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Marc Aurèle, «Pensées»

éd. Les Belles Lettres, coll. des universités de France, Paris

éd. Les Belles Lettres, coll. des uni­ver­si­tés de France, Paris

Il s’agit des «Pen­sées» de Marc Aurèle* (IIe siècle apr. J.-C.). Nul Empe­reur romain n’eut plus à cœur le bien public que Marc Aurèle; nul prince ita­lien n’apporta plus d’ardeur et plus d’application à l’accomplissement de ses devoirs. Sa vie bien­fai­sante se pas­sa tout entière dans de cruelles épreuves. Il eut à apai­ser, à l’intérieur, des révoltes sans cesse renais­santes; il vit la peste dévas­ter les pro­vinces les plus flo­ris­santes de l’Italie; il épui­sa ses forces à lut­ter contre les Ger­mains dans des cam­pagnes sans vic­toire déci­sive; il mou­rut avec le funeste pres­sen­ti­ment de l’inévitable catas­trophe dont les peuples bar­bares mena­çaient l’Empire. À mesure qu’il s’avança en âge, et que son corps s’affaissa sous les res­pon­sa­bi­li­tés, il res­sen­tit de plus en plus le besoin de s’interroger dans sa conscience et en lui-même; de médi­ter au jour le jour sous l’impression directe des évé­ne­ments ou des sou­ve­nirs; de se for­ti­fier en repre­nant contact avec les quatre ou cinq prin­cipes où se concen­traient ses convic­tions. «Comme les méde­cins ont tou­jours sous la main leurs appa­reils et leurs trousses pour les soins à don­ner d’urgence, de même [je] tiens tou­jours prêts les prin­cipes grâce aux­quels [je] pour­rai connaître les choses divines et humaines», dit-il dans un pas­sage admi­rable**. Ce fut au cours de ses toutes der­nières expé­di­tions que, cam­pé sur les bords sau­vages du Danube, pro­fi­tant de quelques heures de loi­sir, il rédi­gea en grec, en soli­loque avec lui-même, les pages immor­telles des «Pen­sées» qui ont révé­lé sa belle âme, sa ver­tu aus­tère, sa pro­fonde mélan­co­lie. «À soi-même» («Ta eis heau­ton»***) : tel est le véri­table titre de son ouvrage. «Jamais on n’écrivit plus sim­ple­ment pour soi, à seule fin de déchar­ger son cœur, sans autre témoin que Dieu. Pas une ombre de sys­tème. Marc Aurèle, à pro­pre­ment par­ler, n’a pas de phi­lo­so­phie; quoiqu’il doive presque tout au stoï­cisme trans­for­mé par l’esprit romain, il n’est d’aucune école», dit Ernest Renan****. En effet, la phi­lo­so­phie de Marc Aurèle ne repose sur autre chose que sur la rai­son. Elle résulte du simple fait d’une conscience morale aus­si vaste, aus­si éten­due que l’Empire auquel elle com­mande. Son thème fon­da­men­tal, c’est le rat­ta­che­ment de l’homme, si chan­ce­lant et si pas­sa­ger, à l’univers per­pé­tuel et divin, à la «chère cité de Zeus» («polis phi­lê Dios»*****) — rat­ta­che­ment qui lui révèle le devoir de la ver­tu et qui l’associe à l’œuvre magni­fi­que­ment belle, sou­ve­rai­ne­ment juste de la créa­tion : «Je m’accommode de tout ce qui peut t’accommoder, ô monde!… Tout est fruit pour moi de ce que pro­duisent tes sai­sons, ô nature! Tout vient de toi, tout est en toi, tout rentre en toi»******. Et plus loin : «Ma cité et ma patrie, en tant qu’Antonin, c’est Rome; en tant qu’homme, c’est le monde»*******. Comme Ham­let devant le crâne, Marc Aurèle se demande ce que la nature a fait des os d’Alexandre et de son mule­tier. Il a des images et des tri­via­li­tés sha­kes­pea­riennes pour peindre l’inanité des choses : «Dans un ins­tant, tu ne seras plus que cendre ou sque­lette, et un nom — ou plus même un nom… un vain bruit, un écho! Ce dont on fait tant de cas dans la vie, c’est du vide, pour­ri­ture, mes­qui­ne­ries, chiens qui s’entre-mordent»********.

Il n’existe pas moins de quinze tra­duc­tions fran­çaises des «Pen­sées», mais s’il fal­lait n’en choi­sir qu’une seule, je choi­si­rais celle d’Amédée-Ildefonse Tran­noy.

«Ὄρθρου, ὅταν δυσόκνως ἐξεγείρῃ, πρόχειρον ἔστω, ὅτι ἐπὶ ἀνθρώπου ἔργον ἐγείρομαι. Ἔτι οὖν δυσκολαίνω, εἰ πορεύομαι ἐπὶ τὸ ποιεῖν, ὧν ἕνεκεν γέγονα καὶ ὧν χάριν προῆγμαι εἰς τὸν κόσμον; ἢ ἐπὶ τοῦτο κατεσκεύασμαι, ἵνα κατακείμενος ἐν στρωματίοις ἐμαυτὸν θάλπω; — Ἀλλὰ τοῦτο ἥδιον. — Πρὸς τὸ ἥδεσθαι οὖν γέγονας; ὅλως δὲ οὐ πρὸς πεῖσιν ἢ πρὸς ἐνέργειαν; Οὐ βλέπεις τὰ φυτάρια, τὰ στρουθάρια, τοὺς μύρμηκας, τοὺς ἀράχνας, τὰς μελίσσας τὸ ἴδιον ποιούσας, τὸ καθ’ αὑτὰς συγκοσμούσας κόσμον; ἔπειτα σὺ οὐ θέλεις τὰ ἀνθρωπικὰ ποιεῖν; οὐ τρέχεις ἐπὶ τὸ κατὰ τὴν σὴν φύσιν;»
— Pas­sage dans la langue ori­gi­nale

«Le matin, quand il te coûte de te réveiller, que cette pen­sée te soit pré­sente : c’est pour faire œuvre d’homme que je m’éveille. Vais-je donc être encore de méchante humeur, parce que je pars accom­plir ce à cause de quoi je suis fait, en vue de quoi j’ai été mis dans le monde? Suis-je consti­tué à cet effet, de res­ter cou­ché et me tenir au chaud sous mes cou­ver­tures? — C’est plus agréable! — Es-tu donc fait pour l’agrément? Et en géné­ral, es-tu fait pour la pas­si­vi­té ou pour l’activité? Ne vois-tu pas que les plantes, les pas­se­reaux, les four­mis, les arai­gnées, les abeilles font leurs tâches propres et contri­buent pour leur part au bon agen­ce­ment du monde? Alors toi, tu ne veux pas faire ce qui convient à l’homme? Tu ne cours pas à la tâche qui est conforme à ta nature?»
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de Tran­noy

«À l’aurore, lorsque tu te réveilles péni­ble­ment, aie toute prête cette pen­sée : c’est pour faire œuvre d’homme que je m’éveille. Vais-je donc encore m’irriter, si je m’en vais faire ce pour quoi je suis né et ai été ame­né au monde? Est-ce pour res­ter au chaud, cou­ché dans mes cou­ver­tures, que j’ai été for­mé? — Mais c’est plus agréable! — Est-ce donc pour le plai­sir que tu es né? N’est-ce pas pour agir? Ne vois-tu pas les plantes, les moi­neaux, les four­mis, les abeilles faire leur besogne propre, appor­tant leur part à l’ordre du monde? Alors, ne veux-tu pas faire la besogne de l’homme? Ne vas-tu pas te pres­ser d’agir confor­mé­ment à ta nature?»
— Pas­sage dans la tra­duc­tion d’Émile Bré­hier, revue par M. Jean Pépin («Pen­sées» dans «Les Stoï­ciens», éd. Gal­li­mard, coll. Biblio­thèque de la Pléiade, Paris, p. 1133-1247)

«Le matin, quand tu as de la peine à te réveiller, aie cette pen­sée pré­sente à l’esprit : je m’éveille pour faire œuvre d’homme; m’irriterai-je encore à l’idée d’aller faire ce pour quoi je suis né? ou bien ai-je été créé pour res­ter cou­ché bien au chaud sous mes cou­ver­tures? — Mais c’est plus agréable. — Es-tu donc né pour l’agrément? Et pour tout dire, es-tu fait pour te lais­ser aller ou pour agir? Ne vois-tu donc pas les plantes, les moi­neaux, les four­mis, les arai­gnées, les abeilles faire leur tra­vail et contri­buer, à leur manière, à l’ordre du monde? Et après cela, tu refuses, toi, d’accomplir ce qui est l’œuvre de l’homme? Tu ne te hâtes pas vers l’action conforme à ta nature?»
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de M. Léon-Louis Gra­te­loup («Soli­loques», éd. Librai­rie géné­rale fran­çaise, coll. Le Livre de poche-Clas­siques de la phi­lo­so­phie, Paris)

«Le matin, quand tu as peine de te résoudre à sor­tir du lit, prends incon­ti­nent cette pen­sée que tu dois avoir toute prête : je me lève pour aller faire l’office de l’ouvrage d’un homme; dois-je donc me por­ter lâche­ment et avec regret à faire ce pour quoi je suis né et pour quoi je suis entré au monde? Suis-je fait et des­ti­né pour être dans un lit et me tenir chau­de­ment entre des cou­ver­tures? — Mais cela est bien plus volup­tueux. — Es-tu donc né pour la volup­té, et non pas pour agir et faire quelque ouvrage? Ne vois-tu pas les petites plantes, les pas­se­reaux, les four­mis, les arai­gnées, les abeilles qui cha­cune, à leur égard, ornent et parent le monde par leur tra­vail? Et toi, ne feras-tu pas le métier d’un homme? Ne te pres­se­ras-tu pas de faire ce que [demandent] ta nature et ta condi­tion?»
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de Bene­dikt-Jes­per Krus, dit Benoît-Joseph Krus («Pen­sées morales de soi et à soi-même», XVIIe siècle)

«Le matin, quand tu es pares­seux à te réveiller, pense à cette maxime : c’est pour une tâche d’homme que je m’éveille! Vais-je donc encore m’affliger de mar­cher à l’exécution du tra­vail pour lequel j’existe, et en vue duquel j’ai été mis au monde? Ou n’ai-je été créé que pour m’allonger dans mes cou­ver­tures et me tenir au chaud? — Mais c’est plus agréable! — Est-ce donc pour le plai­sir que tu es né? N’est-ce donc pas, en défi­ni­tive, pour agir, pour faire montre d’énergie? Regarde les plantes, les pas­se­reaux, les arai­gnées, les abeilles : Ne font-ils pas leur tâche propre? Ne contri­buent-ils pas, selon leur pou­voir, à l’ordre uni­ver­sel? Et après cela, tu ne veux pas, toi, faire ce qui est de l’homme? Tu ne cours pas à ce qui est conforme à la nature?»
— Pas­sage dans la tra­duc­tion d’Aimé-Prosper Lemer­cier («Les Pen­sées», éd. F. Alcan, Paris)

«Au petit jour, lorsqu’il t’en coûte de t’éveiller, aie cette pen­sée à ta dis­po­si­tion : c’est pour faire œuvre d’homme que je m’éveille. Serai-je donc encore de méchante humeur si je vais faire ce pour quoi je suis né et ce en vue de quoi j’ai été mis dans le monde? Ou bien, ai-je été for­mé pour res­ter cou­ché et me tenir au chaud sous mes cou­ver­tures? — Mais c’est plus agréable! — Es-tu donc né pour te don­ner de l’agrément? Et somme toute, es-tu fait pour la pas­si­vi­té ou pour l’activité? Ne vois-tu pas que les arbustes, les moi­neaux, les four­mis, les arai­gnées, les abeilles rem­plissent leur tâche res­pec­tive et contri­buent, pour leur part, à l’ordre du monde? Et toi, après cela, tu ne veux pas faire ce qui convient à l’homme? Tu ne cours point à la tâche qui est conforme à la nature?»
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de Mario Meu­nier («Pen­sées pour moi-même», éd. Gar­nier frères, coll. Clas­siques Gar­nier, Paris)

«Le matin, quand tu as de la peine à te réveiller, dis-toi : je me réveille pour mon tra­vail d’homme. Se peut-il que je sois de mau­vaise humeur alors que je vais accom­plir la tâche pour laquelle je suis né? Suis-je consti­tué pour res­ter cou­ché bien au chaud sous les cou­ver­tures? — Mais c’est agréable! — Es-tu né pour l’agrément? Autre­ment dit, es-tu fait pour subir ou pour agir? Ne vois-tu pas les plantes, les moi­neaux, les four­mis, les arai­gnées et les abeilles accom­plir la tâche qui leur incombe dans l’agencement du monde? Et toi, tu refuses d’accomplir celles de l’homme? Tu ne te pré­ci­pites pas vers ce qui est conforme à ta nature?»
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de M. Fré­dé­rique Verv­liet («Pen­sées pour moi-même», éd. Arléa, coll. Retour aux grands textes, Paris)

«Le matin, quand tu as de la peine à te réveiller, aie cette pen­sée pré­sente à l’esprit : je m’éveille pour faire œuvre d’homme; m’irriterai-je encore à l’idée d’aller faire ce pour quoi je suis né et pour quoi j’ai été mis dans le monde? ou bien ai-je été créé pour jouir de la cha­leur, cou­ché dans mes cou­ver­tures? — Mais c’est plus agréable. — Es-tu donc né pour ce qui est agréable? Pour tout dire, es-tu un être pas­sif ou fait pour l’action? Ne vois-tu pas les plantes, les petits oiseaux, les four­mis, les arai­gnées, les abeilles faire leur tra­vail, et à leur manière, contri­buer à l’œuvre d’où sort le monde? Et après cela, tu refuses, toi, de faire ce qui est l’œuvre de l’homme? Tu ne te hâtes pas vers l’action conforme à ta nature?»
— Pas­sage dans la tra­duc­tion d’Auguste Couat («Pen­sées», éd. Féret et fils, Bor­deaux)

«Le matin, quand tu as de la peine à te lever, voi­ci la réflexion que tu dois avoir pré­sente à l’esprit : je me lève pour faire mon œuvre d’homme; je vais rem­plir les devoirs pour les­quels je suis né et j’ai été envoyé en ce monde. Pour­quoi donc faire tant de dif­fi­cul­tés? Ai-je été créé pour res­ter ain­si chau­de­ment sous des cou­ver­tures? — Mais cela me fait plus de plai­sir! — Es-tu donc né pour le plai­sir uni­que­ment? N’est-ce pas au contraire pour tou­jours tra­vailler et tou­jours agir? Ne vois-tu pas que les plantes, les oiseaux, les four­mis, les arai­gnées, les abeilles concourent, cha­cune dans leur ordre, à l’ordre uni­ver­sel? Et toi, tu refu­se­rais d’accomplir tes fonc­tions d’homme! Tu ne t’élancerais pas avec ardeur à ce qui est si conforme à ta nature!»
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de Jules Bar­thé­lé­my Saint-Hilaire («Pen­sées», XIXe siècle)

«Le matin, lorsque tu as de la peine à t’arracher au som­meil, fais aus­si­tôt cette réflexion : j’ai un tra­vail d’homme à faire; c’est pour cela que je m’éveille. Eh quoi! je n’irai qu’à contre­cœur aux occu­pa­tions pour les­quelles je suis né, pour les­quelles j’ai été envoyé dans ce monde! N’ai-je été créé que pour res­ter chau­de­ment au lit sous mes cou­ver­tures? — Mais, dis-tu, cela fait plus de plai­sir. — Est-ce donc pour avoir du plai­sir que tu as reçu le jour? N’est-ce pas en un mot pour agir et pour tra­vailler? Ne vois-tu pas les plantes, les petits oiseaux, les four­mis, les arai­gnées, les abeilles s’appliquer à leur lâche, contri­buer pour leur part à l’harmonie du monde? Et toi, tu refuses de rem­plir tes fonc­tions d’homme; tu ne cours pas au tra­vail que la nature te pres­crit?»
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de Pierre Com­me­lin («Pen­sées», éd. Gar­nier frères, Paris)

«Le matin, quand tu as de la peine à te lever, qu’il te vienne incon­ti­nent dans l’esprit : je me lève pour faire l’ouvrage d’un homme. Suis-je donc encore fâché d’aller faire une chose pour laquelle je suis né et pour laquelle je suis venu dans le monde? N’ai-je donc été for­mé que pour me tenir bien chau­de­ment éten­du dans mon lit? — Mais cela fait plai­sir. — Tu es donc né pour te don­ner du plai­sir, et non pas pour agir et pour tra­vailler? Ne vois-tu pas les plantes, les oiseaux, les four­mis, les arai­gnées, les abeilles? Elles tra­vaillent sans relâche à orner et à embel­lir leur état, et toi tu négliges d’embellir le tien! tu ne cours point aux choses aux­quelles la nature t’a des­ti­né!»
— Pas­sage dans la tra­duc­tion d’Anne Dacier et André Dacier («Réflexions morales», XVIIe siècle)

«Le matin, lorsque tu sens de la peine à te lever, fais aus­si­tôt cette réflexion : je m’éveille pour faire l’ouvrage d’un homme; dois-je être fâché d’aller faire les actions pour les­quelles je suis né, pour les­quelles j’ai été envoyé dans le monde? N’ai-je été créé que pour res­ter chau­de­ment cou­ché entre deux draps? — Mais cela fait plus de plai­sir! — C’est donc pour avoir du plai­sir que tu as reçu le jour, et non pour agir ou pour tra­vailler? Vois ces plantes, ces oiseaux, ces four­mis, ces arai­gnées, ces abeilles, qui de concert enri­chissent le monde cha­cun de son ouvrage : Et toi, tu refuses de faire tes fonc­tions d’homme? Tu ne cours point à ce que ta nature exige?»
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de Jean-Pierre de Joly («Pen­sées, ou Leçons de ver­tu que ce prince phi­lo­sophe se fai­sait à lui-même», XVIIIe siècle)

«Le matin, lorsque tu sens de la peine à te lever, fais cette réflexion : je m’éveille pour faire œuvre d’homme; pour­quoi donc éprou­ver du cha­grin de ce que je vais faire les choses pour les­quelles je suis né, pour les­quelles j’ai été envoyé dans le monde? Suis-je donc né pour res­ter chau­de­ment cou­ché sous mes cou­ver­tures? — Mais cela fait plus de plai­sir. — Tu es donc né pour te don­ner du plai­sir? Ce n’est donc pas pour agir, pour tra­vailler? Ne vois-tu pas les plantes, les pas­se­reaux, les four­mis, les arai­gnées, rem­plis­sant cha­cun sa fonc­tion, et ser­vant selon leur pou­voir à l’harmonie du monde! Et après cela, tu refuses de faire ta fonc­tion d’homme? Tu ne cours point à ce qui est conforme à ta nature!»
— Pas­sage dans la tra­duc­tion d’Alexis Pier­ron («Pen­sées», XIXe siècle)

«Le matin, quand tu as peine à te lever, aie cette idée pré­sente : je me lève pour faire œuvre d’homme. Pour­quoi serais-je cha­grin, quand je vais faire ce pour quoi je suis né et ce pour quoi j’ai été envoyé en ce monde? Ai-je été for­mé pour me tenir au chaud, cou­ché sous mes cou­ver­tures? — Mais c’est plus agréable. — Es-tu donc né pour te don­ner l’agréable? N’est-ce pas, en somme, pour agir ou faire effort? Ne vois-tu pas les plantes, les oiseaux, les four­mis, les arai­gnées, les abeilles faire cha­cun leur tra­vail propre, et concou­rir selon leur pou­voir à l’ordre du monde? Et après cela, toi, tu ne veux pas faire ton tra­vail d’homme? Tu ne cours pas à ce qui est conforme à ta nature?»
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de Gus­tave Michaut («Pen­sées», éd. A. Fon­te­moing, Paris)

«Quand tu t’éveilles à regret au matin, il te faut promp­te­ment pen­ser que tu te lèves pour faire quelque œuvre humaine. Par­tant, diras-tu, je m’en vais faire à regret ce pour quoi je suis né et venu en ce monde. Ai-je été fait à ce que, cou­ché dans un lit, je m’échauffe? — Quoi, ceci n’est-il pas plus plai­sant et délec­table? — Es-tu donc né à volup­té, et non au tra­vail? Ne vois-tu pas… les petits pas­se­reaux, les four­mis, les arai­gnées, les mouches à miel enten­tives********* à leur devoir? Et tu refuses ce [qui] affiert********** et attouche [à] l’homme; et ne t’emploies à ce [qui] est conve­nable à ta nature?»
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de Par­doux Du Prat («Ins­ti­tu­tion de la vie humaine», XVIe siècle)

«Mane cum gra­va­tim a som­no sur­gis, in promp­tu tibi sit cogi­tare, te ad huma­num opus facien­dum sur­gere. Itaque ergo, dices, gra­vate acce­do ad agen­da ea, quo­rum cau­sa natus sum, ac prop­ter quæ in hunc veni mun­dum? Sci­li­cet in hoc fac­tus [sum], ut decum­bens in lec­to me ipsum cale­fa­ciam? — Atqui hoc jucun­dius est. — Ergone ad volup­ta­tem natus es, non ad agen­dum? Non vides plan­tu­las, pas­ser­cu­los, for­mi­cas, ara­neas, apes, sin­gu­la hæc suo inten­ta offi­cio? Tu vero ea quæ sunt homi­nis, obire recu­sas; neque ad id te confers, quod naturæ tuæ conve­nit?»
— Pas­sage dans la tra­duc­tion latine de Wil­helm Holz­man, dit Gui­liel­mus Xylan­der («De seip­so seu vita sua», XVIe siècle)

«Mane cum gra­va­tim exur­gis, in promp­tu sit tecum hoc modo dis­se­rere : ad opus huma­num jam exper­gis­cor. Num vero ægre feram, si ad ea agen­da pro­fi­cis­cor, quo­rum gra­tia natus et in mun­dum pro­duc­tus sum? Aut nun­quid ad hoc condi­tus sum, ut stra­gu­lis invo­lu­tum decum­bens me foveam? — At hoc, inquis, oblec­tat magis. — Nun­quid ergo ad oblec­tan­dum te natus es, non autem ad facien­dum aut agen­dum ali­quid? An non arbus­cu­las, avi­cu­las, for­mi­cas, ara­neas, api­cu­las vides eam quam in mun­do sta­tio­nem obtinent, exco­lere sata­gentes? Tu autem, quæ homi­nis sunt, facere recu­sas; et non pro­pe­ras potius ad id, quod naturæ tuæ conve­nit?»
— Pas­sage dans la tra­duc­tion latine de Tho­mas Gata­ker («De rebus suis», XVIIe siècle)

«Mane cum gra­va­tim exper­gis­ce­ris, promp­tum sit hoc : ad homi­nis opus exper­gis­cor. Quid igi­tur moleste fero, quod per­go ad ea agen­da, quo­rum cau­sa natus sum, quo­rum cau­sa in mun­dum veni? An vero ad hoc natus sum, ut in stra­gu­lis decum­bens me foveam? — At hoc magis delec­tat. — Ad delec­ta­tio­nem igi­tur natus es, non ad agen­dum seu opus facien­dum? Videsne arbus­cu­las, pas­ser­cu­los, for­mi­cas, ara­neas, apes, cum quod sui offi­cii est, faciant, suum exor­nantes mun­dum? Itane tu ea, quæ homi­num sunt, facere recu­sas; non pro­pe­ras ad id, quod secun­dum tuam natu­ram est?»
— Pas­sage dans la tra­duc­tion latine de Johann Mat­thias Schultz, 2e ver­sion («Com­men­ta­rii quos ipse sibi scrip­sit», XIXe siècle)

«Mane cum gra­va­tim exsur­gis, in promp­tu sit : ad opus huma­num exper­gis­cor. Numne igi­tur adhuc ægre feram, me pro­fi­cis­ci ad agen­da ea, quo­rum cau­sa natus sum, quo­rum gra­tia in hunc mun­dum veni? Aut num­quid ea natus sum lege, ut decum­bens in stra­gu­lis me ipse foveam? — At hoc magis delec­tat. — Ergone ad delec­ta­tio­nem natus es, nec omni­no ad agen­dum ope­ran­dumve? Videsne arbus­cu­las, pas­ser­cu­los, for­mi­cas, ara­neas apesque suo fun­gentes munere, quan­tum in ipsis est, mun­dum exor­nare? Itane tu, quæ homi­nis sunt, facere recu­sas; neque pro­pe­ras ad id, quod naturæ tuæ conve­nit?»
— Pas­sage dans la tra­duc­tion latine de Johann Mat­thias Schultz, 1re ver­sion («Com­men­ta­rii quos ipse sibi scrip­sit», XIXe siècle)

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* En latin Mar­cus Aure­lius Anto­ni­nus. Autre­fois trans­crit Marc Anto­nin. Haut

** liv. III, ch. 11. Haut

*** En grec «Τὰ εἰς ἑαυτόν». Haut

**** «Marc-Aurèle et la Fin du monde antique», p. 262. Haut

***** En grec «πόλις φίλη Διός». Haut

****** liv. IV, ch. 23. Haut

******* liv. VI, ch. 44. Haut

******** liv. V, ch. 33. Haut

********* «Enten­tif à» s’est dit pour «atten­tif à, occu­pé à». Haut

********** «Affé­rir à» s’est dit pour «conve­nir à; se rap­por­ter à, être affé­rent à». Haut