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Nguyễn Đình Chiểu, «“Lục-Vân-Tiên” : poème annamite»

dans « Bulletin de la Société d’enseignement mutuel du Tonkin », vol. 7, nº 3, p. 301-361 ; vol. 7, nº 4, p. 430-503 ; vol. 8, nº 1, p. 62-129 ; vol. 8, nº 2, p. 194-305

dans «Bul­le­tin de la Socié­té d’enseignement mutuel du Ton­kin», vol. 7, no 3, p. 301-361; vol. 7, no 4, p. 430-503; vol. 8, no 1, p. 62-129; vol. 8, no 2, p. 194-305

Il s’agit du «Lục Vân Tiên»* de Nguyễn Đình Chiểu, éga­le­ment connu sous le sur­nom de Đồ Chiểu («le bache­lier Chiểu»), poète viet­na­mien, confu­cia­niste enga­gé. Il naquit au vil­lage de Tân Thới for­mant actuel­le­ment l’un des quar­tiers de Saï­gon. En 1847, il se ren­dit à la capi­tale Hué avec l’intention de se pré­sen­ter au concours de licen­cié, qui devait avoir lieu deux ans plus tard. Mais la nou­velle de la mort de sa mère, sur­ve­nue entre-temps, lui cau­sa une telle dou­leur qu’ayant aban­don­né toute idée de pas­ser le concours, il renon­ça à la gloire lit­té­raire et retour­na dans son vil­lage pour se livrer entiè­re­ment au deuil. Cepen­dant, en cours de route, un second mal­heur le frap­pa : il devint aveugle; et mal­gré les soins don­nés par les méde­cins, ses yeux ne purent être sau­vés. À son retour, les vil­la­geois ne l’en prièrent pas moins d’ouvrir une école sur ce qu’ils avaient enten­du dire de ses hautes connais­sances. Ce fut pro­ba­ble­ment vers cette époque qu’il lut — ou plu­tôt se fit lire par quelques étu­diants — le trai­té chi­nois inti­tu­lé «Manuel de l’Ouest»; et voyant, dans ce qui y était dit, une inci­ta­tion à pro­mou­voir les devoirs d’attachement et de recon­nais­sance non seule­ment envers nos parents, mais envers tous les hommes — au rebours des boud­dhistes qui cher­chaient à s’en déta­cher — il y pui­sa le sujet d’un poème mora­li­sa­teur : le «Lục Vân Tiên». Il le fit suivre bien­tôt d’un pam­phlet en vers : le «Dương Từ-Hà Mậu», met­tant en scène deux per­son­nages : un boud­dhiste Dương Từ et un catho­lique Hà Mậu; mais le dis­cours y est quel­que­fois si âpre­ment et si vio­lem­ment anti­re­li­gieux, qu’il est désap­prou­vé par ceux mêmes qui en par­tagent les convic­tions confu­céennes.

un homme digne dont la pas­sion d’enseigner ne varia jamais mal­gré l’infirmité dont il fut affli­gé

Dans la seconde moi­tié du XIXe siècle, les Fran­çais qui débar­quèrent dans la région furent frap­pés de voir de nom­breux Viet­na­miens accrou­pis autour d’«un grand et beau vieillard, le visage immo­bile et pâle, mais plein de dis­tinc­tion, [qui] s’exprimait avec beau­coup d’élégance et de faci­li­té»**. Ce vieillard, comme le lec­teur l’a peut-être devi­né, était Nguyễn Đình Chiểu. Conscient de la faveur et de l’influence dont celui-ci jouis­sait auprès du peuple, Michel Pon­chon, chef de la pro­vince de Bến Tre***, essaya sinon de le ral­lier à la cause fran­çaise, du moins à l’amener à mon­trer une neu­tra­li­té bien­veillante : il lui offrit rizières et argent, mais Nguyễn Đình Chiểu refu­sa décla­rant «qu’il était fort hono­ré de l’importance que l’on don­nait à son œuvre et de l’intérêt qu’on lui témoi­gnait, mais qu’il était dans une aisance suf­fi­sante»****. Ce geste lui valut de l’estime et de la consi­dé­ra­tion non seule­ment chez ses com­pa­triotes, mais éga­le­ment dans les rangs fran­çais, puisque dès l’année 1864, un com­man­dant dou­blé d’un fin let­tré, Gabriel Auba­ret, don­na la tra­duc­tion en langue fran­çaise du «Lục Vân Tiên». Cette tra­duc­tion — la toute pre­mière d’une œuvre viet­na­mienne — fut la juste récom­pense, je ne dirais pas d’un grand poète, mais d’un homme digne dont la pas­sion d’enseigner ne varia jamais mal­gré l’infirmité dont il fut affli­gé.

Il n’existe pas moins de six tra­duc­tions fran­çaises du «Lục Vân Tiên», mais s’il fal­lait n’en choi­sir qu’une seule, je choi­si­rais celle de Nghiêm Liễn.

«Trước đèn xem truyện Tây minh,
Gẫm cười hai chữ nhơn tình éo le.
Hỡi ai lẳng lặng mà nghe,
Dữ răn việc trước lành dè thân sau.
Trai thời trung hiếu làm đầu,
Gái thời tiết hạnh là câu trau mình.»
— Début dans la langue ori­gi­nale

«En lisant, à la clar­té de ma lampe, l’histoire de Tây-minh,
Je me prends, en la médi­tant, à rire des vicis­si­tudes de la vie humaine.
Ô vous, obser­vez le silence afin d’écouter!
Veillez soi­gneu­se­ment à vos actions pré­sentes pour aspi­rer plus tard à une vie heu­reuse.
Que la fidé­li­té et la pié­té filiale soient, chez l’homme, la base de sa conduite!
Et que la ver­tu et la chas­te­té soient, chez la femme, les prin­cipes de sa vie!»
— Début dans la tra­duc­tion de Nghiêm Liễn

«À la lueur des lampes, racon­tons une his­toire qui s’est pro­fon­dé­ment gra­vée dans notre esprit. Elle nous fait réflé­chir en même temps qu’elle nous amuse; sa devise est : huma­ni­té, affec­tion. Rete­nez votre haleine, obser­vez le silence, afin d’écouter; prê­tez-moi la plus grande atten­tion, et vous pro­fi­te­rez de ces bons ensei­gne­ments. Un jeune homme, fidèle et dévoué à ses parents, est en tête; puis vient une jeune fille modeste et sage, parée de tous les orne­ments moraux.»
— Début dans la tra­duc­tion du com­man­dant Gabriel Auba­ret (XIXe siècle)

«Devant ma lampe, je lis l’histoire de Tây-minh,
Et en médi­tant, je me prends à rire de la ver­sa­ti­li­té des affec­tions humaines.
Ô vous tous! Silence et écou­tez :
Gar­dez-vous aupa­ra­vant de faire le mal afin de vous réser­ver une exis­tence heu­reuse pour plus tard.
Jeunes gens! Que la fidé­li­té au prince et la pié­té filiale soient les prin­cipes de votre vie!
Jeunes filles! Que la chas­te­té et la ver­tu soient votre devise morale!»
— Début dans la tra­duc­tion de Dương Quảng Hàm (éd. A. de Rhodes, Hanoï)

«À la douce clar­té de ma lampe d’argile
Je son­geais à Tây Minh. Oh! com­bien est fra­gile
La des­ti­née humaine! Un seul jour de bon­heur
Par­fois jusqu’à la mort a fait notre mal­heur :
On semble un cri­mi­nel pour­sui­vi par son crime;
Ou bien le Sort, las­sé de sa triste vic­time,
Pour elle épuise enfin ce qu’il a de plus grand :
Des der­niers rangs du peuple un trône même attend.
Ô Maîtres véné­rés dans toutes les familles,
Il faut dire sans cesse à nos fils, à nos filles
Qu’aux auteurs de ses jours l’homme tou­jours sou­mis
Soit fidèle à son roi, défende son pays;
Que la femme dédaigne une vaine parure
Et se montre à nos yeux modeste, chaste et pure.
Chers enfants de l’Annam, gra­vez en votre cœur
Ces prin­cipes sacrés : en eux est le bon­heur.»
— Début dans la tra­duc­tion d’Eugène Bajot (XIXe siècle)

«Comme je lisais, à la lumière de ma lampe, l’histoire des Minh occi­den­taux,
Je me pris, en la médi­tant, à rire de la ver­sa­ti­li­té des affec­tions humaines.
Ô vous, qui que vous soyez, faites silence, écou­tez!
Tirez du pas­sé ses ensei­gne­ments, pour évi­ter les mal­heurs de l’avenir!
Les prin­ci­pales ver­tus, chez l’homme, doivent être la fidé­li­té, la pié­té filiale;
La chas­te­té et la modes­tie sont la vraie parure de la femme.»
— Début dans la tra­duc­tion d’Abel des Michels (XIXe siècle)

«Devant mon lumi­gnon, je lis le roman inti­tu­lé “Tây minh”
Et je ris en médi­tant sur les com­por­te­ments fâcheux des humains.
! vous autres, écou­tez sans faire de bruit,
Les exemples des anciens peuvent vous pré­ser­ver aujourd’hui!
Gar­çons, fidé­li­té et pié­té filiale vous pri­vi­lé­gie­rez,
Filles, de ver­tu et chas­te­té vous vous pare­rez.»
— Début dans la tra­duc­tion de M. Đông Phong***** (éd. J. Ouak­nine, Mon­treuil-sous-Bois)

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Consultez cette bibliographie succincte en langue française

  • Mau­rice Durand, «L’Univers des “truyện nôm” : manus­crit» (éd. École fran­çaise d’Extrême-Orient, coll. Biblio­thèque viet­na­mienne, Hanoï)
  • Trần Cửu Chấn, «Le Poème “Luc-Vân-Tiên” à tra­vers ses tra­duc­tions fran­çaises» dans «Mes­sage d’Extrême-Orient», vol. 4, no 15-16, p. 1149-1170
  • Võ Long Tê, «Chro­nique cultu­relle : pré­sence du poète Nguyễn Đình Chiểu (1822-1888)» dans «Bul­le­tin de la Socié­té des études indo­chi­noises», vol. 46, no 3, p. 375-383.

* Autre­fois trans­crit «Louc Vian Té-ian». Haut

** Dans Võ Long Tê, «Chro­nique cultu­relle», p. 379. Haut

*** Aujourd’hui la pro­vince de Kiến Hòa. Haut

**** Dans Võ Long Tê, «Chro­nique cultu­relle», p. 379. Haut

***** Pseu­do­nyme de M. Nguyễn Tấn Hưng. Haut