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Hisar, «Les “Yalıs”»

dans « Prosateurs turcs contemporains : extraits choisis » (éd. de Boccard, coll. Études orientales, Paris), p. 265-272

dans «Pro­sa­teurs turcs contem­po­rains : extraits choi­sis» (éd. de Boc­card, coll. Études orien­tales, Paris), p. 265-272

Il s’agit du feuille­ton «Les “Yalıs”» («Yalı­lar»*) d’Abdülhak Şina­si Hisar**, peut-être le plus grand sty­liste de la prose turque contem­po­raine (XIXe-XXe siècle). Hisar est un de ces génies mal­heu­reux, ense­ve­lis dans la pous­sière et dans l’oubli, qui ne nous sont guère connus que de nom ou par de maigres extraits choi­sis dans les antho­lo­gies. Quel génie, pour­tant! Ces matins et ces cou­chants d’Istanbul, ces eaux bleuâtres du Bos­phore cou­lant et glis­sant avec mille mignar­dises, ces barques s’étalant face au ciel et sem­blant faire un avec l’esprit de l’univers, que ni Lâti­fî ni Orhan Pamuk n’ont réus­si à immor­ta­li­ser, vivent si inten­sé­ment dans les œuvres d’Hisar qu’ils se gravent pour tou­jours dans l’esprit du lec­teur. On dirait qu’Hisar a été poète pour les expri­mer, au moment où il en a contem­plé la beau­té; peintre pour les peindre, au moment où il en a enten­du la sono­ri­té; musi­cien pour leur faire écho. Et on est comme stu­pé­fait de l’éternelle nos­tal­gie que cette poé­sie, cette pein­ture, cette musique conspirent ensemble à repro­duire. La prose de cet auteur est une des plus belles choses qu’ait créées la Tur­quie, mais comme tout ce qui est noble et grand, sa beau­té est mélan­co­lique. «Il m’est impos­sible de croire», dit quelque part Hisar***. «que [le] pas­sé ait péri. Quand je fouille dans mes sou­ve­nirs, je m’aperçois que les fleurs des jours [révo­lus] conti­nuent à éclore et à se faner dans mon cœur; ces matins enso­leillés, ces nuits de clair de lune res­plen­dissent encore; …les ros­si­gnols chantent sur les col­lines der­rière nous, et leurs voix…, s’insinuant aux pro­fon­deurs secrètes de mon cœur, y éveillent tou­jours l’ardeur d’implorations roman­tiques; j’entends encore leurs appels, pro­met­teurs d’impossibles volup­tés, évo­ca­teurs de visions indi­cibles.» Comme Mau­rice Bar­rès, qu’il admi­rait; comme Pierre Loti, dont il avait écrit une élé­gante bio­gra­phie****; comme tant d’autres auteurs fran­çais, qu’il avait pris goût à lire en pas­sant une par­tie de sa jeu­nesse à Paris, Hisar avait le don unique, ensor­ce­lant, d’évoquer, de décrire, de défi­nir en épan­chant sa sen­si­bi­li­té. Hélas! cet écri­vain triste a vécu seul tout au long de sa vie, ne s’est jamais marié et a éprou­vé, au moment de sa mort, l’amertume de ne pas avoir trou­vé les amis dési­rés. Cepen­dant, «si l’âme», écrit-il*****, «en des­cen­dant au tom­beau peut, [en guise d’ami], dans son der­nier élan, avec ses der­nières forces, empor­ter de cette vie une poi­gnée de sou­ve­nirs, cer­tai­ne­ment c’est des nuits magiques du Bos­phore, de ses jours pareils à des fleurs bleues qui fanent si vite sur le cœur, que j’emporterai une gerbe de sou­ve­nirs pleins de lumière, d’azur, de mur­mure, de rêve et de clair de lune.»

peut-être le plus grand sty­liste de la prose turque contem­po­raine

Voi­ci un pas­sage qui don­ne­ra une idée de la manière d’Hisar : «Le Bos­phore est un des plus purs ber­ceaux de la poé­sie dans le monde, et ses “yalıs”, qui semblent enivrés par le charme des eaux qui les reflètent, sont des pièges simples mais par­faits pour rendre les esprits cap­tifs de la poé­sie d’une “vie contem­pla­tive” [en fran­çais dans le texte]. Com­ment expli­quer ce qu’est un siècle, une vie, une sai­son, un jour même pas­sé dans les “yalıs” du Bos­phore? C’est vou­loir faire com­prendre ce qu’est une rose sans la mon­trer ni la faire res­pi­rer. Com­ment dire sa cou­leur qui émeut nos sens? Com­ment faire sen­tir son par­fum dont notre cœur se pâme?»******

* Les «yalıs», c’étaient des palais en bois au bord de la mer, des pavillons de plai­sance conçus pour la récréa­tion, et qui, aujourd’hui aban­don­nés, res­semblent à des énormes vais­seaux d’un autre temps, bri­sés par les vagues et échoués à terre. Le mot turc «yalı» vient du grec «yalos» (γιαλός), lui-même du grec ancien «aigia­los» (αἰγιαλός). Il signi­fie en propre «rivage mari­time, grève». Haut

** Autre­fois trans­crit Abdul­hak Chi­na­sî His­sar. Haut

*** p. 271. Haut

**** «Istan­bul ve Pierre Loti» («Istan­bul et Pierre Loti», inédit en fran­çais). Haut

***** p. 272. Haut

****** p. 267. Haut