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Mot-clefpoésie vietnamienne

sujet

«Contes et Légendes annamites»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit d’une antho­lo­gie de la lit­té­ra­ture popu­laire du Viêt-nam. Long­temps dédai­gnée par les let­trés, parce qu’elle ne menait pas aux car­rières man­da­ri­nales, cette lit­té­ra­ture avait tou­jours été culti­vée par l’effort ano­nyme du peuple. Ain­si donc, à côté de la lit­té­ra­ture offi­cielle, qui chan­tait en vers savants les hommes et les choses de la Chine, il exis­tait une lit­té­ra­ture popu­laire, en grande par­tie orale, qui expri­mait sous une forme tan­tôt naïve et simple, tan­tôt nar­quoise et volon­tiers humo­ris­tique, l’âme popu­laire du Viêt-nam. «Tan­dis que les let­trés s’enfermaient dans leur tour d’ivoire et se plai­saient à com­po­ser des vers chi­nois qui, ici, res­semblent bien aux vers latins, ou à com­men­ter les vieux clas­siques, le peuple tra­vaillait à for­mer la langue et à pro­duire cette riche lit­té­ra­ture popu­laire com­po­sée de dic­tons, de pro­verbes, de sen­tences, de dis­tiques, de phrases, locu­tions et expres­sions plus ou moins asso­nan­cées por­tant des allu­sions aux faits du pas­sé ou aux cou­tumes locales, et sur­tout de chan­sons, de ces belles et douces chan­sons qui s’élèvent les nuits d’été du fond des paillotes ou de l’immensité des rizières et des étangs et semblent se réper­cu­ter dans l’espace jusqu’à la cime fris­son­nante des bam­bous. Elles sont, ces chan­sons, d’un charme infi­ni, d’une sua­vi­té pro­fonde. Qui­conque a enten­du une fois chan­ter par des repi­queuses de riz du del­ta ton­ki­nois ou des sam­pa­nières de la rivière de Huê des chan­sons comme celle-ci :

Mon­tagne, ô mon­tagne, pour­quoi êtes-vous si haute?
Vous cachez le soleil et vous me cachez le visage de mon bien-aimé!

n’oubliera jamais cet accent d’indéfinissable mélan­co­lie lamar­ti­nienne qui révèle le fonds de poé­sie de la race, en même temps qu’il montre l’excellence de la langue capable d’exprimer de tels sen­ti­ments», dit très bien Phạm Quỳnh

Nguyễn Trãi, «Proclamation sur la pacification des Ngô, “Bình Ngô đại cáo”»

dans « Nguyễn Trãi, l’une des plus belles figures de l’histoire et de la littérature vietnamiennes », éd. en Langues étrangères, Hanoï

dans «Nguyễn Trãi, l’une des plus belles figures de l’histoire et de la lit­té­ra­ture viet­na­miennes», éd. en Langues étran­gères, Hanoï

Il s’agit de la «Grande Pro­cla­ma­tion de la paci­fi­ca­tion des Chi­nois»*Bình Ngô đại cáo») de Nguyễn Trãi, let­tré viet­na­mien (XIVe-XVe siècle) qui mar­qua de son génie poli­tique et mili­taire la guerre d’indépendance menée contre les Chi­nois. Son père, Nguyễn Phi Khanh, était grand man­da­rin à la Cour. Quand les armées chi­noises des Ming enva­hirent le pays, il fut arrê­té avec plu­sieurs autres digni­taires et envoyé en exil à Nan­kin. Nguyễn Trãi sui­vit le cor­tège des pri­son­niers jusqu’à la fron­tière. Bra­vant le joug, les entraves et les coups de ses geô­liers, le grand man­da­rin ordon­na à son fils : «Tu ne dois pas pleu­rer la sépa­ra­tion d’un père et de son fils. Pleure sur­tout l’humiliation de ton peuple. Quand tu seras en âge, venge-moi!»** Nguyễn Trãi gran­dit. Il tint la pro­messe solen­nelle faite à son père, en ras­sem­blant le peuple entier autour de Lê Lợi, qui chas­sa les Ming avant de deve­nir Empe­reur du Viêt-nam. Hélas! la dynas­tie des Lê ain­si fon­dée prit vite ombrage des conseils et de la noto­rié­té de Nguyễn Trãi. Écar­té d’une Cour qu’il venait de conduire à la vic­toire, notre patriote se fit ermite et poète : «Je ne cours point après les hon­neurs ni ne recherche les pré­bendes; [je] ne suis ni joyeux de gagner ni triste de perdre. Les eaux hori­zonnent ma fenêtre, les mon­tagnes — ma porte. Les poèmes emplissent mon sac, l’alcool — ma gourde… Que reste-t-il de ceux que l’ambition talon­nait sans répit? Des tombes à l’abandon sous l’herbe épaisse»***. Toute sa vie, Nguyễn Trãi eut cette seule pré­oc­cu­pa­tion : l’amour de la patrie qui, dans son cœur, était insé­pa­rable de l’amour du peuple. Res­tant assis, ser­rant une froide cou­ver­ture sur lui, il pas­sait des nuits sans som­meil, son­geant com­ment rele­ver le pays et pro­cu­rer au peuple une paix durable après ces longues guerres : «Dans mon cœur, une seule pré­oc­cu­pa­tion sub­siste : les affaires du pays. Toutes les nuits, je veille jusqu’aux pre­miers tin­te­ments de cloche»****. On tient géné­ra­le­ment la «Grande Pro­cla­ma­tion de la paci­fi­ca­tion des Chi­nois» pour le chef-d’œuvre de Nguyễn Trãi, dans lequel, aujourd’hui encore, chaque Viet­na­mien recon­naît avec émo­tion l’une des sources les plus rafraî­chis­santes de son iden­ti­té natio­nale : «Notre patrie, le Grand Viêt, depuis tou­jours, était terre de vieille culture. Terre du Sud, elle a ses fleuves, ses mon­tagnes, ses mœurs et ses cou­tumes dis­tincts de ceux du Nord…» Mais son «Recueil de poèmes en langue natio­nale» qui décrit, avec par­fois une teinte d’amertume, les charmes de la vie ver­tueuse et soli­taire, et qui change en tableaux enchan­teurs les scènes de la nature sau­vage et négli­gée, m’apparaît comme étant le plus réus­si et le plus propre à être goû­té d’un public étran­ger.

* Par­fois tra­duit «Grande Pro­cla­ma­tion au sujet de la vic­toire sur les Ngô» ou «Grande Pro­cla­ma­tion sur la paci­fi­ca­tion des Ngô». Haut

** Dans Dương Thu Hương, «Les Col­lines d’eucalyptus : roman». Haut

*** «Recueil de poèmes en langue natio­nale», p. 200. Haut

**** id. p. 132. Haut

Tản Đà (Nguyễn Khắc Hiếu), «Le Petit Rêve : roman»

éd. Decrescenzo, coll. Roman, Fuveau

éd. Decres­cen­zo, coll. Roman, Fuveau

Il s’agit du «Petit Rêve» («Giấc mộng con») de Nguyễn Khắc Hiếu, poète, roman­cier et jour­na­liste viet­na­mien (XIXe-XXe siècle) qui se don­na le sur­nom de Tản Đà, en asso­ciant le nom de la mon­tagne Tản Viên à celui de la rivière Đà près des­quelles il naquit. Sa mère l’éleva seule. Bien qu’égarée dans le quar­tier mal famé des chan­teuses, c’était une excel­lente can­ta­trice, une artiste recher­chée, et même très ver­sée en lit­té­ra­ture. Il héri­ta d’elle cette cadence, cette har­mo­nie musi­cale dont il se dis­tin­gua. Autant en prose, il était d’un esprit mal­adroit et lourd; autant en poé­sie, il savait tirer de la langue viet­na­mienne, si musi­cale en elle-même, un effet inéga­lé. «Ses poé­sies, publiées dans la presse et trans­mises de bouche à l’oreille, domi­naient sans par­tage jusqu’à l’avènement de la “Nou­velle poé­sie” au début des années 1930…», dit Mme Nguyen Phuong Ngoc*. «La sim­pli­ci­té des mots, proche des chants popu­laires… la sin­cé­ri­té des sen­ti­ments expri­més, une… poé­tique exempte de dis­cours mora­li­sa­teur — tout cela est sans doute le secret du suc­cès de Tản Đà dans une socié­té colo­niale en tran­si­tion.» Mais le mépris abso­lu de l’argent pré­ci­pi­ta Tản Đà au comble de la misère. Il était pro­digue et aimait la bonne chère, quoiqu’il — ou parce qu’il — était tou­jours dans le besoin. À tra­vers ses poches per­cées s’engouffrait le peu qui devait pour­voir à sa femme et ses huit enfants. Un jour, après des demandes réité­rées et pres­santes de son pro­prié­taire pour payer le loyer, Tản Đà dut se rendre à Saï­gon pour se pro­cu­rer la somme néces­saire. Mais vers onze heures du soir, il revint avec un canard rôti, une bou­teille de rhum, et quelques autres vic­tuailles. Dès la porte, il dit à ses amis sur un ton déses­pé­ré : «Tout est per­du!» Ils lui deman­dèrent ce qui n’allait pas, et il répon­dit avec aplomb : «Je n’ai pu emprun­ter que vingt piastres, tout à fait insuf­fi­santes pour payer le loyer. Aus­si ai-je pré­fé­ré ache­ter quelque chose à boire, ce qui nous a coû­té un peu plus de dix piastres»**. Voi­ci la manière dont il s’exprime dans un poème inti­tu­lé «Encore ivre» («Lại say») : «Je sais bien que c’est mal de tom­ber dans l’ivresse. Tant pis! Je recon­nais mon tort, mais ne puis m’empêcher… Ne vois-je pas la Terre ivre qui roule sur elle-même, et le Soleil dont le visage ruti­lant tra­hit l’ivresse? Qui en rit?»

* «Pré­face au “Petit Rêve”». Haut

** «Poèmes», p. 11. Haut

Nguyễn Đình Chiểu, «“Dương Từ Hà Mậu” : un pamphlet longtemps censuré»

éd. J. Ouaknine, Montreuil-sous-Bois

éd. J. Ouak­nine, Mon­treuil-sous-Bois

Il s’agit du «Dương Từ-Hà Mậu» de Nguyễn Đình Chiểu, éga­le­ment connu sous le sur­nom de Đồ Chiểu («le bache­lier Chiểu»), poète viet­na­mien, confu­cia­niste enga­gé. Il naquit au vil­lage de Tân Thới for­mant actuel­le­ment l’un des quar­tiers de Saï­gon. En 1847, il se ren­dit à la capi­tale Hué avec l’intention de se pré­sen­ter au concours de licen­cié, qui devait avoir lieu deux ans plus tard. Mais la nou­velle de la mort de sa mère, sur­ve­nue entre-temps, lui cau­sa une telle dou­leur qu’ayant aban­don­né toute idée de pas­ser le concours, il renon­ça à la gloire lit­té­raire et retour­na dans son vil­lage pour se livrer entiè­re­ment au deuil. Cepen­dant, en cours de route, un second mal­heur le frap­pa : il devint aveugle; et mal­gré les soins don­nés par les méde­cins, ses yeux ne purent être sau­vés. À son retour, les vil­la­geois ne l’en prièrent pas moins d’ouvrir une école sur ce qu’ils avaient enten­du dire de ses hautes connais­sances. Ce fut pro­ba­ble­ment vers cette époque qu’il lut — ou plu­tôt se fit lire par quelques étu­diants — le trai­té chi­nois inti­tu­lé «Manuel de l’Ouest»; et voyant, dans ce qui y était dit, une inci­ta­tion à pro­mou­voir les devoirs d’attachement et de recon­nais­sance non seule­ment envers nos parents, mais envers tous les hommes — au rebours des boud­dhistes qui cher­chaient à s’en déta­cher — il y pui­sa le sujet d’un poème mora­li­sa­teur : le «Lục Vân Tiên». Il le fit suivre bien­tôt d’un pam­phlet en vers : le «Dương Từ-Hà Mậu», met­tant en scène deux per­son­nages : un boud­dhiste Dương Từ et un catho­lique Hà Mậu; mais le dis­cours y est quel­que­fois si âpre­ment et si vio­lem­ment anti­re­li­gieux, qu’il est désap­prou­vé par ceux mêmes qui en par­tagent les convic­tions confu­céennes.

«Nguyễn Bỉnh Khiêm, porte-parole de la sagesse populaire : le “Bạch-vân am quốc-ngữ thi-tập”»

dans « Bulletin de la Société des études indochinoises », vol. 49, nº 4

dans «Bul­le­tin de la Socié­té des études indo­chi­noises», vol. 49, no 4

Il s’agit du «Recueil des poèmes en langue natio­nale de la Retraite des nuages blancs» («Bạch Vân quốc ngữ thi tập») de Nguyễn Bỉnh Khiêm* (XVe-XVIe siècle apr. J.-C.). L’époque où vécut Nguyễn Bỉnh Khiêm vit une guerre civile par­ta­ger le Viêt-nam en deux. L’usurpation du trône des Lê par les Mạc ame­na de longues décen­nies de troubles, au cours des­quelles s’opposèrent les par­ti­sans des deux dynas­ties. Ministre intègre et grand poète, Nguyễn Bỉnh Khiêm sut se main­te­nir au-des­sus de la mêlée. Sa pro­fonde culture, son mépris des hon­neurs, son amour du peuple, sa sagesse, sa répu­ta­tion de devin, enfin, en impo­saient à tous les clans poli­tiques, qui venaient le consul­ter dans son ermi­tage rus­tique, appe­lé Retraite des nuages blancs (Bạch Vân**). «Qui pour­suit les hon­neurs se sou­met à leurs chaînes; seule la vie dans la retraite pro­cure des joies mer­veilleuses», disait Nguyễn Bỉnh Khiêm (poème 9). Pré­fé­rant la libre insou­ciance, il se sen­tait étran­ger à tous les biens; gloire et richesse ne l’imprégnaient plus. Sa for­tune entière tenait dans ce coin de nature, dans cet ermi­tage loin de «la pous­sière rose du monde» (poème 55). Comme ser­vi­teurs, il ne lui res­tait que quelques «ran­gées d’orangers et de man­da­ri­niers» (poème 55); comme amis fidèles, que «les monts et les fleuves de chez nous» (poème 1); comme lampe allu­mée, que «la lune, à la porte» (poème 73). Lorsqu’il avait soif, il buvait le thé des col­lines, tout fumant de vapeur. Avait-il chaud? Il s’asseyait près de la fenêtre ouverte sur la véran­da. Ain­si s’écoulaient ses jours bien­heu­reux et légers. «Labou­rer pour man­ger, creu­ser pour boire, se conten­ter de son sort; quant aux affaires de ce monde, ne pas savoir si l’on en est aux Han, ou bien aux Ts’in» : telle fut sa devise (poème 55). Il lais­sa à sa mort de nom­breux poèmes en chi­nois clas­sique; mais c’est le «Recueil des poèmes en langue natio­nale de la Retraite des nuages blancs» qui a ren­du immor­tel le sou­ve­nir de cet homme qui a tout fait pour se faire oublier. «Poète qui fuit les abs­trac­tions, Nguyễn Bỉnh Khiêm est sur­tout le phi­lo­sophe de l’art de vivre, non certes de l’opportunisme, ni même du désir de tran­quilli­té à tout prix, mais d’un cer­tain “ins­tinct du bon­heur” fon­dé sur la sagesse, le res­pect et l’amour d’autrui, la vie en com­mu­nion avec la nature… Comme Nguyễn Trãi, il était un adepte du [zen]. Mais, tan­dis que Nguyễn Trãi pui­sait dans la médi­ta­tion des forces pour l’action, Nguyễn Bỉnh Khiêm, lui, contem­plait en spec­ta­teur les évé­ne­ments exté­rieurs, aspi­rant seule­ment à jouer le rôle d’observateur, [ou] tout au plus, celui de conseiller»

* Éga­le­ment connu sous le sur­nom de Trạng Trình («le pre­mier doc­teur Trình»). Haut

** Nom emprun­té à «L’Œuvre com­plète» de Tchouang-tseu : «En temps de paix, le saint prend part à la pros­pé­ri­té de tous; en temps de trouble, il cultive sa ver­tu et se retire dans l’oisiveté. Au bout de mille ans, fati­gué de ce monde, il le quitte, monte vers le ciel, che­vauche les nuages blancs». Haut

«L’Expérience poétique et l’Itinéraire spirituel de Hàn Mạc Tử»

éd. Đường Mới (La Voie nouvelle), Paris

éd. Đường Mới (La Voie nou­velle), Paris

Il s’agit de M. Nguyễn Trọng Trí, plus connu sous le sur­nom de Hàn Mặc Tử («l’Homme du Pin­ceau et de l’Encre»*), poète viet­na­mien. Né à Lệ Mỹ, quar­tier catho­lique de la ville de Đồng Hới, il reçut à sa confir­ma­tion le nom de Fran­çois Trí. D’après son frère, il fut un gar­çon vigou­reux, espiègle et tur­bu­lent, pas­sion­né d’exercices phy­siques, jusqu’au jour où, se bai­gnant comme il avait cou­tume de le faire, il fut empor­té au large et faillit se noyer. Dès lors, il devint crain­tif et taci­turne, et s’enferma dans la biblio­thèque de la ville, au point que ses amis le sur­nom­mèrent «l’opiomane des livres». Bien­tôt le jour­na­lisme lit­té­raire le ten­ta, et quit­tant la mai­son fami­liale, il par­tit à Saï­gon. Mais à la fin de l’année 1936, il consta­ta avec stu­peur l’apparition des pre­miers symp­tômes de la lèpre. Au mal­heur de l’implacable réa­li­té d’une mala­die répu­tée incu­rable s’ajouta pour M. Hàn Mặc Tử la cruelle néces­si­té de renon­cer au mariage qu’il pro­je­tait. Fai­sant appel à la méde­cine tra­di­tion­nelle, fuyant les contrôles sani­taires, ne don­nant plus signe de vie à ses parents et amis, le malade s’isola suc­ces­si­ve­ment dans dif­fé­rents gîtes de misère. C’était un grand effort pour lui d’écrire de ses mains rétrac­tées; il fris­son­nait de froid; il déli­rait. Avant sa mort, il rédi­gea de nom­breux poèmes, qui peuvent être divi­sés en deux périodes dis­tinctes : durant la pre­mière, le poète chan­ta l’amour — un amour trop sou­vent char­nel, qui sen­tait le désir frus­tré et l’appétit inas­sou­vi; durant la seconde, tout oppo­sée à l’autre, il chan­ta avec fer­veur la beau­té de la reli­gion chré­tienne. «Tous les poètes en ce monde doivent se concen­trer en Dieu et y pui­ser leur ins­pi­ra­tion», dit-il quelque part**. «Le poète n’est pas un homme ordi­naire. Inves­ti d’une mis­sion divine, il doit uti­li­ser ses talents pour glo­ri­fier l’Être Suprême et révé­ler aux hommes la beau­té de la poé­sie afin qu’ils puissent s’en rendre compte et en jouir. Les poètes qui ne savent pas mettre leur talent au ser­vice du Bien et du Beau en seront pri­vés en ver­tu d’une sanc­tion divine, au su et au vu de tout le monde.» Le mou­rant fut fina­le­ment emme­né à la lépro­se­rie de Qui Hòa, et mal­gré les soins les plus atten­tifs qui lui furent pro­di­gués par les sœurs de Saint-Fran­çois d’Assise, il ren­dit l’âme le 11 novembre 1940. Un poème en fran­çais, tra­cé à grand-peine, trou­vé dans ses vête­ments, remer­ciait le dévoue­ment inlas­sable de ces reli­gieuses : «Anges du ciel, anges de Dieu, anges de Paix et de Gaie­té… ver­sez avec effu­sion les ver­tus, le cou­rage et le bon­heur par­mi les ser­vantes de Dieu. — Fran­çois Trí».

* On ren­contre aus­si la gra­phie Hàn Mạc Tử qui signi­fie «l’Homme der­rière le Rideau Gla­cé». Haut

** Lettre inti­tu­lée «Quan niệm thơ» et adres­sée à son ami Hoàng Trọng Miên. Haut

«Hàn Mặc Tử : un malheureux prodige»

dans « Des Poètes de ma terre lointaine », éd. Publibook, Paris, p. 23-43

dans «Des Poètes de ma terre loin­taine», éd. Publi­book, Paris, p. 23-43

Il s’agit de M. Nguyễn Trọng Trí, plus connu sous le sur­nom de Hàn Mặc Tử («l’Homme du Pin­ceau et de l’Encre»*), poète viet­na­mien. Né à Lệ Mỹ, quar­tier catho­lique de la ville de Đồng Hới, il reçut à sa confir­ma­tion le nom de Fran­çois Trí. D’après son frère, il fut un gar­çon vigou­reux, espiègle et tur­bu­lent, pas­sion­né d’exercices phy­siques, jusqu’au jour où, se bai­gnant comme il avait cou­tume de le faire, il fut empor­té au large et faillit se noyer. Dès lors, il devint crain­tif et taci­turne, et s’enferma dans la biblio­thèque de la ville, au point que ses amis le sur­nom­mèrent «l’opiomane des livres». Bien­tôt le jour­na­lisme lit­té­raire le ten­ta, et quit­tant la mai­son fami­liale, il par­tit à Saï­gon. Mais à la fin de l’année 1936, il consta­ta avec stu­peur l’apparition des pre­miers symp­tômes de la lèpre. Au mal­heur de l’implacable réa­li­té d’une mala­die répu­tée incu­rable s’ajouta pour M. Hàn Mặc Tử la cruelle néces­si­té de renon­cer au mariage qu’il pro­je­tait. Fai­sant appel à la méde­cine tra­di­tion­nelle, fuyant les contrôles sani­taires, ne don­nant plus signe de vie à ses parents et amis, le malade s’isola suc­ces­si­ve­ment dans dif­fé­rents gîtes de misère. C’était un grand effort pour lui d’écrire de ses mains rétrac­tées; il fris­son­nait de froid; il déli­rait. Avant sa mort, il rédi­gea de nom­breux poèmes, qui peuvent être divi­sés en deux périodes dis­tinctes : durant la pre­mière, le poète chan­ta l’amour — un amour trop sou­vent char­nel, qui sen­tait le désir frus­tré et l’appétit inas­sou­vi; durant la seconde, tout oppo­sée à l’autre, il chan­ta avec fer­veur la beau­té de la reli­gion chré­tienne. «Tous les poètes en ce monde doivent se concen­trer en Dieu et y pui­ser leur ins­pi­ra­tion», dit-il quelque part**. «Le poète n’est pas un homme ordi­naire. Inves­ti d’une mis­sion divine, il doit uti­li­ser ses talents pour glo­ri­fier l’Être Suprême et révé­ler aux hommes la beau­té de la poé­sie afin qu’ils puissent s’en rendre compte et en jouir. Les poètes qui ne savent pas mettre leur talent au ser­vice du Bien et du Beau en seront pri­vés en ver­tu d’une sanc­tion divine, au su et au vu de tout le monde.» Le mou­rant fut fina­le­ment emme­né à la lépro­se­rie de Qui Hòa, et mal­gré les soins les plus atten­tifs qui lui furent pro­di­gués par les sœurs de Saint-Fran­çois d’Assise, il ren­dit l’âme le 11 novembre 1940. Un poème en fran­çais, tra­cé à grand-peine, trou­vé dans ses vête­ments, remer­ciait le dévoue­ment inlas­sable de ces reli­gieuses : «Anges du ciel, anges de Dieu, anges de Paix et de Gaie­té… ver­sez avec effu­sion les ver­tus, le cou­rage et le bon­heur par­mi les ser­vantes de Dieu. — Fran­çois Trí».

* On ren­contre aus­si la gra­phie Hàn Mạc Tử qui signi­fie «l’Homme der­rière le Rideau Gla­cé». Haut

** Lettre inti­tu­lée «Quan niệm thơ» et adres­sée à son ami Hoàng Trọng Miên. Haut

Nguyễn Trãi, «Instructions aux enfants pour qu’ils se conduisent vertueusement, “Dạy con ở cho có đức”»

dans Maurice Durand, « Introduction à la littérature vietnamienne » (éd. G.-P. Maisonneuve et Larose, coll. UNESCO-Introduction aux littératures orientales, Paris), p. 66-69

dans Mau­rice Durand, «Intro­duc­tion à la lit­té­ra­ture viet­na­mienne» (éd. G.-P. Mai­son­neuve et Larose, coll. UNES­CO-Intro­duc­tion aux lit­té­ra­tures orien­tales, Paris), p. 66-69

Il s’agit d’une tra­duc­tion par­tielle des «Ins­truc­tions fami­liales mises en vers»*Gia huấn ca») de Nguyễn Trãi, let­tré viet­na­mien (XIVe-XVe siècle) qui mar­qua de son génie poli­tique et mili­taire la guerre d’indépendance menée contre les Chi­nois. Son père, Nguyễn Phi Khanh, était grand man­da­rin à la Cour. Quand les armées chi­noises des Ming enva­hirent le pays, il fut arrê­té avec plu­sieurs autres digni­taires et envoyé en exil à Nan­kin. Nguyễn Trãi sui­vit le cor­tège des pri­son­niers jusqu’à la fron­tière. Bra­vant le joug, les entraves et les coups de ses geô­liers, le grand man­da­rin ordon­na à son fils : «Tu ne dois pas pleu­rer la sépa­ra­tion d’un père et de son fils. Pleure sur­tout l’humiliation de ton peuple. Quand tu seras en âge, venge-moi!»** Nguyễn Trãi gran­dit. Il tint la pro­messe solen­nelle faite à son père, en ras­sem­blant le peuple entier autour de Lê Lợi, qui chas­sa les Ming avant de deve­nir Empe­reur du Viêt-nam. Hélas! la dynas­tie des Lê ain­si fon­dée prit vite ombrage des conseils et de la noto­rié­té de Nguyễn Trãi. Écar­té d’une Cour qu’il venait de conduire à la vic­toire, notre patriote se fit ermite et poète : «Je ne cours point après les hon­neurs ni ne recherche les pré­bendes; [je] ne suis ni joyeux de gagner ni triste de perdre. Les eaux hori­zonnent ma fenêtre, les mon­tagnes — ma porte. Les poèmes emplissent mon sac, l’alcool — ma gourde… Que reste-t-il de ceux que l’ambition talon­nait sans répit? Des tombes à l’abandon sous l’herbe épaisse»***. Toute sa vie, Nguyễn Trãi eut cette seule pré­oc­cu­pa­tion : l’amour de la patrie qui, dans son cœur, était insé­pa­rable de l’amour du peuple. Res­tant assis, ser­rant une froide cou­ver­ture sur lui, il pas­sait des nuits sans som­meil, son­geant com­ment rele­ver le pays et pro­cu­rer au peuple une paix durable après ces longues guerres : «Dans mon cœur, une seule pré­oc­cu­pa­tion sub­siste : les affaires du pays. Toutes les nuits, je veille jusqu’aux pre­miers tin­te­ments de cloche»****. On tient géné­ra­le­ment la «Grande Pro­cla­ma­tion de la paci­fi­ca­tion des Chi­nois» pour le chef-d’œuvre de Nguyễn Trãi, dans lequel, aujourd’hui encore, chaque Viet­na­mien recon­naît avec émo­tion l’une des sources les plus rafraî­chis­santes de son iden­ti­té natio­nale : «Notre patrie, le Grand Viêt, depuis tou­jours, était terre de vieille culture. Terre du Sud, elle a ses fleuves, ses mon­tagnes, ses mœurs et ses cou­tumes dis­tincts de ceux du Nord…» Mais son «Recueil de poèmes en langue natio­nale» qui décrit, avec par­fois une teinte d’amertume, les charmes de la vie ver­tueuse et soli­taire, et qui change en tableaux enchan­teurs les scènes de la nature sau­vage et négli­gée, m’apparaît comme étant le plus réus­si et le plus propre à être goû­té d’un public étran­ger.

* Par­fois tra­duit «Chant d’instructions fami­liales», «Ins­truc­tions fami­liales mises en poé­sie», «Poème sur l’éducation fami­liale» ou «Édu­ca­tion fami­liale ver­si­fiée». Haut

** Dans Dương Thu Hương, «Les Col­lines d’eucalyptus : roman». Haut

*** «Recueil de poèmes en langue natio­nale», p. 200. Haut

**** id. p. 132. Haut

Nguyễn Đình Chiểu, «“Lục-Vân-Tiên” : poème annamite»

dans « Bulletin de la Société d’enseignement mutuel du Tonkin », vol. 7, nº 3, p. 301-361 ; vol. 7, nº 4, p. 430-503 ; vol. 8, nº 1, p. 62-129 ; vol. 8, nº 2, p. 194-305

dans «Bul­le­tin de la Socié­té d’enseignement mutuel du Ton­kin», vol. 7, no 3, p. 301-361; vol. 7, no 4, p. 430-503; vol. 8, no 1, p. 62-129; vol. 8, no 2, p. 194-305

Il s’agit du «Lục Vân Tiên»* de Nguyễn Đình Chiểu, éga­le­ment connu sous le sur­nom de Đồ Chiểu («le bache­lier Chiểu»), poète viet­na­mien, confu­cia­niste enga­gé. Il naquit au vil­lage de Tân Thới for­mant actuel­le­ment l’un des quar­tiers de Saï­gon. En 1847, il se ren­dit à la capi­tale Hué avec l’intention de se pré­sen­ter au concours de licen­cié, qui devait avoir lieu deux ans plus tard. Mais la nou­velle de la mort de sa mère, sur­ve­nue entre-temps, lui cau­sa une telle dou­leur qu’ayant aban­don­né toute idée de pas­ser le concours, il renon­ça à la gloire lit­té­raire et retour­na dans son vil­lage pour se livrer entiè­re­ment au deuil. Cepen­dant, en cours de route, un second mal­heur le frap­pa : il devint aveugle; et mal­gré les soins don­nés par les méde­cins, ses yeux ne purent être sau­vés. À son retour, les vil­la­geois ne l’en prièrent pas moins d’ouvrir une école sur ce qu’ils avaient enten­du dire de ses hautes connais­sances. Ce fut pro­ba­ble­ment vers cette époque qu’il lut — ou plu­tôt se fit lire par quelques étu­diants — le trai­té chi­nois inti­tu­lé «Manuel de l’Ouest»; et voyant, dans ce qui y était dit, une inci­ta­tion à pro­mou­voir les devoirs d’attachement et de recon­nais­sance non seule­ment envers nos parents, mais envers tous les hommes — au rebours des boud­dhistes qui cher­chaient à s’en déta­cher — il y pui­sa le sujet d’un poème mora­li­sa­teur : le «Lục Vân Tiên». Il le fit suivre bien­tôt d’un pam­phlet en vers : le «Dương Từ-Hà Mậu», met­tant en scène deux per­son­nages : un boud­dhiste Dương Từ et un catho­lique Hà Mậu; mais le dis­cours y est quel­que­fois si âpre­ment et si vio­lem­ment anti­re­li­gieux, qu’il est désap­prou­vé par ceux mêmes qui en par­tagent les convic­tions confu­céennes.

* Autre­fois trans­crit «Louc Vian Té-ian». Haut

«Les Pruniers refleuris : poème tonkinois»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit des «Pru­niers refleu­ris» («Nhị độ mai»), poème com­po­sé par un let­tré viet­na­mien sur la vie duquel on n’a pas de détails bio­gra­phiques, et qui, du reste, n’a pas jugé néces­saire d’attacher son nom à son livre (XIXe siècle). Jadis ce poème était fort esti­mé dans la pro­vince du Ton­kin, où il y avait peu de per­sonnes qui ne fussent capables d’en réci­ter, ou plu­tôt d’en chan­ter, des pas­sages. L’intrigue de ce poème n’a rien d’original en elle-même; c’est une adap­ta­tion écour­tée d’un roman chi­nois por­tant le même titre : «Er du mei»*, c’est-à-dire «La Flo­rai­son redou­blée des “mei”» (XVIe siècle). Mei, en viet­na­mien Mai, est le nom de la famille à laquelle appar­tient le héros de cette his­toire, mais c’est aus­si le nom d’une espèce de pru­nier, ou plu­tôt d’une espèce d’abricotier, qui revient sou­vent dans la rhé­to­rique chi­noise. C’est pour cela que la double flo­rai­son de ce pru­nier est inter­pré­tée, dans une scène mémo­rable, comme un augure de la res­tau­ra­tion de la famille Mei; et que le Pre­mier ministre, le vilain de cette his­toire, dit : «Nous allons cher­cher un moyen de détruire ce pru­nier»**. Dans le pré­am­bule de l’adaptateur viet­na­mien, on lit : «À loi­sir, dans mon cabi­net d’étude, je me repo­sais de mes tra­vaux en m’amusant à la lec­ture. Je trou­vai dans les récits non his­to­riques celui de “La Flo­rai­son redou­blée des pru­niers” au temps de l’Empereur Đức-tông de la dynas­tie Đường. En ce temps, le [ciel] avait don­né nais­sance à un fonc­tion­naire incor­rup­tible. Il appar­te­nait à la famille Mai, son nom hono­ri­fique était Bá Cao; sa race était une race fidèle; lui, était d’une nature dis­tin­guée et éle­vée… Son âme était droite comme le vol de la flèche, son cœur avait la lim­pi­di­té de l’eau»***. L’adaptation viet­na­mienne se recom­mande par une langue encore pure de toute influence occi­den­tale et écrite selon le mètre popu­laire «lục bát» («six-huit»). Ce mètre convient avec bon­heur au carac­tère musi­cal de la langue viet­na­mienne dont les six tons, une fois bien agen­cés, se prêtent à l’expression de tous les états d’âme, avec toutes les cou­leurs et tous les rythmes propres à la poé­sie. «Sou­te­nue par la cadence de la métrique ou écrite dans la sim­pli­ci­té du lan­gage par­lé, cette œuvre… a le don de répondre au goût chan­geant du lec­teur qui aime à se lais­ser trans­por­ter en esprit, loin de la réa­li­té, dans un monde très dif­fé­rent de la mono­to­nie et de la peti­tesse du siècle pré­sent», dit M. Trần Cửu Chấn

* En chi­nois «二度梅». Autre­fois trans­crit «Erh-tou-mei» ou «Eul tou mei». Tra­duit en fran­çais sous le titre des «Pru­niers mer­veilleux». Haut

** p. 30. Haut

*** p. 6-7. Haut

Nguyễn Gia Thiều, «“Cung oán ngâm khúc”, Complainte du gynécée royal»

éd. J. Ouaknine, Montreuil-sous-Bois

éd. J. Ouak­nine, Mon­treuil-sous-Bois

Il s’agit de la «Com­plainte du gyné­cée royal» («Cung oán ngâm khúc»), poème de trois cent cin­quante-six vers, qui brille dans le jar­din des lettres viet­na­miennes par sa mul­ti­tude de com­pa­rai­sons aus­si savantes qu’originales (XVIIIe siècle apr. J.-C.). «Chaque mot contient une image, chaque vers cache un trait de beau­té», dit un cri­tique*. «À mesure que l’émotion s’accroît en inten­si­té, les images prennent une forme plus vivante, les cou­leurs subissent les varia­tions les plus sur­pre­nantes, les objets exté­rieurs se pré­sentent sous un aspect sans cesse renou­ve­lé.» Comme pour la plu­part des auteurs viet­na­miens, on sait peu de chose sur l’auteur de la «Com­plainte du gyné­cée royal». On sait cepen­dant qu’il s’appelait Nguyễn Gia Thiều**, et qu’il por­tait le titre de mar­quis d’Ôn Như***. Il est vrai­sem­blable que ce digni­taire d’un esprit péné­trant et lucide, d’une intel­li­gence souple et avi­sée, fut d’abord pris en affec­tion par le sou­ve­rain; mais la faveur les grands étant incons­tante, Nguyễn Gia Thiều connut son heure de dis­grâce. S’adonnant dans son exil aux études boud­dhiques, il décou­vrit qu’une femme du gyné­cée royal, dont les talents et les ver­tus étaient alliés à une beau­té accom­plie, avait eu un sort aus­si mal­heu­reux que le sien; car d’abord favo­rite du roi et dra­pée dans de la soie et de l’or, elle avait été délais­sée par son sei­gneur avant de tom­ber dans un oubli fait de misère et d’amertume. Nguyễn Gia Thiều réso­lut de tirer par­ti de cette simi­li­tude de situa­tions et y pui­sa le sujet de son unique poème.

* M. Trần Cửu Chấn. Haut

** Autre­fois trans­crit Nguyên-Zia-Thiêou. Haut

*** En viet­na­mien Ôn Như Hầu. Haut

«Chansons jaillies de l’âme du peuple [vietnamien]»

dans « Plaintes de la femme d’un guerrier » (éd. Sudestasie, Paris), p. 93-113

dans «Plaintes de la femme d’un guer­rier» (éd. Sudes­ta­sie, Paris), p. 93-113

Il s’agit d’une antho­lo­gie de la lit­té­ra­ture popu­laire du Viêt-nam. Long­temps dédai­gnée par les let­trés, parce qu’elle ne menait pas aux car­rières man­da­ri­nales, cette lit­té­ra­ture avait tou­jours été culti­vée par l’effort ano­nyme du peuple. Ain­si donc, à côté de la lit­té­ra­ture offi­cielle, qui chan­tait en vers savants les hommes et les choses de la Chine, il exis­tait une lit­té­ra­ture popu­laire, en grande par­tie orale, qui expri­mait sous une forme tan­tôt naïve et simple, tan­tôt nar­quoise et volon­tiers humo­ris­tique, l’âme popu­laire du Viêt-nam. «Tan­dis que les let­trés s’enfermaient dans leur tour d’ivoire et se plai­saient à com­po­ser des vers chi­nois qui, ici, res­semblent bien aux vers latins, ou à com­men­ter les vieux clas­siques, le peuple tra­vaillait à for­mer la langue et à pro­duire cette riche lit­té­ra­ture popu­laire com­po­sée de dic­tons, de pro­verbes, de sen­tences, de dis­tiques, de phrases, locu­tions et expres­sions plus ou moins asso­nan­cées por­tant des allu­sions aux faits du pas­sé ou aux cou­tumes locales, et sur­tout de chan­sons, de ces belles et douces chan­sons qui s’élèvent les nuits d’été du fond des paillotes ou de l’immensité des rizières et des étangs et semblent se réper­cu­ter dans l’espace jusqu’à la cime fris­son­nante des bam­bous. Elles sont, ces chan­sons, d’un charme infi­ni, d’une sua­vi­té pro­fonde. Qui­conque a enten­du une fois chan­ter par des repi­queuses de riz du del­ta ton­ki­nois ou des sam­pa­nières de la rivière de Huê des chan­sons comme celle-ci :

Mon­tagne, ô mon­tagne, pour­quoi êtes-vous si haute?
Vous cachez le soleil et vous me cachez le visage de mon bien-aimé!

n’oubliera jamais cet accent d’indéfinissable mélan­co­lie lamar­ti­nienne qui révèle le fonds de poé­sie de la race, en même temps qu’il montre l’excellence de la langue capable d’exprimer de tels sen­ti­ments», dit très bien Phạm Quỳnh

Đặng Trần Côn, Đoàn Thị Điểm et Hoàng Xuân Nhị, «Plaintes de la femme d’un guerrier»

éd. Sudestasie, Paris

éd. Sudes­ta­sie, Paris

Il s’agit des «Plaintes de la femme d’un guer­rier»*Chinh phụ ngâm»**), poème viet­na­mien (XVIIIe siècle apr. J.-C.) où sont expri­mées les dou­leurs d’une femme sépa­rée de son mari par la guerre, en même temps que les décep­tions éter­nelles d’une huma­ni­té aspi­rant aux simples joies de l’amour. Bien que ces «Plaintes» ne soient pas un pam­phlet anti­mi­li­ta­riste, elles prennent un tel accent d’impuissant déses­poir, elles sont si sin­cères dans leur inquié­tude, qu’elles sus­citent une aver­sion ins­tinc­tive contre la guerre. On raconte que cer­tains sol­dats, en les enten­dant chan­ter, déser­taient :

«Sur les champs de car­nage, la vie aven­tu­reuse du sol­dat
N’est que trop sem­blable à la cou­leur des feuilles!
»***

Écrites d’abord en chi­nois clas­sique par Đặng Trần Côn, ces «Plaintes» furent ensuite adap­tées en viet­na­mien par une femme célèbre, Đoàn Thị Điểm, et enfin en fran­çais par un écri­vain injus­te­ment oublié, M. Hoàng Xuân Nhị. Tous les trois étaient Viet­na­miens; tous les trois vivaient des époques trou­blées, des époques qui arra­chaient les jeunes gens à leurs foyers; et les scènes déchi­rantes dont ils étaient les témoins, entraient pour quelque chose dans leur ins­pi­ra­tion. De Đặng Trần Côn, nous ne savons rien de vrai­ment bien pré­cis, sinon qu’il com­po­sa son poème dans une période de luttes intes­tines entre les sei­gneurs du Nord et du Sud. Tout le monde le lisait et l’admirait, et quelques-uns allaient jusqu’à dire : «Toute son intel­li­gence se mani­feste dans ce long poème. L’auteur vivra encore trois ans tout au plus»****. Cette pro­phé­tie fut mal­heu­reu­se­ment réa­li­sée : Đặng Trần Côn mou­rut, en effet, trois ans plus tard, pous­sé, semble-t-il, au sui­cide. Quant à la poé­tesse Đoàn Thị Điểm, sur­nom­mée Hồng Hà («Reflets-Roses»), nous n’avons d’autres ren­sei­gne­ments sur elle que ceux four­nis par son orai­son funèbre : «En agi­tant son pin­ceau pour décrire les pay­sages, elle expri­ma des sen­ti­ments très pro­fonds… capables d’émouvoir même les Immor­tels… Hélas! elle n’avait pas de demeure stable… Mariée seule­ment après la tren­taine, elle quit­ta la terre la qua­ran­taine pas­sée. Sa voix et sa phy­sio­no­mie res­tèrent incon­nues; ses œuvres artis­tiques — sans écho; elle par­tit sans aver­tir sa vieille mère. N’est-ce pas que le des­tin est bizarre? Le ciel est-il donc injuste?»

* Par­fois tra­duit «La Com­plainte de l’épouse du guer­rier», «Chant de la femme du com­bat­tant» ou «Plaintes d’une femme dont le mari est par­ti pour la guerre». Haut

** En chi­nois «征婦吟». Haut

*** p. 46. Haut

**** Dans Bùi Văn Lăng, «Pré­face à “Com­plainte de la femme d’un guer­rier”», p. II. Haut