Comptes rendus sur la littérature ancienne et moderne de toutes les nations

Mot-clef16e siècle : sujet

Baïf, « Œuvres complètes. Tome III. Les Jeux »

éd. H. Champion, Paris

Il s’agit des « Œuvres complètes » de Jean-Antoine de Baïf *, poète français (XVIe siècle apr. J.-C.). Tandis que Du Bellay et Ronsard ont vu maintes fois leurs « Œuvres complètes » éditées, celles de Baïf ont dû attendre le XXIe siècle pour être enfin réunies (encore que seuls les premiers tomes ont paru à ce jour). Il est vrai que ses vers, où il est tout de même aisé de trouver quelques passages admirables, sont souvent de lecture laborieuse et mal récompensée. Son style est gauche. Son inspiration est toute d’emprunt. Il prend à pleines mains dans les poètes de l’« Anthologie grecque » et leurs imitateurs néo-latins, à moins qu’il ne pille les pétrarquistes et les bembistes italiens. Victime de sa trop grande facilité, il laisse passer des incorrections, des solécismes, des maladresses et écrit négligemment, sans tâtonnement comme sans retouches : « La phrase s’étend, s’étire, abuse des rejets… ; parce qu’il ne sut jamais ni se surveiller ni se contraindre », déclare un critique **. « On pourrait presque dire qu’on a plus de peine à lire ses vers, qu’il n’en eut… à les composer ; car il paraît que, de son temps, on l’accusait déjà de négligence », disent d’autres ***. Au reste, Baïf se rend compte de sa nonchalance, l’avoue et ne veut pas s’en corriger : « Le pis que l’on dira, c’est que je suis de ceux qui à se repolir sont un peu paresseux, et que mes rudes vers n’ont [pas] été, sur l’enclume, remis assez de fois » ****. Feuilletant ses propres poèmes, il trouve « leur sujet si bizarre et divers, qu’en lire trois du long de grand-honte je n’ose » ***** ; mais loin d’essayer de corriger ces bizarreries, il affecte une entière indifférence et préfère renoncer aux premières places : « Mon but est de me plaire aux chansons que je chante… Si nul ne s’en contente, il faut que je m’en passe » ******. De plus en plus, il se sent une vocation de réformateur. Traducteur de l’« Antigone » de Sophocle et de « L’Eunuque » de Térence, au moins autant musicien que poète, il veut simplifier l’orthographe en la réduisant à la phonétique et appliquer à la poésie française le vers métrique. Pour assurer le succès de sa réforme, il fonde une Académie de poésie et de musique, plus d’un demi-siècle avant l’Académie française. Son Académie ne réussira pas mieux que ses vers et son orthographe. Néanmoins, on ne peut qu’admirer la persévérance de ce grand expérimentateur qui, de poésie en poésie, allait multipliant les tentatives ; par le foisonnement de ses « Œuvres complètes », il mérite cette épitaphe qu’un contemporain ******* lui a dressée : « Baïf étant la Mer de Poésie, il fit — épris de haute fantaisie — couler partout les ondes de Permesse ********, suivant les pas des Muses de la Grèce… Ores qu’il est mort… cette belle eau pour la France est tarie ». Lisez la suite›

* On rencontre aussi les graphies Jean-Antoine de Bayf et Jan-Antoéne de Baïf.

** Raoul Morçay.

*** Claude-Sixte Sautreau de Marsy et Barthélemy Imbert.

**** Le poème « Ma Francine, il est temps de te montrer au jour… ».

***** Le poème « Amour, quand je revois tout ce que je compose… ».

****** Le poème « Mais sans m’en aviser serais-je misérable ?… ».

******* Jean Vauquelin de La Fresnaye.

******** Rivière arrosant la demeure des Muses.

« Poètes turcs des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles »

éd. Ari, coll. Ankara Üniversitesi Yayımları-Edebi İncelemeler, Istanbul

Il s’agit d’une anthologie de la poésie ottomane. Dès la fixation des Turcs en Anatolie, deux poésies s’affrontent, dont la première finira par l’emporter à l’époque ottomane, mais dont la seconde triomphera entièrement dans la Turquie moderne : d’un côté, celle des seigneurs et des citadins, dont le but sera de transposer en un turc bourré d’arabe et de persan les manières littéraires de ces deux grandes langues musulmanes, dans des vers fondés sur la quantité longue et brève des syllabes ; de l’autre, celle des paysans et des nomades, peut-être moins savants, mais doués d’un sens plus vif de leur langue maternelle, souvent nourris de chansons populaires, qui entreprendront d’exprimer leur sensibilité et leur pensée selon le génie national, dans des vers fondés sur le seul nombre des syllabes. Les succès prestigieux, au XIVe siècle, du seigneur turc Othman, qui soumet avec le secours de l’islamisme toute l’Anatolie avant de se lancer à la conquête des Balkans et du Proche-Orient, ont pour conséquence inéluctable, en même temps qu’une centralisation du pouvoir, la réunion à la Cour de tous les poètes de renom, qui deviennent ainsi « des écrivains professionnels et courtisans, aristocrates et pédants, vivant en vase clos et de façon artificielle, coupés du reste de la nation » *. Au XVIe siècle, avec l’apogée de l’Empire sous le règne du sultan Soliman coïncide, comme de juste, la maturité de la poésie ottomane, incarnée par Bâkî **. Poète de génie, Bâkî doit à son seul talent une brillante réputation et une haute fortune ; car s’il débute sa vie comme fils d’un pauvre muezzin, il finit sa carrière comme vizir. « Ses ghazels — courts poèmes lyriques de ton généralement léger — où ce grave ecclésiastique chante l’amour et le vin en des termes qui nous surprennent, mais dont les commentateurs orthodoxes assurent qu’ils sont symboliques, sont parmi les plus célèbres » ***. Je leur préfère, cependant, la perfection classique de son « Oraison funèbre du sultan Soliman » ****, laquelle évoque avec un grand art cette période où l’Empire ottoman était sans doute le plus puissant du monde Lisez la suite›

* Louis Bazin, « Littérature turque ».

** Autrefois transcrit Bâqî ou Baqui.

*** Louis Bazin, « Littérature turque ».

**** En turc « Mersiye-i sultân Süleymân ».

« La Muse ottomane, ou Chefs-d’œuvre de la poésie turque »

XIXe siècle

Il s’agit d’une anthologie de la poésie ottomane. Dès la fixation des Turcs en Anatolie, deux poésies s’affrontent, dont la première finira par l’emporter à l’époque ottomane, mais dont la seconde triomphera entièrement dans la Turquie moderne : d’un côté, celle des seigneurs et des citadins, dont le but sera de transposer en un turc bourré d’arabe et de persan les manières littéraires de ces deux grandes langues musulmanes, dans des vers fondés sur la quantité longue et brève des syllabes ; de l’autre, celle des paysans et des nomades, peut-être moins savants, mais doués d’un sens plus vif de leur langue maternelle, souvent nourris de chansons populaires, qui entreprendront d’exprimer leur sensibilité et leur pensée selon le génie national, dans des vers fondés sur le seul nombre des syllabes. Les succès prestigieux, au XIVe siècle, du seigneur turc Othman, qui soumet avec le secours de l’islamisme toute l’Anatolie avant de se lancer à la conquête des Balkans et du Proche-Orient, ont pour conséquence inéluctable, en même temps qu’une centralisation du pouvoir, la réunion à la Cour de tous les poètes de renom, qui deviennent ainsi « des écrivains professionnels et courtisans, aristocrates et pédants, vivant en vase clos et de façon artificielle, coupés du reste de la nation » *. Au XVIe siècle, avec l’apogée de l’Empire sous le règne du sultan Soliman coïncide, comme de juste, la maturité de la poésie ottomane, incarnée par Bâkî **. Poète de génie, Bâkî doit à son seul talent une brillante réputation et une haute fortune ; car s’il débute sa vie comme fils d’un pauvre muezzin, il finit sa carrière comme vizir. « Ses ghazels — courts poèmes lyriques de ton généralement léger — où ce grave ecclésiastique chante l’amour et le vin en des termes qui nous surprennent, mais dont les commentateurs orthodoxes assurent qu’ils sont symboliques, sont parmi les plus célèbres » ***. Je leur préfère, cependant, la perfection classique de son « Oraison funèbre du sultan Soliman » ****, laquelle évoque avec un grand art cette période où l’Empire ottoman était sans doute le plus puissant du monde Lisez la suite›

* Louis Bazin, « Littérature turque ».

** Autrefois transcrit Bâqî ou Baqui.

*** Louis Bazin, « Littérature turque ».

**** En turc « Mersiye-i sultân Süleymân ».

Baïf, « Œuvres complètes. Tome II. Les Amours »

éd. H. Champion, Paris

éd. H. Champion, Paris

Il s’agit des « Œuvres complètes » de Jean-Antoine de Baïf *, poète français (XVIe siècle apr. J.-C.). Tandis que Du Bellay et Ronsard ont vu maintes fois leurs « Œuvres complètes » éditées, celles de Baïf ont dû attendre le XXIe siècle pour être enfin réunies (encore que seuls les premiers tomes ont paru à ce jour). Il est vrai que ses vers, où il est tout de même aisé de trouver quelques passages admirables, sont souvent de lecture laborieuse et mal récompensée. Son style est gauche. Son inspiration est toute d’emprunt. Il prend à pleines mains dans les poètes de l’« Anthologie grecque » et leurs imitateurs néo-latins, à moins qu’il ne pille les pétrarquistes et les bembistes italiens. Victime de sa trop grande facilité, il laisse passer des incorrections, des solécismes, des maladresses et écrit négligemment, sans tâtonnement comme sans retouches : « La phrase s’étend, s’étire, abuse des rejets… ; parce qu’il ne sut jamais ni se surveiller ni se contraindre », déclare un critique **. « On pourrait presque dire qu’on a plus de peine à lire ses vers, qu’il n’en eut… à les composer ; car il paraît que, de son temps, on l’accusait déjà de négligence », disent d’autres ***. Au reste, Baïf se rend compte de sa nonchalance, l’avoue et ne veut pas s’en corriger : « Le pis que l’on dira, c’est que je suis de ceux qui à se repolir sont un peu paresseux, et que mes rudes vers n’ont [pas] été, sur l’enclume, remis assez de fois » ****. Feuilletant ses propres poèmes, il trouve « leur sujet si bizarre et divers, qu’en lire trois du long de grand-honte je n’ose » ***** ; mais loin d’essayer de corriger ces bizarreries, il affecte une entière indifférence et préfère renoncer aux premières places : « Mon but est de me plaire aux chansons que je chante… Si nul ne s’en contente, il faut que je m’en passe » ******. De plus en plus, il se sent une vocation de réformateur. Traducteur de l’« Antigone » de Sophocle et de « L’Eunuque » de Térence, au moins autant musicien que poète, il veut simplifier l’orthographe en la réduisant à la phonétique et appliquer à la poésie française le vers métrique. Pour assurer le succès de sa réforme, il fonde une Académie de poésie et de musique, plus d’un demi-siècle avant l’Académie française. Son Académie ne réussira pas mieux que ses vers et son orthographe. Néanmoins, on ne peut qu’admirer la persévérance de ce grand expérimentateur qui, de poésie en poésie, allait multipliant les tentatives ; par le foisonnement de ses « Œuvres complètes », il mérite cette épitaphe qu’un contemporain ******* lui a dressée : « Baïf étant la Mer de Poésie, il fit — épris de haute fantaisie — couler partout les ondes de Permesse ********, suivant les pas des Muses de la Grèce… Ores qu’il est mort… cette belle eau pour la France est tarie ». Lisez la suite›

* On rencontre aussi les graphies Jean-Antoine de Bayf et Jan-Antoéne de Baïf.

** Raoul Morçay.

*** Claude-Sixte Sautreau de Marsy et Barthélemy Imbert.

**** Le poème « Ma Francine, il est temps de te montrer au jour… ».

***** Le poème « Amour, quand je revois tout ce que je compose… ».

****** Le poème « Mais sans m’en aviser serais-je misérable ?… ».

******* Jean Vauquelin de La Fresnaye.

******** Rivière arrosant la demeure des Muses.

Baïf, « Œuvres complètes. Tome I. Neuf Livres des poèmes »

éd. H. Champion, Paris

éd. H. Champion, Paris

Il s’agit des « Œuvres complètes » de Jean-Antoine de Baïf *, poète français (XVIe siècle apr. J.-C.). Tandis que Du Bellay et Ronsard ont vu maintes fois leurs « Œuvres complètes » éditées, celles de Baïf ont dû attendre le XXIe siècle pour être enfin réunies (encore que seuls les premiers tomes ont paru à ce jour). Il est vrai que ses vers, où il est tout de même aisé de trouver quelques passages admirables, sont souvent de lecture laborieuse et mal récompensée. Son style est gauche. Son inspiration est toute d’emprunt. Il prend à pleines mains dans les poètes de l’« Anthologie grecque » et leurs imitateurs néo-latins, à moins qu’il ne pille les pétrarquistes et les bembistes italiens. Victime de sa trop grande facilité, il laisse passer des incorrections, des solécismes, des maladresses et écrit négligemment, sans tâtonnement comme sans retouches : « La phrase s’étend, s’étire, abuse des rejets… ; parce qu’il ne sut jamais ni se surveiller ni se contraindre », déclare un critique **. « On pourrait presque dire qu’on a plus de peine à lire ses vers, qu’il n’en eut… à les composer ; car il paraît que, de son temps, on l’accusait déjà de négligence », disent d’autres ***. Au reste, Baïf se rend compte de sa nonchalance, l’avoue et ne veut pas s’en corriger : « Le pis que l’on dira, c’est que je suis de ceux qui à se repolir sont un peu paresseux, et que mes rudes vers n’ont [pas] été, sur l’enclume, remis assez de fois » ****. Feuilletant ses propres poèmes, il trouve « leur sujet si bizarre et divers, qu’en lire trois du long de grand-honte je n’ose » ***** ; mais loin d’essayer de corriger ces bizarreries, il affecte une entière indifférence et préfère renoncer aux premières places : « Mon but est de me plaire aux chansons que je chante… Si nul ne s’en contente, il faut que je m’en passe » ******. De plus en plus, il se sent une vocation de réformateur. Traducteur de l’« Antigone » de Sophocle et de « L’Eunuque » de Térence, au moins autant musicien que poète, il veut simplifier l’orthographe en la réduisant à la phonétique et appliquer à la poésie française le vers métrique. Pour assurer le succès de sa réforme, il fonde une Académie de poésie et de musique, plus d’un demi-siècle avant l’Académie française. Son Académie ne réussira pas mieux que ses vers et son orthographe. Néanmoins, on ne peut qu’admirer la persévérance de ce grand expérimentateur qui, de poésie en poésie, allait multipliant les tentatives ; par le foisonnement de ses « Œuvres complètes », il mérite cette épitaphe qu’un contemporain ******* lui a dressée : « Baïf étant la Mer de Poésie, il fit — épris de haute fantaisie — couler partout les ondes de Permesse ********, suivant les pas des Muses de la Grèce… Ores qu’il est mort… cette belle eau pour la France est tarie ». Lisez la suite›

* On rencontre aussi les graphies Jean-Antoine de Bayf et Jan-Antoéne de Baïf.

** Raoul Morçay.

*** Claude-Sixte Sautreau de Marsy et Barthélemy Imbert.

**** Le poème « Ma Francine, il est temps de te montrer au jour… ».

***** Le poème « Amour, quand je revois tout ce que je compose… ».

****** Le poème « Mais sans m’en aviser serais-je misérable ?… ».

******* Jean Vauquelin de La Fresnaye.

******** Rivière arrosant la demeure des Muses.

La Borderie, « L’Amie de Cour (1542) »

éd. H. Champion, coll. Textes de la Renaissance, Paris

éd. H. Champion, coll. Textes de la Renaissance, Paris

Il s’agit de « L’Amie de Cour », poème de Bertrand de La Borderie *. Diplomate distingué et passable poète, La Borderie a laissé très peu de renseignements sur sa vie, exception faite pour la brève période de sa mission en Europe orientale, racontée dans le « Discours du voyage de Constantinople ». Dans les éditions originales de ses poèmes, on ne trouve ni préfaces ni lettres ni notes de bas de page — sources si précieuses de renseignements sur d’autres auteurs de la Renaissance. On ignore même l’année où il est né. Dans un passage du « Discours » **, il laisse entendre qu’il fut orphelin dès son enfance : « Car dès le temps de ma jeunesse tendre, [la Fortune s’était accoutumée] à me nuire, et pour plus tôt à ses fins arriver, [elle m’avait] privé du ferme espoir que moi — faible — [j’]avais mis [dans mes] parents et amis, faisant leur vie en guerre terminée ». Il n’avait qu’« un seul ami, un mien prochain parent », l’ambassadeur Jean de La Forest, qui fut chargé en 1535 de conclure le traité d’alliance entre François Ier, roi de France, et le sultan Soliman. La Borderie fut bientôt envoyé le rejoindre « dans la bossue Albanie » ; mais parvenu à destination, il apprit qu’il était arrivé trop tard. Il dut changer d’itinéraire et mettre le cap sur Constantinople avec la flotte de Bertrand d’Ornesan, amiral des mers du Levant. En 1537, le voilà entré dans la capitale turque qu’il trouva digne d’être comparée à Paris : « Au grand Paris égale en quantité, mais non si bien bâtie et habitée » ***. Il en visita les monuments et s’arrêta surtout à Sainte-Sophie, sans « pouvoir d’elle rendre bon compte, car ce sujet toutes langues surmonte ». Il en donna la toute première description en langue française — et ce en vers, bien qu’en vers assez plats et qui n’ont pas dû lui coûter, je crois, de grands efforts — dans le « Discours » paru en 1542. La même année, La Borderie chanta l’infidélité féminine dans un poème intitulé « L’Amie de Cour ». Cette Amie était une coquette, adepte de la galanterie et de ses avantages matériels, bien plus que de l’Amour. Elle cherchait l’attention de tous les hommes, mais ne voulait s’attacher à personne ; elle feignait de les aimer tous et n’en aimait aucun. Elle considérait — et voulait qu’on considérât avec elle — l’Amour tant vanté comme une folie funeste, une chimère d’imagination, une pensée de poète : « Je m’[étonne] », dit-elle ****, « de tant de fols esprits se [lamentant] d’Amour être [épris], de tant de voix piteuses et dolentes, qui font plainte des peines violentes qu’un dieu d’Aimer (comme ils disent) leur cause : je ne saurais bien entendre la cause ». Ce poème fit du bruit et provoqua une foule de contreparties : Antoine Héroët répliqua par « La Parfaite Amie », Charles Fontaine par « La Contre-amie de Cour », Paul Angier par « L’Honnête Amant », Almanque Papillon par « Le Nouvel Amour ». Cette dispute littéraire, dite « querelle des Amies », opposant la coquette heureuse de faire usage de ses charmes pour dominer ses amants à la tenante d’un Amour platonique, sauva quelque temps le nom de La Borderie d’un oubli complet. Lisez la suite›

* À ne pas confondre avec Jean Boiceau de La Borderie, jurisconsulte français, qui vécut à la même époque.

** v. 289-296.

*** v. 1599-1600.

**** v. 1-6.

La Borderie, « Le Discours du voyage de Constantinople (1542) »

éd. H. Champion, coll. Textes de la Renaissance, Paris

éd. H. Champion, coll. Textes de la Renaissance, Paris

Il s’agit du « Discours du voyage de Constantinople », poème de Bertrand de La Borderie *. Diplomate distingué et passable poète, La Borderie a laissé très peu de renseignements sur sa vie, exception faite pour la brève période de sa mission en Europe orientale, racontée dans le « Discours du voyage de Constantinople ». Dans les éditions originales de ses poèmes, on ne trouve ni préfaces ni lettres ni notes de bas de page — sources si précieuses de renseignements sur d’autres auteurs de la Renaissance. On ignore même l’année où il est né. Dans un passage du « Discours » **, il laisse entendre qu’il fut orphelin dès son enfance : « Car dès le temps de ma jeunesse tendre, [la Fortune s’était accoutumée] à me nuire, et pour plus tôt à ses fins arriver, [elle m’avait] privé du ferme espoir que moi — faible — [j’]avais mis [dans mes] parents et amis, faisant leur vie en guerre terminée ». Il n’avait qu’« un seul ami, un mien prochain parent », l’ambassadeur Jean de La Forest, qui fut chargé en 1535 de conclure le traité d’alliance entre François Ier, roi de France, et le sultan Soliman. La Borderie fut bientôt envoyé le rejoindre « dans la bossue Albanie » ; mais parvenu à destination, il apprit qu’il était arrivé trop tard. Il dut changer d’itinéraire et mettre le cap sur Constantinople avec la flotte de Bertrand d’Ornesan, amiral des mers du Levant. En 1537, le voilà entré dans la capitale turque qu’il trouva digne d’être comparée à Paris : « Au grand Paris égale en quantité, mais non si bien bâtie et habitée » ***. Il en visita les monuments et s’arrêta surtout à Sainte-Sophie, sans « pouvoir d’elle rendre bon compte, car ce sujet toutes langues surmonte ». Il en donna la toute première description en langue française — et ce en vers, bien qu’en vers assez plats et qui n’ont pas dû lui coûter, je crois, de grands efforts — dans le « Discours » paru en 1542. La même année, La Borderie chanta l’infidélité féminine dans un poème intitulé « L’Amie de Cour ». Cette Amie était une coquette, adepte de la galanterie et de ses avantages matériels, bien plus que de l’Amour. Elle cherchait l’attention de tous les hommes, mais ne voulait s’attacher à personne ; elle feignait de les aimer tous et n’en aimait aucun. Elle considérait — et voulait qu’on considérât avec elle — l’Amour tant vanté comme une folie funeste, une chimère d’imagination, une pensée de poète : « Je m’[étonne] », dit-elle ****, « de tant de fols esprits se [lamentant] d’Amour être [épris], de tant de voix piteuses et dolentes, qui font plainte des peines violentes qu’un dieu d’Aimer (comme ils disent) leur cause : je ne saurais bien entendre la cause ». Ce poème fit du bruit et provoqua une foule de contreparties : Antoine Héroët répliqua par « La Parfaite Amie », Charles Fontaine par « La Contre-amie de Cour », Paul Angier par « L’Honnête Amant », Almanque Papillon par « Le Nouvel Amour ». Cette dispute littéraire, dite « querelle des Amies », opposant la coquette heureuse de faire usage de ses charmes pour dominer ses amants à la tenante d’un Amour platonique, sauva quelque temps le nom de La Borderie d’un oubli complet. Lisez la suite›

* À ne pas confondre avec Jean Boiceau de La Borderie, jurisconsulte français, qui vécut à la même époque.

** v. 289-296.

*** v. 1599-1600.

**** v. 1-6.

Yi Hwang, « Étude de la sagesse en dix diagrammes »

éd. du Cerf, coll. Patrimoines-Confucianisme, Paris

éd. du Cerf, coll. Patrimoines-Confucianisme, Paris

Il s’agit de Yi Hwang *, un des néo-confucianistes les plus connus de la Corée ; celui, en tout cas, qui contribua le plus à implanter dans ce pays, d’une manière parfois doctrinaire et intransigeante, l’école chinoise de Zhu Xi **. Pendant la première moitié de sa vie, Yi Hwang fit carrière de fonctionnaire lettré, et après plusieurs promotions, il acquit une réputation d’intégrité et de courage. Mais son intérêt était ailleurs que dans la vie active, et comme en 1543 apr. J.-C. il était tombé malade, il acheta les « Œuvres complètes » de Zhu Xi, dont il ne connaissait pas encore le contenu, et il décida de se construire à T’oegye *** un petit ermitage et de se consacrer à leur lecture. « Jour après jour je fermais ma porte, m’asseyais calmement et lisais les livres. Je réalisai peu à peu combien le contenu en était savoureux et combien leur sens n’avait pas de limites. Par ailleurs, j’éprouvais beaucoup d’émotions à la lecture des lettres », raconte-t-il ****. Et ailleurs : « Ah ! si seulement, dans ma jeunesse, je m’étais fermement décidé à vivre dans les endroits reculés, en construisant une hutte et en me consacrant à étudier et à remédier aux déficiences de ma culture spirituelle, j’aurais gagné trois décennies, ma santé se serait améliorée, mon étude aurait porté des fruits et aujourd’hui toutes les créatures terrestres me rempliraient de joie ! Comment n’ai-je pas pu comprendre cela… ? » ***** Cette seconde partie de sa vie, dévouée à l’étude, fut ponctuée de nombreuses publications, où Yi Hwang suivit, jusque dans les plus minutieux détails, les enseignements de Zhu Xi. Il faut avouer qu’il n’y offrait pas toujours la largeur d’esprit et l’accent propre et autochtone qui caractérisaient son grand contemporain Yulgok. Sa logique était claire et pénétrante, mais en ce qui concernait les enseignements de Zhu Xi, il ne faisait aucun compromis, les érigeant en stricte orthodoxie. « Les résultats furent dévastateurs. La version de Yi Hwang du néo-confucianisme de Zhu Xi — idéologie dominante de la Corée Chosŏn, à la fin du XVIe siècle — était par essence une doctrine intolérante. Ses adeptes furent particulièrement rapides à rejeter et à supprimer les autres enseignements… Cela aboutit, à la fin, à la réduction du monde à un “concept unique” et à la préoccupation croissante de l’idéologie correcte, récompensant la scolastique la plus aride ou bien l’orthodoxie. » Lisez la suite›

* En coréen 이황.

** En chinois 朱熹. Autrefois transcrit Tchou Hi, Tchu Hi, Chu-hi ou Chu Hsi. Également connu sous le titre honorifique de Zhu Wen Gong (朱文公), c’est-à-dire « Zhu, prince de la littérature ». Autrefois transcrit Chu Ven Kum, Chu Wen-kung, Tchou-wen-koung ou Tchou Wen Kong.

*** En coréen 퇴계.

**** Dans Philippe Thiébault, « La Pensée coréenne », p. 136.

***** Dans Tcho Hye-young, « Préface à l’“Étude de la sagesse en dix diagrammes” », p. 15.

Yulgok, « Principes essentiels pour éduquer les jeunes gens »

éd. Les Belles Lettres, coll. Bibliothèque chinoise, Paris

éd. Les Belles Lettres, coll. Bibliothèque chinoise, Paris

Il s’agit des « Principes essentiels pour éduquer les jeunes gens » (« Kyŏngmong yogyŏl » *, littéralement « Principes essentiels pour repousser l’ignorance juvénile »), ouvrage qui appartient à l’apogée du néo-confucianisme coréen. Son auteur Yi I **, plus connu sous le surnom de Yulgok *** (« la Vallée des châtaigniers »), aurait pu poursuivre une existence de moine ; car en 1551 apr. J.-C., après la mort prématurée de sa mère Sin Sa-imdang ****, femme de lettres et l’une des artistes-peintres les plus respectées, alors que le chagrin et le deuil le plongèrent dans une sombre méditation, il se retira dans un monastère bouddhique sur les monts de Diamants (Kumgangsan *****). Mais un moine qu’il rencontra là-bas le fit changer d’avis : « Alors que je visitais [un des monts], je pénétrais seul un jour, durant quelques “li”, dans une profonde vallée et y découvris un petit ermitage. Un vieux moine, qui portait l’habit, était assis dans une position correcte, me regardant, sans dire un mot et sans se lever. Furetant partout dans l’ermitage, je ne remarquai aucun objet. Et dans la cuisine, il semblait qu’on n’avait pas préparé de repas depuis plusieurs jours » ******. Yulgok se rendit compte, en conversant avec cet homme, qu’une vie retirée et solitaire aurait été une vie stérile, qui n’aurait pu lui apporter un bonheur complet ; elle aurait consisté à négliger ses devoirs envers la société laïque, si lourds soient-ils. « Je n’ai pas encore achevé mes relations avec le monde », dit-il ******* à son retour. Et après une période d’hésitation, où il relut l’ensemble des traditions chinoises et coréennes, dans la multitude de leurs textes, il décida d’agir par toutes ses forces à la transformation de son pays selon l’éthique de l’école néo-confucéenne. Regardé dans son pays comme le modèle de cette école, Yulgok fut plusieurs fois ministre. Politicien engagé et grand moraliste, il laissa derrière lui une dizaine d’ouvrages ayant pour thème principal l’élévation des esprits et le développement des consciences à travers l’étude : « Sans étude, nul homme ne pourrait devenir humain », dit-il dans une célèbre phrase ********. Par « étude », Yulgok n’entend rien d’insolite ni d’extraordinaire : « Il suffit », précise-t-il, « de se conduire à tout moment du quotidien, en fonction [des] circonstances, en père tendre, en fils filial, en sujet loyal, en époux soucieux des distinctions de rôles, en frère attentionné, en jeune homme respectueux des aînés ou en ami de confiance. » Dans notre monde actuel où l’on ne comprend plus que l’étude réside dans le quotidien et où l’on la juge exagérément malaisée, la pensée de Yulgok si pure, si belle, si concrète peut être un admirable soutien. Lisez la suite›

* En coréen « 격몽요결 », en chinois « 擊蒙要訣 ».

** En coréen 이이. Parfois transcrit Yi Yi.

*** En coréen 율곡, en chinois 栗谷. Autrefois transcrit Yul-kok, Youlgok ou Youl-kok.

**** En coréen 신사임당, en chinois 申師任堂. Parfois transcrit Shin Saïmdang.

***** En coréen 금강산.

****** Dans Philippe Thiébault, « La Pensée coréenne », p. 177.

******* Dans id. p. 184.

******** « Principes essentiels pour éduquer les jeunes gens », p. 7.

Yulgok, « Anthologie de la sagesse extrême-orientale »

éd. Autres Temps, coll. Le Temps de la pensée, Gémenos

éd. Autres Temps, coll. Le Temps de la pensée, Gémenos

Il s’agit de l’« Anthologie de la sagesse extrême-orientale » (« Sŏnghak chipyo » *, littéralement « Recueil essentiel de l’étude de la sagesse »), ouvrage qui appartient à l’apogée du néo-confucianisme coréen. Son auteur Yi I **, plus connu sous le surnom de Yulgok *** (« la Vallée des châtaigniers »), aurait pu poursuivre une existence de moine ; car en 1551 apr. J.-C., après la mort prématurée de sa mère Sin Sa-imdang ****, femme de lettres et l’une des artistes-peintres les plus respectées, alors que le chagrin et le deuil le plongèrent dans une sombre méditation, il se retira dans un monastère bouddhique sur les monts de Diamants (Kumgangsan *****). Mais un moine qu’il rencontra là-bas le fit changer d’avis : « Alors que je visitais [un des monts], je pénétrais seul un jour, durant quelques “li”, dans une profonde vallée et y découvris un petit ermitage. Un vieux moine, qui portait l’habit, était assis dans une position correcte, me regardant, sans dire un mot et sans se lever. Furetant partout dans l’ermitage, je ne remarquai aucun objet. Et dans la cuisine, il semblait qu’on n’avait pas préparé de repas depuis plusieurs jours » ******. Yulgok se rendit compte, en conversant avec cet homme, qu’une vie retirée et solitaire aurait été une vie stérile, qui n’aurait pu lui apporter un bonheur complet ; elle aurait consisté à négliger ses devoirs envers la société laïque, si lourds soient-ils. « Je n’ai pas encore achevé mes relations avec le monde », dit-il ******* à son retour. Et après une période d’hésitation, où il relut l’ensemble des traditions chinoises et coréennes, dans la multitude de leurs textes, il décida d’agir par toutes ses forces à la transformation de son pays selon l’éthique de l’école néo-confucéenne. Regardé dans son pays comme le modèle de cette école, Yulgok fut plusieurs fois ministre. Politicien engagé et grand moraliste, il laissa derrière lui une dizaine d’ouvrages ayant pour thème principal l’élévation des esprits et le développement des consciences à travers l’étude : « Sans étude, nul homme ne pourrait devenir humain », dit-il dans une célèbre phrase ********. Par « étude », Yulgok n’entend rien d’insolite ni d’extraordinaire : « Il suffit », précise-t-il, « de se conduire à tout moment du quotidien, en fonction [des] circonstances, en père tendre, en fils filial, en sujet loyal, en époux soucieux des distinctions de rôles, en frère attentionné, en jeune homme respectueux des aînés ou en ami de confiance. » Dans notre monde actuel où l’on ne comprend plus que l’étude réside dans le quotidien et où l’on la juge exagérément malaisée, la pensée de Yulgok si pure, si belle, si concrète peut être un admirable soutien. Lisez la suite›

* En coréen « 성학집요 », en chinois « 聖學輯要 ». Parfois transcrit « Song-hak tchi-pyo » ou « Seonghak jibyo ».

** En coréen 이이. Parfois transcrit Yi Yi.

*** En coréen 율곡, en chinois 栗谷. Autrefois transcrit Yul-kok, Youlgok ou Youl-kok.

**** En coréen 신사임당, en chinois 申師任堂. Parfois transcrit Shin Saïmdang.

***** En coréen 금강산.

****** Dans Philippe Thiébault, « La Pensée coréenne », p. 177.

******* Dans id. p. 184.

******** « Principes essentiels pour éduquer les jeunes gens », p. 7.

Lâtifî, « Éloge d’Istanbul »

éd. Actes Sud-Sindbad, coll. La Bibliothèque turque, Arles

éd. Actes Sud-Sindbad, coll. La Bibliothèque turque, Arles

Il s’agit de l’« Éloge d’Istanbul » (« Evsâf-ı İstanbul » *) de Lâtifî **. Au XVIe siècle apr. J.-C., la capitale de l’Empire ottoman formait un espace tellement vaste, que chacun de ses côtés composait un climat, et chacun de ses quartiers équivalait à une grande province. Sa majesté et sa puissance infinies méritaient et confirmaient le verset du Coran : « une ville telle que jamais on n’en créa de semblable, dans aucun pays » ***. Les retentissantes expéditions de Soliman, qui ébranlèrent l’Europe et l’Asie, n’arrêtèrent pas les pacifiques travaux des arts à Istanbul. On érigeait des monuments superbes, parmi lesquels la mosquée de Soliman, chef-d’œuvre de grandeur dont l’élégante coupole était ornée, de la main du calligraphe Ahmed Karahisari, de cet autre verset du Coran : « Dieu est la lumière des cieux et de la terre ! Sa lumière est comparable à une niche où se trouve une lampe » **** ; on bâtissait des ponts, des bazars ; et deux cents poètes chantaient et trouvaient des auditeurs, au milieu du fracas continuel que la guerre apportait des deux rives du Bosphore. Comme tout jeune provincial, Lâtifî rêvait de voir et de fréquenter cette ville dont la renommée s’élevait jusqu’au firmament. Quand le désir de s’y promener et de s’y distraire remplit tout son cœur et toutes ses pensées, cet homme de lettres quitta son Kastamonu natal et lointain, et se rendit à Istanbul. « Je découvris », dit-il *****, « un tel ensemble de merveilles et une telle source de curiosités que jamais les yeux du monde n’en ont vu de pareilles. Aucun chantre disert en versets et aucun prosateur parfait du verbe, parmi les compilateurs débordant d’éloquence et les… orfèvres du vers, n’a été capable de griffonner ou de gribouiller un traité de belle composition ou un article de bonne renommée, apte à offrir un miroir d’écriture, une description et une appréciation à ceux qui… ne l’ont pas vue. » Ce fut pour cette raison et par un désir de gloire que Lâtifî entreprit, malgré les « faibles et insuffisants moyens » ****** que l’indifférence des citadins laissait à sa disposition, de faire l’éloge de cette ville enchanteresse, remplie de multitude, de ce lieu digne d’émerveillement où pauvres et riches, nobles et vilains se côtoyaient dans un pittoresque brouhaha. Lisez la suite›

* Parfois transcrit « Awṣāf-i Istanbul ».

** Parfois transcrit Lathifi ou Lathify. De son vrai nom Abdüllâtif Çelebi, dont Lâtifî est la forme adjective. Également connu sous le surnom de Kastamonulu Lâtifî (« Lâtifî, natif de Kastamonu »).

*** LXXXIX, 8.

**** XXIV, 35.

***** p. 48-49.

****** p. 49.

Régnier, « Œuvres »

XIXe siècle

Il s’agit de Mathurin Régnier, poète satirique français (XVIe-XVIIe siècle). Léger et effronté, vigoureux et familier, Régnier fut le poète français qui, du consentement de tout le monde, connut le mieux, avant Molière, les vices et les travers des hommes. À la parution de ses « Satires », les contemporains crièrent au miracle, élevant jusqu’aux nues la vérité de ses tableaux. Leur enthousiasme n’était pas illégitime, car ils ne trouvaient pas dans la littérature poétique française la moindre œuvre qui ressemblât à la sienne. Régnier travaillait sur des modèles vivants ; il se promenait par les rues, l’œil au guet et l’oreille au vent ; puis, rentré chez lui, il s’amusait à crayonner les grotesques qu’il avait rencontrés au passage. Cette méthode de travail le disposait peu à imiter l’antiquité grecque et latine. Il l’imita autrement, en prenant soin de marquer ses emprunts au coin du vieil esprit français, tel qu’il était chez Rabelais ou chez Marot — un esprit indépendant et mesuré, ennemi des préjugés, hardi contre les ridicules, mais sans jamais nommer personne et n’étant enfin d’aucune secte ni d’aucun parti. « C’est par là qu’il s’appropria cette antiquité que l’école de Ronsard n’avait su que contrefaire. Il n’eut pas la prétention de renverser cette école ou de faire secte. Neveu de Desportes, admirateur de Ronsard, c’est à son insu qu’il est réformateur », dit un critique *. En somme, ses « Satires » furent l’une des œuvres les plus importantes de la poésie française de transition ; elles furent le principal anneau, le principal chaînon qui rattacha la satire du Moyen Âge à la comédie classique. Certes, il ne faut pas se le dissimuler pour autant : l’œuvre de Régnier ne saurait avoir le même intérêt que celle de Molière : « Sa syntaxe est souvent obscure et confuse ; ses périodes sont mal construites et se développent avec peine. En cela, il laisse voir son manque de travail, son mépris de la correction, dès l’instant qu’il en doit coûter quelque chose à sa paresse et à son insouciance. Seulement Régnier a du génie, ce qui n’est pas donné à tous les écrivains… Et c’est là ce qui lui assure l’immortalité littéraire », dit un autre critique **. Lisez la suite›

* Saint-Marc Girardin.

** Georges Meunier.

Nguyễn Dữ, « Vaste Recueil de légendes merveilleuses »

éd. Gallimard, coll. UNESCO d’œuvres représentatives-Connaissance de l’Orient, Paris

éd. Gallimard, coll. UNESCO d’œuvres représentatives-Connaissance de l’Orient, Paris

Il s’agit du « Vaste Recueil de légendes merveilleuses » * (« Truyền kỳ mạn lục » **) de Nguyễn Dữ ***, conteur vietnamien du XVIe siècle apr. J.-C. Indifférent à la politique, il se retira pour soigner sa mère et, dans cette retraite, il composa vingt contes à l’imitation des « Nouvelles Histoires en mouchant la chandelle » de Qu You. On lui reproche d’avoir préféré la langue chinoise à la vietnamienne, et d’avoir recherché à dessein ce style prétentieux, hérissé d’allusions obscures, qui rend la rhétorique chinoise une énigme pour le commun des hommes ; ce qui n’empêche pas son recueil d’avoir eu, par sa haute valeur éducative, une influence durable et profonde sur les lettres vietnamiennes, depuis le « Nouveau Recueil de contes merveilleux » (« Truyền kỳ tân phả » ****) de Đoàn Thị Điểm (XVIIIe siècle) jusqu’aux « Légendes des terres sereines » de Pham Duy Khiêm (XXe siècle). « Pour nous, gens du XXIe siècle, l’ouvrage est d’une valeur inestimable parce qu’il est l’un des rares livres, peut-être le seul, qui donne un tableau assez net des différentes couches sociales de l’ancienne société du Viêt-nam… Bien que cette œuvre soit écrite en chinois — faut-il rappeler que le chinois était la langue de culture de tout l’Extrême-Orient jusqu’au début du XXe siècle —, elle restera l’un des purs joyaux de notre littérature nationale », conclut M. Nguyên Tran Huan Lisez la suite›

* Parfois traduit « Recueil des contes extraordinaires ».

** Par suite d’une faute, « Truyền kỳ man lục », traduit « Vaste Recueil de la transmission des merveilles ».

*** À ne pas confondre avec Nguyễn Du, l’auteur du « Kim-Vân-Kiều », qui vécut deux siècles plus tard.

**** Inédit en français.

« Le Saule aux dix mille rameaux : anthologie de la poésie coréenne médiévale et classique »

éd. UNESCO-Langues & Mondes, coll. Bilingues L & M, Paris

éd. UNESCO-Langues & Mondes, coll. Bilingues L & M, Paris

Il s’agit de Pak Il-lo *, Chŏng Ch’ŏl ** et autres poètes classiques de la Corée (VIIe-XIXe siècle). Jadis, pour les Coréens, les préceptes de la morale chinoise — piété filiale, fidélité au suzerain, modération — constituaient la principale source de l’art d’écrire. Le style, la valeur littéraire étaient subordonnés à l’orthodoxie de la pensée. Un auteur soucieux des bonnes mœurs et de l’ordre était toujours mis au-dessus d’un auteur brillant. Le poète digne de ce nom se devait d’ignorer ou de désavouer ce qui ne venait pas des Anciens. L’originalité était condamnable pour la forme comme pour le fond, et si elle se faisait remarquer, elle pouvait coûter au fonctionnaire-lettré son emploi : il ne fallait ni idées neuves, ni recherches inédites. « Il en résultait que, dès qu’un écrivain trouvait dans un ouvrage classique un passage ou une phrase correspondant à l’idée qu’il avait dans l’esprit, il n’avait garde de chercher une façon de dire personnelle : il transcrivait le passage ou la phrase, joyeux de se couvrir de l’autorité d’un Ancien » ***. Sauf exception, la poésie coréenne paraît donc peu originale, toujours imbue de l’esprit chinois, souvent une simple imitation. Telle qu’elle est cependant, bien inférieure aux poésies japonaise et vietnamienne qui ont su se ménager une part de fantaisie malgré les emprunts faits à l’étranger, elle l’emporte de beaucoup sur ce qu’ont produit les Mongols, les Mandchous et les autres élèves de la Chine. Voici les principaux genres de la poésie coréenne : 1o « Hyangga » **** (« chants du terroir ») conservés dans le recueil « Choses qui nous sont parvenues de l’époque des Trois Royaumes » (« Samguk Yusa » *****) et qui représentent les premières œuvres rédigées en coréen ; 2o « Changga » ****** (« chansons longues ») remontant à la dynastie de Koryŏ ; 3o « Sijo » ******* (« airs populaires »), brefs poèmes de trois vers, la forme la plus emblématique de la poésie coréenne ; 4o « Kasa » ******** (« chants rythmés »), sorte de prose rythmée ; enfin 5o « Hansi » ********* (« poèmes en chinois »). Lisez la suite›

* En coréen 박인로. Parfois transcrit Pak In-no, Pak In-lo, Bak In-no ou Park In-ro.

** En coréen 정철. Parfois transcrit Jeong Cheol ou Chung Chol.

*** Maurice Courant, « Bibliographie coréenne ».

**** En coréen 향가.

***** En coréen « 삼국유사 ».

****** En coréen 창가.

******* En coréen 시조. Parfois transcrit « si-djo ».

******** En coréen 가사. Parfois transcrit « gasa ».

********* En coréen 한시.

« Anthologie de la poésie classique turque (dite du Divan) »

éd. Ayyıldız, Ankara

éd. Ayyıldız, Ankara

Il s’agit d’une anthologie de la poésie ottomane. Dès la fixation des Turcs en Anatolie, deux poésies s’affrontent, dont la première finira par l’emporter à l’époque ottomane, mais dont la seconde triomphera entièrement dans la Turquie moderne : d’un côté, celle des seigneurs et des citadins, dont le but sera de transposer en un turc bourré d’arabe et de persan les manières littéraires de ces deux grandes langues musulmanes, dans des vers fondés sur la quantité longue et brève des syllabes ; de l’autre, celle des paysans et des nomades, peut-être moins savants, mais doués d’un sens plus vif de leur langue maternelle, souvent nourris de chansons populaires, qui entreprendront d’exprimer leur sensibilité et leur pensée selon le génie national, dans des vers fondés sur le seul nombre des syllabes. Les succès prestigieux, au XIVe siècle, du seigneur turc Othman, qui soumet avec le secours de l’islamisme toute l’Anatolie avant de se lancer à la conquête des Balkans et du Proche-Orient, ont pour conséquence inéluctable, en même temps qu’une centralisation du pouvoir, la réunion à la Cour de tous les poètes de renom, qui deviennent ainsi « des écrivains professionnels et courtisans, aristocrates et pédants, vivant en vase clos et de façon artificielle, coupés du reste de la nation » *. Au XVIe siècle, avec l’apogée de l’Empire sous le règne du sultan Soliman coïncide, comme de juste, la maturité de la poésie ottomane, incarnée par Bâkî **. Poète de génie, Bâkî doit à son seul talent une brillante réputation et une haute fortune ; car s’il débute sa vie comme fils d’un pauvre muezzin, il finit sa carrière comme vizir. « Ses ghazels — courts poèmes lyriques de ton généralement léger — où ce grave ecclésiastique chante l’amour et le vin en des termes qui nous surprennent, mais dont les commentateurs orthodoxes assurent qu’ils sont symboliques, sont parmi les plus célèbres » ***. Je leur préfère, cependant, la perfection classique de son « Oraison funèbre du sultan Soliman » ****, laquelle évoque avec un grand art cette période où l’Empire ottoman était sans doute le plus puissant du monde Lisez la suite›

* Louis Bazin, « Littérature turque ».

** Autrefois transcrit Bâqî ou Baqui.

*** Louis Bazin, « Littérature turque ».

**** En turc « Mersiye-i sultân Süleymân ».