Mot-cleflittérature vietnamienne

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Nguyễn Trãi, « Proclamation sur la pacification des Ngô, “Bình Ngô đại cáo” »

dans « Nguyễn Trãi, l’une des plus belles figures de l’histoire et de la littérature vietnamiennes », éd. en Langues étrangères, Hanoï

Il s’agit de la « Grande Proclamation de la pacification des Chinois »* (« Bình Ngô đại cáo ») de Nguyễn Trãi, lettré vietnamien (XIVe-XVe siècle) qui marqua de son génie politique et militaire la guerre d’indépendance menée contre les Chinois. Son père, Nguyễn Phi Khanh, était grand mandarin à la Cour. Quand les armées chinoises des Ming envahirent le pays, il fut arrêté avec plusieurs autres dignitaires et envoyé en exil à Nankin. Nguyễn Trãi suivit le cortège des prisonniers jusqu’à la frontière. Bravant le joug, les entraves et les coups de ses geôliers, le grand mandarin ordonna à son fils : « Tu ne dois pas pleurer la séparation d’un père et de son fils. Pleure surtout l’humiliation de ton peuple. Quand tu seras en âge, venge-moi ! »** Nguyễn Trãi grandit. Il tint la promesse solennelle faite à son père, en rassemblant le peuple entier autour de Lê Lợi, qui chassa les Ming avant de devenir Empereur du Viêt-nam. Hélas ! la dynastie des Lê ainsi fondée prit vite ombrage des conseils et de la notoriété de Nguyễn Trãi. Écarté d’une Cour qu’il venait de conduire à la victoire, notre patriote se fit ermite et poète : « Je ne cours point après les honneurs ni ne recherche les prébendes ; [je] ne suis ni joyeux de gagner ni triste de perdre. Les eaux horizonnent ma fenêtre, les montagnes — ma porte. Les poèmes emplissent mon sac, l’alcool — ma gourde… Que reste-t-il de ceux que l’ambition talonnait sans répit ? Des tombes à l’abandon sous l’herbe épaisse »***. Toute sa vie, Nguyễn Trãi eut cette seule préoccupation : l’amour de la patrie qui, dans son cœur, était inséparable de l’amour du peuple. Restant assis, serrant une froide couverture sur lui, il passait des nuits sans sommeil, songeant comment relever le pays et procurer au peuple une paix durable après ces longues guerres : « Dans mon cœur, une seule préoccupation subsiste : les affaires du pays. Toutes les nuits, je veille jusqu’aux premiers tintements de cloche »****. On tient généralement la « Grande Proclamation de la pacification des Chinois » pour le chef-d’œuvre de Nguyễn Trãi, dans lequel, aujourd’hui encore, chaque Vietnamien reconnaît avec émotion l’une des sources les plus rafraîchissantes de son identité nationale : « Notre patrie, le Grand Viêt, depuis toujours, était terre de vieille culture. Terre du Sud, elle a ses fleuves, ses montagnes, ses mœurs et ses coutumes distincts de ceux du Nord… » Mais son « Recueil de poèmes en langue nationale » qui décrit, avec parfois une teinte d’amertume, les charmes de la vie vertueuse et solitaire, et qui change en tableaux enchanteurs les scènes de la nature sauvage et négligée, m’apparaît comme étant le plus réussi et le plus propre à être goûté d’un public étranger.

* Parfois traduit « Grande Proclamation au sujet de la victoire sur les Ngô » ou « Grande Proclamation sur la pacification des Ngô ». Haut

** Dans Dương Thu Hương, « Les Collines d’eucalyptus : roman ». Haut

*** « Recueil de poèmes en langue nationale », p. 200. Haut

**** id. p. 132. Haut

Tản Đà (Nguyễn Khắc Hiếu), « Le Petit Rêve : roman »

éd. Decrescenzo, coll. Roman, Fuveau

Il s’agit du « Petit Rêve » (« Giấc mộng con ») de Nguyễn Khắc Hiếu, poète, romancier et journaliste vietnamien (XIXe-XXe siècle) qui se donna le surnom de Tản Đà, en associant le nom de la montagne Tản Viên à celui de la rivière Đà près desquelles il naquit. Sa mère l’éleva seule. Bien qu’égarée dans le quartier mal famé des chanteuses, c’était une excellente cantatrice, une artiste recherchée, et même très versée en littérature. Il hérita d’elle cette cadence, cette harmonie musicale dont il se distingua. Autant en prose, il était d’un esprit maladroit et lourd ; autant en poésie, il savait tirer de la langue vietnamienne, si musicale en elle-même, un effet inégalé. « Ses poésies, publiées dans la presse et transmises de bouche à l’oreille, dominaient sans partage jusqu’à l’avènement de la “Nouvelle poésie” au début des années 1930… », dit Mme Nguyen Phuong Ngoc*. « La simplicité des mots, proche des chants populaires… la sincérité des sentiments exprimés, une… poétique exempte de discours moralisateur — tout cela est sans doute le secret du succès de Tản Đà dans une société coloniale en transition. » Mais le mépris absolu de l’argent précipita Tản Đà au comble de la misère. Il était prodigue et aimait la bonne chère, quoiqu’il — ou parce qu’il — était toujours dans le besoin. À travers ses poches percées s’engouffrait le peu qui devait pourvoir à sa femme et ses huit enfants. Un jour, après des demandes réitérées et pressantes de son propriétaire pour payer le loyer, Tản Đà dut se rendre à Saïgon pour se procurer la somme nécessaire. Mais vers onze heures du soir, il revint avec un canard rôti, une bouteille de rhum, et quelques autres victuailles. Dès la porte, il dit à ses amis sur un ton désespéré : « Tout est perdu ! » Ils lui demandèrent ce qui n’allait pas, et il répondit avec aplomb : « Je n’ai pu emprunter que vingt piastres, tout à fait insuffisantes pour payer le loyer. Aussi ai-je préféré acheter quelque chose à boire, ce qui nous a coûté un peu plus de dix piastres »**. Voici la manière dont il s’exprime dans un poème intitulé « Encore ivre » (« Lại say ») : « Je sais bien que c’est mal de tomber dans l’ivresse. Tant pis ! Je reconnais mon tort, mais ne puis m’empêcher… Ne vois-je pas la Terre ivre qui roule sur elle-même, et le Soleil dont le visage rutilant trahit l’ivresse ? Qui en rit ? »

* « Préface au “Petit Rêve” ». Haut

** « Poèmes », p. 11. Haut

Nguyễn Đình Chiểu, « “Dương Từ Hà Mậu” : un pamphlet longtemps censuré »

éd. J. Ouaknine, Montreuil-sous-bois

Il s’agit du « Dương Từ-Hà Mậu » de Nguyễn Đình Chiểu, également connu sous le surnom de Đồ Chiểu (« le bachelier Chiểu »), poète vietnamien, confucianiste engagé. Il naquit au village de Tân Thới formant actuellement l’un des quartiers de Saïgon. En 1847, il se rendit à la capitale Hué avec l’intention de se présenter au concours de licencié, qui devait avoir lieu deux ans plus tard. Mais la nouvelle de la mort de sa mère, survenue entre-temps, lui causa une telle douleur qu’ayant abandonné toute idée de passer le concours, il renonça à la gloire littéraire et retourna dans son village pour se livrer entièrement au deuil. Cependant, en cours de route, un second malheur le frappa : il devint aveugle ; et malgré les soins donnés par les médecins, ses yeux ne purent être sauvés. À son retour, les villageois ne l’en prièrent pas moins d’ouvrir une école sur ce qu’ils avaient entendu dire de ses hautes connaissances. Ce fut probablement vers cette époque qu’il lut — ou plutôt se fit lire par quelques étudiants — le traité chinois intitulé « Manuel de l’Ouest » ; et voyant, dans ce qui y était dit, une incitation à promouvoir les devoirs d’attachement et de reconnaissance non seulement envers nos parents, mais envers tous les hommes — au rebours des bouddhistes qui cherchaient à s’en détacher — il y puisa le sujet d’un poème moralisateur : le « Lục Vân Tiên ». Il le fit suivre bientôt d’un pamphlet en vers : le « Dương Từ-Hà Mậu », mettant en scène deux personnages : un bouddhiste Dương Từ et un catholique Hà Mậu ; mais le discours y est quelquefois si âprement et si violemment antireligieux, qu’il est désapprouvé par ceux mêmes qui en partagent les convictions confucéennes.

Pham Duy Khiêm, « Nam et Sylvie : roman »

éd. Plon, Paris

éd. Plon, Paris

Il s’agit de « Nam et Sylvie » de M. Pham Duy Khiêm*, écrivain vietnamien d’expression française. Né en 1908, orphelin de bonne heure, M. Pham Duy Khiêm dut à ses efforts assidus de remporter, au lycée Albert-Sarraut de Hanoï, tous les prix d’excellence. Après le baccalauréat classique, qu’il fut le premier Vietnamien à passer, il partit en France terminer ses études, en pauvre boursier. Sa situation d’étudiant sans foyer, originaire des colonies, eut un contrecoup affectif à travers un amour impossible avec une jeune Parisienne nommée Sylvie. Sous le pseudonyme de Nam Kim, il évoqua avec beaucoup de sensibilité dans « Nam et Sylvie » la naissance de cette passion qui paraissait d’emblée vouée à l’échec. Cet amour déboucha surtout sur un attachement immuable à la France, et M. Pham Duy Khiêm ne rentra au Viêt-nam qu’avec une lourde appréhension, presque une angoisse, qu’il faut être né sur un sol étranger pour comprendre : « Aucun homme », dit-il**, « ne peut, sans une certaine mélancolie, s’éloigner pour toujours peut-être d’un lieu où il a beaucoup vécu, qu’il s’agisse ou non d’un pays comme la France, d’une ville comme Paris. Si par la même occasion il se sépare de ses années d’étudiant et de sa jeunesse, ce n’est pas une tristesse vague qu’il ressent, mais un déchirement secret ». À la veille de la Seconde Guerre, par un geste que plusieurs de ses compatriotes prirent très mal et que peu d’entre eux imitèrent, M. Pham Duy Khiêm s’engagea dans l’armée française. Ses amis lui écrivirent pour lui en demander les raisons ; il les exposa dans « La Place d’un homme : de Hanoï à La Courtine » : « Il y a péril, un homme se lève — pourquoi lui demander des raisons ? C’est plutôt à ceux qui se tiennent cois à fournir les raisons qu’ils auraient pour s’abstenir », dit-il***. « Je n’aime pas la guerre, je n’aime pas la vie militaire ; mais nous sommes en guerre, et je ne saurais demeurer ailleurs. Il ne s’agit point d’un choix entre France et Annam. Il s’agit seulement de savoir la place d’un [homme] comme moi, en ce moment. Elle est ici ; et je dois l’occuper, quelque dangereuse qu’elle soit ».

* En vietnamien Phạm Duy Khiêm. Haut

** « Nam et Sylvie », p. 3. Haut

*** « La Place d’un homme : de Hanoï à La Courtine », p. 12 & 120. Haut

Pham Duy Khiêm, « La Place d’un homme : de Hanoï à La Courtine »

éd. Plon, Paris

éd. Plon, Paris

Il s’agit de « La Place d’un homme : de Hanoï à La Courtine » de M. Pham Duy Khiêm*, écrivain vietnamien d’expression française. Né en 1908, orphelin de bonne heure, M. Pham Duy Khiêm dut à ses efforts assidus de remporter, au lycée Albert-Sarraut de Hanoï, tous les prix d’excellence. Après le baccalauréat classique, qu’il fut le premier Vietnamien à passer, il partit en France terminer ses études, en pauvre boursier. Sa situation d’étudiant sans foyer, originaire des colonies, eut un contrecoup affectif à travers un amour impossible avec une jeune Parisienne nommée Sylvie. Sous le pseudonyme de Nam Kim, il évoqua avec beaucoup de sensibilité dans « Nam et Sylvie » la naissance de cette passion qui paraissait d’emblée vouée à l’échec. Cet amour déboucha surtout sur un attachement immuable à la France, et M. Pham Duy Khiêm ne rentra au Viêt-nam qu’avec une lourde appréhension, presque une angoisse, qu’il faut être né sur un sol étranger pour comprendre : « Aucun homme », dit-il**, « ne peut, sans une certaine mélancolie, s’éloigner pour toujours peut-être d’un lieu où il a beaucoup vécu, qu’il s’agisse ou non d’un pays comme la France, d’une ville comme Paris. Si par la même occasion il se sépare de ses années d’étudiant et de sa jeunesse, ce n’est pas une tristesse vague qu’il ressent, mais un déchirement secret ». À la veille de la Seconde Guerre, par un geste que plusieurs de ses compatriotes prirent très mal et que peu d’entre eux imitèrent, M. Pham Duy Khiêm s’engagea dans l’armée française. Ses amis lui écrivirent pour lui en demander les raisons ; il les exposa dans « La Place d’un homme : de Hanoï à La Courtine » : « Il y a péril, un homme se lève — pourquoi lui demander des raisons ? C’est plutôt à ceux qui se tiennent cois à fournir les raisons qu’ils auraient pour s’abstenir », dit-il***. « Je n’aime pas la guerre, je n’aime pas la vie militaire ; mais nous sommes en guerre, et je ne saurais demeurer ailleurs. Il ne s’agit point d’un choix entre France et Annam. Il s’agit seulement de savoir la place d’un [homme] comme moi, en ce moment. Elle est ici ; et je dois l’occuper, quelque dangereuse qu’elle soit ».

* En vietnamien Phạm Duy Khiêm. Haut

** « Nam et Sylvie », p. 3. Haut

*** « La Place d’un homme : de Hanoï à La Courtine », p. 12 & 120. Haut

« Nguyễn Bỉnh Khiêm, porte-parole de la sagesse populaire : le “Bạch-vân am quốc-ngữ thi-tập” »

dans « Bulletin de la Société des études indochinoises », vol. 49, nº 4

dans « Bulletin de la Société des études indochinoises », vol. 49, no 4

Il s’agit du « Recueil des poèmes en langue nationale de la Retraite des nuages blancs » (« Bạch Vân quốc ngữ thi tập ») de Nguyễn Bỉnh Khiêm* (XVe-XVIe siècle apr. J.-C.). L’époque où vécut Nguyễn Bỉnh Khiêm vit une guerre civile partager le Viêt-nam en deux. L’usurpation du trône des Lê par les Mạc amena de longues décennies de troubles, au cours desquelles s’opposèrent les partisans des deux dynasties. Ministre intègre et grand poète, Nguyễn Bỉnh Khiêm sut se maintenir au-dessus de la mêlée. Sa profonde culture, son mépris des honneurs, son amour du peuple, sa sagesse, sa réputation de devin, enfin, en imposaient à tous les clans politiques, qui venaient le consulter dans son ermitage rustique, appelé Retraite des nuages blancs (Bạch Vân**). « Qui poursuit les honneurs se soumet à leurs chaînes ; seule la vie dans la retraite procure des joies merveilleuses », disait Nguyễn Bỉnh Khiêm (poème 9). Préférant la libre insouciance, il se sentait étranger à tous les biens ; gloire et richesse ne l’imprégnaient plus. Sa fortune entière tenait dans ce coin de nature, dans cet ermitage loin de « la poussière rose du monde » (poème 55). Comme serviteurs, il ne lui restait que quelques « rangées d’orangers et de mandariniers » (poème 55) ; comme amis fidèles, que « les monts et les fleuves de chez nous » (poème 1) ; comme lampe allumée, que « la lune, à la porte » (poème 73). Lorsqu’il avait soif, il buvait le thé des collines, tout fumant de vapeur. Avait-il chaud ? Il s’asseyait près de la fenêtre ouverte sur la véranda. Ainsi s’écoulaient ses jours bienheureux et légers. « Labourer pour manger, creuser pour boire, se contenter de son sort ; quant aux affaires de ce monde, ne pas savoir si l’on en est aux Han, ou bien aux Ts’in » : telle fut sa devise (poème 55). Il laissa à sa mort de nombreux poèmes en chinois classique ; mais c’est le « Recueil des poèmes en langue nationale de la Retraite des nuages blancs » qui a rendu immortel le souvenir de cet homme qui a tout fait pour se faire oublier. « Poète qui fuit les abstractions, Nguyễn Bỉnh Khiêm est surtout le philosophe de l’art de vivre, non certes de l’opportunisme, ni même du désir de tranquillité à tout prix, mais d’un certain “instinct du bonheur” fondé sur la sagesse, le respect et l’amour d’autrui, la vie en communion avec la nature… Comme Nguyễn Trãi, il était un adepte du [zen]. Mais, tandis que Nguyễn Trãi puisait dans la méditation des forces pour l’action, Nguyễn Bỉnh Khiêm, lui, contemplait en spectateur les événements extérieurs, aspirant seulement à jouer le rôle d’observateur, [ou] tout au plus, celui de conseiller »

* Également connu sous le surnom de Trạng Trình (« le premier docteur Trình »). Haut

** Nom emprunté à « L’Œuvre complète » de Tchouang-tseu : « En temps de paix, le saint prend part à la prospérité de tous ; en temps de trouble, il cultive sa vertu et se retire dans l’oisiveté. Au bout de mille ans, fatigué de ce monde, il le quitte, monte vers le ciel, chevauche les nuages blancs ». Haut

Nguyễn Trãi, « Instructions aux enfants pour qu’ils se conduisent vertueusement, “Dạy con ở cho có đức” »

dans Maurice Durand, « Introduction à la littérature vietnamienne » (éd. G.-P. Maisonneuve et Larose, coll. UNESCO-Introduction aux littératures orientales, Paris), p. 66-69

dans Maurice Durand, « Introduction à la littérature vietnamienne » (éd. G.-P. Maisonneuve et Larose, coll. UNESCO-Introduction aux littératures orientales, Paris), p. 66-69

Il s’agit d’une traduction partielle des « Instructions familiales mises en vers »* (« Gia huấn ca ») de Nguyễn Trãi, lettré vietnamien (XIVe-XVe siècle) qui marqua de son génie politique et militaire la guerre d’indépendance menée contre les Chinois. Son père, Nguyễn Phi Khanh, était grand mandarin à la Cour. Quand les armées chinoises des Ming envahirent le pays, il fut arrêté avec plusieurs autres dignitaires et envoyé en exil à Nankin. Nguyễn Trãi suivit le cortège des prisonniers jusqu’à la frontière. Bravant le joug, les entraves et les coups de ses geôliers, le grand mandarin ordonna à son fils : « Tu ne dois pas pleurer la séparation d’un père et de son fils. Pleure surtout l’humiliation de ton peuple. Quand tu seras en âge, venge-moi ! »** Nguyễn Trãi grandit. Il tint la promesse solennelle faite à son père, en rassemblant le peuple entier autour de Lê Lợi, qui chassa les Ming avant de devenir Empereur du Viêt-nam. Hélas ! la dynastie des Lê ainsi fondée prit vite ombrage des conseils et de la notoriété de Nguyễn Trãi. Écarté d’une Cour qu’il venait de conduire à la victoire, notre patriote se fit ermite et poète : « Je ne cours point après les honneurs ni ne recherche les prébendes ; [je] ne suis ni joyeux de gagner ni triste de perdre. Les eaux horizonnent ma fenêtre, les montagnes — ma porte. Les poèmes emplissent mon sac, l’alcool — ma gourde… Que reste-t-il de ceux que l’ambition talonnait sans répit ? Des tombes à l’abandon sous l’herbe épaisse »***. Toute sa vie, Nguyễn Trãi eut cette seule préoccupation : l’amour de la patrie qui, dans son cœur, était inséparable de l’amour du peuple. Restant assis, serrant une froide couverture sur lui, il passait des nuits sans sommeil, songeant comment relever le pays et procurer au peuple une paix durable après ces longues guerres : « Dans mon cœur, une seule préoccupation subsiste : les affaires du pays. Toutes les nuits, je veille jusqu’aux premiers tintements de cloche »****. On tient généralement la « Grande Proclamation de la pacification des Chinois » pour le chef-d’œuvre de Nguyễn Trãi, dans lequel, aujourd’hui encore, chaque Vietnamien reconnaît avec émotion l’une des sources les plus rafraîchissantes de son identité nationale : « Notre patrie, le Grand Viêt, depuis toujours, était terre de vieille culture. Terre du Sud, elle a ses fleuves, ses montagnes, ses mœurs et ses coutumes distincts de ceux du Nord… » Mais son « Recueil de poèmes en langue nationale » qui décrit, avec parfois une teinte d’amertume, les charmes de la vie vertueuse et solitaire, et qui change en tableaux enchanteurs les scènes de la nature sauvage et négligée, m’apparaît comme étant le plus réussi et le plus propre à être goûté d’un public étranger.

* Parfois traduit « Chant d’instructions familiales », « Instructions familiales mises en poésie », « Poème sur l’éducation familiale » ou « Éducation familiale versifiée ». Haut

** Dans Dương Thu Hương, « Les Collines d’eucalyptus : roman ». Haut

*** « Recueil de poèmes en langue nationale », p. 200. Haut

**** id. p. 132. Haut

Nguyễn Đình Chiểu, « “Lục-Vân-Tiên” : poème annamite »

dans « Bulletin de la Société d’enseignement mutuel du Tonkin », vol. 7, nº 3, p. 301-361 ; vol. 7, nº 4, p. 430-503 ; vol. 8, nº 1, p. 62-129 ; vol. 8, nº 2, p. 194-305

dans « Bulletin de la Société d’enseignement mutuel du Tonkin », vol. 7, no 3, p. 301-361 ; vol. 7, no 4, p. 430-503 ; vol. 8, no 1, p. 62-129 ; vol. 8, no 2, p. 194-305

Il s’agit du « Lục Vân Tiên »* de Nguyễn Đình Chiểu, également connu sous le surnom de Đồ Chiểu (« le bachelier Chiểu »), poète vietnamien, confucianiste engagé. Il naquit au village de Tân Thới formant actuellement l’un des quartiers de Saïgon. En 1847, il se rendit à la capitale Hué avec l’intention de se présenter au concours de licencié, qui devait avoir lieu deux ans plus tard. Mais la nouvelle de la mort de sa mère, survenue entre-temps, lui causa une telle douleur qu’ayant abandonné toute idée de passer le concours, il renonça à la gloire littéraire et retourna dans son village pour se livrer entièrement au deuil. Cependant, en cours de route, un second malheur le frappa : il devint aveugle ; et malgré les soins donnés par les médecins, ses yeux ne purent être sauvés. À son retour, les villageois ne l’en prièrent pas moins d’ouvrir une école sur ce qu’ils avaient entendu dire de ses hautes connaissances. Ce fut probablement vers cette époque qu’il lut — ou plutôt se fit lire par quelques étudiants — le traité chinois intitulé « Manuel de l’Ouest » ; et voyant, dans ce qui y était dit, une incitation à promouvoir les devoirs d’attachement et de reconnaissance non seulement envers nos parents, mais envers tous les hommes — au rebours des bouddhistes qui cherchaient à s’en détacher — il y puisa le sujet d’un poème moralisateur : le « Lục Vân Tiên ». Il le fit suivre bientôt d’un pamphlet en vers : le « Dương Từ-Hà Mậu », mettant en scène deux personnages : un bouddhiste Dương Từ et un catholique Hà Mậu ; mais le discours y est quelquefois si âprement et si violemment antireligieux, qu’il est désapprouvé par ceux mêmes qui en partagent les convictions confucéennes.

* Autrefois transcrit « Louc Vian Té-ian ». Haut

Lãn Ông, « “Thượng kinh ký-sự”, Relation d’un voyage à la capitale »

éd. École française d’Extrême-Orient, coll. Publications de l’École française d’Extrême-Orient, Paris

éd. École française d’Extrême-Orient, coll. Publications de l’École française d’Extrême-Orient, Paris

Il s’agit de la « Relation d’un voyage à la capitale » (« Thượng kinh ký-sự ») de Lê Hữu Trác, médecin vietnamien, plus connu sous le surnom de Hải Thượng Lãn Ông (« Monsieur le Paresseux de la région de Hải Thượng »). Médecin, Lãn Ông le fut en toute conscience et en toute humanité, avec désintéressement, soignant les pauvres, leur donnant la nourriture nécessaire en cas de besoin, tant et si bien qu’en l’an 1782 apr. J.-C., on le convoqua à la Cour royale, pour prodiguer des soins au prince héritier, atteint depuis quelques mois de fièvre. Dans sa position, tout autre médecin de campagne aurait été ravi et comblé que son nom devînt subitement connu du roi ; mais pour ce sage dédaigneux des honneurs, ce ne fut qu’une distinction embarrassante, tant il vécut cette convocation comme une contrainte. « Je n’arrivai pas à réfréner ma peur », dit-il*. « Ceux qui ne me comprenaient pas, se réjouissaient pour moi… À ce moment, j’étais très inquiet et contracté. Toute la nuit, je ne pus fermer les yeux. Dans mon demi-sommeil, je me disais à moi-même : “Abandonnant tout désir d’honneurs du monde terrestre et matériel, j’ai construit ma chaumière de paille à Hương Sơn pour servir ma vieille mère et lire les classiques. Je m’adonnais à la lecture des ouvrages de [médecine]. Je me maintenais en bonne santé et je secourais les autres. C’était, je le crois, mon idéal, ma meilleure méthode. Qui [aurait cru] qu’un beau matin, je serais ennuyé par une vaine renommée !” » Mais refuser lui était impossible. Parti de son village le 18 février 1782, il arriva à Hanoï le 13 mars et y resta jusqu’au 16 novembre de la même année, date de sa démission. C’est le récit autobiographique de toutes ces circonstances, vécues au jour le jour, neuf mois durant, qui constitue la « Relation » de Lãn Ông : d’abord son voyage lui-même, plein de détails curieux et qui me paraissent instructifs (je pense à ses nombreuses rencontres avec des lettrés qui se traduisent par des échanges de poèmes), puis son arrivée à la capitale (qu’il rêve de quitter au plus vite pour retrouver ses chères montagnes), son examen du prince héritier, le tout émaillé de considérations médicales, de formules et recettes même.

* p. 3-5. Haut

« Les Pruniers refleuris : poème tonkinois »

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit des « Pruniers refleuris » (« Nhị độ mai »), poème composé par un lettré vietnamien sur la vie duquel on n’a pas de détails biographiques, et qui, du reste, n’a pas jugé nécessaire d’attacher son nom à son livre (XIXe siècle). Jadis ce poème était fort estimé dans la province du Tonkin, où il y avait peu de personnes qui ne fussent capables d’en réciter, ou plutôt d’en chanter, des passages. L’intrigue de ce poème n’a rien d’original en elle-même ; c’est une adaptation écourtée d’un roman chinois portant le même titre : « Er du mei »*, c’est-à-dire « La Floraison redoublée des “mei” » (XVIe siècle). Mei, en vietnamien Mai, est le nom de la famille à laquelle appartient le héros de cette histoire, mais c’est aussi le nom d’une espèce de prunier, ou plutôt d’une espèce d’abricotier, qui revient souvent dans la rhétorique chinoise. C’est pour cela que la double floraison de ce prunier est interprétée, dans une scène mémorable, comme un augure de la restauration de la famille Mei ; et que le premier ministre, le vilain de cette histoire, dit : « Nous allons chercher un moyen de détruire ce prunier »**. Dans le préambule de l’adaptateur vietnamien, on lit : « À loisir, dans mon cabinet d’étude, je me reposais de mes travaux en m’amusant à la lecture. Je trouvai dans les récits non historiques celui de “La Floraison redoublée des pruniers” au temps de l’Empereur Đức-tông de la dynastie Đường. En ce temps, le [ciel] avait donné naissance à un fonctionnaire incorruptible. Il appartenait à la famille Mai, son nom honorifique était Bá Cao ; sa race était une race fidèle ; lui, était d’une nature distinguée et élevée… Son âme était droite comme le vol de la flèche, son cœur avait la limpidité de l’eau »***. L’adaptation vietnamienne se recommande par une langue encore pure de toute influence occidentale et écrite selon le mètre populaire « lục bát » (« six-huit »). Ce mètre convient avec bonheur au caractère musical de la langue vietnamienne dont les six tons, une fois bien agencés, se prêtent à l’expression de tous les états d’âme, avec toutes les couleurs et tous les rythmes propres à la poésie. « Soutenue par la cadence de la métrique ou écrite dans la simplicité du langage parlé, cette œuvre… a le don de répondre au goût changeant du lecteur qui aime à se laisser transporter en esprit, loin de la réalité, dans un monde très différent de la monotonie et de la petitesse du siècle présent », dit M. Trần Cửu Chấn

* En chinois « 二度梅 ». Autrefois transcrit « Erh-tou-mei » ou « Eul tou mei ». Traduit en français sous le titre des « Pruniers merveilleux ». Haut

** p. 30. Haut

*** p. 6-7. Haut

« Chansons jaillies de l’âme du peuple [vietnamien] »

dans « Plaintes de la femme d’un guerrier » (éd. Sudestasie, Paris), p. 93-113

dans « Plaintes de la femme d’un guerrier » (éd. Sudestasie, Paris), p. 93-113

Il s’agit d’une anthologie de la littérature populaire du Viêt-nam. Longtemps dédaignée par les lettrés, parce qu’elle ne menait pas aux carrières mandarinales, cette littérature avait toujours été cultivée par l’effort anonyme du peuple. Ainsi donc, à côté de la littérature officielle, qui chantait en vers savants les hommes et les choses de la Chine, il existait une littérature populaire, en grande partie orale, qui exprimait sous une forme tantôt naïve et simple, tantôt narquoise et volontiers humoristique, l’âme populaire du Viêt-nam. « Tandis que les lettrés s’enfermaient dans leur tour d’ivoire et se plaisaient à composer des vers chinois qui, ici, ressemblent bien aux vers latins, ou à commenter les vieux classiques, le peuple travaillait à former la langue et à produire cette riche littérature populaire composée de dictons, de proverbes, de sentences, de distiques, de phrases, locutions et expressions plus ou moins assonancées portant des allusions aux faits du passé ou aux coutumes locales, et surtout de chansons, de ces belles et douces chansons qui s’élèvent les nuits d’été du fond des paillotes ou de l’immensité des rizières et des étangs et semblent se répercuter dans l’espace jusqu’à la cime frissonnante des bambous.

Đặng Trần Côn, Đoàn Thị Điểm et Hoàng Xuân Nhị, « Plaintes de la femme d’un guerrier »

éd. Sudestasie, Paris

éd. Sudestasie, Paris

Il s’agit des « Plaintes de la femme d’un guerrier »* (« Chinh phụ ngâm »**), poème vietnamien (XVIIIe siècle apr. J.-C.) où sont exprimées les douleurs d’une femme séparée de son mari par la guerre, en même temps que les déceptions éternelles d’une humanité aspirant aux simples joies de l’amour. Bien que ces « Plaintes » ne soient pas un pamphlet antimilitariste, elles prennent un tel accent d’impuissant désespoir, elles sont si sincères dans leur inquiétude, qu’elles suscitent une aversion instinctive contre la guerre. On raconte que certains soldats, en les entendant chanter, désertaient :

« Sur les champs de carnage, la vie aventureuse du soldat
N’est que trop semblable à la couleur des feuilles !
 »***

Écrites d’abord en chinois classique par Đặng Trần Côn, ces « Plaintes » furent ensuite adaptées en vietnamien par une femme célèbre, Đoàn Thị Điểm, et enfin en français par un écrivain injustement oublié, M. Hoàng Xuân Nhị. Tous les trois étaient Vietnamiens ; tous les trois vivaient des époques troublées, des époques qui arrachaient les jeunes gens à leurs foyers ; et les scènes déchirantes dont ils étaient les témoins, entraient pour quelque chose dans leur inspiration. De Đặng Trần Côn, nous ne savons rien de vraiment bien précis, sinon qu’il composa son poème dans une période de luttes intestines entre les seigneurs du Nord et du Sud. Tout le monde le lisait et l’admirait, et quelques-uns allaient jusqu’à dire : « Toute son intelligence se manifeste dans ce long poème. L’auteur vivra encore trois ans tout au plus »****. Cette prophétie fut malheureusement réalisée : Đặng Trần Côn mourut, en effet, trois ans plus tard, poussé, semble-t-il, au suicide. Quant à la poétesse Đoàn Thị Điểm, surnommée Hồng Hà (« Reflets-Roses »), nous n’avons d’autres renseignements sur elle que ceux fournis par son oraison funèbre : « En agitant son pinceau pour décrire les paysages, elle exprima des sentiments très profonds… capables d’émouvoir même les Immortels… Hélas ! elle n’avait pas de demeure stable… Mariée seulement après la trentaine, elle quitta la terre la quarantaine passée. Sa voix et sa physionomie restèrent inconnues ; ses œuvres artistiques — sans écho ; elle partit sans avertir sa vieille mère. N’est-ce pas que le destin est bizarre ? Le ciel est-il donc injuste ? »

* Parfois traduit « La Complainte de l’épouse du guerrier », « Chant de la femme du combattant » ou « Plaintes d’une femme dont le mari est parti pour la guerre ». Haut

** En chinois « 征婦吟 ». Haut

*** p. 46. Haut

**** Dans Bùi Văn Lăng, « Préface à “Complainte de la femme d’un guerrier” », p. II. Haut

« L’Œuvre de la poétesse vietnamienne Hồ-Xuân-Hương »

éd. École française d’Extrême-Orient, coll. Textes et Documents sur l’Indochine-Textes nôm, Paris

éd. École française d’Extrême-Orient, coll. Textes et Documents sur l’Indochine-Textes nôm, Paris

Il s’agit de Hồ Xuân Hương, poétesse vietnamienne (XIXe siècle). Sa jeunesse bouillonnante de sève et de talent, son rire espiègle et insouciant, l’habileté de ses compositions dont le sens est généralement double — un sens manifeste, peu critiquable au point de vue de la morale, et un sens parallèle, comme en filigrane, d’un érotisme extrême —, son goût et son talent enfin dans l’emploi de la langue populaire, suffisent pour que les Vietnamiens la chérissent comme la gamine la plus spirituelle de leur littérature nationale. « On aurait dit une fille qui, retroussant sa jupe, barboterait dans une mare », dit un critique*. Quoique la poésie érotique soit unanimement condamnée par tous les moralistes en tant qu’incitation aux mauvaises mœurs, Hồ Xuân Hương y poussée par la tournure même de son esprit littéraire, comme jadis la poétesse Sappho dans ses sublimes compositions. Si l’on pénètre au fond des choses, ne découvre-t-on pas, chez cette femme de lettres, une âme saine et robuste :

« Mon corps est comme le fruit du jaquier sur l’arbre.
Son écorce est rugueuse, sa pulpe épaisse ;
Seigneur, si vous l’aimez, plantez-y votre coin,
Mais, je vous prie, ne le palpez pas pour qu’il vous englue les mains
 »

* Nguyễn Đức Bính. Haut