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Mot-clefreligion grecque

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«Oracles sibyllins. Livres VI, VII et VIII»

dans « Écrits apocryphes chrétiens. Tome II » (éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, Paris), p. 1045-1083

dans «Écrits apo­cryphes chré­tiens. Tome II» (éd. Gal­li­mard, coll. Biblio­thèque de la Pléiade, Paris), p. 1045-1083

Il s’agit des vers apo­cryphes qu’on appelle «Oracles sibyl­lins» («Sibyl­lia­koi Chrês­moi»*) et qui ne sont que le fruit de la pieuse ruse des juifs et des chré­tiens pour pas­ti­cher les «Livres sibyl­lins» des païens. La sibylle était une femme ins­pi­rée, qui entrait en extase et qui annon­çait aux humains les secrets de l’avenir. Elle écri­vait ses pro­phé­ties sur des feuilles volantes qu’elle pla­çait à l’entrée de sa grotte. Ceux qui venaient la consul­ter, devaient être assez prompts pour s’emparer de ces feuilles dans le même ordre où elle les avait lais­sées, avant qu’elles fussent dis­per­sées par les quatre vents. Le pre­mier témoi­gnage la concer­nant est celui d’Héra­clite qui dit : «La sibylle, ni sou­riante, ni far­dée, ni par­fu­mée, de sa bouche déli­rante se fai­sant entendre, fran­chit mille ans par sa voix grâce au dieu». On loca­li­sait de façon variée cette devi­ne­resse idéale, cette incar­na­tion sur­hu­maine, presque déga­gée de l’espace et du temps, de sorte qu’on arri­va à en comp­ter plu­sieurs : la sibylle phry­gienne, la cuméenne, celle d’Érythrées, etc. S’il faut en croire les his­to­riens, l’une d’entre elles vint à Rome et pro­po­sa à Tar­quin le Superbe de lui vendre neuf «Livres» de pro­phé­ties qu’elle lui assu­ra être authen­tiques; Tar­quin lui en deman­da le prix. La bonne femme mit un prix si haut, que le roi de Rome crut qu’elle rado­tait. Alors, elle jeta trois des volumes dans le feu et pro­po­sa à Tar­quin les six autres pour le même prix. Tar­quin la crut encore plus folle; mais lorsqu’elle en brû­la encore trois autres, sans bais­ser le prix, ce pro­cé­dé parut si extra­or­di­naire à Tar­quin, qu’il accep­ta. Quel était le conte­nu de ces «Livres sibyl­lins»? On n’a jamais ces­sé à Rome de gar­der là-des­sus un secret abso­lu, en consi­dé­ra­tion du dan­ger qu’il aurait pu y avoir à inter­pré­ter les oracles de façon arbi­traire, et on a tou­jours réser­vé aux moments d’urgence natio­nale la consul­ta­tion de ces «Livres». Deux magis­trats appe­lés «duum­vi­ri sacris faciun­dis» avaient pour charge d’en déga­ger le sens et les consé­quences pour les affaires de l’État si l’occasion s’en pré­sen­tait et à condi­tion que le Sénat l’ordonnât. Autre­ment, il ne leur était pas per­mis de les ouvrir. Vers 400 apr. J.-C. ces volumes sacrés se trou­vaient encore à Rome, et le cré­dit dont ils jouis­saient ne parais­sait pas devoir fai­blir de sitôt, lorsque Sti­li­con, cédant à la pro­pa­gande chré­tienne, ordon­na leur des­truc­tion. Il faut lais­ser par­ler le poète Ruti­lius Nama­tia­nus pour savoir à quel point les païens s’offusquèrent de ce crime : «Il n’en est que plus cruel, le for­fait du sinistre Sti­li­con», dit Ruti­lius Nama­tia­nus**, «car le traître a livré le cœur de l’Empire, [en] brû­lant les oracles secou­rables de la sibylle [et en] détrui­sant le gage irré­vo­cable de la domi­na­tion éter­nelle [de Rome]».

* En grec «Σιϐυλλιακοὶ Χρησμοί». Haut

** «Sur son retour», liv. II, v. 41-60. Haut

«Oracles sibyllins. Fragments • Livres III, IV et V»

dans « La Bible. Écrits intertestamentaires » (éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, Paris), p. 1035-1140

dans «La Bible. Écrits inter­tes­ta­men­taires» (éd. Gal­li­mard, coll. Biblio­thèque de la Pléiade, Paris), p. 1035-1140

Il s’agit des vers apo­cryphes qu’on appelle «Oracles sibyl­lins» («Sibyl­lia­koi Chrês­moi»*) et qui ne sont que le fruit de la pieuse ruse des juifs et des chré­tiens pour pas­ti­cher les «Livres sibyl­lins» des païens. La sibylle était une femme ins­pi­rée, qui entrait en extase et qui annon­çait aux humains les secrets de l’avenir. Elle écri­vait ses pro­phé­ties sur des feuilles volantes qu’elle pla­çait à l’entrée de sa grotte. Ceux qui venaient la consul­ter, devaient être assez prompts pour s’emparer de ces feuilles dans le même ordre où elle les avait lais­sées, avant qu’elles fussent dis­per­sées par les quatre vents. Le pre­mier témoi­gnage la concer­nant est celui d’Héra­clite qui dit : «La sibylle, ni sou­riante, ni far­dée, ni par­fu­mée, de sa bouche déli­rante se fai­sant entendre, fran­chit mille ans par sa voix grâce au dieu». On loca­li­sait de façon variée cette devi­ne­resse idéale, cette incar­na­tion sur­hu­maine, presque déga­gée de l’espace et du temps, de sorte qu’on arri­va à en comp­ter plu­sieurs : la sibylle phry­gienne, la cuméenne, celle d’Érythrées, etc. S’il faut en croire les his­to­riens, l’une d’entre elles vint à Rome et pro­po­sa à Tar­quin le Superbe de lui vendre neuf «Livres» de pro­phé­ties qu’elle lui assu­ra être authen­tiques; Tar­quin lui en deman­da le prix. La bonne femme mit un prix si haut, que le roi de Rome crut qu’elle rado­tait. Alors, elle jeta trois des volumes dans le feu et pro­po­sa à Tar­quin les six autres pour le même prix. Tar­quin la crut encore plus folle; mais lorsqu’elle en brû­la encore trois autres, sans bais­ser le prix, ce pro­cé­dé parut si extra­or­di­naire à Tar­quin, qu’il accep­ta. Quel était le conte­nu de ces «Livres sibyl­lins»? On n’a jamais ces­sé à Rome de gar­der là-des­sus un secret abso­lu, en consi­dé­ra­tion du dan­ger qu’il aurait pu y avoir à inter­pré­ter les oracles de façon arbi­traire, et on a tou­jours réser­vé aux moments d’urgence natio­nale la consul­ta­tion de ces «Livres». Deux magis­trats appe­lés «duum­vi­ri sacris faciun­dis» avaient pour charge d’en déga­ger le sens et les consé­quences pour les affaires de l’État si l’occasion s’en pré­sen­tait et à condi­tion que le Sénat l’ordonnât. Autre­ment, il ne leur était pas per­mis de les ouvrir. Vers 400 apr. J.-C. ces volumes sacrés se trou­vaient encore à Rome, et le cré­dit dont ils jouis­saient ne parais­sait pas devoir fai­blir de sitôt, lorsque Sti­li­con, cédant à la pro­pa­gande chré­tienne, ordon­na leur des­truc­tion. Il faut lais­ser par­ler le poète Ruti­lius Nama­tia­nus pour savoir à quel point les païens s’offusquèrent de ce crime : «Il n’en est que plus cruel, le for­fait du sinistre Sti­li­con», dit Ruti­lius Nama­tia­nus**, «car le traître a livré le cœur de l’Empire, [en] brû­lant les oracles secou­rables de la sibylle [et en] détrui­sant le gage irré­vo­cable de la domi­na­tion éter­nelle [de Rome]».

* En grec «Σιϐυλλιακοὶ Χρησμοί». Haut

** «Sur son retour», liv. II, v. 41-60. Haut

Julien le Chaldéen et Julien le Théurge, «La Sagesse des Chaldéens : les “Oracles chaldaïques”»

éd. Les Belles Lettres, coll. Aux sources de la tradition, Paris

éd. Les Belles Lettres, coll. Aux sources de la tra­di­tion, Paris

Il s’agit des «Oracles chal­daïques» («Logia chal­daï­ka»*), un pot-pour­ri de toute espèce d’ésotérismes de l’Antiquité, un mélange de magie occulte, de théo­so­phie méta­phy­sique, d’imagination déli­rante, de rituels théur­giques, de révé­la­tions cen­sées pro­ve­nir de la bouche des dieux eux-mêmes. Pour­quoi ces «Oracles» s’appellent-ils donc «chal­daïques»? Les Chal­déens étaient consi­dé­rés comme les plus sages des Baby­lo­niens et for­maient, dans la divi­sion sociale de la Méso­po­ta­mie, une classe à peu près com­pa­rable à celle des prêtres. Choi­sis pour exer­cer les fonc­tions du culte public des dieux, ils pas­saient leur vie appli­qués aux études astro­lo­giques. De par ces études et de par les coïn­ci­dences mer­veilleuses qu’ils croyaient recon­naître entre, d’un côté, le mou­ve­ment si com­pli­qué et pour­tant si régu­lier des astres, de l’autre côté, la des­ti­née humaine et les acci­dents de l’Histoire, leur reli­gion devint subor­don­née aux pré­sages et à la divi­na­tion. La pré­pon­dé­rance de ces pra­tiques frap­pa tant l’esprit des visi­teurs de Baby­lone que, dès avant notre ère, le mot «Chal­déen» per­dit son sens eth­nique et vint à signi­fier chez les Grecs et les Romains «un mage, un devin». Puis, par une même confu­sion, il devint syno­nyme de «magi­cien». De là, le titre tau­to­lo­gique d’«Oracles magiques des mages» («Magi­ka logia tôn magôn»**) que porte une des édi­tions des «Oracles chal­daïques». On fait remon­ter l’origine de ce livre à deux Juliens — père et fils — qui vivaient au IIe siècle apr. J.-C., en Syrie. Le père, sur­nom­mé «le Chal­déen», était phi­lo­sophe pla­to­ni­cien en plus d’être mage; quant au fils, sur­nom­mé «le Théurge», il avait été fait médium dans les cir­cons­tances extra­or­di­naires que voi­ci : «Son père, au moment où il était sur le point de l’engendrer, deman­da au Dieu ras­sem­bleur de l’univers une âme archan­gé­lique pour l’existence de son fils; et, une fois né, il le mit au contact de tous les dieux et de l’âme de Pla­ton… Par moyen de l’art hié­ra­tique, il l’éleva jusqu’à l’époptie [c’est-à-dire la vision immé­diate] de cette âme de Pla­ton pour pou­voir l’interroger sur ce qu’il vou­lait»***. Bref, Pla­ton et les dieux, inter­ro­gés par le père, répon­daient par la bouche du fils, qui n’était plus lui-même quand il par­lait. Ils pro­non­çaient leurs pré­dic­tions et leurs avis, qu’ils psal­mo­diaient en vers; et ayant dit, ils s’en allaient.

* En grec «Λόγια χαλδαϊκά». Haut

** En grec «Μαγικὰ λόγια τῶν μάγων». Haut

*** Michel Psel­los, «La Chaîne d’or chez Homère» («Περὶ τῆς χρυσῆς ἁλύσεως τῆς παρ’ Ὁμήρῳ»). Haut

Hésiode, «La Théogonie • Les Travaux et les Jours • Le Catalogue des femmes» • «La Dispute d’Homère et d’Hésiode»

éd. Librairie générale française, coll. Classiques de poche, Paris

éd. Librai­rie géné­rale fran­çaise, coll. Clas­siques de poche, Paris

Il s’agit de la «Théo­go­nie» («Theo­go­nia»*), des «Tra­vaux et des Jours» («Erga kai Hême­rai»**) et du «Cata­logue des femmes» («Kata­lo­gos gynai­kôn»***), sorte de manuels en vers où Hésiode**** a jeté un peu confu­sé­ment mytho­lo­gie, morale, navi­ga­tion, construc­tion de cha­riots, de char­rues, calen­drier des labours, des semailles, des mois­sons, alma­nach des fêtes qui inter­rompent chaque année le tra­vail du pay­san; car à une époque où les connais­sances humaines n’étaient pas encore sépa­rées et dis­tinctes, chaque chef de famille avait besoin de tout cela (VIIIe siècle av. J.-C.). Hésiode a été mis en paral­lèle avec Homère par les Grecs eux-mêmes, et nous pos­sé­dons une fic­tion inti­tu­lée «La Dis­pute d’Homère et d’Hésiode» («Agôn Homê­rou kai Hêsio­dou»*****). En fait, bien que l’un et l’autre puissent être regar­dés comme les pères de la mytho­lo­gie, on ne sau­rait ima­gi­ner deux poètes plus oppo­sés. La poé­sie homé­rique, par ses ori­gines et par son prin­ci­pal déve­lop­pe­ment, appar­tient à la Grèce d’Asie; elle est d’emblée l’expression la plus brillante de l’humanité. Un lec­teur sous le charme du génie d’Homère, de ses épi­sodes si remar­quables d’essor et de déploie­ment, ne retrou­ve­ra chez Hésiode qu’une médiocre par­tie de toutes ces beau­tés. Simple habi­tant des champs, prêtre d’un temple des Muses sur le mont Héli­con, Hésiode est loin d’avoir dans l’esprit un modèle com­pa­rable à celui du héros homé­rique. Il déteste «la guerre mau­vaise»****** chan­tée par les aèdes; il la consi­dère comme un fléau que les dieux épargnent à leurs plus fidèles sujets. Son objet pré­fé­ré, à lui, Grec d’Europe, n’est pas la gloire du com­bat, chose étran­gère à sa vie, mais la paix du tra­vail, réglée au rythme des jours et des sacri­fices reli­gieux. C’est là sa leçon constante, sa per­pé­tuelle ren­gaine. «Hésiode était plus agri­cul­teur que poète. Il songe tou­jours à ins­truire, rare­ment à plaire; jamais une digres­sion agréable ne rompt chez lui la conti­nui­té et l’ennui des pré­ceptes», dit l’abbé Jacques Delille*******. Son poème des «Tra­vaux» nous per­met de nous le repré­sen­ter assez exac­te­ment. Nous le voyons sur les pentes de l’Hélicon, vêtu d’«un man­teau moel­leux ain­si qu’une longue tunique», retour­ner la terre et ense­men­cer. «Une paire de bons bœufs de neuf ans», dont il touche de l’aiguillon le dos, traîne len­te­ment la char­rue. C’est un pay­san qui parle aux pay­sans. Le tra­vail de la terre est tout pour lui : il est la condi­tion de l’indépendance et du bien-être; il est en même temps le devoir envers les dieux, qui n’ont pas impo­sé aux hommes de loi plus vive et plus impé­rieuse. Par­tout il recom­mande l’effort, il blâme par­tout l’oisiveté.

* En grec «Θεογονία». Haut

** En grec «Ἔργα καὶ Ἡμέραι». Haut

*** En grec «Κατάλογος γυναικῶν». Haut

**** En grec Ἡσίοδος. Autre­fois trans­crit Éziode. Haut

***** En grec «Ἀγὼν Ὁμήρου καὶ Ἡσιόδου». Haut

****** «Les Tra­vaux et les Jours», v. 161. Haut

******* «Dis­cours pré­li­mi­naire aux “Géor­giques” de Vir­gile». Haut

Homère, «Odyssée»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit de «L’Odyssée»* d’Homère**. «Le chantre des exploits héroïques, l’interprète des dieux, le second soleil dont s’éclairait la Grèce, la lumière des Muses, la voix tou­jours jeune du monde entier, Homère, il est là, étran­ger, sous le sable de ce rivage», dit une épi­gramme funé­raire***. On sait qu’Alexandre de Macé­doine por­tait tou­jours avec lui une copie des chants d’Homère, et qu’il consa­crait à la garde de ce tré­sor une cas­sette pré­cieuse, enri­chie d’or et de pier­re­ries, trou­vée par­mi les effets du roi Darius. Alexandre mou­rut; l’immense Empire qu’il avait ras­sem­blé pour un ins­tant tom­ba en ruines; mais par­tout où avaient volé les semences de la culture grecque, les chants d’Homère avaient fait le voyage mys­té­rieux. Par­tout, sur les bords de la Médi­ter­ra­née, on par­lait grec, on écri­vait avec les lettres grecques, et nulle part davan­tage que dans cette ville à l’embouchure du Nil, qui por­tait le nom de son fon­da­teur : Alexan­drie. «C’est là que se fai­saient les pré­cieuses copies des chants, là que s’écrivaient ces savants com­men­taires, dont la plu­part ont péri six ou sept siècles plus tard avec la fameuse biblio­thèque d’Alexandrie, que fit brû­ler le calife Omar, ce bien­fai­teur des éco­liers», dit Frie­drich Spiel­ha­gen****. Les Romains recueillirent, autant qu’il était pos­sible à un peuple guer­rier et igno­rant, l’héritage du génie grec. Et c’était Homère qu’on met­tait entre les mains du jeune Romain comme élé­ment de son édu­ca­tion, et dont il conti­nuait plus tard l’étude dans les hautes écoles d’Athènes. Si Eschyle dit que ses tra­gé­dies ne sont que «les reliefs des grands fes­tins d’Homère»*****, on peut le dire avec encore plus de rai­son des Romains, qui s’invitent chez Homère et reviennent avec quelque croûte à gru­ger, un mor­ceau de car­ti­lage des mets qu’on a ser­vis.

* En grec «Ὀδύσσεια». Haut

** En grec Ὅμηρος. Haut

*** En grec «Ἡρώων κάρυκ’ ἀρετᾶς, μακάρων δὲ προφήταν, Ἑλλάνων βιοτᾷ δεύτερον ἀέλιον, Μουσῶν φέγγος Ὅμηρον, ἀγήραντον στόμα κόσμου παντός, ἁλιρροθία, ξεῖνε, κέκευθε κόνις». Anti­pa­ter de Sidon dans «Antho­lo­gie grecque, d’après le manus­crit pala­tin». Haut

**** «Homère», p. 513. Haut

***** En grec «τεμάχη τῶν Ὁμήρου μεγάλων δείπνων». Athé­née, «Ban­quet des savants». Haut

Homère, «Iliade»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit de «L’Iliade»* d’Homère**. «Le chantre des exploits héroïques, l’interprète des dieux, le second soleil dont s’éclairait la Grèce, la lumière des Muses, la voix tou­jours jeune du monde entier, Homère, il est là, étran­ger, sous le sable de ce rivage», dit une épi­gramme funé­raire***. On sait qu’Alexandre de Macé­doine por­tait tou­jours avec lui une copie des chants d’Homère, et qu’il consa­crait à la garde de ce tré­sor une cas­sette pré­cieuse, enri­chie d’or et de pier­re­ries, trou­vée par­mi les effets du roi Darius. Alexandre mou­rut; l’immense Empire qu’il avait ras­sem­blé pour un ins­tant tom­ba en ruines; mais par­tout où avaient volé les semences de la culture grecque, les chants d’Homère avaient fait le voyage mys­té­rieux. Par­tout, sur les bords de la Médi­ter­ra­née, on par­lait grec, on écri­vait avec les lettres grecques, et nulle part davan­tage que dans cette ville à l’embouchure du Nil, qui por­tait le nom de son fon­da­teur : Alexan­drie. «C’est là que se fai­saient les pré­cieuses copies des chants, là que s’écrivaient ces savants com­men­taires, dont la plu­part ont péri six ou sept siècles plus tard avec la fameuse biblio­thèque d’Alexandrie, que fit brû­ler le calife Omar, ce bien­fai­teur des éco­liers», dit Frie­drich Spiel­ha­gen****. Les Romains recueillirent, autant qu’il était pos­sible à un peuple guer­rier et igno­rant, l’héritage du génie grec. Et c’était Homère qu’on met­tait entre les mains du jeune Romain comme élé­ment de son édu­ca­tion, et dont il conti­nuait plus tard l’étude dans les hautes écoles d’Athènes. Si Eschyle dit que ses tra­gé­dies ne sont que «les reliefs des grands fes­tins d’Homère»*****, on peut le dire avec encore plus de rai­son des Romains, qui s’invitent chez Homère et reviennent avec quelque croûte à gru­ger, un mor­ceau de car­ti­lage des mets qu’on a ser­vis.

* En grec «Ἰλιάς». Haut

** En grec Ὅμηρος. Haut

*** En grec «Ἡρώων κάρυκ’ ἀρετᾶς, μακάρων δὲ προφήταν, Ἑλλάνων βιοτᾷ δεύτερον ἀέλιον, Μουσῶν φέγγος Ὅμηρον, ἀγήραντον στόμα κόσμου παντός, ἁλιρροθία, ξεῖνε, κέκευθε κόνις». Anti­pa­ter de Sidon dans «Antho­lo­gie grecque, d’après le manus­crit pala­tin». Haut

**** «Homère», p. 513. Haut

***** En grec «τεμάχη τῶν Ὁμήρου μεγάλων δείπνων». Athé­née, «Ban­quet des savants». Haut

Hérodote, «L’Enquête. Tome II»

éd. Gallimard, coll. Folio-Classique, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Folio-Clas­sique, Paris

Il s’agit de l’«Enquête» («His­to­riê»*) d’Hérodote d’Halicarnasse**, le pre­mier des his­to­riens grecs dont on pos­sède les ouvrages. Car bien qu’on sache qu’Hécatée de Milet, Cha­ron de Lamp­saque, etc. avaient écrit des his­to­rio­gra­phies avant lui, la sienne néan­moins est la plus ancienne qui res­tait au temps de Cicé­ron, lequel a recon­nu Héro­dote pour le «père de l’histoire»***, tout comme il l’a nom­mé ailleurs, à cause de sa pré­séance, le «prince»**** des his­to­riens.

Le sujet direct d’Hérodote est, comme il le dit dans sa pré­face, «les grands exploits accom­plis soit par les Grecs, soit par les [Perses], et la rai­son du conflit qui mit ces deux peuples aux prises»; mais des cha­pitres entiers sont consa­crés aux diverses nations qui, de près ou de loin, avaient été en contact avec ces deux peuples : les Lydiens, les Mèdes, les Baby­lo­niens sou­mis par Cyrus; puis les Égyp­tiens conquis par Cam­byse; puis les Scythes atta­qués par Darius; puis les Indiens. Leurs his­toires acces­soires, leurs récits laté­raux viennent se lier et se confondre dans la nar­ra­tion prin­ci­pale, comme des cours d’eau qui vien­draient gros­sir un tor­rent. Et ain­si, l’«Enquête» s’élargit, de paren­thèse en paren­thèse, et ouvre aux lec­teurs les annales du monde connu, en cher­chant à leur don­ner des leçons indi­rectes, quoique sen­sibles, sur leur condi­tion. C’est dans ces leçons; c’est dans la pro­gres­sion habile des épi­sodes; c’est dans la mora­li­té qui se fait sen­tir de toutes parts — et ce que j’entends par «mora­li­té», ce n’est pas seule­ment ce qui concerne la morale, mais ce qui est capable de consa­crer la mémoire des morts et d’exciter l’émulation des vivants — c’est là, dis-je, qu’on voit la gran­deur d’Hérodote, mar­chant sur les traces d’Homère

* En grec «Ἱστορίη». On ren­contre aus­si la gra­phie «Ἱστορία» («His­to­ria»). L’«his­toire», au sens pri­mi­tif de ce mot dans la langue grecque, c’est l’enquête sérieuse et appro­fon­die; c’est la recherche intel­li­gente de la véri­té. Haut

** En grec Ἡρόδοτος ὁ Ἁλικαρνασσεύς. Haut

*** «Trai­té des lois» («De legi­bus»), liv. I, sect. 5. Haut

**** «Dia­logues de l’orateur» («De ora­tore»), liv. II, sect. 55. Haut

Hérodote, «L’Enquête. Tome I»

éd. Gallimard, coll. Folio-Classique, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Folio-Clas­sique, Paris

Il s’agit de l’«Enquête» («His­to­riê»*) d’Hérodote d’Halicarnasse**, le pre­mier des his­to­riens grecs dont on pos­sède les ouvrages. Car bien qu’on sache qu’Hécatée de Milet, Cha­ron de Lamp­saque, etc. avaient écrit des his­to­rio­gra­phies avant lui, la sienne néan­moins est la plus ancienne qui res­tait au temps de Cicé­ron, lequel a recon­nu Héro­dote pour le «père de l’histoire»***, tout comme il l’a nom­mé ailleurs, à cause de sa pré­séance, le «prince»**** des his­to­riens.

Le sujet direct d’Hérodote est, comme il le dit dans sa pré­face, «les grands exploits accom­plis soit par les Grecs, soit par les [Perses], et la rai­son du conflit qui mit ces deux peuples aux prises»; mais des cha­pitres entiers sont consa­crés aux diverses nations qui, de près ou de loin, avaient été en contact avec ces deux peuples : les Lydiens, les Mèdes, les Baby­lo­niens sou­mis par Cyrus; puis les Égyp­tiens conquis par Cam­byse; puis les Scythes atta­qués par Darius; puis les Indiens. Leurs his­toires acces­soires, leurs récits laté­raux viennent se lier et se confondre dans la nar­ra­tion prin­ci­pale, comme des cours d’eau qui vien­draient gros­sir un tor­rent. Et ain­si, l’«Enquête» s’élargit, de paren­thèse en paren­thèse, et ouvre aux lec­teurs les annales du monde connu, en cher­chant à leur don­ner des leçons indi­rectes, quoique sen­sibles, sur leur condi­tion. C’est dans ces leçons; c’est dans la pro­gres­sion habile des épi­sodes; c’est dans la mora­li­té qui se fait sen­tir de toutes parts — et ce que j’entends par «mora­li­té», ce n’est pas seule­ment ce qui concerne la morale, mais ce qui est capable de consa­crer la mémoire des morts et d’exciter l’émulation des vivants — c’est là, dis-je, qu’on voit la gran­deur d’Hérodote, mar­chant sur les traces d’Homère

* En grec «Ἱστορίη». On ren­contre aus­si la gra­phie «Ἱστορία» («His­to­ria»). L’«his­toire», au sens pri­mi­tif de ce mot dans la langue grecque, c’est l’enquête sérieuse et appro­fon­die; c’est la recherche intel­li­gente de la véri­té. Haut

** En grec Ἡρόδοτος ὁ Ἁλικαρνασσεύς. Haut

*** «Trai­té des lois» («De legi­bus»), liv. I, sect. 5. Haut

**** «Dia­logues de l’orateur» («De ora­tore»), liv. II, sect. 55. Haut

Héraclite, «Fragments»

éd. Presses universitaires de France, coll. Épiméthée, Paris

éd. Presses uni­ver­si­taires de France, coll. Épi­mé­thée, Paris

Il s’agit de frag­ments d’un rou­leau que le phi­lo­sophe grec Héra­clite d’Éphèse* dépo­sa, au Ve siècle av. J.-C., dans le temple d’Artémis. On dis­pute sur la ques­tion de savoir si ce rou­leau était un trai­té sui­vi, ou s’il consis­tait en pen­sées iso­lées, comme celles que le hasard des cita­tions nous a conser­vées. Héra­clite s’y expri­mait, en tout cas, dans un style conden­sé, propre à éton­ner; il pre­nait à la fois le ton d’un pro­phète et le lan­gage d’un phi­lo­sophe; il ten­tait avec une rare audace de conci­lier l’unité («tout est un»**) et le chan­ge­ment («tout s’écoule»***). De là, cette épi­thète d’«obs­cur» si sou­vent acco­lée à son nom, mais qui ne me paraît pas moins exa­gé­rée, car : «Certes, la lec­ture d’Héraclite est d’un abord rude et dif­fi­cile. La nuit est sombre, les ténèbres sont épaisses; mais si un ini­tié te guide, tu ver­ras clair dans ce livre plus qu’en plein soleil»****. À cette appa­rente obs­cu­ri­té s’ajoutait chez Héra­clite un fond de hau­teur et de fier­té qui lui fai­sait mépri­ser presque tous les hommes. Il dédai­gnait même la socié­té des savants, et ce dédain était por­té si loin, qu’il leur criait des injures. Pour autant, il n’était pas un homme insen­sible, et quand il s’affligeait des mal­heurs qui forment l’existence humaine, les larmes lui mon­taient aux yeux. La tra­di­tion rap­porte qu’Héraclite mou­rut dans le temple d’Artémis où «il s’était reti­ré et jouait aux osse­lets avec des enfants»*****. Selon Frie­drich Nietzsche, s’il est vrai que l’on a vu ce sage par­ti­ci­per aux jeux bruyants des enfants, c’est qu’il pen­sait, en les obser­vant, à ce que per­sonne n’a pen­sé à cette occa­sion : il pen­sait au jeu du grand Enfant uni­ver­sel, c’est-à-dire Dieu : «Héra­clite», dit Nietzsche******, «n’a pas eu besoin des hommes, même pas pour accroître ses connais­sances. Tout ce qu’on pou­vait éven­tuel­le­ment apprendre en ques­tion­nant les hommes et tout ce que les autres sages s’étaient effor­cés d’obtenir… lui impor­tait peu. Il par­lait sans en faire grand cas de ces hommes qui inter­rogent, qui col­lec­tionnent, bref, de ces “his­to­riens”. “Je me suis cher­ché”*******, disait-il de lui-même en employant le mot qui défi­nit l’interprétation d’un oracle; comme s’il était le seul, lui et per­sonne d’autre, à véri­ta­ble­ment réa­li­ser et accom­plir le pré­cepte del­phique “Connais-toi toi-même”.»

* En grec Ἡράκλειτος ὁ Ἐφέσιος. Haut

** En grec «ἓν πάντα εἶναι». p. 23. Haut

*** En grec «πάντα ῥεῖ». p. 467. Haut

**** En grec «Μὴ ταχὺς Ἡρακλείτου ἐπ’ ὀμφαλὸν εἴλεε βίϐλον τοὐφεσίου· μάλα τοι δύσϐατος ἀτραπιτός. Ὄρφνη καὶ σκότος ἐστὶν ἀλάμπετον· ἢν δέ σε μύστης εἰσαγάγῃ, φανεροῦ λαμπρότερ’ ἠελίου». Ano­nyme dans «Antho­lo­gie grecque, d’après le manus­crit pala­tin». Haut

***** Dio­gène Laërce, «Vies et Doc­trines des phi­lo­sophes illustres». Haut

****** «La Phi­lo­so­phie à l’époque tra­gique des Grecs», p. 364. Haut

******* En grec «ἐδιζησάμην ἐμεωυτόν». p. 229. Haut