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Mizubayashi, «Autour du bain : de l’intimité familiale à la sociabilité, [ou] Lettre à un ami français»

dans « Critique », vol. 39, nº 428-429, p. 5-15

dans «Cri­tique», vol. 39, no 428-429, p. 5-15

Il s’agit d’«Autour du bain» de M. Aki­ra Mizu­baya­shi, un Japo­nais d’expression fran­çaise (XXIe siècle). À l’âge de dix-huit ans, raconte M. Mizu­baya­shi, les écrits intimes de M. Ari­ma­sa Mori pro­vo­quèrent chez lui «un bou­le­ver­se­ment, un séisme inté­rieur d’une force inéga­lée»* et l’orientèrent d’une façon déci­sive vers le fran­çais et la culture qui en est indis­so­ciable. M. Mori avait été le pre­mier qui avait vu, dans cette langue et cette culture, une retraite pro­vi­soire où chaque Japo­nais pou­vait pui­ser des forces nou­velles pour faire adve­nir un jour un État meilleur; le pre­mier qui avait fait le vœu solen­nel de refaire sa vie, de recom­men­cer de zéro, en s’appropriant entiè­re­ment cette civi­li­sa­tion fran­çaise qui n’était pas la sienne, mais qu’il véné­rait. Dans «Babi­ron no nagare no hoto­ri nite»**, sous-titré en fran­çais «Sur les fleuves de Baby­lone», M. Mori avait écrit : «Je dois avan­cer dans l’effort d’appropriation hum­ble­ment, petit à petit, même si j’ai à peine le niveau d’un petit éco­lier ou d’un gamin d’école mater­nelle. Que les paroles pro­duites dans et à tra­vers la langue fran­çaise finissent par deve­nir équi­va­lentes à la chose, tel est pour moi l’objectif à atteindre. C’est seule­ment à ce moment-là que le fond des choses se révé­le­ra sous un nou­veau jour, s’incarnera dans une nou­velle vie; un monde nou­veau poin­dra. Si je réus­sis à éprou­ver, un tant soit peu, ce sen­ti­ment-là, c’est gagné! Pour le reste, je dois apprendre comme un enfant». Ain­si donc, devant l’exigence de la langue fran­çaise, qui lui appa­rais­sait comme un moyen d’atteindre «le fond des choses», M. Mori avait accep­té — acte inouï pour un intel­lec­tuel for­mé au Japon et ensei­gnant à la pres­ti­gieuse Uni­ver­si­té de Tôkyô — de tout réap­prendre et de se recon­naître dans la figure sidé­rante d’«un petit éco­lier». M. Mizu­baya­shi fut frap­pé comme par la foudre par ce texte. À peine avait-il lu le pas­sage dont j’ai extrait les lignes pré­cé­dentes, qu’il crut y entendre un appel à naître à «une nou­velle vie» par l’apprentissage du fran­çais; à pen­ser autre­ment son rap­port à l’autre, au monde; à s’arracher à sa langue natale, aux codes du confor­misme, de la sou­mis­sion, du res­pect impo­sé qu’elle véhi­cu­lait; à goû­ter au plai­sir de la liber­té : «Le texte de Mori me deman­dait, depuis la hau­teur insoup­çon­née d’un dis­cours phi­lo­so­phique et sur un ton aus­tère défiant toute atti­tude vel­léi­taire, si j’étais prêt à me lan­cer dans une telle aven­ture…; à m’offrir le luxe ou le risque d’une deuxième nais­sance, d’une seconde vie impure, hybride, sans doute plus longue, plus aléa­toire, plus expo­sée à des ébran­le­ments impré­vi­sibles, plus obs­ti­né­ment ques­tion­neuse que la pre­mière — [auto­suf­fi­sante], peu­plée de cer­ti­tudes, ten­dan­ciel­le­ment repliée sur elle-même et, par cela même, par­fois infa­tuée d’elle-même. Ma réponse fut, sans une seconde d’hésitation, oui!»***

naître à «une nou­velle vie» par l’apprentissage du fran­çais

Voi­ci un pas­sage qui don­ne­ra une idée du style d’«Autour du bain» : «Si, un jour, on essaie de tra­cer la genèse, au Japon, des ins­ti­tu­tions for­ma­trices de ce que Jür­gen Haber­mas appelle “l’espace public”, et si une telle enquête peut avoir un sens dans une pers­pec­tive scien­ti­fique de l’histoire du Japon, il ne fau­dra pas oublier de prendre en compte le “sen­tô”**** qui a joué peut-être un rôle sem­blable à celui du café dans le monde occi­den­tal. N’est-ce pas, en fait, cet espace de la socia­bi­li­té qui nous est offert au début de “L’Illumination créa­trice” [d’Akutagawa]? Rou­vrons le conte : “…Sur le dal­lage étroit, estom­pés par les vapeurs qui, dans les rayons du soleil mati­nal tour­noyaient vers le pla­fond, se mou­vaient les corps mouillés et lisses de gens de toutes condi­tions. Et quel vacarme! Bruits de l’eau chaude que l’on ver­sait, des seaux qui se heur­taient, bavar­dages, chants, chocs des baguettes au comp­toir… Aux abords de la ‘bouche-de-gre­nade’, on se serait vrai­ment cru sur un champ de bataille. Des mar­chands et des men­diants venaient sans cesse écar­ter le store de l’établissement, sans comp­ter les clients qui entraient et sor­taient”»*****.

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* «Une Langue venue d’ailleurs», p. 28. Haut

** En japo­nais «バビロンの流れのほとりにて», inédit en fran­çais. Haut

*** «Une Langue venue d’ailleurs», p. 30-31. Haut

**** Un «sen­tô» (銭湯) est un bain public et convi­vial. Haut

***** p. 14. Haut