Aller au contenu

Chateaubriand, «Les Martyrs, ou le Triomphe de la religion chrétienne. Tome II»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit des «Mar­tyrs» de Fran­çois René de Cha­teau­briand, auteur et poli­tique fran­çais, père du roman­tisme chré­tien. Le mal, le grand mal de Cha­teau­briand fut d’être né entre deux siècles, «comme au confluent de deux fleuves»*, et de voir les carac­tères oppo­sés de ces deux siècles se ren­con­trer dans ses opi­nions. Sor­ti des entrailles de l’ancienne monar­chie, de l’ancienne aris­to­cra­tie, il se pla­ça contre la Révo­lu­tion fran­çaise, dès qu’il la vit dans ses pre­mières vio­lences, et il res­ta roya­liste, sou­vent contre son ins­tinct. Car au fond de lui-même, il était de la race, de la famille de Napo­léon Bona­parte. Même fougue, même éclat, même mélan­co­lie moderne. Si les Bour­bons avaient mieux appré­cié Cha­teau­briand, il est pos­sible qu’il eût été moins vul­né­rable au sou­ve­nir de l’Empereur deve­nu res­plen­dis­sant comme un «large soleil». Le paral­lèle qu’il fait dans ses «Mémoires d’outre-tombe» entre l’Empire et la monar­chie bour­bo­nienne, pour cruel qu’il soit, est l’expression sin­cère de la concep­tion de l’auteur, tel­le­ment plus vraie que celle du poli­tique : «Retom­ber de Bona­parte et de l’Empire à ce qui les a sui­vis, c’est tom­ber de la réa­li­té dans le néant; du som­met d’une mon­tagne dans un gouffre. Tout n’est-il pas ter­mi­né avec Napo­léon?… Com­ment nom­mer Louis XVIII en place de l’Empereur? Je rou­gis en [y] pen­sant». Triste jusqu’au déses­poir, sans amis et sans espé­rance, il était obsé­dé par un pas­sé à jamais éva­noui et tom­bé dans le néant. «Je n’ai plus qu’à m’asseoir sur des ruines et à mépri­ser cette vie», écri­vait-il** en son­geant qu’il était lui-même une ruine encore plus chan­ce­lante. Aucune pen­sée ne venait le conso­ler excep­té la reli­gion chré­tienne, à laquelle il était reve­nu avec cha­leur et avec véhé­mence. Sa mère et sa sœur avaient eu la plus grande part à cette conver­sion : «Ma mère, après avoir été jetée à soixante-douze ans dans des cachots où elle vit périr une par­tie de ses enfants, expi­ra enfin sur un gra­bat, où ses mal­heurs l’avaient relé­guée. Le sou­ve­nir de mes éga­re­ments [le scep­ti­cisme de mon “Essai sur les Révo­lu­tions”] répan­dit sur ses der­niers jours une grande amer­tume; elle char­gea, en mou­rant, une de mes sœurs de me rap­pe­ler à cette reli­gion dans laquelle j’avais été éle­vé. Ma sœur me man­da le der­nier vœu de ma mère. Quand la lettre me par­vint au-delà des mers, ma sœur elle-même n’existait plus; elle était morte aus­si des suites de son empri­son­ne­ment. Ces deux voix sor­ties du tom­beau, cette mort qui ser­vait d’interprète à la mort, m’ont frap­pé; je suis deve­nu chré­tien»***.

Au moment où allaient paraître le «Génie du chris­tia­nisme» et «Les Mar­tyrs» de Cha­teau­briand, la France, la pre­mière des socié­tés chré­tiennes, sor­tant du chaos révo­lu­tion­naire, voyait tom­ber en débris les innom­brables monu­ments du culte de ses ancêtres. L’impiété, fou­lant les décombres d’un air triom­phant, s’applaudissait d’avoir détruit en peu d’années les bien­faits et la splen­deur de vingt siècles de chris­tia­nisme. Par­tout, à droite et à gauche des che­mins, se mon­traient des restes d’églises que l’on ache­vait de démo­lir. «On voyait des murs d’enclos ébré­chés…, des clo­chers sans cloches, des cime­tières sans croix, des saints sans tête et lapi­dés dans leurs niches. Sur les murailles étaient bar­bouillées ces ins­crip­tions répu­bli­caines déjà vieillies : “liber­té, éga­li­té, fra­ter­ni­té ou la mort”.»**** Ce fut, donc, au milieu des débris et sous le bruit des blas­phèmes que Cha­teau­briand se mit à écrire pour rap­pe­ler les sou­ve­nirs de la reli­gion oubliée. Les fidèles se crurent sau­vés par l’apparition de ses ouvrages qui répon­daient si bien à leurs dis­po­si­tions inté­rieures; on avait alors un besoin avide de conso­la­tions reli­gieuses qui venait de la pri­va­tion même de ces conso­la­tions depuis de longues années. Dans les classes de ce temps-là, il n’était pas rare de voir un pro­fes­seur inter­rompre tout à coup sa tra­duc­tion épi­neuse d’Ovide, fer­mer le livre latin, et ouvrant un gros volume bro­ché, avec le geste d’un homme qui dévoi­lait un tré­sor, l’élever au ciel dans ses mains et dire à demi-voix : «Main­te­nant, mes chers élèves, je vous demande per­mis­sion de vous lire quelques pages d’un ouvrage nou­veau, que je viens de rece­voir de Paris. Ce sera ma leçon d’aujourd’hui. L’auteur s’appelle M. de Cha­teau­briand. Il n’est sor­ti ni d’une école nor­male ni d’une école poly­tech­nique, ni d’une école mili­taire ni d’un lycée; il est sor­ti des forêts vierges d’Amérique*****… Ses maîtres de rhé­to­rique étaient la foudre, l’éclair, la nuée, les phé­no­mènes célestes, les grands silences du désert, les voix reten­tis­santes de la nature, les gémis­se­ments des vents… Vous allez voir com­ment dans tout cela il com­pre­nait la voix de Dieu et com­ment il par­lait aux hommes. Écou­tez-moi ou ne m’écoutez pas, peu m’importe : les eaux et les bois feront silence, et les esprits célestes m’écouteront, car c’est leur Créa­teur qui parle. Tâchez seule­ment de com­prendre la divi­ni­té de ce lan­gage»******. Ce pré­am­bule sai­sis­sait les élèves. Ils écou­taient. Le pro­fes­seur frap­pait sur son livre et com­men­çait :

«Il est un Dieu; les herbes de la val­lée et les cèdres de la mon­tagne le bénissent, l’insecte bour­donne ses louanges, l’éléphant le salue au lever du jour, l’oiseau le chante dans le feuillage, la foudre fait écla­ter sa puis­sance, et l’océan déclare son immen­si­té. L’homme seul a dit : “Il n’y a point de Dieu”»*******.

La gran­deur des idées, la pompe des mots trans­por­taient les élèves. La voix solen­nelle du pro­fes­seur, les larmes qui sem­blaient mon­ter de son cœur ou trem­bler dans sa poi­trine, la nou­veau­té de ces accents, la sain­te­té de ces délires enivraient leurs oreilles. Il n’était pas besoin de leur impo­ser le silence : le silence se fai­sait de lui-même par la peur de perdre une de ces magni­fiques phrases qui leur par­laient de l’inconnu. «Il y a peu d’années, les “Mar­tyrs” de M. de Cha­teau­briand me tom­bèrent sous la main; je ne les avais pas lus depuis ma pre­mière jeu­nesse», dira plus tard un de ces élèves********. «Il me prit fan­tai­sie d’éprouver l’impression que j’en res­sen­ti­rais, et si l’âge aurait affai­bli en moi les échos de cette poé­sie qui m’avait autre­fois trans­por­té. À peine eus-je ouvert le livre et lais­sé mon cœur à sa mer­ci, que les larmes me vinrent aux yeux avec une abon­dance qui ne m’était pas ordi­naire. Et rap­pe­lant mes sou­ve­nirs sous le charme de cette émo­tion, je com­pris que… loin d’avoir per­du de ma ten­dresse lit­té­raire, elle avait gagné en pro­fon­deur et en viva­ci­té. Ce n’était pas seule­ment l’âge qui l’avait mûrie; un nou­vel élé­ment l’avait trans­fi­gu­rée : j’étais chré­tien. Les “Mar­tyrs”, qui n’avaient par­lé qu’à mon ima­gi­na­tion et à mon goût de jeune homme, leur par­laient encore sans doute; mais ils trou­vaient dans ma foi un second abîme ouvert à côté de l’autre, et c’était le mélange de deux mondes, le divin et l’humain, qui, tom­bant à la fois dans mon âme, l’avait sai­sie sous l’étreinte d’une double élo­quence : celle de l’homme et celle de Dieu.» Toute une géné­ra­tion d’écrivains naquirent ain­si de Cha­teau­briand; volon­tai­re­ment ou invo­lon­tai­re­ment, ils furent ses enfants. Le jeune Vic­tor Hugo, on le sait, était un pen­sion­naire de qua­torze ans lorsque, le 10 juillet 1816, il écri­vait sur un de ses cahiers de classe : «Je veux être Cha­teau­briand ou rien».

«l’étreinte d’une double élo­quence : celle de l’homme et celle de Dieu»

Voi­ci un pas­sage qui don­ne­ra une idée du style des «Mar­tyrs» : «Remar­quez que les peuples de l’Orient, comme en puni­tion de quelque grande rébel­lion ten­tée par leurs pères, ont presque tou­jours été sou­mis à des tyrans; ain­si (mer­veilleux contre­poids!) la morale est née auprès de l’esclavage, et la reli­gion nous est venue de la contrée du mal­heur. Enfin, ces mêmes déserts ont vu mar­cher les armées de Sésos­tris, de Cam­byse, d’Alexandre, de César. Siècles à venir, vous y ramè­ne­rez des armées non moins nom­breuses, des guer­riers non moins célèbres! Tous les grands mou­ve­ments impri­més à l’espèce humaine sont par­tis d’ici ou sont venus s’y perdre. Une éner­gie sur­na­tu­relle s’est conser­vée aux bords où le pre­mier homme a reçu la vie; quelque chose de mys­té­rieux semble encore atta­ché au ber­ceau de la créa­tion et aux sources de la lumière»*********.

Téléchargez ces œuvres imprimées au format PDF

Téléchargez ces enregistrements sonores au format M4A

Consultez cette bibliographie succincte en langue française

  • Alexandre Duval-Stal­la, «Fran­çois-René de Cha­teau­briand-Napo­léon Bona­parte : une his­toire, deux gloires; bio­gra­phie croi­sée» (éd. Gal­li­mard, coll. L’Infini, Paris)
  • le père Hen­ri-Domi­nique Lacor­daire, «Œuvres. Tome IX» (XIXe siècle) [Source : Google Livres]
  • Kath­leen O’Flaherty, «Pes­si­misme de Cha­teau­briand : réso­nances et limites» (éd. Aca­dé­mie euro­péenne du livre, Nan­terre).

* «Mémoires d’outre-tombe», liv. XLIII, ch. 8. Haut

** «Études his­to­riques». Haut

*** «Génie du chris­tia­nisme». Haut

**** «Mémoires d’outre-tombe». Haut

***** Les évè­ne­ments de 1789 déter­mi­nèrent Cha­teau­briand à exé­cu­ter un pro­jet long­temps rêvé, en fuyant la France et en s’embarquant pour l’Amérique. Haut

****** Alphonse de Lamar­tine, «Mémoires inédits». Haut

******* «Génie du chris­tia­nisme». Haut

******** le père Hen­ri-Domi­nique Lacor­daire. Haut

********* p. 131. Haut