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Joubert, «Carnets. Tome II»

éd. Gallimard, Paris

éd. Gal­li­mard, Paris

Il s’agit de Joseph Jou­bert, un des plus grands sty­listes fran­çais (XVIIIe-XIXe siècle). Cet homme sin­gu­lier ne publia rien de son vivant, tant il tenait peu à la gloire, et ne fit rien d’autre, lit­té­ra­le­ment par­lant, pen­dant toute sa vie, que de tra­vailler à ses «Pen­sées», écri­vant, ratu­rant, ajou­tant, retran­chant et n’en finis­sant jamais. À sa mort en 1824, il lais­sait der­rière lui deux cent cinq car­nets, com­plé­tés par soixante liasses de papiers où se mêlaient, dans une grande confu­sion, des notes, des bribes d’essais, des brouillons de lettres. Ce n’est que bien des années plus tard que Jean-Bap­tiste-Michel Duchesne, neveu de Jou­bert, en fit un mince recueil, qu’il remit à l’illustre Cha­teau­briand, lequel se char­gea de le pré­fa­cer et d’y mettre un peu d’ordre. Duchesne fit donc seul le choix de cette pre­mière édi­tion des «Pen­sées», écar­tant celles qui étaient dif­fi­ci­le­ment déchif­frables, retou­chant celles qui lui sem­blaient trop longues ou trop courtes. Bien qu’ami des lettres, il n’avait pas un esprit assez exer­cé pour que ce choix fût satis­fai­sant, et il est dom­mage que sur la recom­man­da­tion du nom de Cha­teau­briand on se soit habi­tué, pen­dant long­temps, à juger Jou­bert sur une édi­tion qui, étant incom­plète et fau­tive, ne le montre pas dans toute sa splen­deur lit­té­raire et phi­lo­so­phique. Mais qui est donc Jou­bert? Quel est cet incon­nu, cet ano­nyme, cet inédit qui s’était fait de la per­fec­tion une cer­taine idée qui l’empêchait de rien ache­ver? Voi­ci com­ment Sainte-Beuve répond à cette ques­tion : «Ce fut un de ces heu­reux esprits qui passent leur vie à pen­ser; à conver­ser avec leurs amis; à son­ger dans la soli­tude; à médi­ter quelque grand ouvrage qu’ils n’accompliront jamais, et qui ne nous arrive qu’en frag­ments». Sur l’un de ses car­nets, Jou­bert écri­vait* : «Je suis comme Mon­taigne impropre au dis­cours conti­nu». On peut y lire un aveu d’impuissance; on peut y lire aus­si la marque d’une esthé­tique chez cet homme qui se disait avare «de [son] encre»**, et qui ne vou­lait «[se] don­ner la peine d’exprimer, avec soin, que des choses dignes d’être écrites sur de la soie ou sur l’airain»***. Pen­sant pour la seule volup­té de pen­ser, pen­sant patiem­ment, il atten­dait, pour cou­cher un mot, que la goutte d’encre qui devait tom­ber de sa plume se chan­geât en «goutte de lumière»****, «tour­men­té» qu’il était «par la mau­dite ambi­tion de mettre tou­jours tout un livre dans une page, toute une page dans une phrase et cette phrase dans un mot»*****.

«un des monu­ments les plus durables de l’esprit fran­çais»

«Quelque exces­sive que puisse paraître une sem­blable affir­ma­tion pour ceux qui ne connaissent pas l’œuvre de [Jou­bert], nous n’hésitons pas à croire que les “Pen­sées” et la “Cor­res­pon­dance” demeu­re­ront comme un des monu­ments les plus durables de l’esprit fran­çais. Le mora­liste vivra, car il est com­pa­rable aux plus grands; le phi­lo­sophe vivra lui aus­si, car ses spé­cu­la­tions ont fran­chi “la zone des nuages pour se jouer dans la lumière”******; le cri­tique d’art et le cri­tique lit­té­raire demeu­re­ront aus­si, car Jou­bert est un admi­rable juge de l’essence du beau et des choses de l’esprit, peu d’hommes ayant pos­sé­dé un tem­pé­ra­ment d’esthéticien aus­si remar­quable. Il res­te­ra sur­tout comme l’ami fidèle, le conso­la­teur inef­fable des âmes souf­frantes et des cœurs las­sés; car il n’est pas d’amertumes, pas d’angoisses, pas de cha­grins, pas de tor­tures morales qui ne s’évanouissent — fan­tômes cruels — au contact de sa séré­ni­té, de sa bon­té, de son espoir sublime et radieux : tels les brouillards de la nuit se dis­sipent sous les rayons du soleil levant», dit très bien Jean-Paul Cla­rens.

Voi­ci un pas­sage qui don­ne­ra une idée du style des «Car­nets» : «Toute pos­ses­sion per­son­nelle est réci­proque. Si tu es mon filleul, je suis ton par­rain. Si tu es mon mar­chand, je suis ta pra­tique. Enfin, si tu es mien, je suis tien; nous nous appar­te­nons l’un à l’autre; et en cette qua­li­té, nous nous devons mutuel­le­ment appui, secours, affec­tion, conser­va­tion et obser­va­tion, c’est-à-dire atten­tion et soins»*******.

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* «Car­nets. Tome II», p. 240. Haut

** «Cor­res­pon­dance. Tome I», p. 101. Haut

*** id. Haut

**** «Car­nets. Tome I», p. 662. Haut

***** «Car­nets. Tome II», p. 485. Haut

****** Allu­sion aux pas­sages sui­vants de Jou­bert : «Pour arri­ver aux régions de la lumière, il faut pas­ser par les nuages» («Car­nets. Tome II», p. 112) et «La sagesse est le repos dans la lumière… Heu­reux ceux où ce soleil luit et que leur bon­heur même excite à se jouer dans ses rayons» («Car­nets. Tome II», p. 600-601). Haut

******* p. 357. Haut