Mot-clefpoésie chinoise

su­jet

« Visite chez Lu You, poète chinois du XIIe siècle »

dans « Une Robe de papier pour Xue Tao : choix de textes inédits de littérature chinoise » (éd. Espaces & Signes, Paris), p. 9-13

dans « Une Robe de pa­pier pour Xue Tao : choix de textes in­édits de lit­té­ra­ture chi­noise » (éd. Es­paces & Signes, Pa­ris), p. 9-13

Il s’agit de Lu You1, un des poètes chi­nois les plus fé­conds (XIIe siècle apr. J.-C.). La quan­tité in­nom­brable des com­po­si­tions poé­tiques de Lu You (dix mille de conser­vées, un nombre égal de per­dues) ne manque pas d’étonner, et le si­no­logue est comme sur­pris et ef­frayé quand il voit se dé­ployer de­vant lui le vaste champ de ces poé­sies, ne sa­chant trop quelles li­mites im­po­ser à son étude ; et sur­tout, hé­si­tant à faire un choix. Si, dans ce des­sein, il se fie au goût des au­toch­tones, c’est-à-dire s’il aborde seule­ment les poé­sies re­gar­dées comme su­blimes par les Chi­nois, il fera fausse route. Trop sou­vent, celles-ci ne sont ap­pré­ciées que pour leurs thèmes pa­trio­tiques et leur es­prit de ré­sis­tance, qui ser­vi­ront de mo­dèles aux « Poé­sies com­plètes » d’un Mao Tsé-toung. En vé­rité, Lu You fut un poète d’une ins­pi­ra­tion ex­trê­me­ment va­riée. Les fleurs qu’il cueillit furent des plus di­verses. Il prit son bien là où il le trouva ; et les pro­cla­ma­tions pa­trio­tiques de ses dé­buts ont ten­dance à s’éclipser, sur­tout vers la fin de sa vie, de­vant un éloge des pay­sages cam­pa­gnards ou le dé­ta­che­ment d’un sage ni­ché au fond des mon­tagnes et fo­rêts : « Son œuvre pro­li­fique tisse la chro­nique de son quo­ti­dien, avec… un pen­chant inné pour la na­ture et les joies de la vie cam­pa­gnarde qui le rap­proche de Tao Yuan ming. Sa phi­lo­so­phie de la vie, ins­pi­rée par le dé­ta­che­ment taoïste, trans­pa­raît dans “Adresse à mes vi­si­teurs” : “À l’ombre des mû­riers les sen­teurs de cent herbes / À midi le vent frais le bruit des dé­vi­doirs à soie / Vi­si­teurs, tai­sez-vous sur les af­faires du monde / Et par­ta­gez plu­tôt avec monts et fo­rêts la longue jour­née d’été” », ex­plique M. Guil­hem Fabre2. Lu You ap­pe­lait son ate­lier « le nid aux livres » (« shu chao »3). Il n’y re­ce­vait pas d’invités et n’y ac­cueillait pas son épouse ni ses en­fants. Per­chés sur les éta­gères, ali­gnés par de­vant, cou­chés pêle-mêle sur son lit, où qu’on por­tât le re­gard, on y voyait des livres. Qu’il man­geât, bût, se le­vât ou s’assît ; qu’il souf­frît ou gé­mît ; qu’il fût triste ou se mît en co­lère, ce n’était ja­mais sans un livre. Si d’aventure il son­geait à sor­tir, le désordre in­ex­tri­cable des livres l’enserrait comme des branches en­tre­mê­lées, et il ne pou­vait avan­cer. Alors, il di­sait en riant : « N’est-ce pas là ce que j’appelle mon “nid” ? »4

  1. En chi­nois 陸游. Au­tre­fois trans­crit Lou Yeou, Lu Yiu ou Lu Yu. À ne pas confondre avec Lu Yu, l’auteur du « Clas­sique du thé », qui vé­cut quatre siècles plus tôt. Haut
  2. « Ins­tants éter­nels : cent et quelques poèmes connus par cœur en Chine » (éd. La Dif­fé­rence, Pa­ris), p. 261. Haut
  1. En chi­nois 書巢. Haut
  2. « Vi­site chez Lu You, poète chi­nois du XIIe siècle », p. 11. Haut

Tu Fu, « Œuvre poétique. Tome III. Au bout du monde (759) »

éd. Les Belles Lettres, coll. Bibliothèque chinoise, Paris

éd. Les Belles Lettres, coll. Bi­blio­thèque chi­noise, Pa­ris

Il s’agit de l’« Œuvre poé­tique » de Tu Fu1 qui se dé­fi­nit par la so­briété des sen­ti­ments et l’exact réa­lisme des ta­bleaux. Sans se per­mettre des com­men­taires trop per­son­nels, s’effaçant, dis­pa­rais­sant en tant qu’auteur de­vant ses poé­sies qui parlent d’elles-mêmes, Tu Fu peint les scènes fa­mi­lières de la vie cou­rante, les mi­sères du pe­tit peuple en proie à la guerre, à la fa­mine et aux in­jus­tices. Son « Œuvre poé­tique » adopte un ton égal et ap­pa­rem­ment im­pas­sible, mais qu’un dé­tail vient tout à coup rendre vi­vant, voire poi­gnant, grâce au choix de deux ou trois mots (« der­rière les portes de laque rouge, viandes et vins em­pestent ; sur les che­mins, les af­fa­més laissent leurs os ge­lés ») aux­quels l’auteur sait don­ner leur va­leur en­tière, et qu’on di­rait écrits pour l’éternité. Tu Fu est, à ce titre, le plus clas­sique des poètes chi­nois, même s’il y en a d’autres dont le gé­nie est su­pé­rieur au sien2. « Le trait prin­ci­pal de son ta­lent, ce­lui qui do­mine l’œuvre et vient le pre­mier à l’esprit cher­chant une im­pres­sion gé­né­rale, c’est le ca­rac­tère conscient et comme ré­flé­chi de ses œuvres. Tu Fu est un ar­tiste tou­jours sûr et conscient de ses moyens, sa­chant tou­jours par­fai­te­ment le but au­quel il tend. Il n’a guère d’élans im­pré­vus, de di­gres­sions dues à des émo­tions spon­ta­né­ment écloses ; il règle ses œuvres et leur ef­fet avec la per­fec­tion d’un mé­ca­nisme in­faillible, ne lais­sant rien au ha­sard, n’omettant rien d’essentiel, n’ajoutant rien de su­per­flu… Mais ce sont là, pré­ci­sé­ment, les traits es­sen­tiels des prin­cipes de l’école clas­sique, les qua­li­tés idéales aux­quelles tend… la men­ta­lité ar­tis­tique des Tang3, pé­riode du clas­si­cisme chi­nois », dit M. Georges Mar­gou­liès.

  1. En chi­nois 杜甫. Par­fois trans­crit Du Fu, Dou-fou, Thou-fou, Thu Fu ou Tou Fou. Haut
  2. Li Po et Bai Juyi. Haut
  1. De l’an 618 à l’an 907. Haut

Yang Wan-li, « Le Son de la pluie : poèmes »

éd. Moundarren, Millemont

éd. Moun­dar­ren, Mil­le­mont

Il s’agit de Yang Wan-li1, le plus grand poète des Song du Sud et un des pre­miers en Chine à avoir sou­tenu que « [l’écrivain] ne re­cherche pas le poème, c’est le poème qui re­cherche l’écrivain »2. Il na­quit en 1127. Tout juste un an au­pa­ra­vant, les hordes no­mades des Jürčen3 s’étaient mises en mou­ve­ment. Et après avoir, déjà de­puis un siècle, constam­ment in­quiété les fron­tières chi­noises, elles avaient en­vahi la moi­tié du pays, mis à sac sa ca­pi­tale et ins­tallé un nou­vel Em­pire au Nord, re­fou­lant les Song au Sud. Cette ca­la­mité que les Song n’avaient pas su évi­ter, mal­gré les conseils et les ad­mo­nes­ta­tions ré­pé­tées des let­trés, montre bien la dé­ca­dence de cette dy­nas­tie qui aima mieux ache­ter aux en­va­his­seurs une paix hon­teuse, que d’interrompre le cours de ses vo­lup­tés. C’est au mi­lieu de ces évé­ne­ments graves que Yang Wan-li ac­céda à vingt-huit ans au titre de « doc­teur » ou « let­tré ac­com­pli » (« jin­shi »4), le plus élevé dans le sys­tème d’examen. Le pre­mier poste qu’il oc­cupa à son en­trée dans le man­da­ri­nat fut ce­lui d’administrateur des fi­nances de la pré­fec­ture de Ganz­hou. Et en 1159, il fut nommé pré­fet du Lin­gling, dans le Hu­nan. Là-bas, il es­saya par trois fois d’être ad­mis en au­dience au­près du grand homme d’État Zhang Jun5, qui y avait été in­jus­te­ment exilé pour s’être rangé du côté des fac­tions pa­trio­tiques, dé­si­reuses de re­con­qué­rir par les armes les ter­ri­toires per­dus au Nord. L’audience lui fut, en­fin, ac­cor­dée : « Cultive l’impartialité et la sin­cé­rité », conseilla Zhang Jun au jeune Yang Wan-li, qui en fut si for­te­ment mar­qué, qu’il prit plus tard le pseu­do­nyme de Cheng Zhai6 (« le Stu­dio de la Sin­cé­rité »). Mal­gré toute sa sin­cé­rité, ou jus­te­ment à cause d’elle, Yang Wan-li ne s’éleva ja­mais aussi haut qu’il l’aurait mé­rité au sein du gou­ver­ne­ment. Par contre, la dé­ca­dence ayant pour ef­fet pa­ra­doxal de dé­cu­pler le raf­fi­ne­ment ar­tis­tique, le côté émo­tion­nel chez quelques âmes iso­lées, c’est alors que notre man­da­rin fit l’expérience d’une illu­mi­na­tion su­bite, un Éveil d’une in­ten­sité rare, qui lui fit quit­ter sa car­rière « comme une chaus­sure trouée » pour celle de la poé­sie. Je le laisse tout ra­con­ter : « Le jour du Nou­vel An de l’année 1178… ayant peu d’affaires of­fi­cielles à ré­gler, je me mets à com­po­ser des poèmes. Sou­dain, j’ai comme une illu­mi­na­tion… et me sens tout à coup li­béré. Je de­mande à mon fils de prendre un pin­ceau et lui dicte plu­sieurs poèmes… Dix mille choses se pré­sentent comme ma­tière à un poème. Si j’essaie de les écar­ter, elles re­fusent de par­tir. À peine ai-je le temps de tra­duire la pre­mière, que déjà les autres suivent ».

  1. En chi­nois 楊萬里. Haut
  2. Poème « Froid tar­dif, com­posé de­vant les nar­cisses sur le lac de mon­tagne ». Haut
  3. Les ac­tuels Mand­chous. Haut
  1. En chi­nois 進士. Par­fois trans­crit « chin shih ». Haut
  2. En chi­nois 張浚. Par­fois trans­crit Chang Chun. Haut
  3. En chi­nois 誠齋. Par­fois trans­crit Cheng Chai. Haut

« L’Extase du thé : poèmes »

éd. Moundarren, Millemont

éd. Moun­dar­ren, Mil­le­mont

Il s’agit de poèmes clas­siques chi­nois sur le thé. C’est Li Po, au VIIIe siècle apr. J.-C., qui com­posa ce que l’on consi­dère comme le pre­mier poème sur le thé pour re­mer­cier son ne­veu, le moine Chung fu, qui lui avait of­fert du thé de la mon­tagne de la Source de jade. Le poète avait en­tendu par­ler de cette mon­tagne qui re­gor­geait de grottes. À l’extérieur, au mi­lieu des ro­chers, pous­saient des théiers. La Source de jade en as­per­geait les ra­cines et les branches de gouttes par­fu­mées. Seul un vieil homme ve­nait cueillir leurs feuilles qui, quand on les bu­vait, to­ni­fiaient chair et os : il les sé­chait au so­leil et les fa­çon­nait en briques1. À l’âge de quatre-vingts ans pas­sés, son teint gar­dait la cou­leur des pêches et des prunes. Alors que Li Po voya­geait dans le Ching ling, le moine Chung fu, son ne­veu comme je l’ai dit plus haut, lui avait of­fert des di­zaines de ces briques dont la forme res­sem­blait à une main hu­maine. On ap­pe­lait ce thé « la main d’immortel ». Un ma­tin, as­sis, res­sen­tant en­core les bien­faits de la bois­son, Li Po com­posa des vers su­perbes et une pré­face pour en faire l’éloge. C’est éga­le­ment au VIIIe siècle que na­quit Lu Tung2, sur­nommé le « fou du thé ». « Du ma­tin au soir », ex­plique M. Paul Bu­tel3, « le maître [Lu Tung] ne fai­sait rien d’autre que de ré­ci­ter des poèmes et de pré­pa­rer la bois­son dont il raf­fo­lait avec tant de pas­sion que quelques-uns de ses contem­po­rains le crurent fou. N’écrit-il pas “je ne m’intéresse nul­le­ment à l’immortalité, mais seule­ment au goût du thé” ? ». Au­tant Lu Yu est cé­lèbre en prose pour son « Clas­sique du thé » ; au­tant Lu Tung l’est en poé­sie pour son chant des « Sept tasses de thé »4, qui dé­crit re­mar­qua­ble­ment le plai­sir ap­porté par les tasses suc­ces­sives de thé, de­puis la pre­mière qui « hu­mecte lèvres et go­sier » jusqu’à la sep­tième qui pro­voque « un vent frais sous [les] ais­selles », c’est-à-dire une ex­tase qua­si­ment re­li­gieuse. Plus qu’une idéa­li­sa­tion de la ma­nière de boire, le thé re­pré­sente chez lui une mys­tique de l’art de la vie, comme on le voit à son exis­tence re­cluse, sub­tile, loin d’une car­rière dans le fonc­tion­na­riat. Son théisme est un taoïsme dé­guisé.

  1. Le thé était ja­dis conservé sous forme de briques com­pres­sées, aussi dures qu’une pierre, comme il s’en vend en­core dans les pro­vinces orien­tales de la Rus­sie. Haut
  2. En chi­nois 盧仝. Par­fois trans­crit Lo­tung ou Lu Tong. Haut
  1. « His­toire du thé », p. 22. Haut
  2. En chi­nois « 七碗茶 ». Par­fois tra­duit « Sept bols de thé ». Ce chant n’est, en réa­lité, que la par­tie cen­trale d’un long poème in­ti­tulé « Zoubi Meng jia­nyi ji xin­cha » (« 走筆謝孟諫議寄新茶 »), c’est-à-dire « Re­mer­cie­ments em­pres­sés adres­sés au cen­seur im­pé­rial Meng pour son ca­deau de thé fraî­che­ment coupé ». Haut

Tu Fu, « Œuvre poétique. Tome II. La Guerre civile (755-759) »

éd. Les Belles Lettres, coll. Bibliothèque chinoise, Paris

éd. Les Belles Lettres, coll. Bi­blio­thèque chi­noise, Pa­ris

Il s’agit de l’« Œuvre poé­tique » de Tu Fu1 qui se dé­fi­nit par la so­briété des sen­ti­ments et l’exact réa­lisme des ta­bleaux. Sans se per­mettre des com­men­taires trop per­son­nels, s’effaçant, dis­pa­rais­sant en tant qu’auteur de­vant ses poé­sies qui parlent d’elles-mêmes, Tu Fu peint les scènes fa­mi­lières de la vie cou­rante, les mi­sères du pe­tit peuple en proie à la guerre, à la fa­mine et aux in­jus­tices. Son « Œuvre poé­tique » adopte un ton égal et ap­pa­rem­ment im­pas­sible, mais qu’un dé­tail vient tout à coup rendre vi­vant, voire poi­gnant, grâce au choix de deux ou trois mots (« der­rière les portes de laque rouge, viandes et vins em­pestent ; sur les che­mins, les af­fa­més laissent leurs os ge­lés ») aux­quels l’auteur sait don­ner leur va­leur en­tière, et qu’on di­rait écrits pour l’éternité. Tu Fu est, à ce titre, le plus clas­sique des poètes chi­nois, même s’il y en a d’autres dont le gé­nie est su­pé­rieur au sien2. « Le trait prin­ci­pal de son ta­lent, ce­lui qui do­mine l’œuvre et vient le pre­mier à l’esprit cher­chant une im­pres­sion gé­né­rale, c’est le ca­rac­tère conscient et comme ré­flé­chi de ses œuvres. Tu Fu est un ar­tiste tou­jours sûr et conscient de ses moyens, sa­chant tou­jours par­fai­te­ment le but au­quel il tend. Il n’a guère d’élans im­pré­vus, de di­gres­sions dues à des émo­tions spon­ta­né­ment écloses ; il règle ses œuvres et leur ef­fet avec la per­fec­tion d’un mé­ca­nisme in­faillible, ne lais­sant rien au ha­sard, n’omettant rien d’essentiel, n’ajoutant rien de su­per­flu… Mais ce sont là, pré­ci­sé­ment, les traits es­sen­tiels des prin­cipes de l’école clas­sique, les qua­li­tés idéales aux­quelles tend… la men­ta­lité ar­tis­tique des Tang3, pé­riode du clas­si­cisme chi­nois », dit M. Georges Mar­gou­liès.

  1. En chi­nois 杜甫. Par­fois trans­crit Du Fu, Dou-fou, Thou-fou, Thu Fu ou Tou Fou. Haut
  2. Li Po et Bai Juyi. Haut
  1. De l’an 618 à l’an 907. Haut

« Wang Wei le Poète »

éd. Jouve, coll. Faculté des lettres de l’Université de Paris, Paris

éd. Jouve, coll. Fa­culté des lettres de l’Université de Pa­ris, Pa­ris

Il s’agit de Wang Wei1, ar­tiste chi­nois (VIIIe siècle apr. J.-C.), aussi illustre en poé­sie qu’en pein­ture et en mu­sique. La mort de son père le li­vra de bonne heure et tout en­tier à l’influence ma­ter­nelle, qui im­prima sur son gé­nie une vé­ri­table em­preinte boud­dhique : c’est en elle qu’il faut voir la source de cet amour de la na­ture, de ce goût de la mé­di­ta­tion, de ce dé­ta­che­ment du monde, de cette « pu­reté dé­ta­chée » (« qing yi »2) qui pé­nètrent le ca­rac­tère de Wang Wei et forment l’essence même de ses œuvres. On peut sup­po­ser que c’est aussi sa mère qui le guida dans le choix de son sur­nom : Mo Jie3. En ef­fet, ces deux idéo­grammes, joints à ce­lui de son pré­nom Wei, forment le nom chi­nois du saint Vi­ma­la­kîrti. Toute sa vie du­rant, Wang Wei ob­serva un jeûne ri­gou­reux et s’abstint de viandes. Dans sa chambre dé­pouillée, hor­mis un ser­vice à thé, un luth et un lit de cordes, on ne voyait qu’une table basse sur la­quelle étaient ran­gées les écri­tures boud­dhiques. On n’a pas rai­son de dou­ter qu’il avait une bonne connais­sance de ces écri­tures ; mais une froide im­pres­sion d’immobilisme émane de ses poèmes qui, étant par­faits et sans dé­faut, cher­chant et at­tei­gnant leurs ef­fets, sont par là moins hu­mains, moins vi­vants. Une autre ex­pli­ca­tion de cet im­mo­bi­lisme, c’est l’influence de la pein­ture et de la mu­sique. Su Dongpo di­sait de Wang Wei que « ses poèmes étaient des ta­bleaux, et ses ta­bleaux — des poèmes ». Un autre cri­tique qua­li­fiait sa poé­sie de « pein­ture so­nore » (« you sheng hua »4). On rap­porte, comme preuve de son sa­voir dans ces deux dif­fé­rents arts, l’anecdote sui­vante : « [Se trou­vant] un jour chez une per­sonne qui pos­sé­dait un ta­bleau re­pré­sen­tant des mu­si­ciens en train de jouer d’un ins­tru­ment, Wang Wei re­garda le ta­bleau et dit : “C’est la pre­mière me­sure du troi­sième re­frain de la danse des robes arc-en-ciel”. Les cu­rieux firent ve­nir des mu­si­ciens pour jouer cette pièce. Leur pose ins­tru­men­tale confirma l’affirmation de Wang Wei »

  1. En chi­nois 王維. Au­tre­fois trans­crit Uang Uei, Wang Wey, Ouang-oey, Ouang Oueï ou Ouan-ouey. Haut
  2. En chi­nois 清逸. Au­tre­fois trans­crit « ts’ing yi ». Haut
  1. En chi­nois 摩詰. Au­tre­fois trans­crit Mouo Kie ou Mo-k’i. Haut
  2. En chi­nois 有聲畫. Au­tre­fois trans­crit « yeou-cheng-houa ». Haut

« La Double Inspiration du poète Po Kiu-yi (772-846) »

éd. P. Bossuet, coll. Faculté des lettres de l’Université de Paris, Paris

éd. P. Bos­suet, coll. Fa­culté des lettres de l’Université de Pa­ris, Pa­ris

Il s’agit de Bai Juyi1, le poète le plus ta­len­tueux de la Chine, avec Li Po (IXe siècle apr. J.-C.). Au contraire de son pays, où sa po­pu­la­rité dé­crut au fil des siècles, le Viêt-nam et le Ja­pon, sans doute grâce à leur lec­to­rat fé­mi­nin, le tinrent tou­jours pour un mo­dèle su­prême et al­lèrent jusqu’à en faire une sorte de dieu tu­té­laire. Déjà de son vi­vant, sa « Chan­son des re­grets éter­nels » (« Chang hen ge »2) et sa « Bal­lade du luth » (« Pi pa xing »3) jouis­saient d’un pres­tige in­com­pa­rable au­près des femmes : « Veuves et vierges ont sou­vent, à la bouche, un poème de moi… À ma vue, les chan­teuses me dé­si­gnent du doigt, en se di­sant entre elles : voici le maître de la “Chan­son des re­grets éter­nels” », dit-il dans une lettre4. « Le trait prin­ci­pal… de Bai Juyi, qui fait son mé­rite prin­ci­pal en tant que poète », dit un cri­tique5, « c’est l’extrême sim­pli­cité de son élo­cu­tion, le na­tu­rel de toute son œuvre ». Bai Juyi re­non­çait au lan­gage trop sa­vant, trop froid, trop dense que ses pré­dé­ces­seurs po­lis­saient et ci­se­laient de­puis des siècles jusqu’à être sou­vent un peu obs­curs. On pré­tend qu’il li­sait ses vers à une vieille dame illet­trée et ne ces­sait de les chan­ger jusqu’à ce que cette der­nière lui fît en­tendre qu’elle avait tout com­pris. On com­pare son style simple, abon­dant, ré­gu­lier à l’eau d’une fon­taine qui coule nuit et jour sur la pe­tite place du vil­lage, et où tout le monde s’abreuve :

« Dan­seuse tar­tare ! Dan­seuse tar­tare !
L’âme ré­pond au son des cordes,
Les mains ré­pondent au tam­bour.
La mu­sique pré­lude, elle s’élance, manches hautes.
Pal­pi­tante comme la neige, fré­mis­sante comme le ro­seau,
À droite et à gauche, in­las­sable, elle pi­vote,
Mille et mille tours se pour­suivent sans trêve.
Rien de ce monde ne pour­rait l’égaler :
Voi­ture, moins ra­pide ; tour­billon, moins pri­me­sau­tier.
La danse fi­nie, à plu­sieurs re­prises elle sa­lue et re­mer­cie
Le sou­ve­rain qui sou­rit lé­gè­re­ment
 »

  1. En chi­nois 白居易. Au­tre­fois trans­crit Pé-kiu-y, Po Kiu-i, Po Kiu-yi, Po Tchu-yi, Pai Chui, Bo Ju yi, Po Chü-i ou Po Chu yi. Haut
  2. En chi­nois « 長恨歌 ». Au­tre­fois trans­crit « Tch’ang-hen-ko » ou « Ch’ang-hen ko ». Haut
  3. En chi­nois « 琵琶行 ». Au­tre­fois trans­crit « P’i-pa-hing », « Pi pa sing » ou « Pï-pá hsing ». Haut
  1. Dans Lo Ta-kang, « La Double Ins­pi­ra­tion du poète Po Kiu-yi », p. 135. Haut
  2. M. Georges Mar­gou­liès. Haut

Yuan Mei, « Divers Plaisirs à la villa Sui : poèmes »

éd. Moundarren, Millemont

éd. Moun­dar­ren, Mil­le­mont

Il s’agit des « Poèmes » de Yuan Zi­cai1, plus connu sous le sur­nom de Yuan Mei2, poète et conteur chi­nois, que son in­dé­pen­dance, son sa­voir, sa li­berté d’esprit met­taient en marge des aca­dé­mismes du temps. Il na­quit en l’an 1716 apr. J.-C. Sa fa­mille était loin d’être riche. Son père voya­geait comme se­cré­taire dans des pro­vinces re­cu­lées pour en­voyer de quoi nour­rir la mai­son­née, tan­dis que sa mère res­tait à Hangz­hou avec plu­sieurs fils et filles en bas âge et fai­sait des pro­diges d’économie pour les éle­ver. Déjà dans son en­fance, Yuan Mei ché­ris­sait les livres plus qu’il ne ché­ris­sait la vie. Chaque fois qu’il pas­sait de­vant une li­brai­rie, ses pieds s’arrêtaient na­tu­rel­le­ment, et l’eau lui en ve­nait à la bouche ; mais les prix étaient trop éle­vés : « Il n’y avait que dans le rêve que j’en ache­tais », dit-il non sans amer­tume3. Le goût des livres lui était « plus suave que ce­lui d’un vin vieux »4. Le but de sa vie était la sa­tis­fac­tion de ce goût, et non pas la réus­site aux concours ni l’obtention des di­plômes qui ou­vraient les portes du man­da­ri­nat : « Une fois le livre ou­vert, j’ignore les cent af­faires. Quand j’ai un livre an­cien, je suis comme ivre ; homme d’aujourd’hui je gas­pille mon temps avec les hommes d’autrefois », dit-il dans un de ses poèmes5. À l’âge de qua­rante ans, ayant ac­quis une cer­taine for­tune, Yuan Mei s’adonna tout en­tier aux belles-lettres. Pour ne pas être dis­trait de ses tra­vaux par « les pen­sées du monde de pous­sière »6, il alla se fixer dans une villa qu’il avait ache­tée aux portes de Nan­kin. Dans son « Re­cueil de lit­té­ra­ture de la mai­son sise sur la Col­line du Gre­nier » (« Xiao­cang shan­fang wenji »7), l’on peut lire de nom­breux dé­tails sur cette villa, son his­toire et ses en­vi­rons : « À deux “li” à l’Ouest du pont de la porte sep­ten­trio­nale de Nan­kin, je trou­vai la Col­line du Gre­nier… Là, au temps de l’Empereur Kangxi8, un cer­tain Sui, di­rec­teur de la Fa­brique im­pé­riale de Soie­ries, avait élevé un pa­villon sur le pic sep­ten­trio­nal de la Col­line, avait planté au­tour des arbres, des ar­bustes et avait cir­cons­crit le tout d’un mur. Tous les ha­bi­tants de Nan­kin ve­naient se pro­me­ner et ad­mi­rer la na­ture dans cet en­droit : on l’appelait “Sui yuan”9 (“villa Sui”, ou lit­té­ra­le­ment “jar­din de Sui”), du nom de son pro­prié­taire. Trente ans plus tard, lorsque je fus nommé [ma­gis­trat] à Nan­kin, ce jar­din était presque en­tiè­re­ment dé­truit, et le pa­villon s’était trans­formé en un vul­gaire ca­ba­ret où les char­re­tiers et les por­teurs de chaises se dis­pu­taient tout le jour. À cette vue j’eus le cœur serré ; je pris ce jar­din en pi­tié et de­man­dai le prix du ter­rain »

  1. En chi­nois 袁子才. Au­tre­fois trans­crit Yuan Tseu-ts’aï ou Yüan Tzu-ts’ai. Haut
  2. En chi­nois 袁枚. Au­tre­fois trans­crit Yuen Mei. Haut
  3. p. 117. Haut
  4. p. 96. Haut
  5. p. 113. Haut
  1. p. 13. Haut
  2. En chi­nois « 小倉山房文集 ». Au­tre­fois trans­crit « Siao-ts’ang-chan-fang-ouen-tsi », « Siao tshang chan fang oen tsi » ou « Hsiao-ts’ang shan-fang wen-chi ». Haut
  3. Qui ré­gnait entre les an­nées 1661 et 1722. Haut
  4. En chi­nois 隨園. Au­tre­fois trans­crit « Soei yuen » ou « Soueï-yuan ». Haut

Bao Zhao, « Sur les berges du fleuve »

éd. La Différence, coll. Orphée, Paris

éd. La Dif­fé­rence, coll. Or­phée, Pa­ris

Il s’agit de Bao Zhao1, poète chi­nois (Ve siècle apr. J.-C.). Il était un vé­ri­table maître du « yuefu »2 (« poème chanté »), au­quel il re­donna une vi­gueur nou­velle en y ré­in­tro­dui­sant le ton de la langue po­pu­laire. Ses dix-neuf « yuefu » sur le thème de « La route est dif­fi­cile »3 (« Xing lu nan »4) passent pour des mo­dèles ache­vés de ce genre poé­tique ; ils ne traitent pas seule­ment de la dif­fi­culté des voyages so­li­taires, mais aussi des peines de la vie, en par­ti­cu­lier de la mé­lan­co­lie de l’âme. Plus tard, sous les Tang5, Li Po s’en ins­pira et Tu Fu les ad­mira. Des autres œuvres de Bao Zhao, je re­tiens sur­tout sa longue rhap­so­die in­ti­tu­lée « Chant de la ville dé­vas­tée »6 (« Wu cheng fu »7). C’est une re­mar­quable mé­di­ta­tion sur la va­nité des gran­deurs hu­maines, dont voici les pre­miers vers : « Au­tre­fois, au temps de gran­deur, les es­sieux des chars se tou­chaient, les hommes étaient ser­rés épaule contre épaule le long de ces routes. La plaine était cou­verte de vil­lages et de fermes, les cris et les chants em­plis­saient la voûte cé­leste. On ex­ploi­tait les ter­rains de sel, on creu­sait les mon­tagnes pour en ex­traire du cuivre. Les hommes étaient forts et pleins de ta­lents… Aussi se sont-ils per­mis d’enfreindre les lois, de né­gli­ger les pré­ceptes royaux ; ils ont dressé de hautes for­te­resses, creusé de pro­fonds ré­ser­voirs d’eau, ils ont pro­jeté de rendre leur des­tin brillant et de de­ve­nir les pre­miers de leur temps. Voici pour­quoi ils ont élevé des bâ­ti­ments et des mu­railles si grands, pour­quoi ils ont mul­ti­plié [les] pa­villons et [les] tours d’observation ; leurs édi­fices s’élevaient comme les bords es­car­pés d’un tor­rent »

  1. En chi­nois 鮑照. Au­tre­fois trans­crit Pao Tchao ou Pao Chao. Haut
  2. En chi­nois 樂府. Au­tre­fois trans­crit « yo-fou » ou « yüeh-fu ». Haut
  3. Par­fois tra­duit « Les Peines du voyage », « Dif­fi­cul­tés de la route » ou « Ah ! que dure est la route ! ». Haut
  4. En chi­nois « 行路難 » Au­tre­fois trans­crit « Hsing lu nan ». Haut
  1. De l’an 618 à l’an 907. Haut
  2. Par­fois tra­duit « La Ville aban­don­née : “fou” » ou « Rhap­so­die de la ville en ruines ». Haut
  3. En chi­nois « 蕪城賦 ». Au­tre­fois trans­crit « Wou tch’eng fou » ou « Wu-ch’eng fu ». Haut

Li He, « Poèmes »

éd. Gallimard, coll. Connaissance de l’Orient, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Connais­sance de l’Orient, Pa­ris

Il s’agit de Li He1, poète chi­nois (VIIIe-IXe siècle) qui mou­rut à vingt-sept ans des suites d’une tu­ber­cu­lose pul­mo­naire. Un ca­rac­tère om­bra­geux et cha­grin, dou­ble­ment at­teint par la ma­la­die et par le deuil, dis­si­mulé sous les de­hors d’un or­gueil in­com­men­su­rable, telle fut la cause de ses mal­heurs et peut-être aussi de ses re­vers. L’homme était d’humeur à créer au­tour de lui une at­mo­sphère plus hos­tile qu’accueillante. La lé­gende veut qu’un de ses cou­sins l’ait haï à ce point qu’à la nou­velle de sa mort il jeta dans les égouts, avec un sou­pir de sou­la­ge­ment, les poèmes de Li He qu’il avait gar­dés. Une quin­zaine d’années plus tard, ces poèmes, dont beau­coup s’étaient déjà per­dus, au­raient achevé de dis­pa­raître, si un de ses amis n’en avait re­trouvé une co­pie mi­ra­cu­leu­se­ment ca­chée dans des ba­gages. Ce fut avec les yeux mouillés de larmes que cet ami écri­vit au poète Du Mu pour lui de­man­der la fa­veur d’une pré­face aux œuvres de ce­lui qui n’avait laissé, après sa mort pré­ma­tu­rée, ni hé­ri­tage ni hé­ri­tiers. La nuit sui­vante, Du Mu fut sur­pris dans son som­meil par les cris d’un mes­sa­ger urgent. Il ré­veilla son do­mes­tique, se fit pré­sen­ter le pa­quet et le dé­ca­cheta à la lueur d’une chan­delle. Il consen­tit à ré­di­ger la pré­face, ce qu’il fit en des termes élo­gieux : « Les nuages et brouillards dont les contours, len­te­ment, se confondent les uns dans les autres ne peuvent don­ner tout à fait une juste image de la ma­nière de Li He ; ni les vastes éten­dues d’eau, celle de ses sen­ti­ments ; ni la ver­dure au prin­temps, celle de sa vi­gueur ; ni la claire lu­mière de l’automne, celle de son style »2. Et plus loin : « Avec de pro­fonds sou­pirs, il s’afflige de choses dont per­sonne n’avait ja­mais rien dit ni de nos jours ni ja­dis »3.

  1. En chi­nois 李賀. Par­fois trans­crit Li Ho. Haut
  2. Dans p. 8-9. Haut
  1. Dans p. 14. Haut

« Les Poèmes de Cao Cao (155-220) »

éd. Collège de France-Institut des hautes études chinoises, coll. Bibliothèque de l’Institut des hautes études chinoises, Paris

éd. Col­lège de France-Ins­ti­tut des hautes études chi­noises, coll. Bi­blio­thèque de l’Institut des hautes études chi­noises, Pa­ris

Il s’agit des poèmes de Ts’ao Ts’ao1, gé­né­ral et po­li­ti­cien chi­nois, dé­fait dans la ba­taille de la fa­laise Rouge en 208 apr. J.-C. Cet homme ivre d’action qui, simple chef de bande à ses dé­buts, sut se tailler, dans la Chine dis­lo­quée et trou­blée de la fin des Han, la part du lion, et mo­men­ta­né­ment du moins, à uni­fier le pays sous son au­to­rité — cet homme ivre d’action, dis-je, trouva parmi ses sou­cis d’État et de guerre as­sez de loi­sirs pour se li­vrer à la poé­sie. Aussi, les bio­graphes le dé­crivent-ils as­sis à dos de che­val, « la longue lance en tra­vers de sa selle », bu­vant du vin et « com­po­sant des vers in­ébran­lables »2 pleins d’énergie mâle et de force hé­roïque :

« Du vieux cour­sier, cou­ché dans l’écurie,
L’idéal se si­tue à mille “li”
[c’est-à-dire sur un champ de ba­taille loin­tain].
Quand le hé­ros touche au soir de la vie,
Son cœur vaillant n’a pas fini de battre
 »3.

Sa ré­pu­ta­tion ac­quise, Ts’ao Ts’ao em­ploya tous les res­sorts de son gé­nie pour ob­te­nir d’être nommé pre­mier mi­nistre. Il réus­sit ; et élevé dans ce poste, il ne tra­vailla dé­sor­mais qu’à se faire des pro­té­gés, en em­bau­chant ceux qui lui pa­rais­saient dé­voués à ses in­té­rêts, et en des­ti­tuant qui­conque n’adhérait pas aveu­glé­ment à toutes ses vo­lon­tés. Son am­bi­tion fi­nit par éteindre en lui ses belles qua­li­tés. « Il avait dé­li­vré son [Em­pe­reur] d’un ty­ran qui le per­sé­cu­tait ; mais ce fut pour le faire gé­mir sous une autre ty­ran­nie, moins cruelle sans doute, mais qui n’en était pas moins réelle », dit très bien le père Jo­seph Amiot4. « Il de­vint fourbe, vin­di­ca­tif, cruel, per­fide, et ne garda pas même l’extérieur de ce qu’on ap­pe­lait ses an­ciennes ver­tus. » Ts’ao Ts’ao mou­rut en 220 apr. J.-C., en em­por­tant avec lui la haine d’une na­tion, dont il au­rait pu être l’idole s’il s’était contenté d’être le pre­mier des su­jets de son sou­ve­rain lé­gi­time. Peu de temps au­pa­ra­vant, il avait as­so­cié son fils au pre­mier mi­nis­tère et l’avait nommé son suc­ces­seur dans la prin­ci­pauté de Ouei ; ce­lui-ci donna à Ts’ao Ts’ao, son père, le titre post­hume de « Ouei-Ou-Ti »5 (« Em­pe­reur Ou des Ouei »).

  1. En chi­nois 曹操. Par­fois trans­crit Cao Cao. Haut
  2. En chi­nois 橫槊賦詩. Haut
  3. p. 152. Haut
  1. « Ouei-ou-ti, mi­nistre », p. 105. Haut
  2. En chi­nois 魏武帝. Par­fois trans­crit « Wei-Wu-Di ». Haut

« Les Dix-neuf Poèmes anciens »

éd. Les Belles Lettres, coll. Bibliothèque chinoise, Paris

éd. Les Belles Lettres, coll. Bi­blio­thèque chi­noise, Pa­ris

Il s’agit des « Dix-neuf Poèmes an­ciens »1 (« Gu­shi shi­jiu shou »2), en­semble de dix-neuf poèmes chi­nois, tous ano­nymes, qui tirent leur beauté des images douces et sym­bo­liques et de l’expression toute per­son­nelle de leur mé­lan­co­lie. Très peu connus en Oc­ci­dent, ils datent pro­ba­ble­ment du dé­clin de la dy­nas­tie des Han (IIe siècle apr. J.-C.), qui fut mar­qué par de graves troubles po­li­tiques, et l’emprise du confu­cia­nisme se re­lâ­chant, par une éman­ci­pa­tion de la poé­sie qui s’intéressa non plus aux choses, mais aux sen­ti­ments in­times. Pour la pre­mière fois en Chine, les « Dix-neuf Poèmes an­ciens » évo­quèrent — certes sur un ton po­pu­laire, mais avec art tout de même, et un art qui a ses titres de no­blesse — l’amertume de l’échec, la nos­tal­gie de l’amour idéal, le sen­ti­ment dou­lou­reux de la fra­gi­lité hu­maine, la han­tise du temps qui passe et de la mort : « Se­lon une brillante étude du pro­fes­seur Yo­shi­kawa3, l’idée que l’homme est le jouet d’un des­tin in­com­pré­hen­sible et ca­pri­cieux ne se dé­ve­loppe en Chine que sous les Han. Bien qu’en réa­lité [cette] idée ap­pa­raisse déjà dans le “Shi Jing” et dans les “Élé­gies de Chu”… les per­son­nages du “Shi Jing” croient en gé­né­ral à la jus­tice du ciel, et ceux des “Élé­gies de Chu” ac­cusent plu­tôt les hommes que le ha­sard de leurs mal­heurs. Il semble donc que la dé­so­la­tion si­len­cieuse des “Dix-neuf Poèmes an­ciens” soit bien l’indice d’un pes­si­misme nou­veau », ex­plique M. Jean-Pierre Diény

  1. Au­tre­fois tra­duit « Les Dix-Neuf Poèmes des temps très re­cu­lés ». Haut
  2. En chi­nois « 古詩十九首 ». Au­tre­fois trans­crit « Kou che che kieou cheou » ou « Ku-shih shih-chiu shou ». Haut
  1. Kô­jirô Yo­shi­kawa, « 推移の悲哀ー古詩十九首の主題 » (« La Tris­tesse de l’impermanence — le thème prin­ci­pal des “Dix-neuf Poèmes an­ciens” »), in­édit en fran­çais. Haut

« Élégies de Chu, “Chu ci” »

éd. Gallimard, coll. Connaissance de l’Orient, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Connais­sance de l’Orient, Pa­ris

Il s’agit des « Élé­gies de Chu » (« Chu ci »1), re­cueil chi­nois de vingt-cinq élé­gies ou poé­sies ly­riques, dont les plus cé­lèbres furent com­po­sées par Qu Yuan2 (IIIe siècle av. J.-C.) et par son dis­ciple Song Yu3 (IIe siècle av. J.-C.). Au point de vue de la forme, les « Élé­gies de Chu » se dis­tinguent par le re­tour in­va­riable d’une sorte d’interjection plain­tive, « xi ! »4, qui se ré­pète tous les deux vers. Quant au fond, elles n’ont d’autre but que ce­lui d’exhaler des plaintes, et de re­pro­cher au roi de Chu la faute qu’il com­mit en congé­diant Qu Yuan. On ra­conte que ce mal­heu­reux poète avait une conduite exem­plaire ; c’est pour­quoi il aima mieux mou­rir que de res­ter dans l’entourage cor­rompu du roi. Il s’en éloi­gna donc, et par­venu aux bords de la ri­vière Mi Luo5, il erra long­temps se par­lant à lui-même : il avait dé­noué ses che­veux en signe de deuil et les lais­sait tom­ber sur son vi­sage amai­gri. Un pê­cheur le ren­con­trant dans cet état lui dit : « N’es-tu pas ce­lui que l’on croyait un des plus grands de l’Empire ? Com­ment donc en es-tu ré­duit à une pa­reille si­tua­tion ? » Qu Yuan ré­pon­dit : « Le monde en­tier est dans le désordre ; moi seul, j’ai conservé ma pu­reté. Tous se sont as­sou­pis dans l’ivresse ; moi seul, je suis resté vi­gi­lant. Voilà pour­quoi je suis exilé ». Le pê­cheur dit : « Le vé­ri­table sage ne se laisse em­bar­ras­ser par au­cune chose et sait vivre avec son siècle. Si le monde en­tier est dans le désordre, pour­quoi ne sais-tu pas t’en ac­com­mo­der ?… » Qu Yuan ré­pon­dit : « J’ai en­tendu dire que ce­lui qui vient de se pu­ri­fier dans un bain, prend soin de se­couer la pous­sière de son bon­net et de chan­ger de vê­te­ments. Quel homme vou­drait donc, quand il est pur, se lais­ser souiller au contact de ce qui ne l’est pas ? J’aime mieux cher­cher la mort dans les eaux de cette ri­vière et ser­vir de pâ­ture aux pois­sons… » Il écri­vit alors un der­nier poème, et ser­rant une grosse pierre contre sa poi­trine, il se pré­ci­pita dans la ri­vière Mi Luo.

  1. En chi­nois « 楚辭 ». Au­tre­fois trans­crit « Tsou-tse », « Tch’ou ts’eu » ou « Chu tzu ». Haut
  2. En chi­nois 屈原. Au­tre­fois trans­crit Kiu-youen, K’iu-yuen, K’iu Yuan, K’üh Yüan, Chhu Yuan ou Ch’ü Yüan. Haut
  3. En chi­nois 宋玉. Au­tre­fois trans­crit Soung-yo ou Sung Yü. Haut
  1. En chi­nois . Haut
  2. En chi­nois 汩羅. Cette ri­vière, dans le Hu­nan, est for­mée par la confluence de la Mi et de la Luo. Haut