le comte de Maistre, « Œuvres complètes. Tome X. Correspondance, part. 2 (1806-1807) »

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit de la « Cor­res­pon­dance » du comte Jo­seph de Maistre. Maistre est tou­jours resté en de­hors des grands hé­ri­tiers du XVIIIe siècle dont on re­com­mande l’étude aux gens culti­vés. On a parlé de lui ou pour le com­battre ou pour l’encenser. Et on a bien fait en un sens. Il mé­rite d’être com­battu en tant que pen­seur du ca­tho­li­cisme le plus obs­cu­ran­tiste, mais en­censé en tant que brillant cau­seur et gé­nie de la pro­vo­ca­tion. Le sys­tème de pen­sée de Maistre, comme la plu­part des faux sys­tèmes, peut se ré­su­mer en un mot : l’unité ab­so­lue. Cette unité ne peut être at­teinte par les hommes que si un pou­voir tout aussi ab­solu les réunit. Le re­pré­sen­tant de ce pou­voir, d’après Maistre, est le pape dans le do­maine spi­ri­tuel, le roi dans le do­maine tem­po­rel, qui lui donnent son ca­rac­tère su­prême, in­dé­fec­tible et sa­cré : « L’un et l’autre », dit-il1, « ex­priment cette haute puis­sance qui les do­mine toutes… qui gou­verne et n’est pas gou­ver­née, qui juge et n’est pas ju­gée ». Voilà l’autorité consti­tuée : au­to­rité re­li­gieuse d’une part, au­to­rité ci­vile de l’autre. Rien de tout cela ne doit être confié aux aca­dé­mi­ciens et aux sa­vants ; et à plus forte rai­son au bas peuple. L’anarchie me­nace dès que l’insolente cri­tique du pou­voir est pos­sible : « Il fau­drait avoir perdu l’esprit », s’exclame Maistre2, « pour croire que Dieu ait chargé les aca­dé­mies de nous ap­prendre ce qu’Il est, et ce que nous Lui de­vons. Il ap­par­tient aux pré­lats, aux nobles… d’être les dé­po­si­taires et les gar­diens des vé­ri­tés conser­va­trices ; d’apprendre aux na­tions… ce qui est vrai et ce qui est faux dans l’ordre mo­ral et spi­ri­tuel. Les autres n’ont pas droit de rai­son­ner sur ces sortes de ma­tières ! » Ce n’est pas à la masse po­pu­laire qu’il ap­par­tient de ré­flé­chir sur les prin­cipes obs­curs et in­faillibles aux­quels elle est sou­mise, car « il y a des choses qu’on dé­truit en les mon­trant »3. L’autorité peut se pas­ser de science et d’obéissance éclai­rée. Maistre va beau­coup plus loin. Dans ses « Lettres sur l’Inquisition », il fait l’éloge d’une ins­ti­tu­tion ca­tho­lique qui a fait cou­ler des flots de sang. C’est à elle qu’il at­tri­bue le main­tien en Es­pagne de la foi et de la mo­nar­chie contre les­quelles est ve­nue s’user la puis­sance de Na­po­léon. Si la France avait eu le bon­heur de jouir de l’Inquisition, les dé­sastres de la Ré­vo­lu­tion fran­çaise au­raient pu être évi­tés. De là à croire que « les abus [du pou­voir] valent in­fi­ni­ment mieux que les ré­vo­lu­tions »4 il n’y a qu’un pas. Maistre le fran­chit ! Il est si dé­rai­son­nable, si ré­ac­tion­naire qu’il semble avoir été in­venté pour nous aga­cer : « Il brave, il dé­fie, il in­vec­tive, il ir­rite… Il va jusqu’à l’absurde et jusqu’au sup­plice… Que se­rait un au­tel en­touré de po­tences ? Est-ce là de la théo­lo­gie ?… N’est-ce pas, plu­tôt, une pro­vo­ca­tion à toute âme in­dé­pen­dante qui veut ado­rer et non trem­bler ? », pro­tes­tera La­mar­tine dans son « Cours fa­mi­lier de lit­té­ra­ture ».

Ce­pen­dant, si les œuvres de Maistre sont en grande par­tie nées de l’outrance et de l’extrême, elles sont aussi nées du voyage. En 1802, notre comte re­ce­vait du roi de Sar­daigne l’ordre de se rendre à Saint-Pé­ters­bourg en qua­lité de mi­nistre plé­ni­po­ten­tiaire. Tout en res­tant lui-même, les évé­ne­ments aux­quels il fut mêlé l’enrichirent d’expériences nou­velles. Et on peut le dire, il mon­tra pen­dant ses qua­torze an­nées de sé­jour à la Cour de Rus­sie une di­gnité pleine de dé­li­ca­tesse et une po­li­tesse di­plo­ma­tique ad­mi­rées des étran­gers et cruel­le­ment ab­sentes de ses ou­vrages de po­lé­mique ou de doc­trine. Il se re­posa de ses ex­cès. Il se plia à la cou­tume lo­cale des grands sou­pers et des pro­pos de table sur les ri­vages de la ma­jes­tueuse Néva, vé­ri­tables « sym­po­siums » (« ban­quets ») à la fa­çon an­tique où l’on abor­dait les ques­tions les plus graves. Un té­moin, Sté­pan Ji­kha­rev5, note le 26 fé­vrier 1807 dans ses car­nets : « Je n’aurais pas voulu pas­ser avec le comte de Maistre une se­maine en tête à tête, car il m’aurait sû­re­ment trans­formé en pro­sé­lyte. Il est plein d’esprit, il a une éru­di­tion sans bornes, il parle comme Ci­cé­ron ; et ses pa­roles sont tel­le­ment convain­cantes, qu’il est dé­ci­dé­ment im­pos­sible de ne pas par­ta­ger ses opi­nions ». Ce fut à la suite de ces soi­rées si in­té­res­santes que Maistre en­tre­prit et ter­mina le plus beau de ses livres : ce­lui qui ef­face tous les dé­fauts des pré­cé­dents. J’ai nommé « Les Soi­rées de Saint-Pé­ters­bourg ». Dans ces su­blimes en­tre­tiens, trois in­ter­lo­cu­teurs — un Russe (le sé­na­teur), un Fran­çais (le che­va­lier) et l’auteur lui-même (le comte) — agitent pen­dant les longs cré­pus­cules d’été les ma­tières les plus dif­fi­ciles à cer­ner, tan­dis que le so­leil des­cend sous l’horizon, et qu’ils jouissent avec dé­lice du demi-jour doré où la lu­mière et les té­nèbres semblent se mê­ler et comme s’entendre pour for­mer un voile dia­phane, qui couvre alors la ville. La lec­ture ache­vée, on sent qu’on a lu un maître.

Dans ses « Sou­ve­nirs d’enfance et de jeu­nesse », Re­nan se confie : « Je sor­tis de mes études clas­siques sans avoir lu Vol­taire ; mais je sa­vais par cœur “Les Soi­rées de Saint-Pé­ters­bourg” ». Le prince Alexandre Stourdza quant à lui6 ajoute : « M. de Maistre était sans contre­dit le per­son­nage le plus mar­quant du lieu et de l’époque où nous vi­vions : je veux dire la Cour de l’Empereur Alexandre et le temps écoulé de 1807 à 1820. Les cercles d’élite de la ca­pi­tale du Sep­ten­trion7 am­bi­tion­naient tous la pré­sence du comte de Maistre ; les hommes d’État, les di­plo­mates, les sa­vants, les femmes ai­mables as­pi­raient éga­le­ment à jouir de sa so­ciété. On était tout oreille lorsqu’[il] s’abandonnait au cours lim­pide de son élo­quence, riait de bon cœur, ar­gu­men­tait avec grâce et ani­mait la conver­sa­tion… » « Les “Soi­rées” sont mon ou­vrage chéri », dira Maistre quelques mois avant sa mort8. « J’y ai versé ma tête !… Vous y ver­rez peu de chose peut-être ; mais, au moins, tout ce que je sais. »

com­battu en tant que pen­seur du ca­tho­li­cisme le plus obs­cu­ran­tiste, mais en­censé en tant que brillant cau­seur et gé­nie de la pro­vo­ca­tion

Voici un pas­sage qui don­nera une idée du style de la « Cor­res­pon­dance » : « La ba­taille com­mença le 2 dé­cembre, vers les six heures du ma­tin, et dura plus de treize heures. Je l’appelle la ba­taille d’Olmütz, jusqu’à ce qu’il plaise aux Fran­çais de lui don­ner un autre nom9. Les Russes com­bat­tirent avec leur in­tré­pi­dité or­di­naire ; mais du côté de la science et de l’expérience, tout me porte à croire que la par­tie était fort in­égale, et que l’homme qui doit être op­posé à Bo­na­parte n’existe pas plus ici qu’ailleurs ou ne se montre point en­core. J’ai cru com­prendre que les Russes, fon­çant sur les Fran­çais à leur ma­nière, ont été fort déso­rien­tés par la ma­nœuvre de ceux-ci, qui dis­pa­rais­saient à droite et à gauche comme des mouches, dé­cou­vrant par cette fuite sa­vante des bat­te­ries qui fou­droyaient les Russes, et re­tour­nant en­suite à la charge lorsqu’ils les voyaient en désordre »10.

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Consultez cette bibliographie succincte en langue française

  1. « Tome II », p. 2. Haut
  2. « Tome V », p. 108. Haut
  3. « Tome VII », p. 38. Haut
  4. « Mé­moires po­li­tiques et Cor­res­pon­dance di­plo­ma­tique ». Haut
  5. En russe Степан Жихарев. Par­fois trans­crit Sté­phane Gi­kha­rev. Haut
  1. « Œuvres post­humes re­li­gieuses, his­to­riques, phi­lo­so­phiques et lit­té­raires. Tome III », p. 170. Haut
  2. On a ap­pelé Pé­ters­bourg la « ca­pi­tale nor­dique », la « fe­nêtre sur l’Europe » et la « Rome du Sep­ten­trion » (« Saint-Pé­ters­bourg : une fe­nêtre sur la Rus­sie ; sous la di­rec­tion d’Ewa Bé­rard », éd. de la Mai­son des sciences de l’homme, Pa­ris). Haut
  3. « Tome XIV », p. 250. Haut
  4. La ba­taille d’Austerlitz, ga­gnée le 2 dé­cembre 1805 par Na­po­léon contre les Russes et les Au­tri­chiens. Haut
  5. p. 26. Haut