que tu au­ras cessé de vivre, les sa­vants ai­me­ront en­core s’entretenir avec toi dans tes écrits »5. On de­vine quelle di­vi­nité plaide ainsi et fi­nit par l’emporter. Aussi, dans « La Double Ac­cu­sa­tion », ce Sy­rien re­mer­cie-t-il l’Instruction de l’avoir « élevé » et « in­tro­duit parmi les Grecs », alors qu’« il n’était en­core qu’un jeune étourdi [par­lant] un lan­gage bar­bare » et por­tant une vi­laine robe orien­tale6.

« C’est un im­pi­toyable cen­seur de toute su­per­sti­tion et de toute char­la­ta­ne­rie »

L’idéal que l’Instruction pro­met­tait à Lu­cien était in­carné, à cette époque-là, par ceux qu’on ap­pe­lait les « so­phistes ». Ce terme n’était pas tou­jours pris en mau­vaise part. Il si­gni­fiait un homme cultivé, formé à la rhé­to­rique, frotté de phi­lo­so­phie et qui vi­vait de son sa­voir, en exer­çant les mé­tiers de pro­fes­seur, lo­go­graphe ou avo­cat. À moins qu’il ne choi­sît de par­cou­rir le monde, en don­nant des confé­rences ré­mu­né­rées. Lu­cien fut tout cela à ses dé­buts et il ne quitta la car­rière de so­phiste qu’à l’âge de qua­rante ans pour se li­vrer à l’écriture. Ce fut la forme du dia­logue sa­ti­rique, joi­gnant la raille­rie fa­cile à l’érudition, et les com­mé­rages de bain pu­blic aux ré­mi­nis­cences ho­mé­riques, qu’il adopta pour ses écrits. Il dit lui-même, dans « La Double Ac­cu­sa­tion », com­ment il par­vint à ce genre nou­veau, en par­tant des dia­logues phi­lo­so­phiques du grave Pla­ton, qu’il força à sou­rire : « Quand je l’ai pris, le dia­logue était triste et sombre ; ses per­pé­tuelles in­ter­ro­ga­tions le ren­daient sec et aride. Je conviens que cela lui don­nait un air im­po­sant, mais il n’avait rien d’agréable, ni qui pût plaire… Je lui ai ap­pris à se rap­pro­cher des hommes et à mar­cher avec eux sur la terre. Je l’ai dé­li­vré de ce qu’il avait de maus­sade et de re­bu­tant »7. On re­con­naît, dans ce so­phiste sans re­li­gion, un es­prit pi­quant et libre, pour qui les er­reurs et les cré­du­li­tés hu­maines sont un su­jet de per­pé­tuelle mo­que­rie : « C’est un im­pi­toyable cen­seur de toute su­per­sti­tion et de toute char­la­ta­ne­rie », dit un cri­tique8, « mais il est in­con­sé­quent dans sa mau­vaise hu­meur ; il confond avec les plus vils so­phistes ceux mêmes qu’il a loués ailleurs comme de vrais phi­lo­sophes — par exemple, So­crate et Aris­tote. Il met dans leur bouche un lan­gage in­sensé et fu­rieux qui n’a ja­mais été le leur. » En un mot, si Lu­cien est l’un des grands re­pré­sen­tants du bon sens sa­ti­rique, il a aussi les tra­vers d’un far­ceur qui rit de tout, même de la vertu la plus vraie et la plus réelle. C’est là le dé­faut es­sen­tiel qu’on re­marque dans ses ou­vrages ; mais ce dé­faut, tem­péré par l’enjouement iro­nique de son es­prit, dis­pa­raît le plus sou­vent en­tiè­re­ment dans la pu­reté de son style, c’est-à-dire un per­si­flage agréable et in­gé­nieux, qui fait de Lu­cien le plus vol­tai­rien des au­teurs grecs.

« Les moines chré­tiens qui co­piaient et conser­vaient dans les cou­vents une si faible part de la lit­té­ra­ture grecque, ont pré­servé Lu­cien de l’oubli. Grâces leur en se­raient ren­dues s’ils avaient agi en let­trés. Mais ils mon­traient d’autres sou­cis : ils ré­pan­daient ces livres avec zèle, non pour leur charme ou leur es­prit, mais pour leur im­piété à l’égard des [dieux païens]… Tel fut donc le sen­ti­ment au­quel nous de­vons de lire en­core l’œuvre presque en­tière de Lu­cien, avec une ad­mi­ra­tion qui ne va pas tou­jours sans mé­lange : le lec­teur s’arrête sou­vent, chez Lu­cien comme chez Vol­taire, et s’étonne qu’un es­prit si fin puisse à vo­lonté ne l’être plus du tout. Cer­taines de ses pages sont de pures niai­se­ries qui dé­cou­ragent toute ana­lyse et valent exac­te­ment un chant de “La Pu­celle”. Et puis, tout à coup, voici un chef-d’œuvre… “Les Dia­logues des cour­ti­sanes”… Après deux mille an­nées, le lec­teur re­con­naît et dans un monde si loin­tain, tous les per­son­nages de ces “Dia­logues”, sans en ex­cep­ter le moindre… tant le conteur an­tique avait mis ses soins à re­tran­cher, le long de son livre, tout ce qui n’était pas éter­nel », conclut un tra­duc­teur9.

Il n’existe pas moins de onze tra­duc­tions fran­çaises d’« Alexandre, ou le Faux Pro­phète », mais s’il fal­lait n’en choi­sir qu’une seule, je choi­si­rais celle de l’abbé Guillaume Mas­sieu.

« Πρότερον δέ σοι αὐτὸν ὑπογράψω τῷ λόγῳ πρὸς τὸ ὁμοιότατον εἰκάσας, ὡς ἂν δύνωμαι, καίτοι μὴ πάνυ γραφικός τις ὤν. Τὸ γὰρ δὴ σῶμα, ἵνα σοι καὶ τοῦτο δείξω, μέγας τε ἦν καὶ καλὸς ἰδεῖν καὶ θεοπρεπὴς ὡς ἀληθῶς, λευκὸς τὴν χρόαν, τὸ γένειον οὐ πάνυ λάσιος, κόμην τὴν μὲν ἰδίαν, τὴν δὲ καὶ πρόσθετον ἐπικείμενος εὖ μάλα εἰκασμένην καὶ τοὺς πολλοὺς ὅτι ἦν ἀλλοτρία λεληθυῖαν· ὀφθαλμοὶ πολὺ τὸ γοργὸν καὶ ἔνθεον διεμφαίνοντες, φώνημα ἥδιστόν τε ἅμα καὶ λαμπρότατον· καὶ ὅλως οὐδαμόθεν μεμπτὸς ἦν ταῦτά γε. Τοιόσδε μὲν τὴν μορφήν· ἡ ψυχὴ δὲ καὶ ἡ γνώμη — ἀλεξίκακε Ἡράκλεις καὶ Ζεῦ ἀποτρόπαιε καὶ Διόσκουροι σωτῆρες, πολεμίοις καὶ ἐχθροῖς ἐντυχεῖν γένοιτο καὶ συγγενέσθαι τοιούτῳ τινί. »
— Pas­sage dans la langue ori­gi­nale

« Sans être fort grand peintre, je vais com­men­cer par vous faire le por­trait de sa per­sonne, le plus res­sem­blant qu’il me sera pos­sible. Il avait une haute taille, une belle phy­sio­no­mie, un air noble et ma­jes­tueux, une peau fort blanche, une barbe qui n’était point trop touf­fue ; sa che­ve­lure était fac­tice en par­tie, mais imi­tant si bien le na­tu­rel qu’on pou­vait ai­sé­ment s’y mé­prendre. Le feu de ses yeux sem­blait an­non­cer quelque chose de di­vin ; sa voix était tout à la fois très douce et très écla­tante ; et pour tout dire en un mot, on ne re­mar­quait en lui au­cun dé­faut du corps. Tel était son ex­té­rieur ; mais pour la trempe de son es­prit et de son cœur — puis­sant Ju­pi­ter, bon Her­cule, et vous, Dios­cures, pro­tec­teurs des hu­mains, faites-nous plu­tôt tom­ber entre les mains de nos plus im­pla­cables en­ne­mis, que de nous ex­po­ser à la ren­contre d’un tel homme ! »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de l’abbé Mas­sieu

« Avant de com­men­cer son his­toire, je veux tra­cer de sa per­sonne un por­trait. Je ne suis pas bien fort en pein­ture ; mais je le fe­rai aussi res­sem­blant qu’il me sera pos­sible. Au phy­sique, pour te le faire voir aussi sous cet as­pect, il était grand et beau à voir, d’une beauté vrai­ment di­vine. Il avait le teint blanc, le men­ton peu fourni de poils ; avec ses che­veux na­tu­rels, il por­tait des che­veux pos­tiches, si bien imi­tés que la plu­part des gens ne s’apercevaient pas qu’ils étaient faux ; ses yeux avaient un éclat di­vin, qui en im­po­sait ; sa voix était à la fois très agréable et très claire ; bref, il était, au phy­sique, ir­ré­pro­chable. Tel était son ex­té­rieur. Quant à son âme et à son ca­rac­tère — ô Hé­ra­clès qui écartes les maux, ô Zeus qui dé­tournes le mal­heur, ô Dios­cures sau­veurs, puissent nos en­ne­mis et ceux qui nous veulent du mal tom­ber sur un tel homme et vivre avec lui ! »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion d’Émile Cham­bry (éd. Gar­nier frères, coll. Clas­siques Gar­nier, Pa­ris)

« Avant de com­men­cer son his­toire, je veux tra­cer de sa per­sonne un por­trait. Je ne suis pas bien fort en pein­ture ; mais je le fe­rai aussi res­sem­blant qu’il me sera pos­sible. Au phy­sique, pour te le faire voir aussi sous cet as­pect, il était grand et beau à voir, d’une beauté vrai­ment di­vine. Il avait le teint blanc, le men­ton peu fourni de poils ; avec ses che­veux na­tu­rels, il por­tait des che­veux pos­tiches, si bien imi­tés que la plu­part des gens ne s’apercevaient pas qu’ils étaient faux ; ses yeux avaient un éclat di­vin, qui en im­po­sait ; sa voix était à la fois très agréable et très claire ; bref, il était, au phy­sique, ir­ré­pro­chable. Tel était son ex­té­rieur. Quant à son âme et à son ca­rac­tère — ô Hé­ra­clès qui écartes les maux, ô Zeus qui dé­tournes le mal­heur, ô Dios­cures sau­veurs, puisse-t-il m’être donné de ren­con­trer mes en­ne­mis et mes ad­ver­saires et de ne pas fré­quen­ter un homme comme lui ! »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion d’Émile Cham­bry, re­vue par M. Alain Billault et Mme Éme­line Mar­quis (éd. R. Laf­font, coll. Bou­quins, Pa­ris)

« Avant d’aller plus loin, je te le des­si­ne­rai par la pa­role. Je vais te faire son por­trait avec le plus de fi­dé­lité que je pour­rai, quoique la des­crip­tion ne soit pas mon fort. Au phy­sique — pour en­trer dans ces dé­tails —, il était grand, beau, vé­ri­ta­ble­ment fait comme un dieu. Une peau blanche, pas trop de barbe au men­ton, des che­veux en par­tie na­tu­rels et en par­tie pos­tiches (par­fai­te­ment imi­tés et dont le pu­blic ne de­vi­nait pas l’artifice), des yeux tout rayon­nants d’une ar­deur fas­ci­nante et di­vine, un timbre de voix très doux et en même temps très clair : bref, en tous points ir­ré­pro­chable, du moins au phy­sique. Tel était donc son ex­té­rieur. Mais son âme ! Ses pen­sées ! Hé­ra­clès qui nous dé­fends des mal­heurs, Zeus qui dé­tournes les maux, Dios­cures sau­veurs, ré­ser­vez aux en­ne­mis de mon pays et aux miens le mal­heur de tom­ber sur un pa­reil homme et d’avoir af­faire à lui ! »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de M. Mar­cel Cas­ter (éd. Les Belles Lettres, coll. Clas­siques en poche, Pa­ris)

« Avant de t’entretenir de sa per­sonne, je veux te tra­cer son por­trait ; je ne suis pas un ex­cellent peintre, mais je le fe­rai aussi res­sem­blant qu’il me sera pos­sible. Sa taille haute et bien pro­por­tion­née lui don­nait un port ma­jes­tueux et un air de di­vi­nité. Il avait le vi­sage blanc et le men­ton peu fourni de barbe ; une che­ve­lure em­prun­tée était mê­lée avec tant d’art à ses che­veux na­tu­rels, que peu de per­sonnes pou­vaient s’apercevoir de cette fraude ; ses yeux, pleins de vi­va­cité, brillaient d’un éclat di­vin ; le son de sa voix était agréable et so­nore ; en un mot, il était dif­fi­cile de lui trou­ver au­cun dé­faut cor­po­rel : tel était son ex­té­rieur. À l’égard de son âme et de son ca­rac­tère — par Her­cule qui dé­tourne les mal­heurs ! par Ju­pi­ter et les Dios­cures ! j’aimerais mieux tom­ber au pou­voir de mes en­ne­mis que ren­con­trer un pa­reil homme. »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de Jacques-Ni­co­las Be­lin de Ballu (XVIIIe siècle)

« Avant de t’entretenir de sa per­sonne, je veux te tra­cer son por­trait ; je ne suis pas un ex­cellent peintre, mais je le fe­rai aussi res­sem­blant qu’il me sera pos­sible. Sa taille haute et bien pro­por­tion­née lui don­nait un port ma­jes­tueux et un air de di­vi­nité. Il avait le vi­sage blanc et le men­ton peu fourni de barbe ; une che­ve­lure pos­tiche était mê­lée avec tant d’art à ses che­veux na­tu­rels, que peu de per­sonnes pou­vaient s’apercevoir de cette fraude ; ses yeux, pleins de vi­va­cité, brillaient d’un éclat di­vin ; le son de sa voix était agréable et so­nore ; en un mot, il était dif­fi­cile de lui trou­ver au­cun dé­faut cor­po­rel : tel était son ex­té­rieur. À l’égard de son âme et de son ca­rac­tère — par Her­cule qui dé­tourne les mal­heurs ! par Ju­pi­ter et les Dios­cures ! j’aimerais mieux tom­ber au pou­voir de mes en­ne­mis que ren­con­trer un pa­reil homme. »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de Jacques-Ni­co­las Be­lin de Ballu, re­vue par Louis Hum­bert (XIXe siècle)

« Mais avant de t’entretenir de sa per­sonne, je veux d’abord te tra­cer son por­trait du mieux que je vais pou­voir, n’ayant pas la pré­ten­tion d’être un grand peintre. Sa taille, pour com­men­cer par là, était haute, sa phy­sio­no­mie belle, avec quelque chose de di­vin : il avait le teint blanc et le men­ton peu fourni de barbe ; ses che­veux na­tu­rels, mê­lés à une che­ve­lure ar­ti­fi­cielle, s’y ajus­taient avec tant d’adresse qu’il était peu de gens ca­pables de dé­cou­vrir cette fraude ; ses yeux étin­ce­laient et brillaient d’un éclat sur­hu­main : sa voix était douce et so­nore ; en un mot, il était de tout point ir­ré­pro­chable. Tel était son ex­té­rieur : pour son âme et son ca­rac­tère — ô Her­cule qui dé­tournes les mal­heurs ! ô Ju­pi­ter sau­veur, et vous, Dios­cures, qui écar­tez les fléaux, plu­tôt tom­ber au pou­voir des en­ne­mis que de se trou­ver avec un pa­reil homme ! »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion d’Eugène Tal­bot (XIXe siècle)

« Pour com­men­cer par sa des­crip­tion, il était de belle taille et de bonne mine, avait l’œil vif, le teint blanc, la voix claire, le ton doux et af­fable, peu de barbe au men­ton, et quelques faux che­veux parmi les siens, mê­lés si adroi­te­ment qu’on ne les pou­vait re­con­naître. En un mot, son corps était sans dé­faut ; mais pour son es­prit — grands dieux ! il eût mieux valu tom­ber dans les mains d’un en­nemi que dans les siennes. »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de Ni­co­las Per­rot d’Ablancourt (XVIIe siècle)

« Or, je te veux pre­miè­re­ment dé­peindre le per­son­nage, en dé­cri­vant de pa­roles son ef­fi­gie au plus près qu’il me sera pos­sible : en­core que je ne sois pas fort bon peintre. Il était donc grand de corps et beau à voir (afin que je te dise aussi cela en pas­sant), voire avait quelque pres­tance di­vine. Il était blanc, la barbe non trop épaisse : cou­vert en par­tie de ses che­veux na­tu­rels, en par­tie d’une per­ruque : mais tel­le­ment agen­cée que les gens presque n’apercevaient point qu’elle fut fac­tice. Les yeux fort mou­vants et éga­rés, étin­ce­lant je ne sais quoi de di­vin (ce sem­blait) : la voix fort douce et claire. En somme, on n’eût su rien trou­ver à dire en cela : telle était la taille du per­son­nage. Mais quant à son es­prit et son âme — ô Her­cule chasse-mal, Ju­pi­ter ôte-cure, Cas­tor et Pol­lux nos gardes : faites qu’ayons plu­tôt af­faire à nos en­ne­mis qu’à telle per­sonne. »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de Fil­bert Bre­tin (XVIe siècle)

« Mais avant que pas­ser plus outre, je te veux peindre le per­son­nage, et t’en fi­gu­rer le por­trait par pa­roles, le plus naï­ve­ment que je pour­rai, bien que je ne sois pas as­sez bon peintre. Il était de haute sta­ture, et si bel homme qu’il sem­blait avoir en soi je ne sais quoi de di­vin. Il avait la cou­leur fort blanche ; la barbe as­sez claire ; les che­veux cou­verts d’une fausse per­ruque, sans qu’on s’en aper­çût ; les yeux prompts et dar­dant (ce sem­blait) des rayons de Di­vi­nité ; la voix douce et har­mo­nieuse. Bref, il était d’une si belle taille, qu’on n’eût su trou­ver que re­dire en son corps. Mais quant à son âme — ô Her­cule chasse-mal, Ju­pi­ter ôte-souci, et vous, Cas­tor et Pol­lux nos tu­té­laires, li­vrez-nous plu­tôt à nos en­ne­mis qu’à la merci de ce ga­lant. »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de Jean Bau­doin (XVIIe siècle)

« En guise de pré­am­bule, et bien que je sois as­sez piètre des­si­na­teur, je vou­drais cro­quer en quelques phrases la mine du per­son­nage, dans une es­quisse que j’ai vou­lue la plus res­sem­blante pos­sible. Puisqu’il me faut t’éclairer aussi sur son ap­pa­rence cor­po­relle, sache qu’il était élancé et d’un phy­sique avan­ta­geux ; avec sa dé­gaine, il en im­po­sait vrai­ment à l’égal d’un Olym­pien ; il avait le teint mat et une barbe point trop four­nie ; en plus de sa che­ve­lure na­tu­relle, il en por­tait une pos­tiche, très bien imi­tée et dont nul ne soup­çon­nait le ca­rac­tère fac­tice. Son re­gard fort pé­né­trant et ins­piré était sou­li­gné par une dic­tion aussi nette que suave. Bref, force est de confes­ser que sous tous ces rap­ports, on ne dé­ce­lait en lui rien qui ne fût louable. Telle était donc la phy­sio­no­mie du co­quin. Mais que l’on se penche à pré­sent sur sa psy­cho­lo­gie et son en­ten­de­ment — ô Hé­ra­clès tu­té­laire, ô Zeus pro­tec­teur, et vous, sal­vi­fiques Dios­cures, et on en vien­drait à pré­fé­rer tom­ber entre les griffes de l’ennemi ou de quelque ri­val per­son­nel plu­tôt que de croi­ser le che­min de pa­reille cra­pule. »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de M. Jo­seph Long­ton (éd. élec­tro­nique)

« Prius vero ip­sum tibi ora­tione des­cri­bam, for­mamque illius quam si­mil­lime po­tero, non mul­tum li­cet pin­gendi arte va­leam, de­li­neabo. Cor­pore enim, ut hoc etiam tibi os­ten­dam, et ma­gnus erat, et ho­nesta spe­cie, et quæ deo di­gnum ali­quid re­vera præ se fer­ret : co­lore can­di­dus, mento non ni­mis hir­suto, co­ma­tus tum sua coma, tum as­cita, præ­clare illa as­si­mi­lata, ut ple­rosque, alie­nam esse, fu­ge­ret : oculi per­quam vi­vaci lu­mine, et deo ple­num os­ten­dentes : vox sua­vis­sima si­mul et splen­di­dis­sima : et pau­cis ut ab­sol­vam, nulla parte, quan­tum ad hæc, re­pre­hen­sio­nem ha­be­bat. Ta­lis qui­dem erat forma. Ani­mus au­tem et mens ho­mi­nis — aver­run­ca­tor Her­cules, et Ju­pi­ter de­pul­sor, et ser­va­tores Jo­vis li­beri ! in hostes nos­tros et in­imi­cos po­tius in­ci­da­mus, quam ver­se­mur cum tali ! »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion la­tine de Ti­be­rius Hem­ste­rhuis et Jo­hann Mat­thias Ges­ner (XVIIIe siècle)

« Pri­mum au­tem ho­mi­nem tibi ver­bis de­pin­gam, for­mam ejus quam proxime re­præ­sen­tans : etsi non sim pin­gendi ad­mo­dum per­itus. Cor­pore igi­tur, ut tibi etiam hoc in­di­cem, pro­ce­rus erat, et as­pectu de­co­rus, plane di­vina spe­cie, co­lore can­dido, barba non ad­mo­dum hir­suta, coma tec­tus par­tim na­tiva, par­tim ap­po­si­ti­tia10, scite ad­mo­dum ef­ficta, quam as­ci­ti­tiam11 esse vul­gus igno­ra­bat. Oculi ver­sa­tiles illi di­vina qua­dam acie re­ful­ge­bant : vox sua­vis­sima erat, pa­ri­terque cla­ris­sima. In summa quoad ista, nulla ex parte po­te­rat im­pro­bari. Hæc qui­dem illius forma erat. Cæ­te­rum mens atque ani­mus — o ma­lo­rum de­pul­sor Her­cules, et aver­sor hos­tium Ju­pi­ter, ser­va­to­resque Dios­curi : in hostes po­tius contin­gat in­ci­dere, quam cum ejus­modi quo­piam ha­bere com­mer­cium. »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion la­tine de Jean Be­noît, dit Jo­hannes Be­ne­dic­tus (XVIIe siècle)

« Ac pri­mum tibi de­pin­gam ho­mi­nem, ef­fi­giem ejus quoad po­tero proxime ver­bis adum­brans : ta­metsi non sum ad­mo­dum pin­gendi per­itus. Cor­pore igi­tur, ut in­terim et hoc tibi re­præ­sen­tem, pro­ce­rus erat, et as­pectu de­co­rus, pla­neque spe­cie di­vina qua­dam, ac ma­jes­ta­tis plena, co­lore can­dido, barba non ad­mo­dum hir­suta, coma par­tim na­tiva tec­tus, par­tim ap­po­si­ti­tia : sed hac adeo scien­ter ef­ficta, ut vul­gus fere non sen­tis­ce­ret imi­ta­tam as­ci­ti­tiamque esse. Oculi ve­he­men­ter acres ac ver­sa­tiles, tum di­vi­num quid­dam re­lu­centes. Vox dul­cis­sima, pa­ri­terque cla­ris­sima. In summa, quo ad has res nulla ex parte po­te­rat im­pro­bari. Ac fi­gura qui­dem ho­mi­nis erat hu­jus­modi : cæ­te­rum mens atque ani­mus — o ma­lo­rum de­pul­sor Her­cules, et aver­sor tris­tium Ju­pi­ter, ser­va­to­resque Dios­curi, in hostes po­tius contin­gat in­ci­dere, quam cum ejus­modi quo­piam ha­bere com­mer­cium. »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion la­tine d’Érasme (XVIe siècle)

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  1. En grec « Ἀλέξανδρος, ἢ Ψευδόμαντις ». Haut
  2. En grec Λουκιανὸς ὁ Σαμοσατεύς. Au­tre­fois trans­crit Lu­cian de Sa­mo­sate. Haut
  3. « Œuvres. Tome II », p. 399. Haut
  4. À ne pas confondre avec « Le Rêve, ou le Coq », qui porte sur un su­jet dif­fé­rent. Haut
  5. « Œuvres. Tome I », p. 14-15 & 17. Haut
  6. « Tome IV », p. 469 & 465. Haut
  1. id. p. 475. Haut
  2. Jean-Fran­çois de La Harpe. Haut
  3. Pierre Louÿs. Haut
  4. « Ap­po­si­ti­tius » (ou « ap­po­si­ti­cius ») si­gni­fie « ajouté après coup, pos­tiche ». Haut
  5. « As­ci­ti­tius » (ou « as­ci­ti­cius ») si­gni­fie « em­prunté, étran­ger ». Haut