Sayyâb, « Les Poèmes de Djaykoûr »

éd. Fata Morgana, Saint-Clément-de-Rivière

éd. Fata Mor­gana, Saint-Clé­ment-de-Ri­vière

Il s’agit de M. Badr Cha­ker es-Sayyâb1, poète ira­kien, qui a af­fran­chi la poé­sie arabe de deux mille ans de mé­trique pour la sou­mettre aux contraintes de la vie nou­velle (XXe siècle). À l’âge de six ans, il perd sa mère ; et son père s’étant re­ma­rié, il est re­cueilli par son grand-père. Ce sera pour le poète un pre­mier choc dont il ne se re­met­tra ja­mais, et le dé­but d’une dé­marche nos­tal­gique qui l’accompagnera tout au long de sa vie, abré­gée su­bi­te­ment par la ma­la­die. Cette dé­marche, c’est la re­cherche de sa mère, et au-delà, celle de son pe­tit vil­lage na­tal de Djay­koûr2 qu’il as­si­mile à l’authenticité, à la terre « [de] l’enfance, [de] l’adolescence qui une fois fut »3. Cette terre pa­rée de rires, de chants et de par­fums re­pré­sente pour M. Sayyâb une sorte d’Éden dont il n’a été éloi­gné que par « le choc mé­tal­lique de l’argent » et « la ru­meur des ma­chines »4. Comme Sind­bad le Ma­rin ou Ulysse sur son ba­teau, hanté par le dé­sir du re­tour, M. Sayyâb s’imagine la nuit em­bar­quer sur le crois­sant de lune et « pé­ré­gri­ner avec des nuages pour voiles et l’impossible pour tout port »5. Comme Achille qui ai­me­rait mille fois mieux être, sur terre, aux gages d’un pauvre homme, que de ré­gner sur les ombres, M. Sayyâb pré­fère être « un en­fant af­famé, en larmes dans la nuit d’Irak, [plu­tôt que] ce mort qui n’eut ja­mais de la vie qu’un spec­tacle »6. On voit que c’est en mé­lan­geant mythe an­tique et temps mo­dernes que M. Sayyâb pro­duit l’alliage de sa poé­sie : « L’expression di­recte de ce qui n’est pas poé­sie », dit-il7, « ne peut de­ve­nir poé­tique. Où est alors la so­lu­tion ? En ré­ponse, le poète ira vers le mythe, [les] lé­gendes qui ont gardé leur in­ten­sité et leur fraî­cheur ; il s’en ser­vira comme ma­té­riaux pour bâ­tir les mondes qui dé­fie­ront la lo­gique de l’or et de l’acier ». En­fin, no­tons le contraste que M. Sayyâb se plaît à faire entre la ville et le vil­lage : Pa­ris, le pa­ran­gon des villes, la cité des ci­tés, est un lieu du vice, où « des hommes pris de vin sortent leurs cou­teaux », où « l’air se crispe sous l’éclat de rire des pu­tains » ; tan­dis que Djay­koûr est une source de l’innocence « avec un ho­ri­zon de fleurs dans un vase, astres bleus et rouges d’un rêve d’enfant »8.

Il n’existe pas moins de deux tra­duc­tions fran­çaises des « Poèmes de Djay­koûr », mais s’il fal­lait n’en choi­sir qu’une seule, je choi­si­rais celle de MM. Sa­lah Sté­tié et Kadhim Ji­had.

« من الذي يسمع أشعاري
فان صمت الموت في داري
و الليل في ناري
من الذي يحمل عبء الصليب
في ذلك الليل الطويل الرهيب
من الذي يبكي و من يستجيب
للجائع العاري
من ينزل المصلوب عن لوحه
من يطرد العقبان عن جرحه…
أواه يا جيكور لو تسمعين
أواه يا جيكور لو توجدين
 »
— Pas­sage dans la langue ori­gi­nale

« Ma poé­sie, qui l’entendra ?
Le si­lence de la mort est dans mes murs,
La nuit — parmi mon feu.
Qui por­tera le poids de la Croix
En cette in­ter­mi­nable nuit an­xieuse ?
Qui pleu­rera et qui don­nera ré­ponse
À l’affamé, au dé­vêtu ?
Qui, de son bois, fera des­cendre le Cru­ci­fié9,
Et qui, de ses plaies, éloi­gnera les vau­tours ?…
Ah, Djay­koûr, si tu pou­vais en­tendre !
Ah, Djay­koûr, si tu pou­vais exis­ter ! »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de MM. Sté­tié et Ji­had

« Qui peut écou­ter mes vers ?
Ma mai­son a le si­lence de la mort,
Mon feu est noir comme la nuit.
Qui por­tera la Croix
En cette nuit in­fi­nie et tra­gique ?
Et le mal­heu­reux dé­nudé et af­famé,
Qui le pleu­rera, qui com­pa­tira avec lui ?
Et le Cru­ci­fié, qui le des­cen­dra de sa Croix,
Et qui ar­ra­chera les vers de ses bles­sures ?…
Ô Jay­kour, si tu sa­vais !
Ô Jay­kour, si tu vi­vais ! »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de M. Sli­mane Ze­ghi­dour (dans « La Poé­sie arabe mo­derne entre l’islam et l’Occident », éd. Kar­thala, Pa­ris)

Consultez cette bibliographie succincte en langue française

  • « Badr Cha­ker al Sayyab » dans « Les Ca­hiers de l’Oronte », no 2, p. 89-90
  • Heidi Toëlle et Ka­tia Za­kha­ria, « À la dé­cou­verte de la lit­té­ra­ture arabe : du VIe siècle à nos jours » (éd. Flam­ma­rion, Pa­ris).
  1. En arabe بدر شاكر السياب. Au­tre­fois trans­crit Badr Šā­kir al-Sayyāb, Badr Sha­ker al-Sayyab, Badr Cha­kir al-Sayyab ou Badr Sha­kir as-Sayyab. Haut
  2. En arabe جيكور. Par­fois trans­crit Ǧaykūr, Jay­kour ou Jay­kur. Haut
  3. Poème « La Mai­son de mon grand-père ». Haut
  4. Poème « L’Élégie de Djay­koûr ». Haut
  5. Poème « La Mai­son de mon grand-père ». Haut
  1. Poème « Iq­bâl et la Nuit ». Haut
  2. Dans « Les Ca­hiers de l’Oronte », p. 90. Haut
  3. Poème « Une Nuit à Pa­ris ». Haut
  4. Al­lu­sion au Christ. Haut