« Un Poète hongrois : Vörösmarty »

dans « La Grande Revue », 1ᵉʳ octobre 1906, p. 5-20

dans « La Grande Re­vue », 1er oc­tobre 1906, p. 5-20

Il s’agit de Mi­chel Vörös­marty (Mihály Vörös­marty1), le pre­mier poète com­plet dont la Hon­grie ait pu s’enorgueillir (XIXe siècle). Après avoir ré­sisté aux in­va­sions étran­gères pen­dant une bonne par­tie de son his­toire, la Hon­grie avait senti s’user ses forces ; la lé­thar­gie l’avait sai­sie, et elle avait éprouvé une es­pèce de lent en­gour­dis­se­ment dont elle ne de­vait s’éveiller qu’avec les guerres na­po­léo­niennes, après une longue pé­riode de ger­ma­ni­sa­tion et d’anéantissement. « L’instant fut unique. L’activité se ré­ta­blit spon­ta­né­ment, im­pa­tiente de s’exercer ; de tous cô­tés, des hommes sur­girent, cher­chant la voie nou­velle, la bonne orien­ta­tion, l’acte conforme au gé­nie hon­grois »2. Un nom do­mine cette pé­riode : Mi­chel Vörös­marty. Grand ré­for­ma­teur de la langue et créa­teur d’une poé­sie émi­nem­ment na­tio­nale, ar­tiste noble et pa­triote ar­dent, Vörös­marty ou­vrit le che­min que les Petœfi et les Arany al­laient suivre. À vingt-cinq ans, il acheva son pre­mier chef-d’œuvre : « La Fuite de Zalán »3 (« Zalán Futása »), épo­pée cé­lé­brant en dix chants la vic­toire my­thique des Hon­grois dans les plaines d’Alpár et la fuite de Zalán, le chef des Slaves et des Bul­gares4. En voici le dé­but : « Gloire de nos aïeux, où t’attardes-tu dans la brume noc­turne ? On vit s’écrouler [les] siècles, et so­li­taire, tu erres sous leurs dé­combres dans la pro­fon­deur, avec un éclat [qui va] s’affaiblissant »5. Cette épo­pée fonda la gloire de Vörös­marty ; elle re­tra­çait, dans un brillant ta­bleau, les ex­ploits guer­riers des an­cêtres et leurs luttes pour la conquête du pays. La langue neuve et la cou­leur na­tio­nale va­lurent au poète l’admiration de ses com­pa­triotes. En 1848, il su­bit les consé­quences de cette gloire. Élu membre de la diète, il prit part à la Ré­vo­lu­tion, et après la ca­tas­trophe de Vilá­gos, qui vit la Hon­grie suc­com­ber sous les forces de la Rus­sie et de l’Autriche, il dut er­rer en se ca­chant dans des huttes de fo­res­tiers : « Nos pa­triam fu­gi­mus » (« Nous autres, nous fuyons la pa­trie »6), écri­vit-il sur la porte d’une ca­bane mi­sé­rable l’ayant abrité une nuit.

le pre­mier poète com­plet dont la Hon­grie ait pu s’enorgueillir

Le poète, comme sa pa­trie, souf­frit cruel­le­ment dans cette tour­mente et n’était plus que l’ombre de lui-même. En­fermé puis ac­quitté par les vain­queurs, il se re­tira dans son vil­lage na­tal, où il s’adonna à la culture de la terre. L’âme bri­sée, il se dés­in­té­ressa de tout. La dou­leur mo­rale et une ma­la­die phy­sique sem­blaient avoir à ja­mais étouffé en lui la verve poé­tique, lorsque tout à coup l’approche de la guerre de Cri­mée fit sur­gir un der­nier es­poir dans son cœur. C’est alors qu’il fit pa­raître le poème « Le Vieux Tzi­gane » (« A Vén Cigány »). Il ex­horte le Tzi­gane à re­le­ver la tête et tout le corps, et à jouer des sons qui versent le cou­rage, avant que son ar­chet de mu­si­cien ne de­vienne le bâ­ton de vieillesse sur le­quel il ap­puiera ses pas. Ce poème, l’un des plus beaux de la lit­té­ra­ture mo­derne, par­cou­rut en peu de temps la Hon­grie en­tière. Il fut ré­pété par toutes les bouches, avec une in­di­cible émo­tion. Vörös­marty n’en avait pas écrit d’autres de­puis la dé­faite. Cha­cun avait com­pris que c’était l’étincelle d’un feu écla­tant qui al­lait s’éteindre bien­tôt. En voici un ex­trait : « At­taque un air, Tzi­gane, tu en as déjà bu le sa­laire — ne ba­lance pas in­uti­le­ment ton pied. Que valent les sou­cis à l’eau claire et au pain sec : al­longe-les avec du vin dans la coupe mo­rose… At­taque ton air ! Qui sait jusqu’à quand tu pour­ras l’attaquer ?… Le cœur et le verre sont pleins de peines et de vin : at­taque ton air, Tzi­gane, et ne te sou­cie pas des sou­cis !… Et non ce­pen­dant : laisse les cordes en paix. Un jour, il y aura [de nou­veau] des fêtes dans ce bas monde ; quand le cour­roux de la tour­mente sera fa­ti­gué, et que la dis­corde aura péri sur les champs de ba­taille : ce sera alors que tu de­vras at­ta­quer ton air… afin que les dieux eux-mêmes y trouvent du plai­sir »7.

Il n’existe pas moins de six tra­duc­tions fran­çaises des poèmes, mais s’il fal­lait n’en choi­sir qu’une seule, je choi­si­rais celle d’Alexandre de Ber­tha.

« Hazád­nak rendü­let­lenűl
Légy híve, oh ma­gyar ;
Bölcsőd az s ma­j­dan sí­rod is,
Mely ápol s el­ta­kar.
A nagy vilá­gon e kivűl
Ninc­sen szá­mo­dra hely ;
Áld­jon vagy ver­jen sors keze ;
Itt él­ned, hal­nod kell.
Ez a föld, me­lyen an­nyis­zor
Apáid vére fo­lyt ;
Ez, me­ly­hez min­den szent ne­vet
Egy ez­re­dév csa­tolt. »
— Poème dans la langue ori­gi­nale

« Sois in­ébran­la­ble­ment fi­dèle à ta pa­trie, ô Ma­gyar ! Main­te­nant ton ber­ceau, et plus tard ta tombe, elle te pro­tège et elle t’ensevelit.
Dans l’univers im­mense, il n’y a pas de place pour toi en de­hors d’elle. Que la main du sort te bé­nisse ou te frappe, c’est ici que tu dois vivre et mou­rir !
C’est la terre où tant de fois a coulé le sang de tes pères ; à la­quelle mille an­nées ont at­ta­ché chaque nom sa­cré. »
— Poème dans la tra­duc­tion de Ber­tha

« Reste fi­dèle à ta pa­trie,
Hon­grois, c’est ton ber­ceau.
De sa chair elle t’a nourri
Et sera ton tom­beau.
Au vaste monde, ailleurs qu’en elle,
Pas de place pour toi.
À vivre et à mou­rir là t’appelle
Ton des­tin, quel qu’il soit.
Oui, sur ce sol où tes an­cêtres
Ont tant de fois sai­gné ;
Où se rat­tache un mil­lé­naire
Par tant de noms sa­crés. »
— Poème dans la tra­duc­tion de M. Jean Rous­se­lot (dans « An­tho­lo­gie de la poé­sie hon­groise : du XIIe siècle à nos jours », éd. du Seuil, Pa­ris)

« À ta pa­trie, sans dé­faillance
Sois fi­dèle, ô Ma­gyar !
Elle est ton ber­ceau et ta tombe,
Elle te nour­rit et doit t’ensevelir.
Dans le vaste monde, hors d’ici,
Il n’est pas de place pour toi.
Heu­reux ou mal­heu­reux
Il te faut y vivre, y mou­rir.
C’est la terre sur la­quelle
Le sang de tes pères a coulé ;
À elle que mille ans ont soudé
Cha­cun des noms que tu vé­nères. »
— Poème dans la tra­duc­tion de Mel­chior de Po­li­gnac (dans « Poé­sies ma­gyares », XIXe siècle, p. XVI-XVII)

« À ta pa­trie, ô Hon­grois, de­meure éter­nel­le­ment fi­dèle. Elle a été ton ber­ceau ; quel que soit ton des­tin, viens-y cher­cher une tombe.
Il n’est pour toi dans le monde im­mense au­cun autre lieu de re­pos. Que ta des­ti­née soit mau­dite ou bé­nie, c’est ici qu’il faut vivre, ici qu’il faut mou­rir.
Ce pays, c’est ce­lui où le sang d’Arpad a tant de fois coulé en sa­cri­fice, ce­lui où de­puis mille ans tant de saints noms ont ap­paru. »
— Poème dans la tra­duc­tion de Saint-René Taillan­dier (« La Poé­sie hon­groise au XIXe siècle » dans « Re­vue des deux mondes », 1860, avril & sep­tembre)

« À ta pa­trie, ô Hon­grois, reste
Tou­jours et quand même fi­dèle ;
Elle est le ber­ceau de ta vie,
La tombe qui doit te cou­vrir.
Dans le monde, hor­mis ce pays,
Il n’est pour toi nulle pa­trie.
Que Dieu te bé­nisse ou te frappe,
Ici tu dois vivre… ou mou­rir !
Sur ce sol sa­cré, bien des fois,
Coula le sang de tes an­cêtres ;
À ce sol dix siècles rat­tachent
Tous les grands noms de ton his­toire. »
— Poème dans la tra­duc­tion de Charles-Louis Chas­sin (dans « Alexandre Petœfi : le poète de la ré­vo­lu­tion hon­groise », XIXe siècle, p. 164-166)

« À ta pa­trie, ô Hon­grois, reste in­ébran­la­ble­ment fi­dèle ; elle est ton ber­ceau et sera un jour ta tombe ; elle t’a pro­tégé, elle t’ensevelira. Il n’est pour toi dans le monde im­mense au­cun autre lieu de re­pos. Que ta des­ti­née soit mau­dite ou bé­nie, c’est ici qu’il faut vivre, ici qu’il faut mou­rir. (la­cune) »
— Poème dans la tra­duc­tion d’Ignác Kont (« Un Poète hon­grois : Mi­chel Vörös­marty (1800-1855) », éd. F. R. de Ru­de­val, Pa­ris)

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  1. Au­tre­fois trans­crit Mi­chel Vœrœs­marty. Haut
  2. « Un Poète hon­grois : Vörös­marty », p. 8. Haut
  3. Par­fois tra­duit « La Dé­faite de Zalán ». Haut
  4. La chro­nique ano­nyme « Gesta Hun­ga­ro­rum » (« Geste des Hon­grois », in­édit en fran­çais), qui a servi de source à Vörös­marty, dit : « Le grand “khan”, prince de Bul­ga­rie, grand-père du prince Zalán, s’était em­paré de la terre qui se trouve entre la Theisse et le Da­nube… et il avait fait ha­bi­ter là des Slaves et des Bul­gares » (« Ter­ram, quæ ja­cet in­ter This­ciam et Da­nu­bium, præoc­cu­pa­vis­set sibi “kea­nus” ma­gnus, dux Bul­ga­rie, avus Sa­lani du­cis… et fe­cis­set ibi ha­bi­tare Scla­vos et Bul­ga­ros »). Haut
  1. « Un Poète hon­grois : Vörös­marty », p. 8. Haut
  2. Vir­gile, « Bu­co­liques », poème I, v. 4. Haut
  3. « Un Poète hon­grois », p. 14. Haut