Comptes rendus sur la littérature ancienne et moderne de toutes les nations

Lãn Ông, « “Thượng kinh ký-sự”, Relation d’un voyage à la capitale »

éd. École française d’Extrême-Orient, coll. Publications de l’École française d’Extrême-Orient, Paris

éd. École française d’Extrême-Orient, coll. Publications de l’École française d’Extrême-Orient, Paris

Il s’agit de la « Relation d’un voyage à la capitale » (« Thượng kinh ký-sự ») de Lê Hữu Trác, médecin vietnamien, plus connu sous le surnom de Hải Thượng Lãn Ông (« Monsieur le Paresseux de la région de Hải Thượng »). Médecin, Lãn Ông le fut en toute conscience et en toute humanité, avec désintéressement, soignant les pauvres, leur donnant la nourriture nécessaire en cas de besoin, tant et si bien qu’en l’an 1782 apr. J.-C., on le convoqua à la Cour royale, pour prodiguer des soins au prince héritier, atteint depuis quelques mois de fièvre. Dans sa position, tout autre médecin de campagne aurait été ravi et comblé que son nom devînt subitement connu du roi ; mais pour ce sage dédaigneux des honneurs, ce ne fut qu’une distinction embarrassante, tant il vécut cette convocation comme une contrainte. « Je n’arrivai pas à réfréner ma peur », dit-il *. « Ceux qui ne me comprenaient pas, se réjouissaient pour moi… À ce moment, j’étais très inquiet et contracté. Toute la nuit, je ne pus fermer les yeux. Dans mon demi-sommeil, je me disais à moi-même : “Abandonnant tout désir d’honneurs du monde terrestre et matériel, j’ai construit ma chaumière de paille à Hương Sơn pour servir ma vieille mère et lire les classiques. Je m’adonnais à la lecture des ouvrages de [médecine]. Je me maintenais en bonne santé et je secourais les autres. C’était, je le crois, mon idéal, ma meilleure méthode. Qui [aurait cru] qu’un beau matin, je serais ennuyé par une vaine renommée !” » Mais refuser lui était impossible. Parti de son village le 18 février 1782, il arriva à Hanoï le 13 mars et y resta jusqu’au 16 novembre de la même année, date de sa démission. C’est le récit autobiographique de toutes ces circonstances, vécues au jour le jour, neuf mois durant, qui constitue la « Relation » de Lãn Ông : d’abord son voyage lui-même, plein de détails curieux et qui me paraissent instructifs (je pense à ses nombreuses rencontres avec des lettrés qui se traduisent par des échanges de poèmes), puis son arrivée à la capitale (qu’il rêve de quitter au plus vite pour retrouver ses chères montagnes), son examen du prince héritier, le tout émaillé de considérations médicales, de formules et recettes même.

on le convoqua à la Cour royale, pour prodiguer des soins au prince héritier, atteint depuis quelques mois de fièvre

« Ce qui nous comble de joie, nous, qui cherchons dans les anciens auteurs vietnamiens d’autrefois une partie de leur “moi”, caché ou refoulé », explique M. Nguyên Tran Huan **, « c’est de lire une vraie confession faite par notre médecin, une “autocritique” à propos de son mariage manqué avec une jeune fille, à lui promise quarante années avant. Un hasard les réunit à la capitale — lui, médecin… grisonnant, la soixantaine passée, et elle, bonzesse esseulée, regrettant sa jeunesse passée. Leur rencontre fortuite ne laisse pas d’être navrante et émouvante. En ces temps où la morale était si sévère, et l’individu — inexistant… nous sommes sidérés de voir notre médecin n’écouter que la voix de son cœur. Il ose même envoyer un de ses élèves à la recherche de la religieuse pour reprendre contact avec elle. Son “mea-culpa”, la sincérité de son repentir, ainsi que la noblesse d’âme de la religieuse, ont forcé notre admiration et notre respect ». Cette histoire si dramatique et si tendre est, d’après l’interprétation de Mme Yveline Féray, volontairement enfouie par Lãn Ông sous les péripéties, comme pour dissimuler à lui-même et à tout le monde la honte de ses sentiments : « Quel voyage cet homme escamoté derrière le médecin… avait-il fait ? », dit Mme Féray ***. « Cette “Relation”, tel un paravent minutieusement déployé, masquait peut-être, dans l’épaisseur de sa réalité, quelque autre voyage indéfini échappant à toute saisie, un voyage beaucoup plus intérieur que celui que, lui, [avait décrit]. Était-ce le cas ? Il y avait là un vrai, un épais, un insondable mystère. »

Consultez cette bibliographie succincte en langue française

  • Jacques Baruch, « Compte rendu sur “Relation d’un voyage à la capitale” » dans « Message d’Extrême-Orient », vol. 2, no 7, p. 553-555
  • Yveline Féray, « Monsieur le Paresseux : roman [de la vie de Lãn Ông] » (éd. R. Laffont, Paris).

* p. 3-5.

** p. XVIII.

*** « Monsieur le Paresseux », p. 294-295.