Firdousi, « Le Livre des rois. Tome IV »

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit du « Livre des rois » (« Schah-na­meh »1) d’Aboulkasim Fir­dousi2 (X-XIe siècle apr. J.-C.). Cette vaste chan­son de geste de soixante mille dis­tiques re­late l’histoire de la Perse (l’Iran), de­puis ses ori­gines jusqu’à l’époque où la puis­sance de ses mo­narques croula sous les armes des Arabes mu­sul­mans. La pre­mière par­tie, lé­gen­daire et pleine de mer­veilleux, est la seule vé­ri­ta­ble­ment épique ; la se­conde, re­la­tive à la Perse sas­sa­nide, est une suc­ces­sion de règnes his­to­riques, aux­quels pré­sident des rois, des hé­ros par­ti­cu­liers à cha­cun d’eux : plu­tôt qu’avec l’épopée, elle offre des ana­lo­gies avec « quelques grands ro­mans en vers du Moyen Âge, le “Ro­man de Brut”, ce­lui de “Rou” ou cer­taines his­toires de France », comme le dit Étienne Qua­tre­mère3. Avec « Le Livre des rois », la vieille culture per­sane pa­raît au grand jour pour prendre sa re­vanche de la conquête arabe. Celle-ci avait re­foulé, pour quelque temps, cette culture dans les vil­lages, où elle s’était conser­vée avec tout un en­semble de tra­di­tions et de lé­gendes te­nant lieu de sou­ve­nirs na­tio­naux. « L’islamisme… fut un rude coup pour le vieil es­prit, mais ce ne fut pas un coup mor­tel. L’arabe ne réus­sit à être que la langue de la re­li­gion. Aus­si­tôt que le ca­li­fat s’affaiblit, une ré­ac­tion per­sane — d’abord sourde, bien­tôt ou­verte — se ma­ni­feste », ex­plique Er­nest Re­nan4. Avec Fir­dousi, la Perse re­prend sa com­plète in­dé­pen­dance dans l’islam. Mais ce qui fait sur­tout le ca­rac­tère de cet au­teur et qui n’appartient qu’à lui, ce sont les consi­dé­ra­tions po­li­tiques et mo­rales par les­quelles il ter­mine chaque ca­tas­trophe, chaque choc des peuples, chaque ef­fon­dre­ment des royaumes. Il y a une belle mé­lan­co­lie et une sorte de sa­gesse ré­si­gnée dans ces ré­flexions par les­quelles il in­ter­rompt un mo­ment la course des évé­ne­ments. « Ô monde ! », dit l’une d’elles5, « n’élève per­sonne si tu veux le mois­son­ner après ! Si tu l’enlèves, pour­quoi l’as-tu élevé ? Tu hausses un homme au-des­sus du fir­ma­ment, mais tout à coup tu le pré­ci­pites sous la terre obs­cure. » « Ko­bad », dit une autre6, « n’avait plus que sept mois à vivre ; ap­pelle-le donc “roi” si tu veux, ou “rien” si tu aimes mieux. Telle est la cou­tume de ce monde op­pres­seur : il ne faut pas s’attendre à ce qu’il tienne ses pro­messes [de lon­gé­vité]. »

« j’ai élevé dans mon poème un édi­fice im­mense au­quel la pluie et le vent ne peuvent nuire »

« Le Livre des rois » coûta trente ans de tra­vail continu à son au­teur, qui com­mença son im­mense ou­vrage à l’âge de trente-six ans. Quand il y eut mis la der­nière main, à l’âge de soixante-cinq ans, il le pré­senta à son bien­fai­teur, le sul­tan Mah­moud de Ghaznî, es­pé­rant re­ce­voir la ré­com­pense que ce der­nier lui avait pro­mise, à sa­voir une pièce d’or pour chaque dis­tique. Mais des en­vieux l’avaient des­servi à la Cour : « Qu’est-ce qu’un poète », avaient-ils dit au sul­tan, « pour lui ac­cor­der une si belle ré­com­pense ? » Ainsi, au lieu d’une pièce d’or par dis­tique, on ne lui donna que soixante mille di­rhems d’argent. Fir­dousi, ra­conte-t-on, était au bain quand on lui ap­porta cette somme ; il la re­çut avec in­di­gna­tion. Dès qu’il fut sorti de l’eau, il en fit la dis­tri­bu­tion sui­vante : il donna, d’abord, vingt mille di­rhems à son bai­gneur ; vingt mille, en­suite, au mar­chand qui lui four­nis­sait de la bière ; en­fin, il dis­tri­bua les vingt mille di­rhems qui res­taient entre ceux qui lui avaient ap­porté cet ar­gent. Il dé­cida de quit­ter une Cour in­grate où il avait perdu les plus belles an­nées de sa vie ; mais avant de par­tir, il alla trou­ver le fa­vori du sul­tan et lui re­mit un pa­quet bien ca­cheté, en lui di­sant : « Voici un conte que j’ai fait pour amu­ser votre maître. Ayez l’attention de ne le lui re­mettre que dans un mo­ment où, oc­cupé par quelque af­faire désa­gréable, il vous pa­raî­tra triste et pen­sif. Ce pe­tit ou­vrage lui ren­dra la gaieté »7. Le fa­vori ac­cepta, et il n’y avait pas vingt jours qu’il pos­sé­dait cette pré­cieuse his­toire, lorsqu’il vit le sul­tan plongé dans le cha­grin : aus­si­tôt il pré­senta l’ouvrage des­tiné à chas­ser les sou­cis de son maître. Mais quel ne fut pas l’étonnement de Mah­moud, lorsqu’en dé­ca­che­tant le pa­quet, il trouva une sa­tire san­glante di­ri­gée contre sa per­sonne ! On y lit ce pas­sage re­mar­quable : « Les édi­fices que l’on bâ­tit tombent en ruine par l’effet de la pluie et de l’ardeur du so­leil ; mais j’ai élevé dans mon poème un édi­fice im­mense au­quel la pluie et le vent ne peuvent nuire. Des siècles pas­se­ront sur ce livre, et qui­conque aura de l’intelligence le lira »8. Près de mille ans avant Fir­dousi, le poète Ho­race avait écrit dans le même es­prit : « J’ai achevé un mo­nu­ment plus du­rable que le bronze… Ni la pluie qui ronge tout, ni l’aquilon fu­rieux, ni les ans, ni le temps qui fuit, ne pour­ront le dé­truire. Je ne mour­rai point tout en­tier ».

Voici un pas­sage qui don­nera une idée de la ma­nière de Fir­dousi : « Une nuit, ces deux hommes ne purent trou­ver du som­meil jusqu’à ce que le so­leil se mon­trât au-des­sus de la mon­tagne, et ils par­lèrent des moyens de faire dis­pa­raître du monde le nom de Rus­tem et de rem­plir de larmes le cœur et les yeux de Zal. Sche­ghad dit au roi de Ka­boul : “Si nous vou­lons y réus­sir, pré­pare une fête ; convie tous les grands ; et fais ve­nir du vin, de la mu­sique et des chan­teurs. Pen­dant que nous boi­rons du vin, tu me par­le­ras froi­de­ment, et au mi­lieu de ton dis­cours, tu m’insulteras…” »9

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  1. En per­san « شاهنامه ». Par­fois trans­crit « Shah Namu », « Çah­name », « Chah­namè », « Scheh­name », « Schah-namé », « Schah­nama », « Schah-na­mah », « Shah-na­meh », « Shah Name », « Shah­na­mah », « Shah­nama », « Šāh-nāma », « Šāhnā­mah », « Şeh­name », « Şāh-nāme » ou « Šah-na­meh ». Haut
  2. En per­san ابوالقاسم فردوسی. Par­fois trans­crit Fir­dawsi, Fir­dausī, Fir­davsi, Fir­dovsi, Fir­douçy, Fir­docy, Fir­doo­see, Fir­dou­see, Fer­dou­see, Fer­do­see, Fer­doucy, Fer­dowsī, Fir­dewsi, Fir­devsî, Fir­dusi, Fir­dussi, Fer­dusi, Fir­dôsî, Fer­dossi, Fir­doussi, Fer­doussi, Fir­doussy, Fir­dousy, Fer­dousy ou Fer­doussy. Haut
  3. « Compte rendu sur “Le Livre des rois” », 1841, p. 398-399. Haut
  4. « Le Schah­na­meh », p. 139. Haut
  5. « Tome I », p. 32. Haut
  1. « Tome VII », p. 287-288. Haut
  2. Dans Louis Lan­glès, « No­tice sur la vie et les ou­vrages de Fer­doussy », p. 128. Haut
  3. « Tome I », p. XLIII. Haut
  4. p. 569. Haut