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Mot-clefCheng Wing fun

tra­duc­teur ou tra­duc­trice

Yang Wan-li, «Le Son de la pluie : poèmes»

éd. Moundarren, Millemont

éd. Moun­dar­ren, Mil­le­mont

Il s’agit de Yang Wan-li*, le plus grand poète des Song du Sud et un des pre­miers en Chine à avoir sou­te­nu que «[l’écrivain] ne recherche pas le poème, c’est le poème qui recherche l’écrivain»**. Il naquit en 1127. Tout juste un an aupa­ra­vant, les hordes nomades des Jürčen*** s’étaient mises en mou­ve­ment. Et après avoir, déjà depuis un siècle, constam­ment inquié­té les fron­tières chi­noises, elles avaient enva­hi la moi­tié du pays, mis à sac sa capi­tale et ins­tal­lé un nou­vel Empire au Nord, refou­lant les Song au Sud. Cette cala­mi­té que les Song n’avaient pas su évi­ter, mal­gré les conseils et les admo­nes­ta­tions répé­tées des let­trés, montre bien la déca­dence de cette dynas­tie qui aima mieux ache­ter aux enva­his­seurs une paix hon­teuse, que d’interrompre le cours de ses volup­tés. C’est au milieu de ces évé­ne­ments graves que Yang Wan-li accé­da à vingt-huit ans au titre de «doc­teur» ou «let­tré accom­pli» («jin­shi»****), le plus éle­vé dans le sys­tème d’examen. Le pre­mier poste qu’il occu­pa à son entrée dans le man­da­ri­nat fut celui d’administrateur des finances de la pré­fec­ture de Ganz­hou. Et en 1159, il fut nom­mé pré­fet du Lin­gling, dans le Hunan. Là-bas, il essaya par trois fois d’être admis en audience auprès du grand homme d’État Zhang Jun*****, qui y avait été injus­te­ment exi­lé pour s’être ran­gé du côté des fac­tions patrio­tiques, dési­reuses de recon­qué­rir par les armes les ter­ri­toires per­dus au Nord. L’audience lui fut, enfin, accor­dée : «Cultive l’impartialité et la sin­cé­ri­té», conseilla Zhang Jun au jeune Yang Wan-li, qui en fut si for­te­ment mar­qué, qu’il prit plus tard le pseu­do­nyme de Cheng Zhai******le Stu­dio de la Sin­cé­ri­té»). Mal­gré toute sa sin­cé­ri­té, ou jus­te­ment à cause d’elle, Yang Wan-li ne s’éleva jamais aus­si haut qu’il l’aurait méri­té au sein du gou­ver­ne­ment. Par contre, la déca­dence ayant pour effet para­doxal de décu­pler le raf­fi­ne­ment artis­tique, le côté émo­tion­nel chez quelques âmes iso­lées, c’est alors que notre man­da­rin fit l’expérience d’une illu­mi­na­tion subite, un Éveil d’une inten­si­té rare, qui lui fit quit­ter sa car­rière «comme une chaus­sure trouée» pour celle de la poé­sie. Je le laisse tout racon­ter : «Le jour du Nou­vel An de l’année 1178… ayant peu d’affaires offi­cielles à régler, je me mets à com­po­ser des poèmes. Sou­dain, j’ai comme une illu­mi­na­tion… et me sens tout à coup libé­ré. Je demande à mon fils de prendre un pin­ceau et lui dicte plu­sieurs poèmes… Dix mille choses se pré­sentent comme matière à un poème. Si j’essaie de les écar­ter, elles refusent de par­tir. À peine ai-je le temps de tra­duire la pre­mière, que déjà les autres suivent».

* En chi­nois 楊萬里. Haut

** Poème «Froid tar­dif, com­po­sé devant les nar­cisses sur le lac de mon­tagne». Haut

*** Les actuels Mand­chous. Haut

**** En chi­nois 進士. Par­fois trans­crit «chin shih». Haut

***** En chi­nois 張浚. Par­fois trans­crit Chang Chun. Haut

****** En chi­nois 誠齋. Par­fois trans­crit Cheng Chai. Haut

Issa, «Et pourtant, et pourtant : poèmes»

éd. Moundarren, Millemont

éd. Moun­dar­ren, Mil­le­mont

Il s’agit de Kobaya­shi Issa*, poète japo­nais (XVIIIe-XIXe siècle). C’est le plus grand maître du haï­ku, plus grand encore que Bashô, non seule­ment par son génie, mais aus­si par son immense sym­pa­thie pour la vie qui ne lui fut cepen­dant pas clé­mente. D’un être minus­cule, d’un escar­got bavant sous la pluie, il pou­vait faire des ter­cets, dont l’élégante aisance émer­veillait hommes et dieux : «Petit escar­got / grimpe dou­ce­ment sur­tout / c’est le mont Fuji!»** Et aus­si : «Porte de bran­chages / pour rem­pla­cer la ser­rure / juste un escar­got»***. Son vil­lage natal était dans la pro­vince du Shi­na­no, caché dans un repli de mon­tagne. La neige fon­dait seule­ment en été; et dès le début de l’automne, le givre appa­rais­sait. Issa avait deux ans quand il per­dit sa mère. Cela le ren­dait triste d’entendre tous les autres enfants se moquer de lui, en chan­tant : «On recon­naît l’enfant sans mère par­tout, il se tient devant la porte en se mor­dant les doigts». C’est pour cela qu’il ne se mêlait pas à leurs jeux, mais res­tait accrou­pi près des fagots de bois et des bottes de foin entas­sés dans les champs : «Viens donc avec moi / et amu­sons-nous un peu / moi­neau sans parents!»**** Il avait sept ans quand son père se rema­ria avec une fille de pay­san, sévère et déci­dée. Bien vite, elle prit en grippe Issa qui, selon elle, avait le défaut de vou­loir étu­dier. Dès que le prin­temps arri­vait, il devait tra­vailler aux champs toute la jour­née, ramas­ser les légumes, faire les foins, mener les che­vaux, et toute la soi­rée, assis près de la fenêtre dans le clair de lune, tres­ser des san­dales et des sabots avec de la paille, sans qu’il lui res­tât le moindre moment pour lire. Sa belle-mère lui inter­di­sait même de se ser­vir de la lampe. Chaque fois qu’il pou­vait s’échapper, il allait lire en cachette chez Naka­mu­ra Roku­zae­mon*****, patron d’auberge et poète, tou­jours constant à lui témoi­gner de l’amitié. Issa avait onze ans quand sa belle-mère mit au monde un fils. À par­tir de ce jour-là, de dure, elle devint méchante. Elle l’obligea à s’occuper du bébé, et chaque fois que celui-ci pleu­rait, elle l’en ren­dait de quelque façon res­pon­sable. Il rece­vait des coups de bâton cent fois par jour, huit mille fois par mois. Une aube de prin­temps, dans sa qua­tor­zième année, las de sa belle-mère et de ses colères plus cou­pantes que la bise de mon­tagne, il quit­ta la mai­son où il était né et prit le che­min de la capi­tale. Son père l’accompagna jusqu’au vil­lage voi­sin et lui dit : «Ne fais rien qui puisse lais­ser les gens pen­ser du mal de toi, et reviens bien­tôt me mon­trer ton tendre visage»

* En japo­nais 小林一茶. Haut

** En japo­nais «蝸牛そろそろのぼれ富士の山». Haut

*** En japo­nais «柴の戸や錠の代りにかたつむり». Haut

**** En japo­nais «我と来て遊べや親のない雀». Haut

***** En japo­nais 中村六左衛門. Haut

«L’Extase du thé : poèmes»

éd. Moundarren, Millemont

éd. Moun­dar­ren, Mil­le­mont

Il s’agit de poèmes clas­siques chi­nois sur le thé. C’est Li Po, au VIIIe siècle apr. J.-C., qui com­po­sa ce que l’on consi­dère comme le pre­mier poème sur le thé pour remer­cier son neveu, le moine Chung fu, qui lui avait offert du thé de la mon­tagne de la Source de jade. Le poète avait enten­du par­ler de cette mon­tagne qui regor­geait de grottes. À l’extérieur, au milieu des rochers, pous­saient des théiers. La Source de jade en asper­geait les racines et les branches de gouttes par­fu­mées. Seul un vieil homme venait cueillir leurs feuilles qui, quand on les buvait, toni­fiaient chair et os : il les séchait au soleil et les façon­nait en briques*. À l’âge de quatre-vingts ans pas­sés, son teint gar­dait la cou­leur des pêches et des prunes. Alors que Li Po voya­geait dans le Ching ling, le moine Chung fu, son neveu comme je l’ai dit plus haut, lui avait offert des dizaines de ces briques dont la forme res­sem­blait à une main humaine. On appe­lait ce thé «la main d’immortel». Un matin, assis, res­sen­tant encore les bien­faits de la bois­son, Li Po com­po­sa des vers superbes et une pré­face pour en faire l’éloge. C’est éga­le­ment au VIIIe siècle que naquit Lu Tung**, sur­nom­mé le «fou du thé». «Du matin au soir», explique M. Paul Butel***, «le maître [Lu Tung] ne fai­sait rien d’autre que de réci­ter des poèmes et de pré­pa­rer la bois­son dont il raf­fo­lait avec tant de pas­sion que quelques-uns de ses contem­po­rains le crurent fou. N’écrit-il pas “je ne m’intéresse nul­le­ment à l’immortalité, mais seule­ment au goût du thé”?». Autant Lu Yu est célèbre en prose pour son «Clas­sique du thé»; autant Lu Tung l’est en poé­sie pour son chant des «Sept tasses de thé»****, qui décrit remar­qua­ble­ment le plai­sir appor­té par les tasses suc­ces­sives de thé, depuis la pre­mière qui «humecte lèvres et gosier» jusqu’à la sep­tième qui pro­voque «un vent frais sous [les] ais­selles», c’est-à-dire une extase qua­si­ment reli­gieuse. Plus qu’une idéa­li­sa­tion de la manière de boire, le thé repré­sente chez lui une mys­tique de l’art de la vie, comme on le voit à son exis­tence recluse, sub­tile, loin d’une car­rière dans le fonc­tion­na­riat. Son théisme est un taoïsme dégui­sé.

* Le thé était jadis conser­vé sous forme de briques com­pres­sées, aus­si dures qu’une pierre, comme il s’en vend encore dans les pro­vinces orien­tales de la Rus­sie. Haut

** En chi­nois 盧仝. Par­fois trans­crit Lotung ou Lu Tong. Haut

*** «His­toire du thé», p. 22. Haut

**** En chi­nois «七碗茶». Par­fois tra­duit «Sept bols de thé». Ce chant n’est, en réa­li­té, que la par­tie cen­trale d’un long poème inti­tu­lé «Zou­bi Meng jia­nyi ji xin­cha» («走筆謝孟諫議寄新茶»), c’est-à-dire «Remer­cie­ments empres­sés adres­sés au cen­seur impé­rial Meng pour son cadeau de thé fraî­che­ment cou­pé». Haut

Shiki, «Le Mangeur de kakis qui aime les haïku : portrait et poèmes»

éd. Moundarren, Millemont

éd. Moun­dar­ren, Mil­le­mont

Il s’agit des haï­kus de Masao­ka Shi­ki, de son vrai nom Masao­ka Tsu­ne­no­ri*, poète japo­nais. Il ne fut pas, je crois, un grand auteur; mais on ne peut lui nier d’avoir renou­ve­lé l’intérêt pour le haï­ku, dont il fit à la fois une arme offen­sive et un ferme bou­clier dans sa lutte contre la tuber­cu­lose qui allait l’emporter à trente-cinq ans. Il cra­cha du sang dès 1889, ce qui lui ins­pi­ra le pseu­do­nyme de Shi­ki**le Cou­cou»), oiseau qui, quand il chante, laisse appa­raître sa gorge rou­geoyante. Sa pre­mière ten­ta­tive lit­té­raire fut un roman au titre roman­tique, «La Capi­tale de la lune» («Tsu­ki no miya­ko»***), qu’il alla mon­trer à Kôda Rohan. Ce der­nier, au faîte de sa gloire, mon­tra une telle absence d’enthousiasme, que Shi­ki se livra au décou­ra­ge­ment et au déses­poir et renon­ça tout à fait au roman; mais étant un être impul­sif, il prit alors une déci­sion qui allait chan­ger le reste de sa vie, puisque c’est au cours de cette année 1892 qu’il déci­da, d’une part, de se consa­crer entiè­re­ment au haï­ku et, d’autre part, d’accepter un poste au jour­nal «Nihon» («Japon») en tant que cri­tique lit­té­raire de poé­sie. Dans une colonne de ce quo­ti­dien, il déve­lop­pa pen­dant une décen­nie ses vues sur les poètes anciens. Sa cri­tique fut inflexible jusqu’à la dure­té, véhé­mente jusqu’à la colère. Il est même per­mis de se deman­der s’il n’était pas en proie à quelque démence lorsqu’il affir­mait «que Ki no Tsu­rayu­ki en tant que poète était nul, et le “Kokin-shû” — une antho­lo­gie affreuse»; ou bien «que les vers de Bashô conte­naient le meilleur et le pire». En même temps que ces articles théo­riques, Shi­ki pro­dui­sit ses propres haï­kus et invi­ta ses lec­teurs à en faire tout autant : «Shi­ki s’[engagea] dans un tra­vail, au fond, de poé­sie col­lec­tive qui mérite d’être rap­pe­lé… Il demande aux lec­teurs d’envoyer leurs textes. Il les publie, les cri­tique. D’emblée, la créa­tion poé­tique n’est pas chose unique, mais cha­cun a le droit — et doit — com­po­ser dix, vingt, trente haï­kus dans la même jour­née, et avec les mêmes mots, les mêmes images… Ce qui donne des cen­taines de poèmes qui seront publiés dans le jour­nal… En l’espace de cinq ans, on ver­ra ain­si se consti­tuer des dizaines de groupes, pour ain­si dire dans toutes les régions du Japon», explique M. Jean-Jacques Ori­gas****. Aus­si­tôt après la mort de Shi­ki, ces groupes se virent relé­gués dans l’oubli; mais ils furent, un temps, le creu­set de l’avant-gardisme et de la réno­va­tion du haï­ku.

* En japo­nais 正岡常規. Haut

** En japo­nais 子規. Par­fois trans­crit Chi­ki ou Šiki. Remar­quez que l’idéogramme se retrouve à la fois dans Tsu­ne­no­ri et dans Shi­ki. Haut

*** En japo­nais «月の都». Titre emprun­té au «Conte du cou­peur de bam­bous». Haut

**** «Une Ami­tié», p. 159. Haut

Saigyô, «Poèmes de ma hutte de montagne»

éd. Moundarren, Millemont

éd. Moun­dar­ren, Mil­le­mont

Il s’agit de Satô Nori­kiyo*, poète et moine très cher au peuple japo­nais (XIIe siècle apr. J.-C.), plus connu sous le sur­nom de Sai­gyô**allant au Para­dis de l’Ouest»). Issu d’une famille mili­taire, à l’âge de vingt-deux ans, Sai­gyô renon­ça au siècle, aban­don­na sa famille, et quit­ta ses fonc­tions au Palais pour la rai­son que voi­ci : Un jour, à l’heure où le soleil s’inclinait, il était sor­ti avec un de ses amis intimes, du nom de Noriya­su, Offi­cier de la Garde des Portes. En che­min, Noriya­su décla­ra ceci : «Ces der­niers temps, je ne sais pour­quoi, j’ai le sen­ti­ment que toute chose n’est que songe et illu­sion, et si ce jourd’hui je suis en vie, je n’ose espé­rer l’être demain encore. Las, quel pour­rait être mon recours? Mon plus cher désir serait de quit­ter ma mai­son, de chan­ger mon état et d’aller vivre en quelque mon­tagne écar­tée!»*** En enten­dant ce dis­cours pro­non­cé avec les accents de la véri­té, Sai­gyô se deman­da, le cœur dolent, pour quelle rai­son son ami par­lait de la sorte; et le matin sui­vant, comme il allait prendre de ses nou­velles, il trou­va, près du por­tail, une foule de gens fort agi­tés, et à l’intérieur, de même, l’on enten­dait des voix de gens qui cla­maient leur dou­leur; inquiet, il hâta le pas, se deman­dant ce qui se pas­sait : «Mon­sei­gneur, cette nuit, est mort dans son som­meil!»****, lui dit-on, et il aper­çut l’épouse et la mère de Noriya­su, éten­dues face contre terre, l’une aux pieds, l’autre au che­vet du défunt, abî­mées dans les larmes. À cette vue, tour­nant le dos au monde, Sai­gyô entra en reli­gion pour péré­gri­ner à tra­vers le pays entier de pro­vince en pro­vince, de monas­tère en monas­tère; puis, pen­sant avoir trou­vé dans les mon­tagnes de l’Ouest le lieu pro­pice à un secret ermi­tage où se livrer aux pra­tiques de la Voie du Boud­dha, il y construi­sit une hutte de bran­chage où, après avoir mené une vie soli­taire dans un dépouille­ment extrême de toutes choses, il mou­rut très sain­te­ment.

* En japo­nais 佐藤義清. Autre­fois trans­crit Satô Yoshi­kiyo. Haut

** En japo­nais 西行. Autre­fois trans­crit Saï­ghyô. Haut

*** «La Légende de Saï­gyô», p. 22. Haut

**** id. p. 23. Haut

Yuan Mei, «Divers Plaisirs à la villa Sui : poèmes»

éd. Moundarren, Millemont

éd. Moun­dar­ren, Mil­le­mont

Il s’agit des «Poèmes» de Yuan Zicai*, plus connu sous le sur­nom de Yuan Mei**, poète et conteur chi­nois, que son indé­pen­dance, son savoir, sa liber­té d’esprit met­taient en marge des aca­dé­mismes du temps. Il naquit en l’an 1716 apr. J.-C. Sa famille était loin d’être riche. Son père voya­geait comme secré­taire dans des pro­vinces recu­lées pour envoyer de quoi nour­rir la mai­son­née, tan­dis que sa mère res­tait à Hangz­hou avec plu­sieurs fils et filles en bas âge et fai­sait des pro­diges d’économie pour les éle­ver. Déjà dans son enfance, Yuan Mei ché­ris­sait les livres plus qu’il ne ché­ris­sait la vie. Chaque fois qu’il pas­sait devant une librai­rie, ses pieds s’arrêtaient natu­rel­le­ment, et l’eau lui en venait à la bouche; mais les prix étaient trop éle­vés : «Il n’y avait que dans le rêve que j’en ache­tais», dit-il non sans amer­tume***. Le goût des livres lui était «plus suave que celui d’un vin vieux»****. Le but de sa vie était la satis­fac­tion de ce goût, et non pas la réus­site aux concours ni l’obtention des diplômes qui ouvraient les portes du man­da­ri­nat : «Une fois le livre ouvert, j’ignore les cent affaires. Quand j’ai un livre ancien, je suis comme ivre; homme d’aujourd’hui je gas­pille mon temps avec les hommes d’autrefois», dit-il dans un de ses poèmes*****. À l’âge de qua­rante ans, ayant acquis une cer­taine for­tune, Yuan Mei s’adonna tout entier aux belles-lettres. Pour ne pas être dis­trait de ses tra­vaux par «les pen­sées du monde de pous­sière»******, il alla se fixer dans une vil­la qu’il avait ache­tée aux portes de Nan­kin. Dans son «Recueil de lit­té­ra­ture de la mai­son sise sur la Col­line du Gre­nier» («Xiao­cang shan­fang wen­ji»*******), l’on peut lire de nom­breux détails sur cette vil­la, son his­toire et ses envi­rons : «À deux “li” à l’Ouest du pont de la porte sep­ten­trio­nale de Nan­kin, je trou­vai la Col­line du Gre­nier… Là, au temps de l’Empereur Kangxi********, un cer­tain Sui, direc­teur de la Fabrique impé­riale de Soie­ries, avait éle­vé un pavillon sur le pic sep­ten­trio­nal de la Col­line, avait plan­té autour des arbres, des arbustes et avait cir­cons­crit le tout d’un mur. Tous les habi­tants de Nan­kin venaient se pro­me­ner et admi­rer la nature dans cet endroit : on l’appelait “Sui yuan”********* (“vil­la Sui”, ou lit­té­ra­le­ment “jar­din de Sui”), du nom de son pro­prié­taire. Trente ans plus tard, lorsque je fus nom­mé [magis­trat] à Nan­kin, ce jar­din était presque entiè­re­ment détruit, et le pavillon s’était trans­for­mé en un vul­gaire caba­ret où les char­re­tiers et les por­teurs de chaises se dis­pu­taient tout le jour. À cette vue j’eus le cœur ser­ré; je pris ce jar­din en pitié et deman­dai le prix du ter­rain»

* En chi­nois 袁子才. Autre­fois trans­crit Yuan Tseu-ts’aï ou Yüan Tzu-ts’ai. Haut

** En chi­nois 袁枚. Autre­fois trans­crit Yuen Mei. Haut

*** p. 117. Haut

**** p. 96. Haut

***** p. 113. Haut

****** p. 13. Haut

******* En chi­nois «小倉山房文集». Autre­fois trans­crit «Siao-ts’ang-chan-fang-ouen-tsi», «Siao tshang chan fang oen tsi» ou «Hsiao-ts’ang shan-fang wen-chi». Haut

******** Qui régnait entre les années 1661 et 1722. Haut

********* En chi­nois 隨園. Autre­fois trans­crit «Soei yuen» ou «Soueï-yuan». Haut

«Ryôkan, moine errant et poète : portrait et poèmes»

éd. A. Michel, coll. Spiritualités vivantes, Paris

éd. A. Michel, coll. Spi­ri­tua­li­tés vivantes, Paris

Il s’agit des poèmes de Yama­mo­to Eizô*, ermite japo­nais (XVIIIe-XIXe siècle), plus connu sous le sur­nom de Ryô­kan**. Enfant taci­turne et soli­taire, adon­né à de vastes lec­tures, il réflé­chis­sait, dès son plus jeune âge, sur la vie et sur la mort. Une nuit, il com­prit que c’était le Boud­dha qui pour­rait don­ner réponse à ses ques­tions exis­ten­tielles. Au petit matin, s’étant rasé la tête, il prit quelques affaires. Sur le pas de la porte, il ser­ra dans ses bras ses six frères et sœurs : «Pre­nant mes mains dans les siennes, ma mère a long­temps fixé mon visage. C’[est] comme si l’image de son visage est encore devant mes yeux. Lorsque j’ai deman­dé congé, elle m’a dit, de sa parole deve­nue aus­tère : “Ne laisse jamais dire aux gens ren­con­trés que tu as en vain quit­té le monde”. Aujourd’hui, je me rap­pelle ses mots et me donne cette leçon matin et soir»***. Dans son ermi­tage au toit de chaume, Ryô­kan res­tait cloî­tré, quel­que­fois pen­dant des jours, à médi­ter, à lire des clas­siques et à com­po­ser des poèmes. Un de ses contem­po­rains****, qui s’y abri­ta de la pluie, raconte***** : «[À] l’intérieur de cet ermi­tage, je ne vois aucun autre bien qu’une seule sta­tue du Boud­dha en bois, posée debout, et deux volumes de livres mis sur un petit accou­doir, ins­tal­lé au pied de la fenêtre. J’ouvre le livre pour savoir de quelle œuvre il s’agit. C’est une édi­tion xylo­gra­phique de “L’Œuvre com­plète” de Tchouang-tseu. Dans ce livre sont insé­rées des cal­li­gra­phies, tra­cées en style cur­sif, d’anciens poèmes chi­nois, qui semblent être l’œuvre de ce moine. N’ayant pas appris de poèmes dans cette langue, je ne sus s’ils étaient de qua­li­té, mais les cal­li­gra­phies en ques­tion l’étaient à tel point qu’elles m’émerveillèrent».

* En japo­nais 山本栄蔵. Haut

** En japo­nais 良寛. Par­fois trans­crit Ryok­wan. Haut

*** Tra­duc­tion de M. Domi­nique Blain, p. 27. Haut

**** Kon­dô Man­jô. Haut

***** Tra­duc­tion de Mme Mit­chi­ko Ishi­ga­mi-Iagol­nit­zer, p. 104-106. Haut

Buson, «Le Parfum de la lune : poèmes»

éd. Moundarren, Millemont

éd. Moun­dar­ren, Mil­le­mont

Il s’agit des haï­kus de Yosa Buson*, grand artiste japo­nais (XVIIIe siècle apr. J.-C.), maître de la pein­ture «bun­jin­ga» («pein­ture des hommes de lettres»). On dit qu’une nuit, pour mieux obser­ver un effet de lune, il fit un trou à son toit en y met­tant le feu avec une chan­delle; per­du dans une extase d’admiration, il ne s’aperçut pas de l’incendie qui en sur­git et qui dévo­ra tout un quar­tier de la capi­tale. En joi­gnant l’art de la pein­ture à celui de la poé­sie, Buson don­na une vie nou­velle au haï­ku délais­sé à la mort de Bashô. Il par­vint à décrire, avec la même élé­gance qu’avec son pin­ceau, ces baga­telles, ces petits impré­vus que lui four­nis­saient natu­rel­le­ment ses voyages. «Se libé­rer du banal en se ser­vant du banal»**. Telle fut sa devise para­doxale, qu’il est dif­fi­cile d’interpréter; car tout en étant un artiste de génie, Buson ne livra presque jamais le fond de sa pen­sée. Inimi­table et intrans­mis­sible, son art dis­pa­rut avec lui; seuls ses chefs-d’œuvre en attestent aujourd’hui toute la magni­fi­cence et toute la har­diesse. Par exemple, ce célèbre cro­quis de deux pié­tons, dont on ne voit de dos que les habits de pluie : «Pluie de prin­temps / avancent en devi­sant / un man­teau de paille et un para­pluie»***; ou cette puis­sante esquisse des pentes du mont Yoshi­no, par­se­mées de ceri­siers : «Ava­lant les nuages / exha­lant des fleurs / le mont Yoshi­no»****. «Les com­pa­rai­sons ne sont pas absentes de [ses] poèmes», explique M. Yves Bon­ne­foy*****, «et ain­si Buson note-t-il que “le bruit de l’eau est sombre”, ce qui ne sur­pren­dra pas le lec­teur de “Cor­res­pon­dances”. Mais chez Bau­de­laire, l’analogie est com­prise comme l’affleurement d’une véri­té inaper­çue jusqu’alors, c’est un acte de connais­sance, qui prouve la capa­ci­té des mots d’atteindre à l’être des choses… Ce qu’énonce Buson, par contre, c’est d’abord — ou même c’est seule­ment une cer­ti­tude de la conscience immé­diate, sans arrière-pen­sée spé­cu­la­tive; et cette per­cep­tion est aus­si silen­cieuse… que la traî­née de cou­leur que laisse un pin­ceau sur la feuille blanche… Le rap­pro­che­ment ne dévoile rien… il retient…»

* En japo­nais 与謝蕪村. Par­fois trans­crit Bou­çon, Bou­çonn ou Bus­son. Haut

** En japo­nais «俗を離れて俗を用ゆ». Haut

*** p. 47. Haut

**** p. 13. Haut

***** «Pré­face à “Haï­ku; avant-pro­pos et texte fran­çais de Roger Munier”», p. 17. Haut

Santôka, «Zen Saké Haïku : poèmes choisis»

éd. Moundarren, Millemont

éd. Moun­dar­ren, Mil­le­mont

Il s’agit d’une tra­duc­tion par­tielle de Shôi­chi Tane­da*, poète japo­nais, vaga­bond et haï­kiste, plus connu sous le sur­nom de San­tô­ka**le feu au som­met de la mon­tagne»). Il naquit au milieu de cinq frères et sœurs. Son père, riche pro­prié­taire mais piètre père de famille, pas­sait son temps à poli­ti­quer et cou­rir le jupon. Un jour que ce der­nier était en vil­lé­gia­ture dans les mon­tagnes avec une de ses maî­tresses, son épouse, âgée de trente-trois ans, se jeta dans le puits de la pro­prié­té fami­liale. San­tô­ka, qui avait onze ans, fut extrê­me­ment frap­pé de voir le corps inani­mé de sa mère qu’on sor­tait du puits. Pour ajou­ter à ce mal­heur, un de ses frères mou­rut en bas âge, et un autre se don­na la mort en 1918. Quant à San­tô­ka, après un mariage raté, il fut tour à tour bras­seur de saké, enca­dreur de tableaux, tra­duc­teur. Il par­tit pour Tôkyô. Mélan­co­lique, incons­tant au tra­vail, il occu­pait ses loi­sirs de biblio­thé­caire à des lec­tures boud­dhiques. Dans le grand trem­ble­ment de terre qui rava­gea la capi­tale, sa chambre s’écroula. Il retour­na à Kuma­mo­to. Une nuit de décembre 1924, ivre, il s’immobilisa devant un tram­way que le conduc­teur ne par­vint à arrê­ter qu’à grand-peine. On l’emmena dans un temple proche de là, le Hôon-ji, où il se fit moine. L’année sui­vante et toutes les autres jusqu’à sa mort, il s’en alla errer sur les routes du Japon, par les nuits d’hiver, sans gîte, sans feu ni lieu, comme s’il lui fal­lait mar­cher pour vivre : «Je ne suis rien d’autre qu’un moine men­diant», dit-il***. «On ne peut pas dire grand-chose de moi sinon que je suis un pèle­rin fou qui passe sa vie entière à déam­bu­ler, comme ces plantes aqua­tiques qui dérivent de rive en rive. Cela peut sem­bler pitoyable, pour­tant je trouve la paix dans cette vie dépouillée…» Il faut lire ses poé­sies comme le car­net qu’un rou­tard aurait lais­sé tom­ber de sa poche, et dans lequel il aurait noté ses obser­va­tions à l’état brut, dans une langue plate et relâ­chée. La route est la plus belle conquête de l’homme libre : voi­là, en sub­stance, la seule phi­lo­so­phie de San­tô­ka. Il jouit au Japon d’une faveur égale à celle de Kerouac en Amé­rique. Pour tout dire, je ne crois pas, mais peut-être je me trompe, que l’un et l’autre soient de grands talents, mais ils repré­sentent pour la foule du grand public la figure la plus exacte et la plus vive du poète : un gueux sous la pluie, un bohème trem­pé dans ses haillons mais bien­heu­reux, un men­diant loin des lois et des usages, un rebut du monde.

* En japo­nais 種田正一. Haut

** En japo­nais 山頭火. Haut

*** p. 27-28. Haut

Tchiyo, «Bonzesse au jardin nu : poèmes»

éd. Moundarren, Millemont

éd. Moun­dar­ren, Mil­le­mont

Il s’agit d’une tra­duc­tion par­tielle de Kaga no Tchiyo-jo*, poé­tesse et nonne japo­naise (XVIIIe siècle apr. J.-C.), éga­le­ment connue sous le sur­nom de Tchiyo-ni**Tchiyo la nonne»). Un maître du haï­ku, Roghenn­bô***, pas­sa par la ville de pro­vince où habi­tait Tchiyo, encore toute jeune. «N’importe com­ment», pen­sa-t-elle, «je sol­li­ci­te­rai d’un haï­kiste aus­si célèbre des conseils sur l’art de com­po­ser…» Et pous­sée par le démon de la poé­sie, elle s’en alla frap­per à la porte de l’auberge et prier Roghenn­bô de lui don­ner une leçon de poé­sie. Fati­gué par le long voyage, il lui dit de prendre l’encre et le papier et de com­po­ser quelque chose sur un sujet tout indi­qué par la sai­son : le cou­cou. Puis, sans plus s’inquiéter d’elle, il com­men­ça à dor­mir en ron­flant. Après avoir lon­gue­ment réflé­chi, Tchiyo com­po­sa une poé­sie et deman­da timi­de­ment : «Excu­sez-moi, s’il vous plaît… — Qu’est-ce qu’il y a?», dit le poète brus­que­ment réveillé. Et tou­jours allon­gé, il lut la poé­sie qui lui était pré­sen­tée sur un rou­leau de papier. Il fut très sur­pris de voir qu’une fille de quinze ans était capable d’écrire avec tant de talent; mais cachant son véri­table sen­ti­ment, il décla­ra : «Voi­ci une poé­sie qui n’a pas de sens. Com­pose donc quelque chose de plus vivant». Et peu après, il se remit à ron­fler. L’élève conti­nua à médi­ter et à écrire. Elle com­po­sa vingt poé­sies, trente poé­sies, sans oser les mon­trer. À mesure que les heures s’écoulaient, des tas de papiers noir­cis s’entassaient. Ayant per­du la notion du temps, elle se déso­la : «Ah! Dieu n’a pas vou­lu m’accorder le talent d’une vraie poé­tesse. Dès aujourd’hui, c’est fini; je renonce com­plè­te­ment à écrire». Au même ins­tant, le son d’une cloche, venant on ne sait d’où, annon­ça l’arrivée de l’aurore. Roghenn­bô, qui était moine, se sou­le­va d’un bond sur sa couche : «Comme j’ai bien dor­mi! Mais… serait-ce déjà le matin?»**** Au bruit de la voix qui frap­pait l’air, Tchiyo revint tout à coup à la réa­li­té. Sans pen­ser, déses­pé­ré­ment, elle mur­mu­ra cette exquise poé­sie :

«Cou­cou!
Cou­cou! à ces mots,
Le jour est venu
»

* En japo­nais 加賀千代女. Par­fois trans­crit Kaga no Chiyo-jo. Haut

** En japo­nais 千代尼. Par­fois trans­crit Chiyo-ni. Haut

*** En japo­nais 盧元坊. Par­fois trans­crit Rogenbō. Haut

**** «Une Poé­tesse japo­naise au XVIIIe siècle : Kaga no Tchiyo-jo», p. 91-93. Haut

Lu You, «Le Vieil Homme qui n’en fait qu’à sa guise : poèmes»

éd. Moundarren, Millemont

éd. Moun­dar­ren, Mil­le­mont

Il s’agit de Lu You*, un des poètes chi­nois les plus féconds (XIIe siècle apr. J.-C.). La quan­ti­té innom­brable des com­po­si­tions poé­tiques de Lu You (dix mille de conser­vées, un nombre égal de per­dues) ne manque pas d’étonner, et le sino­logue est comme sur­pris et effrayé quand il voit se déployer devant lui le vaste champ de ces poé­sies, ne sachant trop quelles limites impo­ser à son étude; et sur­tout, hési­tant à faire un choix. Si, dans ce des­sein, il se fie au goût des autoch­tones, c’est-à-dire s’il aborde seule­ment les poé­sies regar­dées comme sublimes par les Chi­nois, il fera fausse route. Trop sou­vent, celles-ci ne sont appré­ciées que pour leurs thèmes patrio­tiques et leur esprit de résis­tance, qui ser­vi­ront de modèles aux «Poé­sies com­plètes» d’un Mao Tsé-toung. En véri­té, Lu You fut un poète d’une ins­pi­ra­tion extrê­me­ment variée. Les fleurs qu’il cueillit furent des plus diverses. Il abor­da, en effet, presque tous les sujets; il prit son bien là où il le trou­va; et les pro­cla­ma­tions patrio­tiques de ses pre­mières œuvres ont ten­dance à s’éclipser, sur­tout vers la fin de sa vie, devant un éloge des pay­sages cam­pa­gnards ou le déta­che­ment d’un sage niché au fond des mon­tagnes et forêts : «Son œuvre pro­li­fique tisse la chro­nique de son quo­ti­dien, avec… un pen­chant inné pour la nature et les joies de la vie cam­pa­gnarde qui le rap­proche de Tao Yuan ming. Sa phi­lo­so­phie de la vie, ins­pi­rée par le déta­che­ment taoïste, trans­pa­raît dans “Adresse à mes visi­teurs” : “À l’ombre des mûriers les sen­teurs de cent herbes / À midi le vent frais le bruit des dévi­doirs à soie / Visi­teurs, tai­sez-vous sur les affaires du monde / Et par­ta­gez plu­tôt avec monts et forêts la longue jour­née d’été”», explique M. Guil­hem Fabre**. Lu You appe­lait son ate­lier «le nid aux livres» («shu chao»***). Il n’y rece­vait pas d’invités et n’y accueillait pas son épouse ni ses enfants. Per­chés sur les éta­gères, ali­gnés par devant, cou­chés pêle-mêle sur son lit, où qu’on por­tât le regard, on y voyait des livres. Qu’il man­geât, bût, se levât ou s’assît; qu’il souf­frît ou gémît; qu’il fût triste ou se mît en colère, ce n’était jamais sans un livre. Si d’aventure il son­geait à sor­tir, le désordre inex­tri­cable des livres l’enserrait comme des branches entre­mê­lées, et il ne pou­vait avan­cer. Alors, il disait en riant : «N’est-ce pas là ce que j’appelle mon “nid”?»****

* En chi­nois 陸游. Autre­fois trans­crit Lou Yeou, Lu Yiu ou Lu Yu. À ne pas confondre avec Lu Yu, l’auteur du «Clas­sique du thé», qui vécut quatre siècles plus tôt. Haut

** «Ins­tants éter­nels : cent et quelques poèmes connus par cœur en Chine» (éd. La Dif­fé­rence, Paris), p. 261. Haut

*** En chi­nois 書巢. Haut

**** «Visite chez Lu You, poète chi­nois du XIIe siècle», p. 11. Haut

Tao Yuan ming, «L’Homme, la Terre, le Ciel : enfin je m’en retourne»

éd. Moundarren, Millemont

éd. Moun­dar­ren, Mil­le­mont

Il s’agit des poèmes de Tao Yuan ming*, let­tré chi­nois, grand chantre de la vie rus­tique (IVe-Ve siècle apr. J.-C.). Issu d’une vieille lignée tom­bée dans l’obscurité et le besoin, il rêvait d’une vie simple, mais qui lui appar­tînt réel­le­ment, une vie consa­crée à ses poèmes et à son jar­din de chry­san­thèmes : «Cueillant des chry­san­thèmes à la haie de l’Est, le cœur libre, j’aperçois la mon­tagne du Sud. Dans tout cela réside une signi­fi­ca­tion pro­fonde. Sur le point de l’exprimer, j’ai déjà oublié les mots», dit-il dans un pas­sage remar­quable. Sa famille était pauvre : labou­rer et culti­ver ne suf­fi­sait pas à la nour­rir. La mai­son était pleine de jeunes enfants, mais la jarre — vide de grains. Ses amis le pres­saient de prendre quelque poste loin­tain et finirent par le per­sua­der. Tao Yuan ming avait à peine pris ses fonc­tions que, nos­tal­gique, il avait déjà envie de s’en retour­ner. Pour­quoi? Sa nature était spon­ta­née; elle refu­sait de se plier pour être conte­nue. Lan­guis­sant, bou­le­ver­sé, il eut pro­fon­dé­ment honte de tra­hir le prin­cipe de sa vie — celui de ne pas se mêler aux obli­ga­tions du monde. Il déci­da d’attendre la fin de l’année pour aus­si­tôt embal­ler ses vête­ments et par­tir la nuit, tel un oiseau échap­pé de sa cage :

«Les champs et le jar­din doivent déjà être enva­his par les herbes,
Pour­quoi ne m’en suis-je pas retour­né plus tôt?…
Aujourd’hui j’ai rai­son, hier j’avais tort…

* En chi­nois 陶淵明. Autre­fois trans­crit T’ao Yuen-ming ou T’au Yüan-ming. Éga­le­ment connu sous le nom de Tao Qian (陶潛). Autre­fois trans­crit T’ao Ts’ien, T’au Ts’ien ou T’ao Ch’ien. Haut

Han Shan, «Merveilleux le chemin de Han shan : poèmes»

éd. Moundarren, Millemont

éd. Moun­dar­ren, Mil­le­mont

Il s’agit de Han Shan*, ermite et poète chi­nois (VIIe siècle apr. J.-C.). Il avait quit­té sa famille pour se reti­rer sur une falaise, dans un endroit nom­mé Mon­tagne froide (Han shan), auquel il doit son sur­nom. Le lieu où il vivait était libre de la pous­sière et du bruit. Il s’asseyait par­mi les nuages blancs. Un vent sub­til souf­flait à tra­vers les pins soli­taires, dont le son lui était agréable. Depuis dix ans, il n’était pas retour­né en ville; il en avait oublié la route qu’il avait jadis emprun­tée pour venir. Non loin de là, au monas­tère du Pays clair (Guo qing**), vivait son ami et condis­ciple, Shi De***, qui tra­vaillait dans la cui­sine et met­tait les restes de côté pour lui dans un tube de bam­bou. Han Shan déam­bu­lait sous la véran­da du monas­tère, criant de joie, par­lant seul, riant seul. On le pre­nait pour un fou. Par­fois, les moines lui cou­raient après pour l’injurier, pour le chas­ser. Dans les vil­lages, près des huttes, il badi­nait avec les enfants qui gar­daient les vaches. Pour­tant, ses paroles sem­blaient cohé­rentes, et si on y réflé­chis­sait bien, on y devi­nait des idées pro­fondes. En fait, tout ce qu’il disait était pro­fond. Dans ses poé­sies aus­si, il abor­dait les sujets les plus graves en en don­nant une pein­ture ingé­nue et simple, et en conser­vant une par­faite bon­ho­mie, ce qui fait qu’on suit ses vers et qu’on se les assi­mile rapi­de­ment, sans même se rendre compte de leur por­tée :

«Les gens demandent le che­min de Han shan
Nulle route ne mène à Han shan
L’été, la glace ne fond pas
À peine levé, le soleil se noie dans le brouillard
Com­ment y par­ve­nir, comme moi,
Si votre cœur n’est pas pareil au mien?
Si votre cœur, par contre, est pareil au mien
Vous êtes alors en plein milieu
»

* En chi­nois 寒山. Autre­fois trans­crit Han-chan ou Han Schan. Haut

** En chi­nois 國清. Autre­fois trans­crit Kuo ch’ing. Haut

*** En chi­nois 拾得. Autre­fois trans­crit Shih Té. On raconte que Shi De était un enfant aban­don­né, car son sur­nom signi­fie «le ramas­sé». Haut