Mot-cleflittérature vietnamienne

su­jet

« Contes et Légendes annamites »

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit d’une an­tho­lo­gie de la lit­té­ra­ture po­pu­laire du Viêt-nam. Long­temps dé­dai­gnée par les let­trés, parce qu’elle ne me­nait pas aux car­rières man­da­ri­nales, cette lit­té­ra­ture avait tou­jours été culti­vée par l’effort ano­nyme du peuple. Ainsi donc, à côté de la lit­té­ra­ture of­fi­cielle, qui chan­tait en vers sa­vants les hommes et les choses de la Chine, il exis­tait une lit­té­ra­ture po­pu­laire, en grande par­tie orale, qui ex­pri­mait sous une forme tan­tôt naïve et simple, tan­tôt nar­quoise et vo­lon­tiers hu­mo­ris­tique, l’âme po­pu­laire du Viêt-nam. « Tan­dis que les let­trés s’enfermaient dans leur tour d’ivoire et se plai­saient à com­po­ser des vers chi­nois qui, ici, res­semblent bien aux vers la­tins, ou à com­men­ter les vieux clas­siques, le peuple tra­vaillait à for­mer la langue et à pro­duire cette riche lit­té­ra­ture po­pu­laire com­po­sée de dic­tons, de pro­verbes, de sen­tences, de dis­tiques, de phrases, lo­cu­tions et ex­pres­sions plus ou moins as­so­nan­cées por­tant des al­lu­sions aux faits du passé ou aux cou­tumes lo­cales, et sur­tout de chan­sons, de ces belles et douces chan­sons qui s’élèvent les nuits d’été du fond des paillotes ou de l’immensité des ri­zières et des étangs et semblent se ré­per­cu­ter dans l’espace jusqu’à la cime fris­son­nante des bam­bous. Elles sont, ces chan­sons, d’un charme in­fini, d’une sua­vité pro­fonde. Qui­conque a en­tendu une fois chan­ter par des re­pi­queuses de riz du delta ton­ki­nois ou des sam­pa­nières de la ri­vière de Huê des chan­sons comme celle-ci :

Mon­tagne, ô mon­tagne, pour­quoi êtes-vous si haute ?
Vous ca­chez le so­leil et vous me ca­chez le vi­sage de mon bien-aimé !

n’oubliera ja­mais cet ac­cent d’indéfinissable mé­lan­co­lie la­mar­ti­nienne qui ré­vèle le fonds de poé­sie de la race, en même temps qu’il montre l’excellence de la langue ca­pable d’exprimer de tels sen­ti­ments », dit très bien Phạm Quỳnh

Pham Duy Khiêm, « Ma Mère : roman »

manuscrit

ma­nus­crit

Il s’agit de « Ma Mère » de M. Pham Duy Khiêm1, écri­vain viet­na­mien d’expression fran­çaise. Né en 1908, or­phe­lin de bonne heure, M. Pham Duy Khiêm dut à ses ef­forts as­si­dus de rem­por­ter, au ly­cée Al­bert-Sar­raut de Ha­noï, tous les prix d’excellence. Après le bac­ca­lau­réat clas­sique, qu’il fut le pre­mier Viet­na­mien à pas­ser, il par­tit en France ter­mi­ner ses études, en pauvre bour­sier. Sa si­tua­tion d’étudiant sans foyer, ori­gi­naire des co­lo­nies, eut un contre­coup af­fec­tif à tra­vers un amour im­pos­sible avec une jeune Pa­ri­sienne nom­mée Syl­vie. Sous le pseu­do­nyme de Nam Kim, il évo­qua avec beau­coup de sen­si­bi­lité dans « Nam et Syl­vie » la nais­sance de cette pas­sion qui pa­rais­sait d’emblée vouée à l’échec. Cet amour dé­bou­cha sur­tout sur un at­ta­che­ment im­muable à la France, et M. Pham Duy Khiêm ne ren­tra au Viêt-nam qu’avec une lourde ap­pré­hen­sion, presque une an­goisse, qu’il faut être né sur un sol étran­ger pour com­prendre : « Au­cun homme », dit-il2, « ne peut, sans une cer­taine mé­lan­co­lie, s’éloigner pour tou­jours peut-être d’un lieu où il a beau­coup vécu, qu’il s’agisse ou non d’un pays comme la France, d’une ville comme Pa­ris. Si par la même oc­ca­sion il se sé­pare de ses an­nées d’étudiant et de sa jeu­nesse, ce n’est pas une tris­tesse vague qu’il res­sent, mais un dé­chi­re­ment se­cret ». À la veille de la Se­conde Guerre, par un geste que plu­sieurs de ses com­pa­triotes prirent très mal et que peu d’entre eux imi­tèrent, M. Pham Duy Khiêm s’engagea dans l’armée fran­çaise. Ses amis lui écri­virent pour lui en de­man­der les rai­sons ; il les ex­posa dans « La Place d’un homme : de Ha­noï à La Cour­tine » : « Il y a pé­ril, un homme se lève — pour­quoi lui de­man­der des rai­sons ? C’est plu­tôt à ceux qui se tiennent cois à four­nir les rai­sons qu’ils au­raient pour s’abstenir », dit-il3. « Je n’aime pas la guerre, je n’aime pas la vie mi­li­taire ; mais nous sommes en guerre, et je ne sau­rais de­meu­rer ailleurs. Il ne s’agit point d’un choix entre France et An­nam. Il s’agit seule­ment de sa­voir la place d’un [homme] comme moi, en ce mo­ment. Elle est ici ; et je dois l’occuper, quelque dan­ge­reuse qu’elle soit ».

  1. En viet­na­mien Phạm Duy Khiêm. Haut
  2. « Nam et Syl­vie », p. 3. Haut
  1. « La Place d’un homme : de Ha­noï à La Cour­tine », p. 12 & 120. Haut

Nguyễn Trãi, « Proclamation sur la pacification des Ngô, “Bình Ngô đại cáo” »

dans « Nguyễn Trãi, l’une des plus belles figures de l’histoire et de la littérature vietnamiennes », éd. en Langues étrangères, Hanoï

dans « Nguyễn Trãi, l’une des plus belles fi­gures de l’histoire et de la lit­té­ra­ture viet­na­miennes », éd. en Langues étran­gères, Ha­noï

Il s’agit de la « Grande Pro­cla­ma­tion de la pa­ci­fi­ca­tion des Chi­nois »1 (« Bình Ngô đại cáo ») de Nguyễn Trãi, let­tré viet­na­mien (XIVe-XVe siècle) qui mar­qua de son gé­nie po­li­tique et mi­li­taire la guerre d’indépendance me­née contre les Chi­nois. Son père, Nguyễn Phi Khanh, était grand man­da­rin à la Cour. Quand les ar­mées chi­noises des Ming en­va­hirent le pays, il fut ar­rêté avec plu­sieurs autres di­gni­taires et en­voyé en exil à Nan­kin. Nguyễn Trãi sui­vit le cor­tège des pri­son­niers jusqu’à la fron­tière. Bra­vant le joug, les en­traves et les coups de ses geô­liers, le grand man­da­rin or­donna à son fils : « Tu ne dois pas pleu­rer la sé­pa­ra­tion d’un père et de son fils. Pleure sur­tout l’humiliation de ton peuple. Quand tu se­ras en âge, venge-moi ! »2 Nguyễn Trãi gran­dit. Il tint la pro­messe so­len­nelle faite à son père, en ras­sem­blant le peuple en­tier au­tour de Lê Lợi, qui chassa les Ming avant de de­ve­nir Em­pe­reur du Viêt-nam. Hé­las ! la dy­nas­tie des Lê ainsi fon­dée prit vite om­brage des conseils et de la no­to­riété de Nguyễn Trãi. Écarté d’une Cour qu’il ve­nait de conduire à la vic­toire, notre pa­triote se fit er­mite et poète : « Je ne cours point après les hon­neurs ni ne re­cherche les pré­bendes ; [je] ne suis ni joyeux de ga­gner ni triste de perdre. Les eaux ho­ri­zonnent ma fe­nêtre, les mon­tagnes — ma porte. Les poèmes em­plissent mon sac, l’alcool — ma gourde… Que reste-t-il de ceux que l’ambition ta­lon­nait sans ré­pit ? Des tombes à l’abandon sous l’herbe épaisse »3. Toute sa vie, Nguyễn Trãi eut cette seule pré­oc­cu­pa­tion : l’amour de la pa­trie qui, dans son cœur, était in­sé­pa­rable de l’amour du peuple. Res­tant as­sis, ser­rant une froide cou­ver­ture sur lui, il pas­sait des nuits sans som­meil, son­geant com­ment re­le­ver le pays et pro­cu­rer au peuple une paix du­rable après ces longues guerres : « Dans mon cœur, une seule pré­oc­cu­pa­tion sub­siste : les af­faires du pays. Toutes les nuits, je veille jusqu’aux pre­miers tin­te­ments de cloche »4. On tient gé­né­ra­le­ment la « Grande Pro­cla­ma­tion de la pa­ci­fi­ca­tion des Chi­nois » pour le chef-d’œuvre de Nguyễn Trãi, dans le­quel, aujourd’hui en­core, chaque Viet­na­mien re­con­naît avec émo­tion l’une des sources les plus ra­fraî­chis­santes de son iden­tité na­tio­nale : « Notre pa­trie, le Grand Viêt, de­puis tou­jours, était terre de vieille culture. Terre du Sud, elle a ses fleuves, ses mon­tagnes, ses mœurs et ses cou­tumes dis­tincts de ceux du Nord… » Mais son « Re­cueil de poèmes en langue na­tio­nale » qui dé­crit, avec par­fois une teinte d’amertume, les charmes de la vie ver­tueuse et so­li­taire, et qui change en ta­bleaux en­chan­teurs les scènes de la na­ture sau­vage et né­gli­gée, m’apparaît comme étant le plus réussi et le plus propre à être goûté d’un pu­blic étran­ger.

  1. Par­fois tra­duit « Grande Pro­cla­ma­tion au su­jet de la vic­toire sur les Ngô » ou « Grande Pro­cla­ma­tion sur la pa­ci­fi­ca­tion des Ngô ». Haut
  2. Dans Dương Thu Hương, « Les Col­lines d’eucalyptus : ro­man ». Haut
  1. « Re­cueil de poèmes en langue na­tio­nale », p. 200. Haut
  2. id. p. 132. Haut

Tản Đà (Nguyễn Khắc Hiếu), « Le Petit Rêve : roman »

éd. Decrescenzo, coll. Roman, Fuveau

éd. De­cres­cenzo, coll. Ro­man, Fu­veau

Il s’agit du « Pe­tit Rêve » (« Giấc mộng con ») de Nguyễn Khắc Hiếu, poète, ro­man­cier et jour­na­liste viet­na­mien (XIXe-XXe siècle) qui se donna le sur­nom de Tản Đà, en as­so­ciant le nom de la mon­tagne Tản Viên à ce­lui de la ri­vière Đà près des­quelles il na­quit. Sa mère l’éleva seule. Bien qu’égarée dans le quar­tier mal famé des chan­teuses, c’était une ex­cel­lente can­ta­trice, une ar­tiste re­cher­chée, et même très ver­sée en lit­té­ra­ture. Il hé­rita d’elle cette ca­dence, cette har­mo­nie mu­si­cale dont il se dis­tin­gua. Au­tant en prose, il était d’un es­prit mal­adroit et lourd ; au­tant en poé­sie, il sa­vait ti­rer de la langue viet­na­mienne, si mu­si­cale en elle-même, un ef­fet in­égalé. « Ses poé­sies, pu­bliées dans la presse et trans­mises de bouche à l’oreille, do­mi­naient sans par­tage jusqu’à l’avènement de la “Nou­velle poé­sie” au dé­but des an­nées 1930… », dit Mme Nguyen Phuong Ngoc1. « La sim­pli­cité des mots, proche des chants po­pu­laires… la sin­cé­rité des sen­ti­ments ex­pri­més, une… poé­tique exempte de dis­cours mo­ra­li­sa­teur — tout cela est sans doute le se­cret du suc­cès de Tản Đà dans une so­ciété co­lo­niale en tran­si­tion. » Mais le mé­pris ab­solu de l’argent pré­ci­pita Tản Đà au comble de la mi­sère. Il était pro­digue et ai­mait la bonne chère, quoiqu’il — ou parce qu’il — était tou­jours dans le be­soin. À tra­vers ses poches per­cées s’engouffrait le peu qui de­vait pour­voir à sa femme et ses huit en­fants. Un jour, après des de­mandes ré­ité­rées et pres­santes de son pro­prié­taire pour payer le loyer, Tản Đà dut se rendre à Saï­gon pour se pro­cu­rer la somme né­ces­saire. Mais vers onze heures du soir, il re­vint avec un ca­nard rôti, une bou­teille de rhum, et quelques autres vic­tuailles. Dès la porte, il dit à ses amis sur un ton déses­péré : « Tout est perdu ! » Ils lui de­man­dèrent ce qui n’allait pas, et il ré­pon­dit avec aplomb : « Je n’ai pu em­prun­ter que vingt piastres, tout à fait in­suf­fi­santes pour payer le loyer. Aussi ai-je pré­féré ache­ter quelque chose à boire, ce qui nous a coûté un peu plus de dix piastres »2. Voici la ma­nière dont il s’exprime dans un poème in­ti­tulé « En­core ivre » (« Lại say ») : « Je sais bien que c’est mal de tom­ber dans l’ivresse. Tant pis ! Je re­con­nais mon tort, mais ne puis m’empêcher… Ne vois-je pas la Terre ivre qui roule sur elle-même, et le So­leil dont le vi­sage ru­ti­lant tra­hit l’ivresse ? Qui en rit ? »

  1. « Pré­face au “Pe­tit Rêve” ». Haut
  1. « Poèmes », p. 11. Haut

Nguyễn Đình Chiểu, « “Dương Từ Hà Mậu” : un pamphlet longtemps censuré »

éd. J. Ouaknine, Montreuil-sous-Bois

éd. J. Ouak­nine, Mon­treuil-sous-Bois

Il s’agit du « Dương Từ-Hà Mậu » de Nguyễn Đình Chiểu, éga­le­ment connu sous le sur­nom de Đồ Chiểu (« le ba­che­lier Chiểu »), poète viet­na­mien, confu­cia­niste en­gagé. Il na­quit au vil­lage de Tân Thới for­mant ac­tuel­le­ment l’un des quar­tiers de Saï­gon. En 1847, il se ren­dit à la ca­pi­tale Hué avec l’intention de se pré­sen­ter au concours de li­cen­cié, qui de­vait avoir lieu deux ans plus tard. Mais la nou­velle de la mort de sa mère, sur­ve­nue entre-temps, lui causa une telle dou­leur qu’ayant aban­donné toute idée de pas­ser le concours, il re­nonça à la gloire lit­té­raire et re­tourna dans son vil­lage pour se li­vrer en­tiè­re­ment au deuil. Ce­pen­dant, en cours de route, un se­cond mal­heur le frappa : il de­vint aveugle ; et mal­gré les soins don­nés par les mé­de­cins, ses yeux ne purent être sau­vés. À son re­tour, les vil­la­geois ne l’en prièrent pas moins d’ouvrir une école sur ce qu’ils avaient en­tendu dire de ses hautes connais­sances. Ce fut pro­ba­ble­ment vers cette époque qu’il lut — ou plu­tôt se fit lire par quelques étu­diants — le traité chi­nois in­ti­tulé « Ma­nuel de l’Ouest » ; et voyant, dans ce qui y était dit, une in­ci­ta­tion à pro­mou­voir les de­voirs d’attachement et de re­con­nais­sance non seule­ment en­vers nos pa­rents, mais en­vers tous les hommes — au re­bours des boud­dhistes qui cher­chaient à s’en dé­ta­cher — il y puisa le su­jet d’un poème mo­ra­li­sa­teur : le « Lục Vân Tiên ». Il le fit suivre bien­tôt d’un pam­phlet en vers : le « Dương Từ-Hà Mậu », met­tant en scène deux per­son­nages : un boud­dhiste Dương Từ et un ca­tho­lique Hà Mậu ; mais le dis­cours y est quel­que­fois si âpre­ment et si vio­lem­ment an­ti­re­li­gieux, qu’il est désap­prouvé par ceux mêmes qui en par­tagent les convic­tions confu­céennes.

Pham Duy Khiêm, « Nam et Sylvie : roman »

éd. Plon, Paris

éd. Plon, Pa­ris

Il s’agit de « Nam et Syl­vie » de M. Pham Duy Khiêm1, écri­vain viet­na­mien d’expression fran­çaise. Né en 1908, or­phe­lin de bonne heure, M. Pham Duy Khiêm dut à ses ef­forts as­si­dus de rem­por­ter, au ly­cée Al­bert-Sar­raut de Ha­noï, tous les prix d’excellence. Après le bac­ca­lau­réat clas­sique, qu’il fut le pre­mier Viet­na­mien à pas­ser, il par­tit en France ter­mi­ner ses études, en pauvre bour­sier. Sa si­tua­tion d’étudiant sans foyer, ori­gi­naire des co­lo­nies, eut un contre­coup af­fec­tif à tra­vers un amour im­pos­sible avec une jeune Pa­ri­sienne nom­mée Syl­vie. Sous le pseu­do­nyme de Nam Kim, il évo­qua avec beau­coup de sen­si­bi­lité dans « Nam et Syl­vie » la nais­sance de cette pas­sion qui pa­rais­sait d’emblée vouée à l’échec. Cet amour dé­bou­cha sur­tout sur un at­ta­che­ment im­muable à la France, et M. Pham Duy Khiêm ne ren­tra au Viêt-nam qu’avec une lourde ap­pré­hen­sion, presque une an­goisse, qu’il faut être né sur un sol étran­ger pour com­prendre : « Au­cun homme », dit-il2, « ne peut, sans une cer­taine mé­lan­co­lie, s’éloigner pour tou­jours peut-être d’un lieu où il a beau­coup vécu, qu’il s’agisse ou non d’un pays comme la France, d’une ville comme Pa­ris. Si par la même oc­ca­sion il se sé­pare de ses an­nées d’étudiant et de sa jeu­nesse, ce n’est pas une tris­tesse vague qu’il res­sent, mais un dé­chi­re­ment se­cret ». À la veille de la Se­conde Guerre, par un geste que plu­sieurs de ses com­pa­triotes prirent très mal et que peu d’entre eux imi­tèrent, M. Pham Duy Khiêm s’engagea dans l’armée fran­çaise. Ses amis lui écri­virent pour lui en de­man­der les rai­sons ; il les ex­posa dans « La Place d’un homme : de Ha­noï à La Cour­tine » : « Il y a pé­ril, un homme se lève — pour­quoi lui de­man­der des rai­sons ? C’est plu­tôt à ceux qui se tiennent cois à four­nir les rai­sons qu’ils au­raient pour s’abstenir », dit-il3. « Je n’aime pas la guerre, je n’aime pas la vie mi­li­taire ; mais nous sommes en guerre, et je ne sau­rais de­meu­rer ailleurs. Il ne s’agit point d’un choix entre France et An­nam. Il s’agit seule­ment de sa­voir la place d’un [homme] comme moi, en ce mo­ment. Elle est ici ; et je dois l’occuper, quelque dan­ge­reuse qu’elle soit ».

  1. En viet­na­mien Phạm Duy Khiêm. Haut
  2. « Nam et Syl­vie », p. 3. Haut
  1. « La Place d’un homme : de Ha­noï à La Cour­tine », p. 12 & 120. Haut

Pham Duy Khiêm, « La Place d’un homme : de Hanoï à La Courtine »

éd. Plon, Paris

éd. Plon, Pa­ris

Il s’agit de « La Place d’un homme : de Ha­noï à La Cour­tine » de M. Pham Duy Khiêm1, écri­vain viet­na­mien d’expression fran­çaise. Né en 1908, or­phe­lin de bonne heure, M. Pham Duy Khiêm dut à ses ef­forts as­si­dus de rem­por­ter, au ly­cée Al­bert-Sar­raut de Ha­noï, tous les prix d’excellence. Après le bac­ca­lau­réat clas­sique, qu’il fut le pre­mier Viet­na­mien à pas­ser, il par­tit en France ter­mi­ner ses études, en pauvre bour­sier. Sa si­tua­tion d’étudiant sans foyer, ori­gi­naire des co­lo­nies, eut un contre­coup af­fec­tif à tra­vers un amour im­pos­sible avec une jeune Pa­ri­sienne nom­mée Syl­vie. Sous le pseu­do­nyme de Nam Kim, il évo­qua avec beau­coup de sen­si­bi­lité dans « Nam et Syl­vie » la nais­sance de cette pas­sion qui pa­rais­sait d’emblée vouée à l’échec. Cet amour dé­bou­cha sur­tout sur un at­ta­che­ment im­muable à la France, et M. Pham Duy Khiêm ne ren­tra au Viêt-nam qu’avec une lourde ap­pré­hen­sion, presque une an­goisse, qu’il faut être né sur un sol étran­ger pour com­prendre : « Au­cun homme », dit-il2, « ne peut, sans une cer­taine mé­lan­co­lie, s’éloigner pour tou­jours peut-être d’un lieu où il a beau­coup vécu, qu’il s’agisse ou non d’un pays comme la France, d’une ville comme Pa­ris. Si par la même oc­ca­sion il se sé­pare de ses an­nées d’étudiant et de sa jeu­nesse, ce n’est pas une tris­tesse vague qu’il res­sent, mais un dé­chi­re­ment se­cret ». À la veille de la Se­conde Guerre, par un geste que plu­sieurs de ses com­pa­triotes prirent très mal et que peu d’entre eux imi­tèrent, M. Pham Duy Khiêm s’engagea dans l’armée fran­çaise. Ses amis lui écri­virent pour lui en de­man­der les rai­sons ; il les ex­posa dans « La Place d’un homme : de Ha­noï à La Cour­tine » : « Il y a pé­ril, un homme se lève — pour­quoi lui de­man­der des rai­sons ? C’est plu­tôt à ceux qui se tiennent cois à four­nir les rai­sons qu’ils au­raient pour s’abstenir », dit-il3. « Je n’aime pas la guerre, je n’aime pas la vie mi­li­taire ; mais nous sommes en guerre, et je ne sau­rais de­meu­rer ailleurs. Il ne s’agit point d’un choix entre France et An­nam. Il s’agit seule­ment de sa­voir la place d’un [homme] comme moi, en ce mo­ment. Elle est ici ; et je dois l’occuper, quelque dan­ge­reuse qu’elle soit ».

  1. En viet­na­mien Phạm Duy Khiêm. Haut
  2. « Nam et Syl­vie », p. 3. Haut
  1. « La Place d’un homme : de Ha­noï à La Cour­tine », p. 12 & 120. Haut

« Nguyễn Bỉnh Khiêm, porte-parole de la sagesse populaire : le “Bạch-vân am quốc-ngữ thi-tập” »

dans « Bulletin de la Société des études indochinoises », vol. 49, nº 4

dans « Bul­le­tin de la So­ciété des études in­do­chi­noises », vol. 49, no 4

Il s’agit du « Re­cueil des poèmes en langue na­tio­nale de la Re­traite des nuages blancs » (« Bạch Vân quốc ngữ thi tập ») de Nguyễn Bỉnh Khiêm1 (XVe-XVIe siècle apr. J.-C.). L’époque où vé­cut Nguyễn Bỉnh Khiêm vit une guerre ci­vile par­ta­ger le Viêt-nam en deux. L’usurpation du trône des Lê par les Mạc amena de longues dé­cen­nies de troubles, au cours des­quelles s’opposèrent les par­ti­sans des deux dy­nas­ties. Mi­nistre in­tègre et grand poète, Nguyễn Bỉnh Khiêm sut se main­te­nir au-des­sus de la mê­lée. Sa pro­fonde culture, son mé­pris des hon­neurs, son amour du peuple, sa sa­gesse, sa ré­pu­ta­tion de de­vin, en­fin, en im­po­saient à tous les clans po­li­tiques, qui ve­naient le consul­ter dans son er­mi­tage rus­tique, ap­pelé Re­traite des nuages blancs (Bạch Vân2). « Qui pour­suit les hon­neurs se sou­met à leurs chaînes ; seule la vie dans la re­traite pro­cure des joies mer­veilleuses », di­sait Nguyễn Bỉnh Khiêm (poème 9). Pré­fé­rant la libre in­sou­ciance, il se sen­tait étran­ger à tous les biens ; gloire et ri­chesse ne l’imprégnaient plus. Sa for­tune en­tière te­nait dans ce coin de na­ture, dans cet er­mi­tage loin de « la pous­sière rose du monde » (poème 55). Comme ser­vi­teurs, il ne lui res­tait que quelques « ran­gées d’orangers et de man­da­ri­niers » (poème 55) ; comme amis fi­dèles, que « les monts et les fleuves de chez nous » (poème 1) ; comme lampe al­lu­mée, que « la lune, à la porte » (poème 73). Lorsqu’il avait soif, il bu­vait le thé des col­lines, tout fu­mant de va­peur. Avait-il chaud ? Il s’asseyait près de la fe­nêtre ou­verte sur la vé­randa. Ainsi s’écoulaient ses jours bien­heu­reux et lé­gers. « La­bou­rer pour man­ger, creu­ser pour boire, se conten­ter de son sort ; quant aux af­faires de ce monde, ne pas sa­voir si l’on en est aux Han, ou bien aux Ts’in » : telle fut sa de­vise (poème 55). Il laissa à sa mort de nom­breux poèmes en chi­nois clas­sique ; mais c’est le « Re­cueil des poèmes en langue na­tio­nale de la Re­traite des nuages blancs » qui a rendu im­mor­tel le sou­ve­nir de cet homme qui a tout fait pour se faire ou­blier. « Poète qui fuit les abs­trac­tions, Nguyễn Bỉnh Khiêm est sur­tout le phi­lo­sophe de l’art de vivre, non certes de l’opportunisme, ni même du dé­sir de tran­quillité à tout prix, mais d’un cer­tain “ins­tinct du bon­heur” fondé sur la sa­gesse, le res­pect et l’amour d’autrui, la vie en com­mu­nion avec la na­ture… Comme Nguyễn Trãi, il était un adepte du [zen]. Mais, tan­dis que Nguyễn Trãi pui­sait dans la mé­di­ta­tion des forces pour l’action, Nguyễn Bỉnh Khiêm, lui, contem­plait en spec­ta­teur les évé­ne­ments ex­té­rieurs, as­pi­rant seule­ment à jouer le rôle d’observateur, [ou] tout au plus, ce­lui de conseiller »

  1. Éga­le­ment connu sous le sur­nom de Trạng Trình (« le pre­mier doc­teur Trình »). Haut
  1. Nom em­prunté à « L’Œuvre com­plète » de Tchouang-tseu : « En temps de paix, le saint prend part à la pros­pé­rité de tous ; en temps de trouble, il cultive sa vertu et se re­tire dans l’oisiveté. Au bout de mille ans, fa­ti­gué de ce monde, il le quitte, monte vers le ciel, che­vauche les nuages blancs ». Haut

Nguyễn Trãi, « Instructions aux enfants pour qu’ils se conduisent vertueusement, “Dạy con ở cho có đức” »

dans Maurice Durand, « Introduction à la littérature vietnamienne » (éd. G.-P. Maisonneuve et Larose, coll. UNESCO-Introduction aux littératures orientales, Paris), p. 66-69

dans Mau­rice Du­rand, « In­tro­duc­tion à la lit­té­ra­ture viet­na­mienne » (éd. G.-P. Mai­son­neuve et La­rose, coll. UNESCO-In­tro­duc­tion aux lit­té­ra­tures orien­tales, Pa­ris), p. 66-69

Il s’agit d’une tra­duc­tion par­tielle des « Ins­truc­tions fa­mi­liales mises en vers »1 (« Gia huấn ca ») de Nguyễn Trãi, let­tré viet­na­mien (XIVe-XVe siècle) qui mar­qua de son gé­nie po­li­tique et mi­li­taire la guerre d’indépendance me­née contre les Chi­nois. Son père, Nguyễn Phi Khanh, était grand man­da­rin à la Cour. Quand les ar­mées chi­noises des Ming en­va­hirent le pays, il fut ar­rêté avec plu­sieurs autres di­gni­taires et en­voyé en exil à Nan­kin. Nguyễn Trãi sui­vit le cor­tège des pri­son­niers jusqu’à la fron­tière. Bra­vant le joug, les en­traves et les coups de ses geô­liers, le grand man­da­rin or­donna à son fils : « Tu ne dois pas pleu­rer la sé­pa­ra­tion d’un père et de son fils. Pleure sur­tout l’humiliation de ton peuple. Quand tu se­ras en âge, venge-moi ! »2 Nguyễn Trãi gran­dit. Il tint la pro­messe so­len­nelle faite à son père, en ras­sem­blant le peuple en­tier au­tour de Lê Lợi, qui chassa les Ming avant de de­ve­nir Em­pe­reur du Viêt-nam. Hé­las ! la dy­nas­tie des Lê ainsi fon­dée prit vite om­brage des conseils et de la no­to­riété de Nguyễn Trãi. Écarté d’une Cour qu’il ve­nait de conduire à la vic­toire, notre pa­triote se fit er­mite et poète : « Je ne cours point après les hon­neurs ni ne re­cherche les pré­bendes ; [je] ne suis ni joyeux de ga­gner ni triste de perdre. Les eaux ho­ri­zonnent ma fe­nêtre, les mon­tagnes — ma porte. Les poèmes em­plissent mon sac, l’alcool — ma gourde… Que reste-t-il de ceux que l’ambition ta­lon­nait sans ré­pit ? Des tombes à l’abandon sous l’herbe épaisse »3. Toute sa vie, Nguyễn Trãi eut cette seule pré­oc­cu­pa­tion : l’amour de la pa­trie qui, dans son cœur, était in­sé­pa­rable de l’amour du peuple. Res­tant as­sis, ser­rant une froide cou­ver­ture sur lui, il pas­sait des nuits sans som­meil, son­geant com­ment re­le­ver le pays et pro­cu­rer au peuple une paix du­rable après ces longues guerres : « Dans mon cœur, une seule pré­oc­cu­pa­tion sub­siste : les af­faires du pays. Toutes les nuits, je veille jusqu’aux pre­miers tin­te­ments de cloche »4. On tient gé­né­ra­le­ment la « Grande Pro­cla­ma­tion de la pa­ci­fi­ca­tion des Chi­nois » pour le chef-d’œuvre de Nguyễn Trãi, dans le­quel, aujourd’hui en­core, chaque Viet­na­mien re­con­naît avec émo­tion l’une des sources les plus ra­fraî­chis­santes de son iden­tité na­tio­nale : « Notre pa­trie, le Grand Viêt, de­puis tou­jours, était terre de vieille culture. Terre du Sud, elle a ses fleuves, ses mon­tagnes, ses mœurs et ses cou­tumes dis­tincts de ceux du Nord… » Mais son « Re­cueil de poèmes en langue na­tio­nale » qui dé­crit, avec par­fois une teinte d’amertume, les charmes de la vie ver­tueuse et so­li­taire, et qui change en ta­bleaux en­chan­teurs les scènes de la na­ture sau­vage et né­gli­gée, m’apparaît comme étant le plus réussi et le plus propre à être goûté d’un pu­blic étran­ger.

  1. Par­fois tra­duit « Chant d’instructions fa­mi­liales », « Ins­truc­tions fa­mi­liales mises en poé­sie », « Poème sur l’éducation fa­mi­liale » ou « Édu­ca­tion fa­mi­liale ver­si­fiée ». Haut
  2. Dans Dương Thu Hương, « Les Col­lines d’eucalyptus : ro­man ». Haut
  1. « Re­cueil de poèmes en langue na­tio­nale », p. 200. Haut
  2. id. p. 132. Haut

Nguyễn Đình Chiểu, « “Lục-Vân-Tiên” : poème annamite »

dans « Bulletin de la Société d’enseignement mutuel du Tonkin », vol. 7, nº 3, p. 301-361 ; vol. 7, nº 4, p. 430-503 ; vol. 8, nº 1, p. 62-129 ; vol. 8, nº 2, p. 194-305

dans « Bul­le­tin de la So­ciété d’enseignement mu­tuel du Ton­kin », vol. 7, no 3, p. 301-361 ; vol. 7, no 4, p. 430-503 ; vol. 8, no 1, p. 62-129 ; vol. 8, no 2, p. 194-305

Il s’agit du « Lục Vân Tiên »1 de Nguyễn Đình Chiểu, éga­le­ment connu sous le sur­nom de Đồ Chiểu (« le ba­che­lier Chiểu »), poète viet­na­mien, confu­cia­niste en­gagé. Il na­quit au vil­lage de Tân Thới for­mant ac­tuel­le­ment l’un des quar­tiers de Saï­gon. En 1847, il se ren­dit à la ca­pi­tale Hué avec l’intention de se pré­sen­ter au concours de li­cen­cié, qui de­vait avoir lieu deux ans plus tard. Mais la nou­velle de la mort de sa mère, sur­ve­nue entre-temps, lui causa une telle dou­leur qu’ayant aban­donné toute idée de pas­ser le concours, il re­nonça à la gloire lit­té­raire et re­tourna dans son vil­lage pour se li­vrer en­tiè­re­ment au deuil. Ce­pen­dant, en cours de route, un se­cond mal­heur le frappa : il de­vint aveugle ; et mal­gré les soins don­nés par les mé­de­cins, ses yeux ne purent être sau­vés. À son re­tour, les vil­la­geois ne l’en prièrent pas moins d’ouvrir une école sur ce qu’ils avaient en­tendu dire de ses hautes connais­sances. Ce fut pro­ba­ble­ment vers cette époque qu’il lut — ou plu­tôt se fit lire par quelques étu­diants — le traité chi­nois in­ti­tulé « Ma­nuel de l’Ouest » ; et voyant, dans ce qui y était dit, une in­ci­ta­tion à pro­mou­voir les de­voirs d’attachement et de re­con­nais­sance non seule­ment en­vers nos pa­rents, mais en­vers tous les hommes — au re­bours des boud­dhistes qui cher­chaient à s’en dé­ta­cher — il y puisa le su­jet d’un poème mo­ra­li­sa­teur : le « Lục Vân Tiên ». Il le fit suivre bien­tôt d’un pam­phlet en vers : le « Dương Từ-Hà Mậu », met­tant en scène deux per­son­nages : un boud­dhiste Dương Từ et un ca­tho­lique Hà Mậu ; mais le dis­cours y est quel­que­fois si âpre­ment et si vio­lem­ment an­ti­re­li­gieux, qu’il est désap­prouvé par ceux mêmes qui en par­tagent les convic­tions confu­céennes.

  1. Au­tre­fois trans­crit « Louc Vian Té-ian ». Haut

Lãn Ông, « “Thượng kinh ký-sự”, Relation d’un voyage à la capitale »

éd. École française d’Extrême-Orient, coll. Publications de l’École française d’Extrême-Orient, Paris

éd. École fran­çaise d’Extrême-Orient, coll. Pu­bli­ca­tions de l’École fran­çaise d’Extrême-Orient, Pa­ris

Il s’agit de la « Re­la­tion d’un voyage à la ca­pi­tale » (« Thượng kinh ký-sự ») de Lê Hữu Trác, mé­de­cin viet­na­mien, plus connu sous le sur­nom de Hải Thượng Lãn Ông (« Mon­sieur le Pa­res­seux de la ré­gion de Hải Thượng »). Mé­de­cin, Lãn Ông le fut en toute conscience et en toute hu­ma­nité, avec dés­in­té­res­se­ment, soi­gnant les pauvres, leur don­nant la nour­ri­ture né­ces­saire en cas de be­soin, tant et si bien qu’en l’an 1782 apr. J.-C., on le convo­qua à la Cour royale, pour pro­di­guer des soins au prince hé­ri­tier, at­teint de­puis quelques mois de fièvre. Dans sa po­si­tion, tout autre mé­de­cin de cam­pagne au­rait été ravi et com­blé que son nom de­vînt su­bi­te­ment connu du roi ; mais pour ce sage dé­dai­gneux des hon­neurs, ce ne fut qu’une dis­tinc­tion em­bar­ras­sante, tant il vé­cut cette convo­ca­tion comme une contrainte. « Je n’arrivai pas à ré­fré­ner ma peur », dit-il1. « Ceux qui ne me com­pre­naient pas, se ré­jouis­saient pour moi… À ce mo­ment, j’étais très in­quiet et contracté. Toute la nuit, je ne pus fer­mer les yeux. Dans mon demi-som­meil, je me di­sais à moi-même : “Aban­don­nant tout dé­sir d’honneurs du monde ter­restre et ma­té­riel, j’ai construit ma chau­mière de paille à Hương Sơn pour ser­vir ma vieille mère et lire les clas­siques. Je m’adonnais à la lec­ture des ou­vrages de [mé­de­cine]. Je me main­te­nais en bonne santé et je se­cou­rais les autres. C’était, je le crois, mon idéal, ma meilleure mé­thode. Qui [au­rait cru] qu’un beau ma­tin je se­rais en­nuyé par une vaine re­nom­mée !” » Ce­pen­dant, re­fu­ser était im­pos­sible. Parti de son vil­lage le 18 fé­vrier 1782, il ar­riva à Ha­noï le 13 mars et y resta jusqu’au 16 no­vembre de la même an­née, date de sa dé­mis­sion. C’est le ré­cit au­to­bio­gra­phique de toutes ces cir­cons­tances, vé­cues au jour le jour, neuf mois du­rant, qui consti­tue la « Re­la­tion » de Lãn Ông : d’abord son voyage lui-même, plein de dé­tails cu­rieux et qui me pa­raissent ins­truc­tifs (je pense à ses nom­breuses ren­contres avec des let­trés qui se tra­duisent par des échanges de poèmes), puis son ar­ri­vée à la ca­pi­tale (qu’il rêve de quit­ter au plus vite pour re­trou­ver ses chères mon­tagnes), son exa­men du prince hé­ri­tier, le tout émaillé de consi­dé­ra­tions mé­di­cales, de for­mules et re­cettes même.

  1. p. 3-5. Haut

« Les Pruniers refleuris : poème tonkinois »

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit des « Pru­niers re­fleu­ris » (« Nhị độ mai »), poème com­posé par un let­tré viet­na­mien sur la vie du­quel on n’a pas de dé­tails bio­gra­phiques, et qui, du reste, n’a pas jugé né­ces­saire d’attacher son nom à son livre (XIXe siècle). Ja­dis ce poème était fort es­timé dans la pro­vince du Ton­kin, où il y avait peu de per­sonnes qui ne fussent ca­pables d’en ré­ci­ter, ou plu­tôt d’en chan­ter, des pas­sages. L’intrigue de ce poème n’a rien d’original en elle-même ; c’est une adap­ta­tion écour­tée d’un ro­man chi­nois por­tant le même titre : « Er du mei »1, c’est-à-dire « La Flo­rai­son re­dou­blée des “mei” » (XVIe siècle). Mei, en viet­na­mien Mai, est le nom de la fa­mille à la­quelle ap­par­tient le hé­ros de cette his­toire, mais c’est aussi le nom d’une es­pèce de pru­nier, ou plu­tôt d’une es­pèce d’abricotier, qui re­vient sou­vent dans la rhé­to­rique chi­noise. C’est pour cela que la double flo­rai­son de ce pru­nier est in­ter­pré­tée, dans une scène mé­mo­rable, comme un au­gure de la res­tau­ra­tion de la fa­mille Mei ; et que le Pre­mier mi­nistre, le vi­lain de cette his­toire, dit : « Nous al­lons cher­cher un moyen de dé­truire ce pru­nier »2. Dans le pré­am­bule de l’adaptateur viet­na­mien, on lit : « À loi­sir, dans mon ca­bi­net d’étude, je me re­po­sais de mes tra­vaux en m’amusant à la lec­ture. Je trou­vai dans les ré­cits non his­to­riques ce­lui de “La Flo­rai­son re­dou­blée des pru­niers” au temps de l’Empereur Đức-tông de la dy­nas­tie Đường. En ce temps, le [ciel] avait donné nais­sance à un fonc­tion­naire in­cor­rup­tible. Il ap­par­te­nait à la fa­mille Mai, son nom ho­no­ri­fique était Bá Cao ; sa race était une race fi­dèle ; lui, était d’une na­ture dis­tin­guée et éle­vée… Son âme était droite comme le vol de la flèche, son cœur avait la lim­pi­dité de l’eau »3. L’adaptation viet­na­mienne se re­com­mande par une langue en­core pure de toute in­fluence oc­ci­den­tale et écrite se­lon le mètre po­pu­laire « lục bát » (« six-huit »). Ce mètre convient avec bon­heur au ca­rac­tère mu­si­cal de la langue viet­na­mienne dont les six tons, une fois bien agen­cés, se prêtent à l’expression de tous les états d’âme, avec toutes les cou­leurs et tous les rythmes propres à la poé­sie. « Sou­te­nue par la ca­dence de la mé­trique ou écrite dans la sim­pli­cité du lan­gage parlé, cette œuvre… a le don de ré­pondre au goût chan­geant du lec­teur qui aime à se lais­ser trans­por­ter en es­prit, loin de la réa­lité, dans un monde très dif­fé­rent de la mo­no­to­nie et de la pe­ti­tesse du siècle pré­sent », dit M. Trần Cửu Chấn

  1. En chi­nois « 二度梅 ». Au­tre­fois trans­crit « Erh-tou-mei » ou « Eul tou mei ». Tra­duit en fran­çais sous le titre des « Pru­niers mer­veilleux ». Haut
  2. p. 30. Haut
  1. p. 6-7. Haut

« Chansons jaillies de l’âme du peuple [vietnamien] »

dans « Plaintes de la femme d’un guerrier » (éd. Sudestasie, Paris), p. 93-113

dans « Plaintes de la femme d’un guer­rier » (éd. Su­des­ta­sie, Pa­ris), p. 93-113

Il s’agit d’une an­tho­lo­gie de la lit­té­ra­ture po­pu­laire du Viêt-nam. Long­temps dé­dai­gnée par les let­trés, parce qu’elle ne me­nait pas aux car­rières man­da­ri­nales, cette lit­té­ra­ture avait tou­jours été culti­vée par l’effort ano­nyme du peuple. Ainsi donc, à côté de la lit­té­ra­ture of­fi­cielle, qui chan­tait en vers sa­vants les hommes et les choses de la Chine, il exis­tait une lit­té­ra­ture po­pu­laire, en grande par­tie orale, qui ex­pri­mait sous une forme tan­tôt naïve et simple, tan­tôt nar­quoise et vo­lon­tiers hu­mo­ris­tique, l’âme po­pu­laire du Viêt-nam. « Tan­dis que les let­trés s’enfermaient dans leur tour d’ivoire et se plai­saient à com­po­ser des vers chi­nois qui, ici, res­semblent bien aux vers la­tins, ou à com­men­ter les vieux clas­siques, le peuple tra­vaillait à for­mer la langue et à pro­duire cette riche lit­té­ra­ture po­pu­laire com­po­sée de dic­tons, de pro­verbes, de sen­tences, de dis­tiques, de phrases, lo­cu­tions et ex­pres­sions plus ou moins as­so­nan­cées por­tant des al­lu­sions aux faits du passé ou aux cou­tumes lo­cales, et sur­tout de chan­sons, de ces belles et douces chan­sons qui s’élèvent les nuits d’été du fond des paillotes ou de l’immensité des ri­zières et des étangs et semblent se ré­per­cu­ter dans l’espace jusqu’à la cime fris­son­nante des bam­bous. Elles sont, ces chan­sons, d’un charme in­fini, d’une sua­vité pro­fonde. Qui­conque a en­tendu une fois chan­ter par des re­pi­queuses de riz du delta ton­ki­nois ou des sam­pa­nières de la ri­vière de Huê des chan­sons comme celle-ci :

Mon­tagne, ô mon­tagne, pour­quoi êtes-vous si haute ?
Vous ca­chez le so­leil et vous me ca­chez le vi­sage de mon bien-aimé !

n’oubliera ja­mais cet ac­cent d’indéfinissable mé­lan­co­lie la­mar­ti­nienne qui ré­vèle le fonds de poé­sie de la race, en même temps qu’il montre l’excellence de la langue ca­pable d’exprimer de tels sen­ti­ments », dit très bien Phạm Quỳnh