Comptes rendus sur la littérature ancienne et moderne de toutes les nations

Térence, « Les Comédies »

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit des « Comédies » * de Térence **, dramaturge latin, qui naquit dans la condition la plus vile et la plus détestable — celle d’esclave. Sans famille et sans nom, il était désigné sous le surnom d’Afer (« l’Africain »), ce qui permet de supposer qu’il était Carthaginois de naissance. Cependant, la pureté de son langage — pureté admirée par ses contemporains — prouve que, s’il n’est pas né à Rome, il y fut amené dès sa plus tendre enfance. Acheté ou reçu en présent par un riche sénateur, Terentius Lucanus, il fut élevé par ce dernier avec un grand soin et affranchi de bonne heure. Cet acte généreux porta bonheur à Terentius Lucanus. Le nom du jeune affranchi, Térence, rendit immortel celui du vieux maître. C’était le IIe siècle av. J.-C. — le siècle où, selon le mot d’Horace, « la Grèce, vaincue par les armes, triomphait de ses vainqueurs par ses charmes et portait les arts dans la sauvage Italie » ***. La culture grecque était plus que jamais à l’honneur. Térence y fut initié, comme tous les brillants aristocrates qui fréquentaient la maison sénatoriale. Ce sont eux sans doute qui l’encouragèrent vers la carrière littéraire, où ses goûts et ses talents l’entraînaient. Il se tourna donc vers le genre de la comédie athénienne, et surtout de la comédie nouvelle, appelée la « palliata ». Ses six pièces sont toutes imitées de Ménandre et d’Apollodore de Caryste ; elles sont grecques par l’intrigue, par la pensée, par le caractère des personnages, par le titre même. Après les avoir données sur le théâtre de Rome, Térence partit pour la Grèce afin d’étudier d’encore plus près les mœurs de cette contrée dont il reproduisait l’esprit sur la scène. Combien de temps dura ce voyage ? Térence parvint-il à Athènes ? On l’ignore. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il ne revint jamais. Et comme on veut toujours donner quelque cause extraordinaire à la disparition d’un grand personnage, on n’a pas manqué d’attribuer celle de Térence au chagrin que lui aurait causé la perte de cent huit manuscrits lors d’un naufrage : recueilli par de pauvres gens, le rescapé serait tombé malade, et le chagrin aurait hâté sa dernière heure.

Le nom de Térence est synonyme d’élégance, de mesure, de correction dans le style

Le nom de Térence est synonyme d’élégance, de mesure, de correction dans le style — qualités que même ses juges les plus sévères ne lui ont jamais refusées, tout en lui reprochant d’être timide et de manquer de verve et d’entrain. Plus que la fibre de la gaieté, Térence touche celle de la tendresse et de l’union des âmes humaines. De là, son fameux vers admiré par saint Augustin : « Je suis homme : rien d’humain ne m’est étranger » ****. Un tel vers est plutôt fait pour plaire à un public éclairé et instruit qu’à faire rire la multitude par sa force comique. Les Romains s’en apercevaient d’autant plus facilement qu’ils avaient un autre grand dramaturge, dont la force comique est la qualité éminente : c’est Plaute, dont les jeux de mots cocasses, les méprises, les surprises, la verve exubérante et grotesque, les plaisanteries salées à l’usage du gros peuple font un contraste saisissant avec la pureté, la bienséance, l’exactitude, la politesse, le tact, les formes discrètes et réservées de Térence, chez qui les valets comme les maîtres, les courtisanes comme les honnêtes dames, les proxénètes comme les fils de famille gardent toujours la décence. C’est que, comme l’a dit Boileau, « Térence [est] merveilleux d’avoir accommodé le peuple à lui, sans s’accommoder au peuple » *****. « Je compare Térence », a dit encore mieux Diderot ******, « à quelques-unes de ces précieuses statues qui nous restent des Grecs : une “Vénus de Médicis”, un “Antinoüs”. Elles ont peu de passions, peu de caractère, presque point de mouvement ; mais on y remarque tant de pureté, d’élégance et de vérité, qu’on n’est jamais las de les considérer. Ce sont des beautés si déliées, si cachées, si secrètes, qu’on ne les saisit toutes qu’avec le temps ; c’est moins la chose que l’impression et le sentiment qu’on en remporte ; il faut y revenir, et l’on y revient sans cesse. »

Il n’existe pas moins de vingt traductions françaises des « Comédies », mais s’il fallait n’en choisir qu’une seule, je choisirais celle d’Alfred Magin.

« Numquam ita quisquam bene subducta ratione ad vitam fuit,
Quin res, ætas, usus semper aliquid adportet novi,
Aliquid moneat, ut illa quæ te scisse credas nescias,
Et quæ tibi putaris prima in experiundo ut repudies.
Quod nunc mi evenit ; nam ego vitam duram quam vixi usque adhuc,
Jam decurso spatio, omitto. Id quam ob rem ? re ipsa repperi
Facilitate nil esse homini melius neque clementia.
Id esse verum ex me atque ex fratre quoivis facilest noscere.
Ille suam semper egit vitam in otio, in conviviis,
Clemens, placidus ; nulli lædere os, adridere omnibus ;
Sibi vixit, sibi sumptum fecit ; omnes bene dicunt, amant. »
— Passage dans la langue originale

« On a beau s’être fait un plan de vie bien raisonné ; les circonstances, l’âge, l’expérience y apportent toujours quelque changement, vous apprennent toujours quelque chose. Ce qu’on croyait savoir, on l’ignore ; ce qu’on mettait en première ligne, on le rejette dans la pratique. C’est ce qui m’arrive aujourd’hui. J’ai vécu durement jusqu’à ce jour, et voici qu’au terme de ma carrière je change d’habitudes. Pourquoi ? parce que l’expérience m’a prouvé que rien ne réussit mieux à l’homme que l’indulgence et la bonté. C’est une vérité dont il est facile de se convaincre par mon exemple et par celui de mon frère. Toute sa vie il l’a passée dans les plaisirs et la bonne chère ; toujours bon, complaisant, gracieux pour tout le monde, évitant de choquer qui que ce fût, il a vécu pour lui, il ne s’est rien refusé ; et tout le monde fait son éloge, tout le monde l’aime. »
— Passage dans la traduction de Magin

« Jamais homme n’a su si bien s’y prendre pour arranger sa vie, que les circonstances, les années, l’expérience, ne lui aient constamment apporté du nouveau. On apprend toujours ; de sorte qu’en croyant savoir les choses, il se trouve qu’on ne les savait pas, et ce que l’on regardait comme devant être mis en première ligne, on reconnaît, à l’user, que ce ne vaut rien. C’est ce qui m’arrive aujourd’hui. J’ai mené jusqu’à ce jour l’existence la plus dure ; et maintenant que je suis presque au terme de ma carrière, j’y renonce. Pourquoi cela ? C’est qu’après tout j’ai reconnu qu’il n’y a rien de meilleur pour un homme que la douceur et l’indulgence. C’est une vérité qu’il est facile au premier venu de reconnaître, d’après mon frère et moi. Lui, il a toujours vécu sans rien faire, tenant table ouverte. Il est indulgent, d’humeur pacifique : il ne rompt en visière à personne ; il présente à tous un visage riant. C’est pour lui qu’il a vécu, pour lui qu’il a dépensé. Tout le monde dit du bien de lui, tout le monde l’aime. »
— Passage dans la traduction de Victor Bétolaud (XIXe siècle)

« Pour vivre sagement, on a beau s’arranger ;
On trouve au plan toujours quelque chose à changer.
Mille cas imprévus, l’âge, l’expérience,
De ce qu’on croit savoir montrent l’insuffisance ;
Et ce dont on était dès l’abord enchanté,
Par l’usage est souvent tout à fait rejeté :
C’est le cas où je suis ; car depuis mon jeune âge,
J’ai jusqu’ici vécu comme un rustre, un sauvage,
Et cependant je quitte, au déclin de mes ans,
Ce qui me paraissait le plus sage des plans.
Veut-on savoir pourquoi je change de système ?
Eh bien ! je répondrai que j’ai vu par moi-même
Que pour l’homme, ici-bas, le parti le meilleur,
Est d’être accommodant et de facile humeur.
De mon frère et de moi, qui connaît la conduite,
De cette vérité se convaincra de suite.
Amateur des plaisirs, convive aimable et doux,
Ne chagrinant personne et complaisant pour tous,
Mon frère, sans compter, a vécu pour lui-même ;
C’est pourquoi tout le monde et le bénit et l’aime. »
— Passage dans la traduction de Pierre Bergeron (XIXe siècle)

« On a beau s’être fait un plan de vie bien raisonné ; les circonstances, l’âge, l’expérience y apportent toujours quelque changement : elles font connaître qu’on ignore ce qu’on croyait le mieux savoir ; ce qu’on regardait comme essentiel, on le rejette dans la pratique. C’est ce qui m’arrive aujourd’hui. Jusqu’à présent j’ai mené une vie dure, et sur la fin de ma carrière, je change de conduite. Et pourquoi ? C’est que l’expérience m’a fait connaître qu’il n’est rien de plus utile à l’homme que la complaisance et la douceur. À voir mon frère et moi, on se convaincra facilement de cette vérité. Mon frère a toujours vécu dans le repos et la bonne chère : il s’est montré doux et modéré, il n’a jamais choqué personne, il a caressé tout le monde. Il a vécu pour soi, il a dépensé pour soi. Chacun dit du bien de lui, chacun l’aime. »
— Passage dans la traduction de l’abbé Guillaume-Antoine Lemonnier (XIXe siècle)

« On a beau s’être fait un plan de vie bien raisonné ; les circonstances, l’âge, l’expérience y apportent toujours quelque changement : elles nous montrent qu’on ignore ce qu’on croyait le mieux savoir ; ce qu’on regardait comme essentiel, on le rejette dans la pratique. C’est ce qui m’arrive aujourd’hui. Jusqu’à présent j’ai mené une vie dure, et sur la fin de ma carrière, je change de conduite. Pourquoi ? C’est que l’expérience m’a fait connaître qu’il n’est rien de plus utile à l’homme que la complaisance et la douceur. À voir mon frère et moi, on se convaincra facilement de cette vérité. Mon frère a toujours vécu dans le repos et la bonne chère : il s’est montré doux et modéré, il n’a jamais choqué personne, il a caressé tout le monde. Il a vécu pour lui, il a dépensé pour lui. Chacun dit du bien de lui, chacun l’aime. »
— Passage dans la traduction de l’abbé Guillaume-Antoine Lemonnier, revue par Louis-Simon Auger (XIXe siècle)

« On a beau s’être fait un plan de vie bien raisonné ; les circonstances, l’âge, l’expérience y apportent toujours quelque changement : quelque chose vous dit que vous ignorez ce que vous croyiez savoir ; ce qu’on regardait comme essentiel, on le rejette dans la pratique. C’est ce qui m’arrive aujourd’hui. Jusqu’à présent j’ai mené une vie dure, et sur la fin de ma carrière, je change de conduite. Pourquoi ? C’est que l’expérience me montre que rien ne réussit comme la complaisance et la douceur. À voir mon frère et moi, ou s’en convaincra facilement. Il a toujours vécu dans le repos et la bonne chère : doux et modéré, il n’a choqué personne, il a caressé tout le monde. Il a vécu pour lui, il a dépensé pour lui. Chacun le vante, chacun l’aime. »
— Passage dans la traduction de Ferdinand Collet (XIXe siècle)

« On a beau s’être fait un plan de vie bien raisonné, les circonstances, l’âge, l’expérience y apportent toujours quelque changement, nous apprennent toujours quelque chose. Ce qu’on croyait savoir, on l’ignore, et ce qu’on mettait en première ligne, à l’user, on le rejette. C’est ce qui m’arrive aujourd’hui. J’ai vécu durement jusqu’à ce jour, et maintenant que je suis presque au terme de ma carrière, j’y renonce. Et pourquoi ? C’est que l’expérience m’a prouvé que rien ne réussit mieux à l’homme que l’indulgence et la bonté. C’est une vérité dont il est facile de se convaincre par mon frère et par moi. Toute sa vie, il l’a passée dans l’oisiveté, dans les festins ; bon, pacifique, il ne rompt en visière à personne, mais sourit à tout le monde ; il a vécu pour lui, dépensé pour lui ; tout le monde dit du bien de lui, tout le monde l’aime. »
— Passage dans la traduction d’Émile Chambry (éd. Garnier frères, coll. Classiques Garnier, Paris)

« C’est vainement qu’au mieux on raisonna ses plans ;
La pratique, les faits, l’âge, le cours des ans
Vont nous modifier, et nous instruire encore
Que ce qu’on croit savoir à merveille… on l’ignore !
L’expérience alors nous fait trouver fort sot
Le premier élément. Voilà quel est mon lot :
La rudesse que j’eus pendant ma vie entière,
Je la vais dépouiller au bout de la carrière.
Pourquoi ?… C’est qu’en voyant les faits, j’ai constaté
Que rien n’est mieux pour nous que clémence et bonté.
D’après mon frère et moi, chacun doit le comprendre ;
Il a voué sa vie au loisir le plus tendre,
Calme, au sein des banquets, doux, ménageant chacun,
Et jamais on n’a vu qu’il ait blessé quelqu’un.
Il a vécu pour lui, joui de sa fortune :
On l’aime, on le bénit. »
— Passage dans la traduction de Benjamin Kien (XIXe siècle)

« Jamais ne fut nul homme si déraisonné en sa vie que la chose, l’âge et l’usage ne lui apportent aucune nouveauté et qu’ils ne lui admonestent quelque besogne non accoutumée, en manière que très souvent ce que tu cuideras bien savoir, tu n’en sauras rien ; et ce que tu cuideras bien faire sans faillir, si tu t’y veux éprouver, tu y faudras. Que m’est-il advenu maintenant ? Or çà, je laisse à parler de la vie, de quoi j’ai vécu jusques ci, par faute d’espace ; et aussi, elle est assez notoire. Toutefois, je connais par icelle qu’il n’est rien meilleur ni plus convenable à homme que facilité et débonnaireté. Il est bien aisé à connaître que c’est vérité par l’exemple de mon frère et de moi. Mon frère a toujours démené ******* sa vie en oisiveté, en dîners, débonnaire, plaisant à tous, sans offenser nul ; la bouche toujours ouverte à faire bonne chère et à rire à tous. Il a bien vécu ; il a fait grands dépens, toutes gens lui donnent bénédiction et l’aiment. »
— Passage dans la traduction de Guillaume Rippe (XVe siècle)

« Jamais homme n’eut en saison
Tant bien à vivre par raison
Et tant bien et de si bonne sorte,
Que l’âge et l’usage n’apporte
Toujours quoi que soit de nouveau
Ou qui ne trouble le cerveau
Ou qui ne donne la science
De savoir par expérience
Ce qu’on avait cru seulement.
Je le vois par expériment
De ce que jamais ne connus.
Car celui cas m’est advenu :
Tant que j’ai vécu, j’ai mené
Dure vie mal fortunée,
Mais je la laisse. Car, par elle,
J’ai perdu force naturelle
Et n’ai vécu qu’en grand-douleur.
Donc, je vois qu’il n’est rien meilleur
À homme que facilité
Et clémence. C’est vérité
De moi et de mon frère aussi.
L’expériment vient de ceci :
En plaisir sans mélancolie
Il a usé toute sa vie
En convis ********, clément et plaisant,
De personne nul mal disant,
À railler à tous et à rire,
À faire dépens, à bien dire,
Tant que tous l’aiment et bénissent. »
— Passage dans la traduction de Gilles Cybile (XVe siècle)

« Jamais quelqu’un ne fit si bien ses besognes en cette vie que la chose, l’âge, l’usage n’apporte toujours quelque chose de nouveau, n’avertisse de quelque chose, de sorte que tu ignores ce que tu penses savoir, et ce que tu penses avoir pour le premier, [tu] n’en tiens compte avec l’expérience. Ce qui m’est échu maintenant, car je laisse à cette heure la vie dure que j’ai toujours menée jusques ici, combien que le cours de ma vie soit presque fait. Pourquoi cela ? J’ai trouvé par expérience qu’il n’y a rien meilleur à l’homme que facilité et clémence. Il est facile à quelqu’un de connaître que ceci est vrai de moi et de mon frère. De lui il a toujours vécu en repos, en banquets, clément, paisible, doux, n’ayant coutume d’offenser quelqu’un de paroles, mais plaisant à tout le monde ; il a vécu à soi, il a dépendu ********* pour soi-même ; tous disent bien de lui, ils l’aiment. »
— Passage dans la traduction de Jean Bourlier (XVIe siècle)

« Jamais personne ne s’est fait un plan de conduite si bien raisonné que les circonstances, l’âge, l’expérience, ne le modifient en quelque point, et ne donnent quelque leçon : ce qu’on croyait savoir, on l’ignore ; et ce qu’on mettait en première ligne, la pratique le fait rejeter. C’est ce qui m’arrive aujourd’hui. En effet, cette vie dure que j’ai vécue jusqu’à ce jour, j’y renonce au bout de ma carrière. Et pourquoi ? Le fait m’a prouvé qu’il n’y a rien de mieux pour l’homme que la douceur, que l’indulgence. C’est une vérité dont il est aisé de se convaincre par mon frère et par moi. Mon frère a passé toute sa vie dans l’oisiveté, dans les festins, bon, complaisant, ne blessant personne, souriant à tous ; il a vécu pour lui, dépensé pour lui ; on le bénit, on l’aime. »
— Passage dans la traduction d’Eugène Talbot (XIXe siècle)

« Oui ; quelque sagement qu’un plan de vie ait été calculé, il est impossible que les circonstances, l’âge et les leçons de l’expérience n’y apportent pas toujours quelque changement ; ne nous forcent de reconnaître que ce qu’on croit le mieux savoir, est ce qu’on ignore le plus, et de rejeter dans la pratique, ce que la théorie nous avait d’abord présenté comme préférable. C’est précisément ce qui m’arrive ; moi, qui, presque au terme de ma course, renonce aujourd’hui à la vie dure que j’ai menée jusqu’à présent. Et pourquoi cela, me dira-t-on ? parce que l’expérience m’a prouvé qu’il n’y a rien de plus utile à l’homme, que la douceur et la bonté : vérité sensiblement démontrée par l’exemple de mon frère et de moi. Il a passé, lui, sa vie dans le repos et dans les festins : doux et complaisant, il n’a jamais rompu en visière à qui que ce soit, et s’est efforcé de plaire à tout le monde : il n’a vécu, il n’a dépensé que pour lui ; aussi c’est à qui fera son éloge, à qui l’aimera. »
— Passage dans la traduction de Jean-Augustin Amar Du Rivier (XIXe siècle)

« Jamais personne n’a si bien réglé et supputé tout ce qui regarde la conduite de sa vie que les affaires, l’âge, l’expérience, ne lui apprennent encore quelque chose de nouveau, et ne lui fassent connaître qu’il ne fait rien de ce qu’il croyait le mieux savoir, de manière que dans la pratique on se voit souvent obligé de rejeter le parti qu’on avait regardé d’abord comme le plus avantageux. C’est ce que j’éprouve aujourd’hui ; car sur le point que ma course est presque finie, je renonce à la vie dure et pénible que j’ai menée jusques ici. Et cela pourquoi ? parce que l’expérience m’a fait voir, qu’il n’y a rien de si avantageux aux hommes que d’avoir de la complaisance et de la douceur. Il ne faut que nous voir mon frère et moi pour être convaincu de cette vérité. Il a passé toute sa vie dans l’oisiveté et dans la bonne chère : toujours doux, complaisant, ne choquant jamais personne, caressant tout le monde ; il a vécu pour lui, il a dépensé pour lui ; chacun en dit du bien, chacun l’aime. »
— Passage dans la traduction d’Anne Lefebvre Dacier (XVIIe siècle)

« Jamais personne n’a si bien disposé toutes choses pour le règlement de sa vie, que les rencontres différentes, l’âge et l’expérience ne lui apprennent quelque chose de nouveau et ne lui donnent quelque vue nouvelle, qui lui fait reconnaître qu’il ne savait pas en effet ce qu’il pensait le mieux savoir, et le porte à rejeter dans la pratique ce qu’il s’imaginait lui devoir être le plus avantageux. C’est l’état dans lequel je me trouve maintenant. Car ayant mené jusques à cette heure une vie rude et austère, je suis résolu maintenant de la quitter. Que si on me demande d’où me vient ce changement si subit, c’est que j’ai reconnu par expérience qu’il n’y a rien de plus utile à l’homme que l’accommodement et la douceur. Il ne faut que me considérer, et considérer mon frère en même temps, pour reconnaître aisément cette vérité. Pour ce qui est de lui, il a toujours vécu dans le repos, dans les festins, il a toujours paru doux et modéré, il n’a choqué personne, il s’est rendu agréable et complaisant, il a vécu pour lui-même, il a dépensé son bien pour lui-même ; et je crois que tout le monde l’aime, que tout le monde le bénit. »
— Passage dans la traduction d’Isaac Le Maistre de Sacy, dit Saint-Aubin (XVIe siècle)

« Jamais quelqu’un n’a si bien disposé ses affaires pendant le cours de cette vie que les rencontres différentes, l’âge et l’expérience ne lui apportent toujours quelque chose de nouveau, et ne lui donnent quelque vue nouvelle, de telle sorte qu’il ignore ce qu’il pensait le mieux savoir, et rejette dans l’usage ce qu’il s’imaginait lui devoir être le plus avantageux. C’est l’état auquel je me trouve maintenant : car ayant mené jusques ici une vie rude et sauvage, je suis résolu de la quitter. Que si on me demande d’où me vient ce changement si subit, je dirai que j’ai connu par expérience qu’il n’y a rien de meilleur à l’homme que la condescendance et la civilité. Il est aisé de connaître que ce que je dis est parfaitement vrai de mon frère et de moi. Il a vécu perpétuellement dans la bonne chère, civil, gracieux, sans choquer qui que ce soit, mais complaisant à tout le monde. Il a vécu pour soi, a fait de la dépense pour soi. On dit du bien de lui, on l’aime. »
— Passage dans la traduction de l’abbé Michel de Marolles (XVIIe siècle)

« Jamais personne n’a si bien réfléchi à ce que devrait être sa vie, ni si bien calculé, que les faits, le temps, l’expérience ne lui apportent quelque chose qu’il n’attendait pas, ne lui [apprennent] quelque chose qui montre que l’on ignore ce que l’on croyait savoir, et qui fait qu’à l’épreuve on refuse ce que l’on croyait autrefois le plus important. C’est ce qui m’arrive maintenant ; car jusqu’ici j’ai vécu une vie dure, et voici que, le cours de ma vie presque terminé, j’y renonce. Pourquoi cela ? J’ai découvert par expérience qu’en réalité il n’y avait pour l’homme rien de mieux que la douceur de mœurs et l’indulgence. Que cela soit vrai, n’importe qui peut s’en rendre compte d’après mon frère et d’après moi-même. Lui, il a toujours passé sa vie dans le loisir et les banquets, paisible, tranquille, ne heurtant personne, souriant à tous ; il a vécu pour lui, il a dépensé pour lui ; tout le monde dit du bien de lui, et l’aime. »
— Passage dans la traduction de M. Pierre Grimal (éd. Gallimard, coll. Folio, Paris)

« Jamais personne n’a eu un plan de vie si bien tracé que les événements, l’âge, l’expérience n’y apportent à chaque instant quelque chose de nouveau, ne fournissent quelque enseignement, en sorte qu’on ignore ce qu’on croyait savoir et qu’à l’épreuve on rejette ce qu’on avait considéré comme primordial. C’est ce qui m’arrive aujourd’hui, car la vie rude que j’ai vécue jusqu’ici, parvenu presque au terme de ma carrière, j’y renonce. Pourquoi cela ? J’ai découvert qu’en fait il n’y a rien de meilleur pour l’homme que la complaisance et l’indulgence. Que ce soit là une vérité, il est facile à quiconque de s’en rendre compte d’après moi et d’après mon frère. Lui, il a toujours passé sa vie dans les loisirs, dans les dîners, débonnaire, paisible, ne heurtant personne de front, souriant à tous ; il a vécu pour lui-même, fait de la dépense pour lui-même : tout le monde parle de lui en bien, l’affectionne. »
— Passage dans la traduction de Jules Marouzeau (éd. Les Belles Lettres, Paris)

« Non, jamais qui veut régler sa vie
N’y voit juste à ce point que, propice ou fatal,
Le temps, par ses leçons, n’en change le total.
On a beau faire ; il faut tôt ou tard reconnaître
Que tel est ignorant qui se croit passé maître,
Et, bref, que théorie et pratique sont deux.
Je le vois aujourd’hui, le cas n’est pas douteux :
Austère dans ma vie, et ferme dans ma route,
Je dois, sur mon déclin, changer coûte que coûte,
Et, comme Micion, tomber dans la douceur,
Certain que son système est encor le meilleur.
C’est en nous comparant que j’ai compris la chose.
Mon frère, à qui je dois cette métamorphose,
N’a cherché jusqu’ici que joie et que festins ;
Complaisant avec tous et souple avec certains,
Il n’a rien dépensé, rien fait que pour lui-même :
Là-dessus, on le prône, on le bénit, on l’aime. »
— Passage dans la traduction du marquis Auguste de Belloy (XIXe siècle)

« On a beau s’être fait un plan de vie bien raisonné, les circonstances, l’âge, l’expérience y apportent toujours quelque changement, et forcent de reconnaître que l’on ignore ce que l’on croyait le mieux savoir, et de rejeter dans la pratique ce que l’on regardait comme essentiel en théorie. C’est précisément mon histoire. Jusqu’à présent, j’ai mené une vie dure, et sur la fin de ma carrière, je change de conduite. Et pourquoi ? c’est que l’expérience m’a appris qu’il n’est rien de plus utile à l’homme que la complaisance et la douceur. À voir mon frère et moi, on se convaincra facilement de cette vérité : mon frère a toujours vécu dans le repos et la bonne chère ; il s’est montré doux et modéré, il n’a jamais choqué personne, il a caressé tout le monde : il a vécu pour lui, il a dépensé pour lui ; chacun dit du bien de lui, chacun l’aime. »
— Passage dans la traduction de Louis-Auguste Materne (XIXe siècle)

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* En latin « Comœdiæ ».

** En latin Publius Terentius Afer. Autrefois transcrit Thérence.

*** « Épîtres », liv. II, poème 1, v. 156-157.

**** En latin « Homo sum : humani nil a me alienum puto ».

***** Dans « Bolæana », p. 50.

****** « Réflexions sur Térence ».

******* « Démener » s’est dit pour « mener, conduire ».

******** « Convi » s’est dit pour « repas auquel on invite, festin, banquet ».

********* « Dépendre » s’est dit pour « dépenser ».