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Kawabata, «Première Neige sur le mont Fuji et Autres Nouvelles»

éd. A. Michel, coll. Les Grandes Traductions, Paris

éd. A. Michel, coll. Les Grandes Tra­duc­tions, Paris

Il s’agit d’«En silence» («Mugon»*), «Pre­mière Neige sur le mont Fuji» («Fuji no hat­suyu­ki»**) et autres œuvres de Yasu­na­ri Kawa­ba­ta***, écri­vain japo­nais qui mérite d’être pla­cé au plus haut som­met de la lit­té­ra­ture moderne. «Vos romans sont si grands, si sublimes, que dans ma peti­tesse je ne puis que les véné­rer de loin, comme le jeune ber­ger qui, regar­dant les cimes bleues des Alpes à l’horizon, rêve du jour où il sera en mesure d’escalader même la plus haute», dit M. Yukio Mishi­ma dans une lettre adres­sée à celui qui fut pour lui le maître et l’ami****. Kawa­ba­ta naquit en 1899. Son père, méde­cin let­tré, mou­rut de tuber­cu­lose en 1901; sa mère, sa grand-mère et sa sœur dis­pa­rurent à leur tour, empor­tées par la même mala­die. Il fut recueilli chez son grand-père aveugle, son der­nier et unique parent. Là, dans un vil­lage de cin­quante et quelques habi­ta­tions, il pas­sa une enfance soli­taire, toute de silence et de mélan­co­lie. Levé à l’aube, il devait aider son grand-père à satis­faire ses fonc­tions natu­relles, tiraillé entre la com­pas­sion et le dégoût. Puis, il mon­tait sur un arbre du jar­din et, assis entre les grandes branches, il lisait «jusqu’à ce que vînt à pas­ser une voi­ture ou un chien qui aboyait»*****; ou alors, un car­net à la main, il écri­vait à ses parents défunts des lettres d’une éru­di­tion et d’une matu­ri­té de pen­sée qu’on s’étonne de ren­con­trer chez un enfant : «Père, vous vous êtes levé de votre lit de mort pour nous lais­ser, à moi et à ma sœur encore inno­cente, une sorte de tes­ta­ment écrit. Vous avez tra­cé les idéo­grammes de “Chas­te­té” pour ma sœur, et de “Prends garde à toi” pour moi-même… Tan­dis que j’écris cette lettre, il me vient à l’esprit cette phrase de Jean Coc­teau :

Gra­vez votre nom dans un arbre
Qui pous­se­ra jusqu’au nadir;
Un arbre vaut mieux que le marbre,
Car on y voit les noms gran­dir.

En fait, le poème reste un peu obs­cur… Mais si l’on arrive tout sim­ple­ment à gra­ver son nom dans le cœur d’un enfant ou d’un être aimé, ce nom ne gran­di­ra-t-il pas, fina­le­ment, lui aus­si?»******

À la mort de son grand-père, Kawa­ba­ta décou­vrit, au centre de son exis­tence, un vide qu’il ne put sup­por­ter. Il eut l’idée de par­tir à Izu. Là, sur les routes peu fré­quen­tées de la pénin­sule, il fit la ren­contre d’une troupe de comé­diens. Il fut pro­fon­dé­ment rani­mé et conso­lé par l’accueil qu’ils lui firent et par une parole simple entre toutes, mais com­bien néces­saire, qu’il enten­dit de la part d’une comé­dienne, «tu es bon» : «Sa voix lais­sait trans­pa­raître ce qu’elle res­sen­tait spon­ta­né­ment, d’une manière simple et juvé­nile. Elle me fai­sait croire moi-même que j’étais bon, sans cher­cher plus loin… Sous le coup de l’émotion, j’en per­çus un tiraille­ment indé­fi­nis­sable sous les pau­pières»*******. Sou­dain récon­for­té, Kawa­ba­ta se vit, pour la pre­mière fois, déli­vré de la conscience d’être orphe­lin. Lui, qui n’était pas comme les autres, défor­mé depuis son enfance par le mal­heur et convain­cu de sa propre lai­deur, il se sen­tit plein de recon­nais­sance. Dans tous ses écrits, ensuite, il revint inlas­sa­ble­ment au même sujet : celui du contraste entre la soli­tude fon­da­men­tale de l’homme et cette inal­té­rable beau­té que l’on sai­sit par inter­mit­tence dans les ful­gu­ra­tions de la vie; de même qu’un éclair révèle sou­dain, au cœur de la nuit, les branches d’un arbre en pleine flo­rai­son.

«L’esthétique pro­fon­dé­ment ancrée dans le cœur des Japo­nais a tou­jours accor­dé à la “nuit” une place presque pri­mor­diale; mais il me semble que vos romans sont la pre­mière œuvre à construire, en se basant sur la beau­té et l’amour de la nature japo­naise, des rêve­ries en pleine lumière — bref, à édi­fier une authen­tique “Grèce de l’Asie”********, et à nous éveiller à son exis­tence», dit encore M. Mishi­ma*********. «Les gens parlent de la “sen­si­bi­li­té de Kawa­ba­ta”, de la “poé­sie de Kawa­ba­ta”, et devant ces appré­cia­tions je réprime tou­jours un sou­rire railleur. S’il ne s’agissait que de poé­sie ou de sen­si­bi­li­té, on les trouve aus­si bien chez Tat­suo Hori. Mais si je vous place infi­ni­ment plus haut que lui, c’est que dans votre œuvre la chair, les sen­sa­tions, l’esprit, l’instinct, tout ce qui relève du domaine phy­sique et spi­ri­tuel se marie dans un sub­til accord tacite, comme le ciel bleu avec les nuages qui le teintent. Et le cata­ly­seur de tout cela, c’est sans doute le mys­tère de cette “tris­tesse” chu­cho­tante, si fami­lière aux Japo­nais.»

écri­vain japo­nais qui mérite d’être pla­cé au plus haut som­met de la lit­té­ra­ture moderne

Voi­ci un pas­sage qui don­ne­ra une idée du style d’«En silence» : «Je m’interrogeai tou­te­fois : avec ce père muet, et ses paroles à lui, trans­mises à sa fille, où se trou­vait donc la force du silence? Car si l’on se tait, alors les autres parlent pour vous. Même les choses parlent pour vous.

— Très bien! Mon père me demande de vous ser­vir au moins à boire, et vite, dit Tomi­ko en se levant.

Je regar­dai aus­si­tôt en direc­tion du vieillard, qui me sem­bla n’avoir rien dit»**********.

Consultez cette bibliographie succincte en langue française

* En japo­nais «無言». Haut

** En japo­nais «富士の初雪». Haut

*** En japo­nais 川端康成. Haut

**** «Cor­res­pon­dance», p. 61-62. Haut

***** «L’Adolescent : récits auto­bio­gra­phiques», p. 45. Haut

****** id. p. 53 & 55-56. Haut

******* «Romans et Nou­velles», p. 79-80. Haut

******** Allu­sion à cette idée, fort répan­due à l’époque, que le goût exquis des Japo­nais, sorte d’expression de l’équilibre par­fait de leur âme et de leur vie, fait d’eux les «Grecs de l’Orient», et est le secret de leur réus­site unique. Haut

********* «Cor­res­pon­dance», p. 60-61. Haut

********** p. 66-67. Haut