Kavafis, « L’art ne ment-il pas toujours ? »

éd. Fata Morgana, Saint-Clément-de-Rivière

éd. Fata Morgana, Saint-Clément-de-Rivière

Il s’agit des notes inédites de Constantin Kavafis*, poète égyptien d’expression grecque (XIXe-XXe siècle). « La biographie extérieure de Constantin Kavafis tient en quelques lignes ; ses vers nous renseignent davantage sur ce que fut cette existence bornée en apparence aux routines des bureaux et des cafés, de la rue et de la taverne louche, limitée dans l’espace au tracé, mille fois reparcouru, d’une même ville », dit Mme Marguerite Yourcenar. En effet, la poésie de Kavafis se développe dans le vase clos d’une même ville : Alexandrie. La première impression qui s’en dégage est celle d’une existence tellement enfoncée dans son marasme qu’aucune délivrance ne paraît possible. C’est la poésie d’un vieillard et la poésie également d’un être humain marqué d’une ambiguïté fondamentale dans sa sexualité, qui l’empêche de s’accepter entièrement, tel que la création l’a fait. Cet homme lucide ne se fait point d’illusions. Il sait qu’il lui est interdit de joindre en lui-même une humanité profonde et conquérante. Au premier abord, aucune considération, aucune espérance ne viennent atténuer cette vue désabusée de sa destinée. Les figures historiques qui ont manifestement sa prédilection sont des adolescents du monde hellénistique et byzantin, mi-grecs mi-asiates, des êtres charmants, vénaux, efféminés, et qui ressemblent étonnamment aux adolescents décrits dans les poèmes inspirés de sa propre vie. Ce sont des êtres mus par un besoin absolu de beauté et de jouissance. Et comme ils ne peuvent pas satisfaire ce besoin, ils sombrent dans l’échec et le malheur. « Touchants, dignes dans leur échec, parfois même héroïques, ils souffrent de n’être pas des Olympiens. Ils ne sont parvenus que jusqu’aux abords du temple. Mais comme ils y arrivent pleins d’humilité et conscients de leur faiblesse, il leur sera beaucoup pardonné », dit M. Georges Spyridaki**.

Les visiteurs qui voulaient voir Kavafis pouvaient le trouver chaque après-midi dans son appartement de la rue Lepsius. C’était une rue mal famée, ramassis de sexe et de pauvreté. Au premier étage habitaient des prostituées qui attendaient leurs clients ; ce qui fit dire, un jour, à Kavafis qui habitait au deuxième : « Ici c’est l’esprit, en bas c’est la chair »***. À travers les barreaux de leurs fenêtres les filles regardaient indifférentes ce vieux monsieur, assez laid, portant de grosses lunettes, ce « hibou au repos » qui, pour elles, faisait partie de leur rue, de leur quartier, et qui vivait trop avec lui-même, avec ses pensées, sa modestie et sa charité silencieuse pour s’impressionner de ce qui l’entourait. C’était Kavafis lui-même qui venait ouvrir à ses visiteurs. Il les accueillait avec amitié, parlait avec un plaisir évident de la poésie, et aimait à commencer des phrases immenses, compliquées et cependant équilibrées, pleines de parenthèses qui jamais ne s’embrouillaient et qui disaient ce qu’elles avaient à dire, des phrases qui tantôt s’achevaient dans la rue, tantôt se prolongeaient jusqu’à l’intérieur de la maison. « Que de fois il allait fouiller dans sa bibliothèque ! », raconte un visiteur****. « Cette bibliothèque contenait une série de livres précieux sur les périodes grecque et byzantine surtout. Elle était placée dans un hall obscur et, comme il n’y avait pas d’électricité (car Kavafis n’a jamais voulu l’admettre dans sa maison), il fallait chercher l’ouvrage à l’aide d’une bougie. La lumière blafarde courait sur le dos des livres, et l’on avait rapidement fait de trouver le bouquin malgré le désordre. On retournait alors dans la chambre où l’érudit démontrait, par textes à l’appui, les détails qu’il fournissait. »

Les figures historiques qui ont manifestement sa prédilection sont des adolescents du monde hellénistique et byzantin, mi-grecs mi-asiates

Kavafis ne laissa guère publier de son vivant que quelques rares poèmes insérés çà et là dans des revues de quartier ; sa gloire, venue peu à peu, s’alimenta de feuilles volantes distribuées chichement à des amis. De ces feuilles volantes remontent les visions, les parfums, les sons, les sensations tactiles, toute la vie voluptueuse et dépravée d’une grande civilisation hellénisée que des siècles de silence, d’obscurité, avaient fait oublier : « Kavafis est une des dernières fleurs d’une civilisation. Elle a les feuilles doubles, pâlies, une tige longue et maladive. Elle est dépourvue de graines. Kavafis porte en soi toutes les caractéristiques typiques d’un homme exceptionnel de la décadence — sage, ironique, sensuel, charmeur, débordant de mémoire », dit Nikos Kazantzakis*****. La langue de Kavafis est une langue irrégulière, mixte, à mi-chemin des langues mortes et des langues futures, tantôt archaïsante et puriste, tantôt panachée de trivialités recueillies au fond des bordels. Le poète trouve un charme insolite aux faubourgs les plus sordides, aux artères les plus obscures d’Alexandrie, dont il fréquentait chaque jour les fades crémeries aux relents de lait caillé. Dédaignant le paysage et la nature environnante — les plages au soleil, les jardins de palmiers, le vieux canal où se reflétaient encore, parmi les arbres touffus, tant de mystérieux palais turcs abandonnés — il ne veut connaître que l’atmosphère épaisse du port de mer et des quartiers nocturnes, avec leurs cafés, leurs lupanars, leurs bistrots, leurs marchands de tabac, leurs tripots lamentables, leurs bouges ignominieux, où se côtoyaient marins et citadins en quête d’un plaisir facile. Ne dit-il pas lui-même admirablement : « Atmosphère de la maison, des cafés… que je perçois et dont je m’imprègne depuis tant d’années ! Je t’ai créée dans mes joies et dans mes peines… et pour moi tu es devenue, tout entière, un sentiment »******.

Voici un passage qui donnera une idée du style des notes inédites : « Les solitaires voient des choses que nous ne voyons pas ; ils ont une vision du monde suprasensible. L’âme s’affine dans la solitude, la méditation et la continence. Nous l’émoussons par les fréquentations, l’absence de méditation et les plaisirs. C’est pourquoi ils voient ce que nous ne pouvons voir. Celui qui reste seul dans une chambre silencieuse, entend clairement le battement de l’horloge. Mais lorsque quelqu’un entre et qu’une conversation commence, il cesse de l’entendre. Pourtant le battement n’est pas devenu inaudible »*******.

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Consultez cette bibliographie succincte en langue française

  • Alexandre Embiricos, « Kavafis, poète de l’éphébisme » dans « La Revue mondiale », vol. 182, p. 283-287
  • Robert Levesque, « Kavafis (1863-1933) » dans « Permanence de la Grèce » (éd. Cahiers du Sud, Paris), p. 291-303
  • Georges Spyridaki, « La Grèce et la Poésie moderne » (éd. Les Belles Lettres, coll. de l’Institut d’études byzantines et néo-helléniques, Paris).

* En grec Κωνσταντίνος Καϐάφης. Parfois transcrit Kavaphes, Kavaphis, Kawafis, Cavafis, Cavafy ou Kavafy. Haut

** « La Grèce et la Poésie moderne », p. 165. Haut

*** Dans « La Semaine égyptienne », 25 avril 1929. Haut

**** id. Haut

***** id. Haut

****** « Œuvres poétiques », no 147. Haut

******* p. 8. Haut