Comptes rendus sur la littérature ancienne et moderne de toutes les nations

Mot-clefpoésie chinoise : sujet

« L’Extase du thé : poèmes »

éd. Moundarren, Millemont

Il s’agit de poèmes classiques chinois sur le thé. C’est Li Po, au VIIIe siècle apr. J.-C., qui composa ce que l’on considère comme le premier poème sur le thé pour remercier son neveu, le moine Chung fu, qui lui avait offert du thé de la montagne de la Source de jade. Le poète avait entendu parler de cette montagne qui regorgeait de grottes. À l’extérieur, au milieu des rochers, poussaient des théiers. La Source de jade en aspergeait les racines et les branches de gouttes parfumées. Seul un vieil homme venait cueillir leurs feuilles qui, quand on les buvait, tonifiaient chair et os : il les séchait au soleil et les façonnait en briques *. À l’âge de quatre-vingts ans passés, son teint gardait la cou­leur des pêches et des prunes. Alors que Li Po voyageait dans le Ching ling, le moine Chung fu, son neveu comme je l’ai dit plus haut, lui avait offert des dizaines de ces briques dont la forme ressemblait à une main humaine. On appelait ce thé « la main d’immortel ». Un matin, assis, ressentant encore les bienfaits de la boisson, Li Po composa des vers superbes et une préface pour en faire l’éloge. C’est également au VIIIe siècle que naquit Lu Tung **, surnommé le « fou du thé ». « Du matin au soir », explique M. Paul Butel ***, « le maître [Lu Tung] ne faisait rien d’autre que de réciter des poèmes et de préparer la boisson dont il raffolait avec tant de passion que quelques-uns de ses contemporains le crurent fou. N’écrit-il pas “je ne m’intéresse nullement à l’immortalité, mais seulement au goût du thé” ? ». Autant Lu Yu est célèbre en prose pour son « Clas­sique du thé » ; autant Lu Tung l’est en poésie pour son chant des « Sept tasses de thé » ****, qui décrit remarquablement le plaisir apporté par les tasses successives de thé, depuis la première qui « humecte lèvres et gosier » jusqu’à la septième qui provoque « un vent frais sous [les] aisselles », c’est-à-dire une extase quasiment religieuse. Plus qu’une idéalisation de la manière de boire, le thé représente chez lui une mystique de l’art de la vie, comme on le voit à son existence recluse, subtile, loin d’une carrière dans le fonctionnariat. Son théisme est un taoïsme déguisé. Lisez la suite›

* Le thé était jadis conservé sous forme de briques compressées, aussi dures qu’une pierre, comme il s’en vend encore dans les provinces orientales de la Russie.

** En chinois 盧仝. Parfois transcrit Lotung ou Lu Tong.

*** « Histoire du thé », p. 22.

**** En chinois « 七碗茶 ». Parfois traduit « Sept bols de thé ». Ce chant n’est, en réalité, que la partie centrale d’un long poème intitulé « Zoubi Meng jianyi ji xincha » (« 走筆謝孟諫議寄新茶 »), c’est-à-dire « Remerciements empressés adressés au censeur impérial Meng pour son cadeau de thé fraîchement coupé ».

Tu Fu, « Œuvre poétique. Tome II. La Guerre civile (755-759) »

éd. Les Belles Lettres, coll. Bibliothèque chinoise, Paris

Il s’agit de l’« Œuvre poétique » de Tu Fu * qui se définit par la sobriété des émotions et par l’exact réalisme des tableaux. Sans se permettre des jugements trop personnels, s’effaçant, disparaissant en tant qu’auteur devant ses poésies qui parlent d’elles-mêmes, Tu Fu peint les scènes familières de la vie courante, les misères du petit peuple en proie à la guerre, à la famine et aux injustices. Son « Œuvre poétique » adopte un ton égal et apparemment impassible, mais qu’un détail vient tout à coup rendre vivant, voire même poignant, grâce au choix de deux ou trois mots auxquels l’auteur sait donner leur valeur entière. Tu Fu est, à ce titre, le plus classique des poètes chinois, même s’il y en a d’autres dont le génie est supérieur au sien **. « Le trait principal de son talent, celui qui domine l’œuvre et vient le premier à l’esprit cherchant une impression générale, c’est le caractère conscient et comme réfléchi de ses œuvres. Tu Fu est un artiste toujours sûr et conscient de ses moyens, sachant toujours parfaitement le but auquel il tend. Il n’a guère d’élans imprévus, de digressions dues à des émotions spontanément écloses ; il règle ses œuvres et leur effet avec la perfection d’un mécanisme infaillible, ne laissant rien au hasard, n’omettant rien d’essentiel, n’ajoutant rien de superflu… Mais ce sont là précisément les traits essentiels des principes de l’école classique, les qualités idéales auxquelles tend… la mentalité artistique des Tang ***, période du classicisme chinois », dit M. Georges Margouliès. Lisez la suite›

* En chinois 杜甫. Parfois transcrit Du Fu, Dou-fou, Thou-fou, Thu Fu ou Tou Fou.

** Li Po et Bai Juyi.

*** De l’an 618 à l’an 907.

« Wang Wei le Poète »

éd. Jouve, coll. Faculté des lettres de l’Université de Paris, Paris

éd. Jouve, coll. Faculté des lettres de l’Université de Paris, Paris

Il s’agit de Wang Wei *, artiste chinois (VIIIe siècle apr. J.-C.), aussi illustre en poésie qu’en peinture et en musique. La mort de son père le livra de bonne heure et tout entier à l’influence maternelle, qui imprima sur son génie une véritable empreinte bouddhique : c’est en elle qu’il faut voir la source de cet amour de la nature, de ce goût de la méditation, de ce détachement du monde, de cette « pureté détachée » (« qing yi » **) qui pénètrent le caractère de Wang Wei et forment l’essence même de ses œuvres. On peut supposer que c’est aussi sa mère qui le guida dans le choix de son surnom : Mo Jie ***. En effet, ces deux idéogrammes, joints à celui de son prénom Wei, forment le nom chinois du saint Vimalakîrti. Toute sa vie durant, Wang Wei observa un jeûne rigoureux et s’abstint de viandes. Dans sa chambre dépouillée, hormis un service à thé, un luth et un lit de cordes, on ne voyait qu’une table basse sur laquelle étaient rangées les écritures bouddhiques. On n’a pas raison de douter qu’il avait une bonne connaissance de ces écritures ; mais une froide impression d’immobilisme émane de ses poèmes qui, étant parfaits et sans défaut, cherchant et atteignant leurs effets, sont par là moins humains, moins vivants. Une autre explication de cet immobilisme, c’est l’influence de la peinture et de la musique. Su Dongpo disait de Wang Wei que « ses poèmes étaient des tableaux, et ses tableaux — des poèmes ». Un autre critique qualifiait sa poésie de « peinture sonore » (« you sheng hua » ****). On rapporte, comme preuve de son savoir dans ces deux différents arts, l’anecdote suivante : « [Se trouvant] un jour chez une personne qui possédait un tableau représentant des musiciens en train de jouer d’un instrument, Wang Wei regarda le tableau et dit : “C’est la première mesure du troisième refrain de la danse des robes arc-en-ciel”. Les curieux firent venir des musiciens pour jouer cette pièce. Leur pose instrumentale confirma l’affirmation de Wang Wei » Lisez la suite›

* En chinois 王維. Autrefois transcrit Uang Uei, Wang Wey, Ouang-oey, Ouang Oueï ou Ouan-ouey.

** En chinois 清逸. Autrefois transcrit « ts’ing yi ».

*** En chinois 摩詰. Autrefois transcrit Mouo Kie ou Mo-k’i.

**** En chinois 有聲畫. Autrefois transcrit « yeou-cheng-houa ».

« La Double Inspiration du poète Po Kiu-yi (772-846) »

éd. P. Bossuet, coll. Faculté des lettres de l’Université de Paris, Paris

éd. P. Bossuet, coll. Faculté des lettres de l’Université de Paris, Paris

Il s’agit de Bai Juyi *, le poète le plus talentueux de la Chine, avec Li Po (IXe siècle apr. J.-C.). Au contraire de son pays, où sa popularité décrut au fil des siècles, le Viêt-nam et le Japon, sans doute grâce à leur lectorat féminin, le tinrent toujours pour un modèle suprême et allèrent jusqu’à en faire une sorte de dieu tutélaire. Déjà de son vivant, sa « Chanson des regrets éternels » (« Chang hen ge » **) et sa « Ballade du luth » (« Pi pa xing » ***) jouissaient d’un prestige incomparable auprès des femmes : « Veuves et vierges ont souvent, à la bouche, un poème de moi… À ma vue, les chanteuses me désignent du doigt, en se disant entre elles : voici le maître de la “Chanson des regrets éternels” », dit-il dans une lettre ****. « Le trait principal… de Bai Juyi, qui fait son mérite principal en tant que poète », dit un critique *****, « c’est l’extrême simplicité de son élocution, le naturel de toute son œuvre ». Bai Juyi renonçait au langage trop savant, trop froid, trop dense que ses prédécesseurs polissaient et ciselaient depuis des siècles jusqu’à être souvent un peu obscurs. On prétend qu’il lisait ses vers à une vieille dame illettrée et ne cessait de les changer jusqu’à ce que cette dernière lui fît entendre qu’elle avait tout compris. On compare son style simple, abondant, régulier à l’eau d’une fontaine qui coule nuit et jour sur la petite place du village, et où tout le monde s’abreuve :

« Danseuse tartare ! Danseuse tartare !
L’âme répond au son des cordes,
Les mains répondent au tambour.
La musique prélude, elle s’élance, manches hautes.
Palpitante comme la neige, frémissante comme le roseau,
À droite et à gauche, inlassable, elle pivote,
Mille et mille tours se poursuivent sans trêve.
Rien de ce monde ne pourrait l’égaler :
Voiture, moins rapide ; tourbillon, moins primesautier.
La danse finie, à plusieurs reprises elle salue et remercie
Le souverain qui sourit légèrement
 » Lisez la suite›

* En chinois 白居易. Autrefois transcrit Pé-kiu-y, Po Kiu-i, Po Kiu-yi, Po Tchu-yi, Pai Chui, Bo Ju yi, Po Chü-i ou Po Chu yi.

** En chinois « 長恨歌 ». Autrefois transcrit « Tch’ang-hen-ko » ou « Ch’ang-hen ko ».

*** En chinois « 琵琶行 ». Autrefois transcrit « P’i-pa-hing », « Pi pa sing » ou « Pï-pá hsing ».

**** Dans Lo Ta-kang, « La Double Inspiration du poète Po Kiu-yi », p. 135.

***** M. Georges Margouliès.

Yuan Mei, « Divers Plaisirs à la villa Sui : poèmes »

éd. Moundarren, Millemont

éd. Moundarren, Millemont

Il s’agit des « Poèmes » de Yuan Zicai *, plus connu sous le surnom de Yuan Mei **, poète et conteur chinois, que son indépendance, son savoir, sa liberté d’esprit mettaient en marge des académismes du temps. Il naquit en l’an 1716 apr. J.-C. Sa famille était loin d’être riche. Son père voyageait comme secrétaire dans des provinces reculées pour envoyer de quoi nourrir la maisonnée, tandis que sa mère restait à Hangzhou avec plusieurs fils et filles en bas âge et faisait des prodiges d’économie pour les élever. Déjà dans son enfance, Yuan Mei chérissait les livres plus qu’il ne chérissait la vie. Chaque fois qu’il passait devant une librairie, ses pieds s’arrêtaient naturellement, et l’eau lui en venait à la bouche ; mais les prix étaient trop élevés : « Il n’y avait que dans le rêve que j’en achetais », dit-il non sans amertume ***. Le goût des livres lui était « plus suave que celui d’un vin vieux » ****. Le but de sa vie était la satisfaction de ce goût, et non pas la réussite aux concours ni l’obtention des diplômes qui ouvraient les portes du mandarinat : « Une fois le livre ouvert, j’ignore les cent affaires. Quand j’ai un livre ancien, je suis comme ivre ; homme d’aujourd’hui je gaspille mon temps avec les hommes d’autrefois », dit-il dans un de ses poèmes *****. À l’âge de quarante ans, ayant acquis une certaine fortune, Yuan Mei s’adonna tout entier aux belles-lettres. Pour ne pas être distrait de ses travaux par « les pensées du monde de poussière » ******, il alla se fixer dans une villa qu’il avait achetée aux portes de Nankin. Dans son « Recueil de littérature de la maison sise sur la Colline du Grenier » (« Xiaocang shanfang wenji » *******), l’on peut lire de nombreux détails sur cette villa, son histoire et ses environs : « À deux “li” à l’ouest du pont de la porte septentrionale de Nankin, je trouvai la Colline du Grenier… Là, au temps de l’empereur Kangxi ********, un certain Sui, directeur de la Fabrique impériale de Soieries, avait élevé un pavillon sur le pic septentrional de la Colline, avait planté autour des arbres, des arbustes et avait circonscrit le tout d’un mur. Tous les habitants de Nankin venaient se promener et admirer la nature dans cet endroit : on l’appelait “Sui yuan” ********* (“villa Sui”, ou littéralement “jardin de Sui”), du nom de son propriétaire. Trente ans plus tard, lorsque je fus nommé [magistrat] à Nankin, ce jardin était presque entièrement détruit, et le pavillon s’était transformé en un vulgaire cabaret où les charretiers et les porteurs de chaises se disputaient tout le jour. À cette vue j’eus le cœur serré ; je pris ce jardin en pitié et demandai le prix du terrain » Lisez la suite›

* En chinois 袁子才. Autrefois transcrit Yuan Tseu-ts’aï ou Yüan Tzu-ts’ai.

** En chinois 袁枚. Autrefois transcrit Yuen Mei.

*** p. 117.

**** p. 96.

***** p. 113.

****** p. 13.

******* En chinois « 小倉山房文集 ». Autrefois transcrit « Siao-ts’ang-chan-fang-ouen-tsi », « Siao tshang chan fang oen tsi » ou « Hsiao-ts’ang shan-fang wen-chi ».

******** Qui régnait entre les années 1661 et 1722.

********* En chinois 隨園. Autrefois transcrit « Soei yuen » ou « Soueï-yuan ».

Bao Zhao, « Sur les berges du fleuve »

éd. La Différence, coll. Orphée, Paris

éd. La Différence, coll. Orphée, Paris

Il s’agit de Bao Zhao *, poète chinois (Ve siècle apr. J.-C.). Il était un véritable maître du « yuefu » ** (« poème chanté »), auquel il redonna une vigueur nouvelle en y réintroduisant le ton de la langue populaire. Ses dix-neuf « yuefu » sur le thème de « La route est difficile » *** (« Xing lu nan » ****) passent pour des modèles achevés de ce genre poétique ; ils ne traitent pas seulement de la difficulté des voyages solitaires, mais aussi des peines de la vie, en particulier de la mélancolie de l’âme. Plus tard, sous les Tang *****, Li Po s’en inspira et Tu Fu les admira. Des autres œuvres de Bao Zhao, je retiens surtout sa longue rhapsodie intitulée « Chant de la ville dévastée » ****** (« Wu cheng fu » *******). C’est une remarquable méditation sur la vanité des grandeurs humaines, dont voici les premiers vers : « Autrefois, au temps de grandeur, les essieux des chars se touchaient, les hommes étaient serrés épaule contre épaule le long de ces routes. La plaine était couverte de villages et de fermes, les cris et les chants emplissaient la voûte céleste. On exploitait les terrains de sel, on creusait les montagnes pour en extraire du cuivre. Les hommes étaient forts et pleins de talents… Aussi se sont-ils permis d’enfreindre les lois, de négliger les préceptes royaux ; ils ont dressé de hautes forteresses, creusé de profonds réservoirs d’eau, ils ont projeté de rendre leur destin brillant et de devenir les premiers de leur temps. Voici pourquoi ils ont élevé des bâtiments et des murailles si grands, pourquoi ils ont multiplié [les] pavillons et [les] tours d’observation ; leurs édifices s’élevaient comme les bords escarpés d’un torrent » Lisez la suite›

* En chinois 鮑照. Autrefois transcrit Pao Tchao ou Pao Chao.

** En chinois 樂府. Autrefois transcrit « yo-fou » ou « yüeh-fu ».

*** Parfois traduit « Les Peines du voyage », « Difficultés de la route » ou « Ah ! que dure est la route ! ».

**** En chinois « 行路難 » Autrefois transcrit « Hsing lu nan ».

***** De l’an 618 à l’an 907.

****** Parfois traduit « La Ville abandonnée : “fou” » ou « Rhapsodie de la ville en ruines ».

******* En chinois « 蕪城賦 ». Autrefois transcrit « Wou tch’eng fou » ou « Wu-ch’eng fu ».

Li He, « Poèmes »

éd. Gallimard, coll. Connaissance de l’Orient, Paris

éd. Gallimard, coll. Connaissance de l’Orient, Paris

Il s’agit de Li He *, poète chinois (VIIIe-IXe siècle) qui mourut à vingt-sept ans des suites d’une tuberculose pulmonaire. Un caractère ombrageux et chagrin, doublement atteint par la maladie et par le deuil, dissimulé sous les dehors d’un orgueil incommensurable, telle fut la cause de ses malheurs et peut-être aussi de ses revers. L’homme était d’humeur à créer autour de lui une atmosphère plus hostile qu’accueillante. La légende veut qu’un de ses cousins l’ait haï à ce point qu’à la nouvelle de sa mort il jeta dans les égouts, avec un soupir de soulagement, les poèmes de Li He qu’il avait gardés. Une quinzaine d’années plus tard, ces poèmes dont beaucoup s’étaient déjà perdus, auraient achevé de disparaître, si un de ses amis n’en avait retrouvé une copie miraculeusement cachée dans des bagages. Ce fut avec les yeux mouillés de larmes que cet ami écrivit au poète Du Mu pour lui demander la faveur d’une préface aux œuvres de celui qui n’avait laissé, après sa mort prématurée, ni héritage ni héritiers. La nuit suivante, Du Mu fut surpris dans son sommeil par les cris d’un messager urgent. Il réveilla son domestique, se fit présenter le paquet et le décacheta à la lueur d’une chandelle. Il consentit à rédiger la préface, ce qu’il fit en des termes élogieux : « Les nuages et brouillards dont les contours, lentement, se confondent les uns dans les autres ne peuvent donner tout à fait une juste image de la manière de Li He ; ni les vastes étendues d’eau, celle de ses sentiments ; ni la verdure au printemps, celle de sa vigueur ; ni la claire lumière de l’automne, celle de son style » **. Et plus loin : « Avec de profonds soupirs, il s’afflige de choses dont personne n’avait jamais rien dit ni de nos jours ni jadis » ***. Lisez la suite›

* En chinois 李賀. Parfois transcrit Li Ho.

** Dans p. 8-9.

*** Dans p. 14.

« Les Poèmes de Cao Cao (155-220) »

éd. Collège de France-Institut des hautes études chinoises, coll. Bibliothèque de l’Institut des hautes études chinoises, Paris

éd. Collège de France-Institut des hautes études chinoises, coll. Bibliothèque de l’Institut des hautes études chinoises, Paris

Il s’agit des poèmes de Ts’ao Ts’ao *, général et politicien chinois, défait dans la bataille de la falaise Rouge en 208 apr. J.-C. Cet homme ivre d’action qui, simple chef de bande à ses débuts, sut se tailler, dans la Chine disloquée et troublée de la fin des Han, la part du lion, et momentanément du moins, à unifier le pays sous son autorité — cet homme ivre d’action, dis-je, trouva parmi ses soucis d’État et de guerre assez de loisirs pour se livrer à la poésie. Aussi, les biographes le décrivent-ils assis à dos de cheval, « la longue lance en travers de sa selle », buvant du vin et « composant des vers inébranlables » ** pleins d’énergie mâle et de force héroïque :

« Du vieux coursier, couché dans l’écurie,
L’idéal se situe à mille “li”
[c’est-à-dire sur un champ de bataille lointain].
Quand le héros touche au soir de la vie,
Son cœur vaillant n’a pas fini de battre
 » ***.

Sa réputation acquise, Ts’ao Ts’ao employa tous les ressorts de son génie pour obtenir d’être nommé premier ministre. Il réussit ; et élevé dans ce poste, il ne travailla désormais qu’à se faire des protégés, en embauchant ceux qui lui paraissaient dévoués à ses intérêts, et en destituant quiconque n’adhérait pas aveuglément à toutes ses volontés. Son ambition finit par éteindre en lui ses belles qualités. « Il avait délivré son [Empereur] d’un tyran qui le persécutait ; mais ce fut pour le faire gémir sous une autre tyrannie, moins cruelle sans doute, mais qui n’en était pas moins réelle », dit très bien le père Joseph Amiot ****. « Il devint fourbe, vindicatif, cruel, perfide, et ne garda pas même l’extérieur de ce qu’on appelait ses anciennes vertus. » Ts’ao Ts’ao mourut en 220 apr. J.-C., en emportant avec lui la haine d’une nation, dont il aurait pu être l’idole s’il s’était contenté d’être le premier des sujets de son souverain légitime. Peu de temps auparavant, il avait associé son fils au premier ministère et l’avait nommé son successeur dans la principauté de Ouei ; celui-ci donna à Ts’ao Ts’ao, son père, le titre posthume de « Ouei-Ou-Ti » ***** (« Empereur Ou des Ouei »). Lisez la suite›

* En chinois 曹操. Parfois transcrit Cao Cao.

** En chinois 橫槊賦詩.

*** p. 152.

**** « Ouei-ou-ti, ministre », p. 105.

***** En chinois 魏武帝. Parfois transcrit « Wei-Wu-Di ».

« Les Dix-neuf Poèmes anciens »

éd. Les Belles Lettres, coll. Bibliothèque chinoise, Paris

éd. Les Belles Lettres, coll. Bibliothèque chinoise, Paris

Il s’agit des « Dix-neuf Poèmes anciens » (« Gushi shijiu shou » *), ensemble de dix-neuf poèmes chinois, tous anonymes, qui tirent leur beauté de la douceur de leur style et de l’expression toute personnelle de leur mélancolie. Très peu connus en Occident, ils datent probablement du déclin de la dynastie des Han (IIe siècle apr. J.-C.), qui fut marqué par de graves troubles politiques et, l’emprise du confucianisme se relâchant, par une émancipation de la poésie qui s’intéressa non plus aux choses, mais aux sentiments intimes. Pour la première fois en Chine, les « Dix-neuf Poèmes anciens » évoquèrent — certes sur un ton populaire, mais avec art tout de même, et un art qui a ses titres de noblesse — l’amertume de l’échec, la nostalgie de l’amour idéal, le sentiment douloureux de la fragilité humaine, la hantise du temps qui passe et de la mort : « Selon une brillante étude du professeur Yoshikawa **, l’idée que l’homme est le jouet d’un destin incompréhensible et capricieux ne se développe en Chine que sous les Han. Bien qu’en réalité [cette] idée apparaisse déjà dans le “Shi Jing” et dans les “Élégies de Chu”… les personnages du “Shi Jing” croient en général à la justice du Ciel, et ceux des “Élégies de Chu” accusent plutôt les hommes que le hasard de leurs malheurs. Il semble donc que la désolation silencieuse des “Dix-neuf Poèmes anciens” soit bien l’indice d’un pessimisme nouveau », explique M. Jean-Pierre Diény Lisez la suite›

* En chinois « 古詩十九首 ». Autrefois transcrit « Kou che che kieou cheou » ou « Ku-shih shih-chiu shou ».

** Kôjirô Yoshikawa, « 推移の悲哀ー古詩十九首の主題 » (« La Tristesse de l’impermanence — le thème principal des “Dix-neuf Poèmes anciens” »), inédit en français.

« Élégies de Chu, “Chu ci” »

éd. Gallimard, coll. Connaissance de l’Orient, Paris

éd. Gallimard, coll. Connaissance de l’Orient, Paris

Il s’agit des « Élégies de Chu » (« Chu ci » *), recueil chinois de vingt-cinq élégies ou poésies lyriques, dont les plus célèbres furent composées par Qu Yuan ** (IIIe siècle av. J.-C.) et par son disciple Song Yu *** (IIe siècle av. J.-C.). Au point de vue de la forme, les « Élégies de Chu » se distinguent par le retour invariable d’une sorte d’interjection plaintive, « xi ! » ****, qui se répète tous les deux vers. Quant au fond, elles n’ont d’autre but que celui d’exhaler des plaintes, et de reprocher au roi de Chu la faute qu’il commit en congédiant Qu Yuan. On raconte que ce malheureux poète avait une conduite exemplaire ; c’est pourquoi il aima mieux mourir que de rester dans l’entourage corrompu du roi. Il s’en éloigna donc, et parvenu aux bords de la rivière Mi Luo *****, il erra longtemps se parlant à lui-même : il avait dénoué ses cheveux en signe de deuil et les laissait tomber sur son visage amaigri. Un pêcheur le rencontrant dans cet état lui dit : « N’es-tu pas celui que l’on croyait un des plus grands de l’Empire ? Comment donc en es-tu réduit à une pareille situation ? » Qu Yuan répondit : « Le monde entier est dans le désordre ; moi seul, j’ai conservé ma pureté. Tous se sont assoupis dans l’ivresse ; moi seul, je suis resté vigilant. Voilà pourquoi je suis exilé ». Le pêcheur dit : « Le véritable sage ne se laisse embarrasser par aucune chose et sait vivre avec son siècle. Si le monde entier est dans le désordre, pourquoi ne sais-tu pas t’en accommoder ?… » Qu Yuan répondit : « J’ai entendu dire que celui qui vient de se purifier dans un bain, prend soin de secouer la poussière de son bonnet et de changer de vêtements. Quel homme voudrait donc, quand il est pur, se laisser souiller au contact de ce qui ne l’est pas ? J’aime mieux chercher la mort dans les eaux de cette rivière et servir de pâture aux poissons… » Il écrivit alors un dernier poème, et serrant une grosse pierre contre sa poitrine, il se précipita dans la rivière Mi Luo. Lisez la suite›

* En chinois « 楚辭 ». Autrefois transcrit « Tsou-tse », « Tch’ou ts’eu » ou « Chu tzu ».

** En chinois 屈原. Autrefois transcrit Kiu-youen, K’iu-yuen, K’iu Yuan, K’üh Yüan, Chhu Yuan ou Ch’ü Yüan.

*** En chinois 宋玉. Autrefois transcrit Soung-yo ou Sung Yü.

**** En chinois .

***** En chinois 汩羅. Cette rivière, dans le Hunan, est formée par la confluence de la Mi et de la Luo.

Mao Tsé-toung, « Poésies complètes »

éd. Parti pris, Montréal

éd. Parti pris, Montréal

Il s’agit des poèmes autobiographiques de Mao Tsé-toung *. Alors que son « Petit Livre rouge » a été publié à des centaines de millions d’exemplaires ; alors que des traités théoriques aussi insipides, avouons-le, que ses essais « De la pratique » et « De la contradiction » ont été les Bibles d’un milliard de Chinois ; ce que Mao Tsé-toung a écrit de plus beau peut-être a été le moins imprimé : ses poèmes. Ils sont l’œuvre d’un homme qui fut d’abord bibliothécaire, calligraphe, stratège de la Longue Marche, avant d’être le fanatique religieux d’une pensée qui se prétendra marxiste et ne le sera jamais le moins du monde. En dépit de leur caractère national, et même nationaliste, Mao Tsé-toung hésita longuement avant de divulguer ces poèmes : sans doute trahissaient-ils quelque opposition, et même quelque déchirement, dans la conscience du chef d’État politique qu’il était devenu : « Je n’ai jamais désiré qu’ils soient officiellement publiés », se justifie-t-il **, « à cause de leur style antique ; et j’ai peur de semer une mauvaise graine, qui pourrait influencer de façon incorrecte notre jeunesse. En outre, il y a dans mon travail très peu de poétique inspiration, et rien que de très ordinaire ». Replacés sur la carte, ces poèmes jouent le rôle de stèles érigées en des lieux donnés, pour souligner, commémorer, célébrer la geste révolutionnaire de Mao Tsé-toung, depuis son départ du village natal :

« Fragiles images de mon départ — maudite l’eau qui passe ! —
Du vieux jardin, il y a trente-deux ans
Le Drapeau Rouge alors s’enroulait aux lances des serfs
Et les mains noires tenaient haut le fouet des tyrans
 » ***

jusqu’à son retour aux monts Jing gang ****, qui avaient servi de premier bastion de l’Armée rouge et de berceau de la révolution communiste Lisez la suite›

* En chinois 毛澤東. Parfois transcrit Mao Tsö-tong, Mao Tsö-toung, Mao Tse-tung, Mao Ce Dun, Mao Ce-tung, Mao Zetong, Mao Tze Dong ou Mao Zedong.

** Dans le numéro inaugural de la revue « Shikan » (« 诗刊 »), c’est-à-dire « Poésie ».

*** p. 89.

**** En chinois 井岡山.

Lu You, « Le Vieil Homme qui n’en fait qu’à sa guise : poèmes »

éd. Moundarren, Millemont

éd. Moundarren, Millemont

Il s’agit de Lu You *, poète chinois (XIIe siècle). La quantité innombrable des compositions poétiques de Lu You (dix mille de conservées, un nombre égal de perdues) ne manque pas d’étonner, et le sinologue est comme effrayé quand il voit s’étendre devant lui le vaste champ de ces poésies, ne sachant trop quelles limites imposer à son étude, et surtout, hésitant à faire un choix. Si, dans ce dessein, il se fie au goût des indigènes, c’est-à-dire s’il n’aborde que les poésies regardées comme sublimes par les Chinois, il fera fausse route. Trop souvent, celles-ci ne sont appréciées que pour les défauts littéraires de leur époque — pour leur application minutieuse à se conformer absolument aux règles, pour leur froideur de composition, pour l’effort mal déguisé de reproduire la manière classique — défauts que Lu You lui-même reconnaissait comme tels :

« Étudiant malhabile en mes premiers vers,
Combien souvent le génie d’autrui me fut une aide !
 », dit-il **.
« Trop conscient de ma faiblesse et d’un souffle débile,
Je n’osais aspirer à une renommée creuse…
Certes les talents ne manquent pas en ce monde :
Quelque chose d’imperceptible les sépare du génie
 ». Lisez la suite›

* En chinois 陸游. Autrefois transcrit Lou Yeou, Lu Yiu ou Lu Yu. À ne pas confondre avec Lu Yu, l’auteur du « Classique du thé », qui vécut quatre siècles plus tôt.

** Dans « Anthologie de la poésie chinoise classique », p. 46.

« Lu You : mandarin, poète et résistant de la Chine des Song »

éd. Presses universitaires d’Aix-Marseille, Aix-en-Provence

éd. Presses universitaires d’Aix-Marseille, Aix-en-Provence

Il s’agit de Lu You *, poète chinois (XIIe siècle). La quantité innombrable des compositions poétiques de Lu You (dix mille de conservées, et un nombre égal de perdues) ne manque pas d’étonner, et le sinologue est comme effrayé quand il voit s’étendre devant lui le vaste champ de ces poésies, ne sachant trop quelles limites imposer à son étude, et surtout, hésitant à faire un choix. Si, dans ce dessein, il se fie au goût des indigènes, c’est-à-dire s’il n’aborde que les poésies regardées comme sublimes par les Chinois, il fera fausse route. Trop souvent, celles-ci ne sont appréciées que pour les défauts littéraires de leur époque — pour leur application minutieuse à se conformer absolument aux règles, pour leur froideur de composition, pour l’effort mal déguisé de reproduire la manière classique — défauts que Lu You lui-même reconnaissait comme tels :

« Étudiant malhabile en mes premiers vers,
Combien souvent le génie d’autrui me fut une aide !
 », dit-il **.
« Trop conscient de ma faiblesse et d’un souffle débile,
Je n’osais aspirer à une renommée creuse…
Certes les talents ne manquent pas en ce monde :
Quelque chose d’imperceptible les sépare du génie
 ». Lisez la suite›

* En chinois 陸游. Autrefois transcrit Lou Yeou, Lu Yiu ou Lu Yu. À ne pas confondre avec Lu Yu, l’auteur du « Classique du thé », qui vécut quatre siècles plus tôt.

** Dans « Anthologie de la poésie chinoise classique », p. 46.

Li Qing zhao, « Œuvres poétiques complètes »

éd. Gallimard, coll. UNESCO d’œuvres représentatives-Connaissance de l’Orient, Paris

éd. Gallimard, coll. UNESCO d’œuvres représentatives-Connaissance de l’Orient, Paris

Il s’agit de Li Qing zhao *, poétesse chinoise (XIIe siècle apr. J.-C.). Née dans une famille mandarinale cultivée, elle épousa à dix-huit ans un jeune bibliophile et collectionneur, Zhao Ming cheng **. L’union fut parfaite. Les deux époux vécurent heureux, partageant leur passion commune pour la calligraphie et la peinture au milieu des objets d’art, dont dix chambres de leur maison étaient remplies. Mais l’invasion des Jin fit brûler ce trésor et obligea les deux époux à se réfugier au sud du fleuve Bleu : « Les habitants », raconte Li Qing zhao ***, « s’enfuient, de l’est à l’ouest, du sud au nord. Les montagnards projettent d’entrer dans les villes. Les citadins pensent à gagner les montagnes et les forêts. Aux heures de midi, on voit stationner de longues files de réfugiés. Il n’y a plus personne qui ne soit sans abri ». Quatre ans plus tard, Li Qing zhao perdit son mari et fut réduite à mener une vie instable sans trouver le repos. Aussi, si ses premières œuvres reflètent la période heureuse de sa vie, celles qui suivent l’exode vers le sud et la mort de l’époux expriment la douleur. Eh bien ! ce n’est que dans ces dernières œuvres, composées sur la route et au milieu des hasards, que Li Qing zhao montre des qualités propres à une grande poétesse, et j’ose dire que ses souffrances, ses plaintes, ses larmes sont la moitié de son génie. Pour s’en convaincre, il suffit de considérer son poème composé sur l’air de « Sheng sheng man » **** (« Chaque note est lente »). Les trois premiers vers (« Je tâtonne à gauche, je cherche à droite. Solitude fraîche, solitude froide. Mon cœur erre et se perd dans tant d’ombres, pâles, sombres. ») sont cités encore de nos jours pour illustrer une grande détresse. Quant au début du vers suivant (« La chaleur subite cède au froid… »), il est devenu un proverbe pour exprimer une situation changeante. Enfin, les deux derniers vers (« Dans un tel état, comment en finir avec ce seul mot terrible : “tristesse” ? ») sont déclamés par les gens instruits pour évoquer des malheurs qui s’accumulent. Lisez la suite›

* En chinois 李清照. Parfois transcrit Li Ts’ing-tchao, Li-tsing-chao, Li Ch’ing-chao ou Li Quingzhao.

** En chinois 趙明誠.

*** « Postface au “Catalogue des inscriptions sur pierre et sur bronze (金石錄)” de Zhao Ming cheng ».

**** En chinois « 声声慢 ».

« Amour et Politique dans la Chine ancienne : cent poèmes de Li Shangyin (812-858) »

éd. de Boccard, Paris

éd. de Boccard, Paris

Il s’agit de Li Shang yin *, de son vrai nom Yi shan **, poète symboliste de la fin des Tang (IXe siècle apr. J.-C.). « Aucun poème chinois, par définition, ne peut se réduire à son sens littéral. » *** Cette vérité ne s’est jamais mieux fait sentir que dans les poèmes de Li Shang yin. Le moindre de ses vers a besoin de commentaires pour être bien compris. Les personnages sont peu connus. L’action où ils sont engagés est aussi obscure pour les gens du monde que pour les érudits. L’intelligence du lecteur, au lieu de s’attacher tout entière aux idées qui animent le poète, cherche à deviner le sens des symboles. Que signifie, par exemple :

« Lorsque le cheval céleste des Han eut engendré Pushao,
La luzerne et la grenade furent plantées partout dans les faubourgs.
Les jardins du palais ne surent que conserver le bec du phénix ;
Les chars de la suite n’ont plus dressé les longues plumes du faisan…
Qui avait prévu que Su Wu, devenu vieux, reviendrait au pays ?
À Mouling, sur les pins et les cyprès, la pluie tombe en sifflant, lugubre
 » **** ? Lisez la suite›

* En chinois 李商隱. Autrefois transcrit Li-chang-yn, Li Chang-yin ou Li Shang ying.

** En chinois 義山. Autrefois transcrit Yi-chan.

*** M. André Markowicz.

**** p. 225.

Tao Yuan ming, « L’Homme, la Terre, le Ciel : enfin je m’en retourne »

éd. Moundarren, Millemont

éd. Moundarren, Millemont

Il s’agit des poèmes de Tao Yuan ming *, lettré chinois, grand chantre de la vie rustique (IVe-Ve siècle apr. J.-C.). Issu d’une vieille lignée tombée dans l’obscurité et le besoin, il rêvait d’une vie simple, mais qui lui appartînt réellement, une vie consacrée à ses poèmes et à son jardin de chrysanthèmes : « Cueillant des chrysanthèmes à la haie de l’est, le cœur libre, j’aperçois la montagne du sud. Dans tout cela réside une signification profonde. Sur le point de l’exprimer, j’ai déjà oublié les mots », dit-il dans un passage remarquable. Sa famille était pauvre : labourer et cultiver ne suffisait pas à la nourrir. La maison était pleine de jeunes enfants, mais la jarre — vide de grains. Ses amis le pressaient de prendre quelque poste lointain et finirent par le persuader. Tao Yuan ming avait à peine pris ses fonctions que, nostalgique, il avait déjà envie de s’en retourner. Pourquoi ? Sa nature était spontanée ; elle refusait de se plier pour être contenue. Languissant, bouleversé, il eut profondément honte de trahir le principe de sa vie — celui de ne pas se mêler aux obligations du monde. Il décida d’attendre la fin de l’année pour aussitôt emballer ses vêtements et partir la nuit, tel un oiseau échappé de sa cage :

« Les champs et le jardin doivent déjà être envahis par les herbes,
Pourquoi ne m’en suis-je pas retourné plus tôt ?…
Aujourd’hui j’ai raison, hier j’avais tort… Lisez la suite›

* En chinois 陶淵明. Autrefois transcrit T’ao Yuen-ming ou T’au Yüan-ming. Également connu sous le nom de Tao Qian (陶潛). Autrefois transcrit T’ao Ts’ien, T’au Ts’ien ou T’ao Ch’ien.

Han Shan, « Merveilleux le chemin de Han shan : poèmes »

éd. Moundarren, Millemont

éd. Moundarren, Millemont

Il s’agit de Han Shan *, ermite et poète chinois (VIIe siècle apr. J.-C.). Il avait quitté sa famille pour se retirer sur une falaise, dans un endroit nommé Montagne froide (Han shan), auquel il doit son surnom. Le lieu où il vivait était libre de la poussière et du bruit. Il s’asseyait parmi les nuages blancs. Un vent subtil soufflait à travers les pins solitaires, dont le son lui était agréable. Depuis dix ans, il n’était pas retourné en ville ; il en avait oublié la route qu’il avait jadis empruntée pour venir. Non loin de là, au monastère du Pays clair (Guo qing **), vivait son ami et condisciple, Shi De ***, qui travaillait dans la cuisine et mettait les restes de côté pour lui dans un tube de bambou. Han Shan déambulait sous la véranda du monastère, criant de joie, parlant seul, riant seul. On le prenait pour un fou. Parfois, les moines lui couraient après pour l’injurier, pour le chasser. Dans les villages, près des huttes, il badinait avec les enfants qui gardaient les vaches. Pourtant, ses paroles semblaient cohérentes, et si on y réfléchissait bien, on y devinait des idées profondes. En fait, tout ce qu’il disait était profond. Dans ses poésies aussi, il abordait les sujets les plus graves en en donnant une peinture ingénue et simple, et en conservant une parfaite bonhomie, ce qui fait qu’on suit ses vers et qu’on se les assimile rapidement, sans même se rendre compte de leur portée :

« Les gens demandent le chemin de Han shan
Nulle route ne mène à Han shan
L’été, la glace ne fond pas
À peine levé, le soleil se noie dans le brouillard
Comment y parvenir, comme moi,
Si votre cœur n’est pas pareil au mien ?
Si votre cœur, par contre, est pareil au mien
Vous êtes alors en plein milieu
 » Lisez la suite›

* En chinois 寒山. Autrefois transcrit Han-chan ou Han Schan.

** En chinois 國清. Autrefois transcrit Kuo ch’ing.

*** En chinois 拾得. Autrefois transcrit Shih Té. On raconte que Shi De était un enfant abandonné, car son surnom signifie « le ramassé ».

Wang Wei, « Les Saisons bleues »

éd. Phébus, coll. Libretto, Paris

éd. Phébus, coll. Libretto, Paris

Il s’agit de Wang Wei *, artiste chinois (VIIIe siècle apr. J.-C.), aussi illustre en poésie qu’en peinture et en musique. La mort de son père le livra de bonne heure et tout entier à l’influence maternelle, qui imprima sur son génie une véritable empreinte bouddhique : c’est en elle qu’il faut voir la source de cet amour de la nature, de ce goût de la méditation, de ce détachement du monde, de cette « pureté détachée » (« qing yi » **) qui pénètrent le caractère de Wang Wei et forment l’essence même de ses œuvres. On peut supposer que c’est aussi sa mère qui le guida dans le choix de son surnom : Mo Jie ***. En effet, ces deux idéogrammes, joints à celui de son prénom Wei, forment le nom chinois du saint Vimalakîrti. Toute sa vie durant, Wang Wei observa un jeûne rigoureux et s’abstint de viandes. Dans sa chambre dépouillée, hormis un service à thé, un luth et un lit de cordes, on ne voyait qu’une table basse sur laquelle étaient rangées les écritures bouddhiques. On n’a pas raison de douter qu’il avait une bonne connaissance de ces écritures ; mais une froide impression d’immobilisme émane de ses poèmes qui, étant parfaits et sans défaut, cherchant et atteignant leurs effets, sont par là moins humains, moins vivants. Une autre explication de cet immobilisme, c’est l’influence de la peinture et de la musique. Su Dongpo disait de Wang Wei que « ses poèmes étaient des tableaux, et ses tableaux — des poèmes ». Un autre critique qualifiait sa poésie de « peinture sonore » (« you sheng hua » ****). On rapporte, comme preuve de son savoir dans ces deux différents arts, l’anecdote suivante : « [Se trouvant] un jour chez une personne qui possédait un tableau représentant des musiciens en train de jouer d’un instrument, Wang Wei regarda le tableau et dit : “C’est la première mesure du troisième refrain de la danse des robes arc-en-ciel”. Les curieux firent venir des musiciens pour jouer cette pièce. Leur pose instrumentale confirma l’affirmation de Wang Wei » Lisez la suite›

* En chinois 王維. Autrefois transcrit Uang Uei, Wang Wey, Ouang-oey, Ouang Oueï ou Ouan-ouey.

** En chinois 清逸. Autrefois transcrit « ts’ing yi ».

*** En chinois 摩詰. Autrefois transcrit Mouo Kie ou Mo-k’i.

**** En chinois 有聲畫. Autrefois transcrit « yeou-cheng-houa ».

« Odes choisies du “Chi King” »

dans « Description géographique, historique, chronologique, politique de l’Empire de la Chine. Tome II » (XVIIIe siècle), p. 369-380

Il s’agit d’une traduction partielle du « Shi Jing » *, ou « Le Livre des vers ». Le caractère « shi » signifie « vers, pièce de vers, poème », parce qu’en effet tout ce livre ne contient que des odes, composées entre le XIe et le VIe siècle av. J.-C., où l’on voit décrites les mœurs du peuple chinois. Confucius fait un grand éloge de ces odes et assure que la doctrine en est très pure et très sainte. « As-tu travaillé la première et la seconde partie du “Shi Jing” ? », dit-il **. « Qui voudrait faire son métier d’homme sans travailler la première et la seconde partie du “Shi Jing” restera comme planté le nez contre un mur. » Et encore : « Une seule phrase peut résumer les trois cents odes du “Shi Jing” et c’est “penser droit” » ***. Mais, aussi utile soit-elle, la mémorisation du « Shi Jing » n’est que le prélude ou le premier degré d’un savoir plus complet. Le philosophe est explicite à ce propos : « Imaginez un homme », dit-il ****, « qui saurait réciter les trois cents odes du “Shi Jing” ; on lui confie un gouvernement, mais il n’est pas à la hauteur ; on l’envoie en ambassade aux quatre coins du monde, mais il se montre incapable de donner la réplique. Que lui sert tout son savoir ? » Le « Shi Jing » se divise en quatre parties. La première, appelée « Guo Feng » *****, ou « Chansons des royaumes », comprend des chansons traditionnelles et des ballades, recueillies dans leurs royaumes respectifs par des percepteurs, puis offertes et soumises ensuite à l’Empereur ; elles témoignent des souffrances endurées par le peuple et font l’éloge de l’amour. La deuxième et troisième partie portent le nom de « Xiao Ya » ****** et « Da Ya » *******, ou petite et grande « Ya », mot qui signifie « ce qui est juste, convenable » ; la religion et la justice, la gravité et la décence, le respect envers l’autorité et l’horreur du vice sont le principal objet et comme l’âme des deux « Ya ». Enfin, la quatrième partie du « Shi Jing » s’appelle « Song » ********, ce qui signifie « Hymnes » ; ce sont, pour la plupart, des éloges solennels et des cantiques en l’honneur du Ciel, c’est-à-dire de Dieu même et des grands personnages de la vertueuse antiquité. Le tout compte trois cent cinq odes. Lisez la suite›

* En chinois « 詩經 ». Parfois transcrit « Cheu King », « Che’-king », « She King », « Shih Ching », « Schi-king », « Shi King », « Xi Kim », « Chi-kin » ou « Chi King ».

** « Les Entretiens de Confucius ; traduit du chinois par Pierre Ryckmans », XVII, 10.

*** id. II, 2.

**** id. XIII, 5.

***** En chinois « 國風 ». Autrefois transcrit « Kouo-Foung ».

****** En chinois « 小雅 ». Autrefois transcrit « Siao-Ia ».

******* En chinois « 大雅 ». Autrefois transcrit « Ta-Ia ».

******** En chinois «  ». Autrefois transcrit « Soung ».

Bai Juyi, « Un Homme sans affaire : poèmes »

éd. Moundarren, Millemont

éd. Moundarren, Millemont

Il s’agit de Bai Juyi *, le poète le plus talentueux de la Chine, avec Li Po (IXe siècle apr. J.-C.). Au contraire de son pays, où sa popularité décrut au fil des siècles, le Viêt-nam et le Japon, sans doute grâce à leur lectorat féminin, le tinrent toujours pour un modèle suprême et allèrent jusqu’à en faire une sorte de dieu tutélaire. Déjà de son vivant, sa « Chanson des regrets éternels » (« Chang hen ge » **) et sa « Ballade du luth » (« Pi pa xing » ***) jouissaient d’un prestige incomparable auprès des femmes : « Veuves et vierges ont souvent, à la bouche, un poème de moi… À ma vue, les chanteuses me désignent du doigt, en se disant entre elles : voici le maître de la “Chanson des regrets éternels” », dit-il dans une lettre ****. « Le trait principal… de Bai Juyi, qui fait son mérite principal en tant que poète », dit un critique *****, « c’est l’extrême simplicité de son élocution, le naturel de toute son œuvre ». Bai Juyi renonçait au langage trop savant, trop froid, trop dense que ses prédécesseurs polissaient et ciselaient depuis des siècles jusqu’à être souvent un peu obscurs. On prétend qu’il lisait ses vers à une vieille dame illettrée et ne cessait de les changer jusqu’à ce que cette dernière lui fît entendre qu’elle avait tout compris. On compare son style simple, abondant, régulier à l’eau d’une fontaine qui coule nuit et jour sur la petite place du village, et où tout le monde s’abreuve :

« Danseuse tartare ! Danseuse tartare !
L’âme répond au son des cordes,
Les mains répondent au tambour.
La musique prélude, elle s’élance, manches hautes.
Palpitante comme la neige, frémissante comme le roseau,
À droite et à gauche, inlassable, elle pivote,
Mille et mille tours se poursuivent sans trêve.
Rien de ce monde ne pourrait l’égaler :
Voiture, moins rapide ; tourbillon, moins primesautier.
La danse finie, à plusieurs reprises elle salue et remercie
Le souverain qui sourit légèrement
 » Lisez la suite›

* En chinois 白居易. Autrefois transcrit Pé-kiu-y, Po Kiu-i, Po Kiu-yi, Po Tchu-yi, Pai Chui, Bo Ju yi, Po Chü-i ou Po Chu yi.

** En chinois « 長恨歌 ». Autrefois transcrit « Tch’ang-hen-ko » ou « Ch’ang-hen ko ».

*** En chinois « 琵琶行 ». Autrefois transcrit « P’i-pa-hing », « Pi pa sing » ou « Pï-pá hsing ».

**** Dans Lo Ta-kang, « La Double Inspiration du poète Po Kiu-yi », p. 135.

***** M. Georges Margouliès.

« L’Ami qui venait de l’an mil : Su Dongpo (1037-1101) »

éd. Gallimard, coll. L’Un et l’Autre, Paris

éd. Gallimard, coll. L’Un et l’Autre, Paris

Il s’agit d’une traduction partielle des poèmes de Su Shi *, plus connu sous le sobriquet de Su Dongpo ** (« Su de la Pente de l’Est »), du nom de la parcelle sur laquelle il construit en 1082 apr. J.-C. la Salle des Neiges qui lui tient lieu de cabinet : « Sur un flanc de la Pente de l’Est, Maître Su acquit un potager abandonné. Il l’aménagea, l’entoura de murs et y construisit une pièce d’audience qu’il nomma sur un panneau horizontal la Salle des Neiges ***. Il avait peint sur les quatre parois… un paysage d’hiver ininterrompu. Qu’il se levât, s’assît, montât et descendît, regardât tout l’espace ou furtivement, tout n’était que neiges. Maître Su y résidait et il avait vraiment trouvé là sa place dans le monde » ****. Poète, prosateur, peintre à ses heures, Su Dongpo a porté à la perfection l’impression d’aisance et de naturel que dégage la poésie chinoise sous le règne des Song *****. Cette impression est due à la spontanéité des pensées exprimées, à la concision des images — simples suggestions donnant uniquement les traits les plus essentiels pour provoquer l’effet voulu :

« La vie de l’homme :
L’empreinte d’une oie sauvage sur la neige.
Envolé, l’oiseau est déjà loin
 » Lisez la suite›

* En chinois 蘇軾. Autrefois transcrit Su Shih, Su She ou Sou Che.

** En chinois 蘇東坡. Autrefois transcrit Su Dongbo, Su Tung po, Sou Toung-po, Sou Tong-p’o ou Sou Tong-p’ouo.

*** En chinois 雪堂.

**** « Commémorations », p. 276.

***** De l’an 960 à l’an 1279.