Aller au contenu

Mot-cleflittérature hongroise

sujet

«Vörösmarty : le poète de la Renaissance hongroise»

dans « Cosmopolis », vol. 10, p. 115-128

dans «Cos­mo­po­lis», vol. 10, p. 115-128

Il s’agit de Michel Vörös­mar­ty (Mihá­ly Vörös­mar­ty*), le pre­mier poète com­plet dont la Hon­grie ait pu s’enorgueillir (XIXe siècle). Après avoir résis­té aux inva­sions étran­gères pen­dant une bonne par­tie de son his­toire, la Hon­grie avait sen­ti s’user ses forces; la léthar­gie l’avait sai­sie, et elle avait éprou­vé une espèce de lent engour­dis­se­ment dont elle ne devait s’éveiller qu’avec les guerres napo­léo­niennes, après une longue période de ger­ma­ni­sa­tion et d’anéantissement. «L’instant fut unique. L’activité se réta­blit spon­ta­né­ment, impa­tiente de s’exercer; de tous côtés, des hommes sur­girent, cher­chant la voie nou­velle, la bonne orien­ta­tion, l’acte conforme au génie hon­grois»**. Un nom domine cette période : Michel Vörös­mar­ty. Grand réfor­ma­teur de la langue et créa­teur d’une poé­sie émi­nem­ment natio­nale, artiste noble et patriote ardent, Vörös­mar­ty ouvrit le che­min que les Petœ­fi et les Ara­ny allaient suivre. À vingt-cinq ans, il ache­va son pre­mier chef-d’œuvre : «La Fuite de Zalán»***Zalán Futá­sa»), épo­pée célé­brant en dix chants la vic­toire mythique des Hon­grois dans les plaines d’Alpár et la fuite de Zalán, le chef des Slaves et des Bul­gares****. En voi­ci le début : «Gloire de nos aïeux, où t’attardes-tu dans la brume noc­turne? On vit s’écrouler [les] siècles, et soli­taire, tu erres sous leurs décombres dans la pro­fon­deur, avec un éclat [qui va] s’affaiblissant»*****. Cette épo­pée fon­da la gloire de Vörös­mar­ty; elle retra­çait, dans un brillant tableau, les exploits guer­riers des ancêtres et leurs luttes pour la conquête du pays. La langue neuve et la cou­leur natio­nale valurent au poète l’admiration de ses com­pa­triotes. En 1848, il subit les consé­quences de cette gloire. Élu membre de la diète, il prit part à la Révo­lu­tion, et après la catas­trophe de Vilá­gos, qui vit la Hon­grie suc­com­ber sous les forces de la Rus­sie et de l’Autriche, il dut errer en se cachant dans des huttes de fores­tiers : «Nos patriam fugi­mus» («Nous autres, nous fuyons la patrie»******), écri­vit-il sur la porte d’une cabane misé­rable l’ayant abri­té une nuit.

* Autre­fois trans­crit Michel Vœrœs­mar­ty. Haut

** «Un Poète hon­grois : Vörös­mar­ty», p. 8. Haut

*** Par­fois tra­duit «La Défaite de Zalán». Haut

**** La chro­nique ano­nyme «Ges­ta Hun­ga­ro­rum» («Geste des Hon­grois», inédit en fran­çais), qui a ser­vi de source à Vörös­mar­ty, dit : «Le grand “khan”, prince de Bul­ga­rie, grand-père du prince Zalán, s’était empa­ré de la terre qui se trouve entre la Theisse et le Danube… et il avait fait habi­ter là des Slaves et des Bul­gares» («Ter­ram, quæ jacet inter This­ciam et Danu­bium, præoc­cu­pa­vis­set sibi “kea­nus” magnus, dux Bul­ga­rie, avus Sala­ni ducis… et fecis­set ibi habi­tare Scla­vos et Bul­ga­ros»). Haut

***** «Un Poète hon­grois : Vörös­mar­ty», p. 8. Haut

****** Vir­gile, «Buco­liques», poème I, v. 4. Haut

Attila József, «Aimez-moi : l’œuvre poétique»

éd. Phébus, coll. D’aujourd’hui-Étranger, Paris

éd. Phé­bus, coll. D’aujourd’hui-Étranger, Paris

Il s’agit de «L’Œuvre poé­tique» de M. Atti­la Józ­sef, poète hon­grois, rebelle soli­taire, n’acceptant pas le monde tel qu’il est, s’y atta­quant avec la seule arme des mots, en proie à l’obsession de la mort. La pau­vre­té, les coups et la fuite d’un père inca­pable de par­ta­ger et de sou­la­ger les misères de sa famille ont été pour quelque chose dans cette obses­sion, ce goût qui han­tait M. Atti­la Józ­sef et qui le pous­se­ra au bout du compte à se sui­ci­der à trente-deux ans. Y a été éga­le­ment pour quelque chose le cli­mat d’oppression maté­rielle et morale qui pesait sur la Hon­grie entière. Mais com­men­çons par le com­men­ce­ment! Notre poète naquit en 1905 d’un père fabri­cant de savon et d’une mère blan­chis­seuse, sixième enfant du couple. Son père ayant dis­pa­ru un beau matin (comme l’«écume de savon sur l’océan…», raconte un des poèmes*), M. Atti­la Józ­sef dut sécher ses cours pour aller gagner les deniers dont sa mère et ses sœurs avaient le besoin le plus indis­pen­sable. Il fut réduit, tour à tour, à gar­der des pour­ceaux, laver des chau­dières, trier des foins, vendre des jour­naux aux coins des rues, balayer des bureaux et cha­par­der du bois. Son atout, c’était la jeu­nesse de ses vingt ans, et il s’en ser­vait : «Je n’ai rien que je rêve ou j’espère… Ma puis­sance, c’est [mes] vingt ans, et pour peu que nul n’en veuille, que le diable, lui, l’accueille! Je vole­rai, l’âme pure», raconte un autre des poèmes**. Ven­deur à la sau­vette, voleur au cœur étreint de honte, il redou­tait les agents, les contrô­leurs, et cette crainte de l’autorité, de l’ordre, qui le pour­sui­vra jusqu’à la fin de sa vie, s’étendait à tout ce qui por­tait l’uniforme, aux che­mi­nots et aux débar­deurs :

«Est-ce vous, que j’ai craints, débar­deurs intré­pides
Qui m’en impo­siez tant, lan­ceurs de gros ron­dins?
Comme du bois volé, je vous emporte vite
Dans ce monde sans [lumière] et rem­pli de gar­diens…
»

* Poème «Áron Józ­sef m’engendra». Haut

** Poème «Cœur pur». Haut

«Révolté ou révolutionnaire? Sándor Petőfi à travers son journal, ses lettres [et] écrits polémiques»

éd. Corvina-Odéon Diffusion, Budapest-Paris

éd. Cor­vi­na-Odéon Dif­fu­sion, Buda­pest-Paris

Il s’agit de la prose de San­dor Petœ­fi*, le plus impor­tant des poètes hon­grois, le chantre au tem­pé­ra­ment mili­taire et à l’âme héroïque et pas­sion­née, qui a exha­lé, dans son œuvre comme dans sa vie, un amour effré­né de la liber­té (XIXe siècle). «Ce n’est pas seule­ment à une pré­di­ca­tion», dit un cri­tique**, «que Petœ­fi a consa­cré son talent; sa vie entière est la mise en œuvre de ce pro­gramme… Cha­cune de ses paroles est une action. Il ne dit pas : “Souf­frez! Espé­rez!”, mais il souffre et il espère.» Le jour, Petœ­fi appelle la lutte et engage la bataille; la nuit, il écrit au bivouac, en face de l’ennemi, au bruit des avant-postes, aux hen­nis­se­ments des che­vaux. Il est fou­gueux, brû­lant, exces­sif même. Avec lui, on assiste à la sai­sis­sante vision de mêlées furieuses où le sang jaillit à flots au milieu «du bruit des épées, des cla­meurs des clai­rons et des foudres du bronze». Tyr­tée des temps modernes, il trouve, par­mi les bou­le­ver­se­ments, le secret des harangues qui entraînent à la vic­toire, font cou­rir joyeu­se­ment vers la mort et décident les dévoue­ments héroïques. Il prie Dieu ardem­ment de ne pas mou­rir dans un lit, calé entre des oreillers, mais sur le champ d’honneur, comme sol­dat ano­nyme de «la liber­té du monde». Il a tout pour lui : le génie, le moment his­to­rique, le des­tin hors série; et quand à vingt-six ans seule­ment, il tombe dans cette sainte guerre, le peuple qui chante ses chan­sons, le peuple dont il est né et pour lequel il est mort, ne veut pas croire que la terre ait osé reprendre sa dépouille mor­telle; et si d’aventure, au milieu du silence, quelque ber­ger entonne dans la lande : «Debout, Hon­grois, contre la horde qui convoite nos biens, notre vie!… Mille ans nous observent, nous jugent, d’Attila jusqu’à Rákóc­zi!», aus­si­tôt le brave peuple de Hon­grie s’écrie sous le chaume : «Vous voyez bien que Petœ­fi n’est pas mort! Ne recon­nais­sez-vous pas sa voix?»

* En hon­grois Pető­fi Sán­dor. Par­fois trans­crit Alexandre Petœ­fi ou Alexandre Petœ­fy. Haut

** Saint-René Taillan­dier. Haut

Pilinszky, «De quelques problèmes fondamentaux de l’art hongrois contemporain à la lumière de la pensée de Simone Weil»

dans « Liberté », vol. 14, nº 6, p. 14-19

dans «Liber­té», vol. 14, no 6, p. 14-19

Il s’agit de «De quelques pro­blèmes fon­da­men­taux de l’art hon­grois contem­po­rain à la lumière de la pen­sée de Simone Weil» de M. János Pilinsz­ky*, poète et dra­ma­turge hon­grois. Enrô­lé de force en 1944, il ne ces­sa jamais d’être han­té par le monde concen­tra­tion­naire qu’il décou­vrit en Alle­magne lors de la retraite de l’armée hon­groise, et dont il évo­qua les hor­reurs et les abo­mi­na­tions dans les poèmes «Pri­son­nier fran­çais» («Fran­cia Fogo­ly»), «Har­bach 1944», «Ausch­witz», «Sur le mur d’un camp de concen­tra­tion» («Egy KZ láger falá­ra»), etc.** Cette expé­rience du tra­gique, de l’irrémédiable, du scan­da­leux, de l’insoluble de la guerre fut la pre­mière ren­contre du poète avec son siècle, dans ce que ce der­nier avait de plus obs­cur. Elle fut à l’origine de toutes ses inter­ro­ga­tions exis­ten­tia­listes. Celle-ci sur­tout : Quelle fin Dieu a-t-Il eue en fai­sant souf­frir tant de vic­times inno­centes? Quel des­sein a-t-Il eu en les fai­sant mou­rir? Car, comme tout bon chré­tien, M. Pilinsz­ky était per­sua­dé que ces choses ne se seraient pas pro­duites sans fin ou sans des­sein; et sans que Dieu les eût posi­ti­ve­ment et direc­te­ment écrites : «C’est Dieu et Dieu seul qui écrit», dit-il***, «sur le tis­su des évé­ne­ments ou sur le papier… Sur les objets amas­sés dans les vitrines d’Auschwitz, l’usure et les coups sont les “hié­ro­glyphes” du siècle, de la vie [“hié­ro­glyphes” au sens grec de “lettres sacrées”]. Éter­nelle leçon! Ceux qui avaient écrit ces “signes” n’ont peut-être jamais for­mu­lé leurs textes». Mais dans ce cas, quel texte, quelle pièce, quel drame Dieu a-t-Il écrit en écri­vant l’Holocauste? La réponse à cette ques­tion déli­cate et dif­fi­cile à résoudre, M. Pilinsz­ky ne la trou­va qu’en France : d’abord, par les séjours qu’il y mul­ti­plia après la guerre, à titre de cor­res­pon­dant de la revue catho­lique hon­groise «Új Ember» («Homme nou­veau»); puis, grâce aux œuvres de Mme Simone Weil et de M. Albert Camus qu’il y lut pour la pre­mière fois, et qui l’éblouirent. Il recon­nut alors dans le drame d’Auschwitz la repré­sen­ta­tion scé­nique de la Pas­sion, tout comme il recon­nut dans les dou­leurs humaines des camps la souf­france divine du Christ, atta­ché et mort sur la Croix. «“Tels les lar­rons”, selon la magni­fique parole de Simone Weil, “nous, hommes, sommes atta­chés sur la Croix de l’espace et du temps”. Je m’évanouis et les échardes me réveillent en sur­saut. Alors je vois le monde avec une net­te­té tran­chante», dit-il dans son «Jour­nal»****, en repre­nant la pen­sée sui­vante de Mme Weil : «La cru­ci­fixion est l’achèvement, l’accomplissement d’une des­ti­née humaine. Com­ment un être dont l’essence est d’aimer Dieu et qui se trouve dans l’espace et le temps aurait-il une autre voca­tion que la Croix?» Cette pen­sée pieuse, cette sanc­ti­fi­ca­tion de l’agonie des camps, cette exal­ta­tion des plaies humai­ne­ment divines ou divi­ne­ment humaines for­ma le fond des meilleurs poèmes de M. Pilinsz­ky : «Pas­sion de Ravens­brück» («Ravens­brü­cki Pas­sió»), «Apo­cryphe» («Apo­krif»), «Au troi­sième jour» («Har­mad­na­pon»), «“Ago­nia chris­tia­na”», etc.*****

* On ren­contre aus­si la gra­phie Pilins­ki. Haut

** Les deux pre­miers poèmes sont absents de la tra­duc­tion de M. Lorand Gas­par, pour­tant la plus com­plète qui existe en fran­çais; et le qua­trième est tra­duit sous le titre de «Pour le mur d’un sta­lag». Haut

*** «Le Monde moderne et l’Imagination créa­trice». Haut

**** Et dans le poème «À Jut­ta» («Juttá­nak»). Haut

***** Les deux der­niers poèmes sont absents de la tra­duc­tion de M. Gas­par. Haut

Pilinszky, «Extraits de “Journal d’un lyrique”»

éd. La Différence, coll. Orphée, Paris

éd. La Dif­fé­rence, coll. Orphée, Paris

Il s’agit d’une tra­duc­tion par­tielle du «Jour­nal» de M. János Pilinsz­ky*, poète et dra­ma­turge hon­grois. Enrô­lé de force en 1944, il ne ces­sa jamais d’être han­té par le monde concen­tra­tion­naire qu’il décou­vrit en Alle­magne lors de la retraite de l’armée hon­groise, et dont il évo­qua les hor­reurs et les abo­mi­na­tions dans les poèmes «Pri­son­nier fran­çais» («Fran­cia Fogo­ly»), «Har­bach 1944», «Ausch­witz», «Sur le mur d’un camp de concen­tra­tion» («Egy KZ láger falá­ra»), etc.** Cette expé­rience du tra­gique, de l’irrémédiable, du scan­da­leux, de l’insoluble de la guerre fut la pre­mière ren­contre du poète avec son siècle, dans ce que ce der­nier avait de plus obs­cur. Elle fut à l’origine de toutes ses inter­ro­ga­tions exis­ten­tia­listes. Celle-ci sur­tout : Quelle fin Dieu a-t-Il eue en fai­sant souf­frir tant de vic­times inno­centes? Quel des­sein a-t-Il eu en les fai­sant mou­rir? Car, comme tout bon chré­tien, M. Pilinsz­ky était per­sua­dé que ces choses ne se seraient pas pro­duites sans fin ou sans des­sein; et sans que Dieu les eût posi­ti­ve­ment et direc­te­ment écrites : «C’est Dieu et Dieu seul qui écrit», dit-il***, «sur le tis­su des évé­ne­ments ou sur le papier… Sur les objets amas­sés dans les vitrines d’Auschwitz, l’usure et les coups sont les “hié­ro­glyphes” du siècle, de la vie [“hié­ro­glyphes” au sens grec de “lettres sacrées”]. Éter­nelle leçon! Ceux qui avaient écrit ces “signes” n’ont peut-être jamais for­mu­lé leurs textes». Mais dans ce cas, quel texte, quelle pièce, quel drame Dieu a-t-Il écrit en écri­vant l’Holocauste? La réponse à cette ques­tion déli­cate et dif­fi­cile à résoudre, M. Pilinsz­ky ne la trou­va qu’en France : d’abord, par les séjours qu’il y mul­ti­plia après la guerre, à titre de cor­res­pon­dant de la revue catho­lique hon­groise «Új Ember» («Homme nou­veau»); puis, grâce aux œuvres de Mme Simone Weil et de M. Albert Camus qu’il y lut pour la pre­mière fois, et qui l’éblouirent. Il recon­nut alors dans le drame d’Auschwitz la repré­sen­ta­tion scé­nique de la Pas­sion, tout comme il recon­nut dans les dou­leurs humaines des camps la souf­france divine du Christ, atta­ché et mort sur la Croix. «“Tels les lar­rons”, selon la magni­fique parole de Simone Weil, “nous, hommes, sommes atta­chés sur la Croix de l’espace et du temps”. Je m’évanouis et les échardes me réveillent en sur­saut. Alors je vois le monde avec une net­te­té tran­chante», dit-il dans son «Jour­nal»****, en repre­nant la pen­sée sui­vante de Mme Weil : «La cru­ci­fixion est l’achèvement, l’accomplissement d’une des­ti­née humaine. Com­ment un être dont l’essence est d’aimer Dieu et qui se trouve dans l’espace et le temps aurait-il une autre voca­tion que la Croix?» Cette pen­sée pieuse, cette sanc­ti­fi­ca­tion de l’agonie des camps, cette exal­ta­tion des plaies humai­ne­ment divines ou divi­ne­ment humaines for­ma le fond des meilleurs poèmes de M. Pilinsz­ky : «Pas­sion de Ravens­brück» («Ravens­brü­cki Pas­sió»), «Apo­cryphe» («Apo­krif»), «Au troi­sième jour» («Har­mad­na­pon»), «“Ago­nia chris­tia­na”», etc.*****

* On ren­contre aus­si la gra­phie Pilins­ki. Haut

** Les deux pre­miers poèmes sont absents de la tra­duc­tion de M. Lorand Gas­par, pour­tant la plus com­plète qui existe en fran­çais; et le qua­trième est tra­duit sous le titre de «Pour le mur d’un sta­lag». Haut

*** «Le Monde moderne et l’Imagination créa­trice». Haut

**** Et dans le poème «À Jut­ta» («Juttá­nak»). Haut

***** Les deux der­niers poèmes sont absents de la tra­duc­tion de M. Gas­par. Haut

Pilinszky, «Le Monde moderne et l’Imagination créatrice»

dans Fondation pour une entraide intellectuelle européenne, « L’Imagination créatrice : actes » (éd. La Baconnière, coll. Langages, Neuchâtel), p. 247-252

dans Fon­da­tion pour une entraide intel­lec­tuelle euro­péenne, «L’Imagination créa­trice : actes» (éd. La Bacon­nière, coll. Lan­gages, Neu­châ­tel), p. 247-252

Il s’agit du «Monde moderne et l’Imagination créa­trice» de M. János Pilinsz­ky*, poète et dra­ma­turge hon­grois. Enrô­lé de force en 1944, il ne ces­sa jamais d’être han­té par le monde concen­tra­tion­naire qu’il décou­vrit en Alle­magne lors de la retraite de l’armée hon­groise, et dont il évo­qua les hor­reurs et les abo­mi­na­tions dans les poèmes «Pri­son­nier fran­çais» («Fran­cia Fogo­ly»), «Har­bach 1944», «Ausch­witz», «Sur le mur d’un camp de concen­tra­tion» («Egy KZ láger falá­ra»), etc.** Cette expé­rience du tra­gique, de l’irrémédiable, du scan­da­leux, de l’insoluble de la guerre fut la pre­mière ren­contre du poète avec son siècle, dans ce que ce der­nier avait de plus obs­cur. Elle fut à l’origine de toutes ses inter­ro­ga­tions exis­ten­tia­listes. Celle-ci sur­tout : Quelle fin Dieu a-t-Il eue en fai­sant souf­frir tant de vic­times inno­centes? Quel des­sein a-t-Il eu en les fai­sant mou­rir? Car, comme tout bon chré­tien, M. Pilinsz­ky était per­sua­dé que ces choses ne se seraient pas pro­duites sans fin ou sans des­sein; et sans que Dieu les eût posi­ti­ve­ment et direc­te­ment écrites : «C’est Dieu et Dieu seul qui écrit», dit-il***, «sur le tis­su des évé­ne­ments ou sur le papier… Sur les objets amas­sés dans les vitrines d’Auschwitz, l’usure et les coups sont les “hié­ro­glyphes” du siècle, de la vie [“hié­ro­glyphes” au sens grec de “lettres sacrées”]. Éter­nelle leçon! Ceux qui avaient écrit ces “signes” n’ont peut-être jamais for­mu­lé leurs textes». Mais dans ce cas, quel texte, quelle pièce, quel drame Dieu a-t-Il écrit en écri­vant l’Holocauste? La réponse à cette ques­tion déli­cate et dif­fi­cile à résoudre, M. Pilinsz­ky ne la trou­va qu’en France : d’abord, par les séjours qu’il y mul­ti­plia après la guerre, à titre de cor­res­pon­dant de la revue catho­lique hon­groise «Új Ember» («Homme nou­veau»); puis, grâce aux œuvres de Mme Simone Weil et de M. Albert Camus qu’il y lut pour la pre­mière fois, et qui l’éblouirent. Il recon­nut alors dans le drame d’Auschwitz la repré­sen­ta­tion scé­nique de la Pas­sion, tout comme il recon­nut dans les dou­leurs humaines des camps la souf­france divine du Christ, atta­ché et mort sur la Croix. «“Tels les lar­rons”, selon la magni­fique parole de Simone Weil, “nous, hommes, sommes atta­chés sur la Croix de l’espace et du temps”. Je m’évanouis et les échardes me réveillent en sur­saut. Alors je vois le monde avec une net­te­té tran­chante», dit-il dans son «Jour­nal»****, en repre­nant la pen­sée sui­vante de Mme Weil : «La cru­ci­fixion est l’achèvement, l’accomplissement d’une des­ti­née humaine. Com­ment un être dont l’essence est d’aimer Dieu et qui se trouve dans l’espace et le temps aurait-il une autre voca­tion que la Croix?» Cette pen­sée pieuse, cette sanc­ti­fi­ca­tion de l’agonie des camps, cette exal­ta­tion des plaies humai­ne­ment divines ou divi­ne­ment humaines for­ma le fond des meilleurs poèmes de M. Pilinsz­ky : «Pas­sion de Ravens­brück» («Ravens­brü­cki Pas­sió»), «Apo­cryphe» («Apo­krif»), «Au troi­sième jour» («Har­mad­na­pon»), «“Ago­nia chris­tia­na”», etc.*****

* On ren­contre aus­si la gra­phie Pilins­ki. Haut

** Les deux pre­miers poèmes sont absents de la tra­duc­tion de M. Lorand Gas­par, pour­tant la plus com­plète qui existe en fran­çais; et le qua­trième est tra­duit sous le titre de «Pour le mur d’un sta­lag». Haut

*** «Le Monde moderne et l’Imagination créa­trice». Haut

**** Et dans le poème «À Jut­ta» («Juttá­nak»). Haut

***** Les deux der­niers poèmes sont absents de la tra­duc­tion de M. Gas­par. Haut

Pilinszky, «Poèmes choisis»

éd. Gallimard, coll. Du monde entier, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Du monde entier, Paris

Il s’agit d’une tra­duc­tion par­tielle des «Poèmes» de M. János Pilinsz­ky*, poète et dra­ma­turge hon­grois. Enrô­lé de force en 1944, il ne ces­sa jamais d’être han­té par le monde concen­tra­tion­naire qu’il décou­vrit en Alle­magne lors de la retraite de l’armée hon­groise, et dont il évo­qua les hor­reurs et les abo­mi­na­tions dans les poèmes «Pri­son­nier fran­çais» («Fran­cia Fogo­ly»), «Har­bach 1944», «Ausch­witz», «Sur le mur d’un camp de concen­tra­tion» («Egy KZ láger falá­ra»), etc.** Cette expé­rience du tra­gique, de l’irrémédiable, du scan­da­leux, de l’insoluble de la guerre fut la pre­mière ren­contre du poète avec son siècle, dans ce que ce der­nier avait de plus obs­cur. Elle fut à l’origine de toutes ses inter­ro­ga­tions exis­ten­tia­listes. Celle-ci sur­tout : Quelle fin Dieu a-t-Il eue en fai­sant souf­frir tant de vic­times inno­centes? Quel des­sein a-t-Il eu en les fai­sant mou­rir? Car, comme tout bon chré­tien, M. Pilinsz­ky était per­sua­dé que ces choses ne se seraient pas pro­duites sans fin ou sans des­sein; et sans que Dieu les eût posi­ti­ve­ment et direc­te­ment écrites : «C’est Dieu et Dieu seul qui écrit», dit-il***, «sur le tis­su des évé­ne­ments ou sur le papier… Sur les objets amas­sés dans les vitrines d’Auschwitz, l’usure et les coups sont les “hié­ro­glyphes” du siècle, de la vie [“hié­ro­glyphes” au sens grec de “lettres sacrées”]. Éter­nelle leçon! Ceux qui avaient écrit ces “signes” n’ont peut-être jamais for­mu­lé leurs textes». Mais dans ce cas, quel texte, quelle pièce, quel drame Dieu a-t-Il écrit en écri­vant l’Holocauste? La réponse à cette ques­tion déli­cate et dif­fi­cile à résoudre, M. Pilinsz­ky ne la trou­va qu’en France : d’abord, par les séjours qu’il y mul­ti­plia après la guerre, à titre de cor­res­pon­dant de la revue catho­lique hon­groise «Új Ember» («Homme nou­veau»); puis, grâce aux œuvres de Mme Simone Weil et de M. Albert Camus qu’il y lut pour la pre­mière fois, et qui l’éblouirent. Il recon­nut alors dans le drame d’Auschwitz la repré­sen­ta­tion scé­nique de la Pas­sion, tout comme il recon­nut dans les dou­leurs humaines des camps la souf­france divine du Christ, atta­ché et mort sur la Croix. «“Tels les lar­rons”, selon la magni­fique parole de Simone Weil, “nous, hommes, sommes atta­chés sur la Croix de l’espace et du temps”. Je m’évanouis et les échardes me réveillent en sur­saut. Alors je vois le monde avec une net­te­té tran­chante», dit-il dans son «Jour­nal»****, en repre­nant la pen­sée sui­vante de Mme Weil : «La cru­ci­fixion est l’achèvement, l’accomplissement d’une des­ti­née humaine. Com­ment un être dont l’essence est d’aimer Dieu et qui se trouve dans l’espace et le temps aurait-il une autre voca­tion que la Croix?» Cette pen­sée pieuse, cette sanc­ti­fi­ca­tion de l’agonie des camps, cette exal­ta­tion des plaies humai­ne­ment divines ou divi­ne­ment humaines for­ma le fond des meilleurs poèmes de M. Pilinsz­ky : «Pas­sion de Ravens­brück» («Ravens­brü­cki Pas­sió»), «Apo­cryphe» («Apo­krif»), «Au troi­sième jour» («Har­mad­na­pon»), «“Ago­nia chris­tia­na”», etc.*****

* On ren­contre aus­si la gra­phie Pilins­ki. Haut

** Les deux pre­miers poèmes sont absents de la tra­duc­tion de M. Lorand Gas­par, pour­tant la plus com­plète qui existe en fran­çais; et le qua­trième est tra­duit sous le titre de «Pour le mur d’un sta­lag». Haut

*** «Le Monde moderne et l’Imagination créa­trice». Haut

**** Et dans le poème «À Jut­ta» («Juttá­nak»). Haut

***** Les deux der­niers poèmes sont absents de la tra­duc­tion de M. Gas­par. Haut

«Un Poète hongrois : Vörösmarty»

dans « La Grande Revue », 1ᵉʳ octobre 1906, p. 5-20

dans «La Grande Revue», 1er octobre 1906, p. 5-20

Il s’agit de Michel Vörös­mar­ty (Mihá­ly Vörös­mar­ty*), le pre­mier poète com­plet dont la Hon­grie ait pu s’enorgueillir (XIXe siècle). Après avoir résis­té aux inva­sions étran­gères pen­dant une bonne par­tie de son his­toire, la Hon­grie avait sen­ti s’user ses forces; la léthar­gie l’avait sai­sie, et elle avait éprou­vé une espèce de lent engour­dis­se­ment dont elle ne devait s’éveiller qu’avec les guerres napo­léo­niennes, après une longue période de ger­ma­ni­sa­tion et d’anéantissement. «L’instant fut unique. L’activité se réta­blit spon­ta­né­ment, impa­tiente de s’exercer; de tous côtés, des hommes sur­girent, cher­chant la voie nou­velle, la bonne orien­ta­tion, l’acte conforme au génie hon­grois»**. Un nom domine cette période : Michel Vörös­mar­ty. Grand réfor­ma­teur de la langue et créa­teur d’une poé­sie émi­nem­ment natio­nale, artiste noble et patriote ardent, Vörös­mar­ty ouvrit le che­min que les Petœ­fi et les Ara­ny allaient suivre. À vingt-cinq ans, il ache­va son pre­mier chef-d’œuvre : «La Fuite de Zalán»***Zalán Futá­sa»), épo­pée célé­brant en dix chants la vic­toire mythique des Hon­grois dans les plaines d’Alpár et la fuite de Zalán, le chef des Slaves et des Bul­gares****. En voi­ci le début : «Gloire de nos aïeux, où t’attardes-tu dans la brume noc­turne? On vit s’écrouler [les] siècles, et soli­taire, tu erres sous leurs décombres dans la pro­fon­deur, avec un éclat [qui va] s’affaiblissant»*****. Cette épo­pée fon­da la gloire de Vörös­mar­ty; elle retra­çait, dans un brillant tableau, les exploits guer­riers des ancêtres et leurs luttes pour la conquête du pays. La langue neuve et la cou­leur natio­nale valurent au poète l’admiration de ses com­pa­triotes. En 1848, il subit les consé­quences de cette gloire. Élu membre de la diète, il prit part à la Révo­lu­tion, et après la catas­trophe de Vilá­gos, qui vit la Hon­grie suc­com­ber sous les forces de la Rus­sie et de l’Autriche, il dut errer en se cachant dans des huttes de fores­tiers : «Nos patriam fugi­mus» («Nous autres, nous fuyons la patrie»******), écri­vit-il sur la porte d’une cabane misé­rable l’ayant abri­té une nuit.

* Autre­fois trans­crit Michel Vœrœs­mar­ty. Haut

** «Un Poète hon­grois : Vörös­mar­ty», p. 8. Haut

*** Par­fois tra­duit «La Défaite de Zalán». Haut

**** La chro­nique ano­nyme «Ges­ta Hun­ga­ro­rum» («Geste des Hon­grois», inédit en fran­çais), qui a ser­vi de source à Vörös­mar­ty, dit : «Le grand “khan”, prince de Bul­ga­rie, grand-père du prince Zalán, s’était empa­ré de la terre qui se trouve entre la Theisse et le Danube… et il avait fait habi­ter là des Slaves et des Bul­gares» («Ter­ram, quæ jacet inter This­ciam et Danu­bium, præoc­cu­pa­vis­set sibi “kea­nus” magnus, dux Bul­ga­rie, avus Sala­ni ducis… et fecis­set ibi habi­tare Scla­vos et Bul­ga­ros»). Haut

***** «Un Poète hon­grois : Vörös­mar­ty», p. 8. Haut

****** Vir­gile, «Buco­liques», poème I, v. 4. Haut

«Alexandre Petœfi : le poète de la Révolution hongroise»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit des poèmes de San­dor Petœ­fi*, le plus impor­tant des poètes hon­grois, le chantre au tem­pé­ra­ment mili­taire et à l’âme héroïque et pas­sion­née, qui a exha­lé, dans son œuvre comme dans sa vie, un amour effré­né de la liber­té (XIXe siècle). «Ce n’est pas seule­ment à une pré­di­ca­tion», dit un cri­tique**, «que Petœ­fi a consa­cré son talent; sa vie entière est la mise en œuvre de ce pro­gramme… Cha­cune de ses paroles est une action. Il ne dit pas : “Souf­frez! Espé­rez!”, mais il souffre et il espère.» Le jour, Petœ­fi appelle la lutte et engage la bataille; la nuit, il écrit au bivouac, en face de l’ennemi, au bruit des avant-postes, aux hen­nis­se­ments des che­vaux. Il est fou­gueux, brû­lant, exces­sif même. Avec lui, on assiste à la sai­sis­sante vision de mêlées furieuses où le sang jaillit à flots au milieu «du bruit des épées, des cla­meurs des clai­rons et des foudres du bronze». Tyr­tée des temps modernes, il trouve, par­mi les bou­le­ver­se­ments, le secret des harangues qui entraînent à la vic­toire, font cou­rir joyeu­se­ment vers la mort et décident les dévoue­ments héroïques. Il prie Dieu ardem­ment de ne pas mou­rir dans un lit, calé entre des oreillers, mais sur le champ d’honneur, comme sol­dat ano­nyme de «la liber­té du monde». Il a tout pour lui : le génie, le moment his­to­rique, le des­tin hors série; et quand à vingt-six ans seule­ment, il tombe dans cette sainte guerre, le peuple qui chante ses chan­sons, le peuple dont il est né et pour lequel il est mort, ne veut pas croire que la terre ait osé reprendre sa dépouille mor­telle; et si d’aventure, au milieu du silence, quelque ber­ger entonne dans la lande : «Debout, Hon­grois, contre la horde qui convoite nos biens, notre vie!… Mille ans nous observent, nous jugent, d’Attila jusqu’à Rákóc­zi!», aus­si­tôt le brave peuple de Hon­grie s’écrie sous le chaume : «Vous voyez bien que Petœ­fi n’est pas mort! Ne recon­nais­sez-vous pas sa voix?»

* En hon­grois Pető­fi Sán­dor. Par­fois trans­crit Alexandre Petœ­fi ou Alexandre Petœ­fy. Haut

** Saint-René Taillan­dier. Haut

Mikes, «Lettres de Turquie»

éd. H. Champion, coll. Bibliothèque d’études de l’Europe centrale-Série Littérature, Paris

éd. H. Cham­pion, coll. Biblio­thèque d’études de l’Europe cen­trale-Série Lit­té­ra­ture, Paris

Il s’agit des «Lettres de Tur­quie» («Törö­korszá­gi leve­lek») de Clé­ment Mikes*, épis­to­lier hon­grois des Lumières. Né à Zagon, dans l’actuelle Rou­ma­nie, élève des jésuites, Mikes entra à l’âge de dix-sept ans au ser­vice du prince Fran­çois II Rákóc­zi. Il gra­vit rapi­de­ment les éche­lons, aimant son maître au point qu’après l’échec de la guerre d’indépendance menée contre les Habs­bourg, il l’accompagna dans son exil en Pologne, en France, en Bul­ga­rie, mais sur­tout en Tur­quie. Pour diver­tir les ennuis de ses loin­tains séjours, il adres­sa à une tante qu’on n’a pu iden­ti­fier, et qui est sans doute ima­gi­naire, une série de «Lettres de Tur­quie». Les détails sur l’insurrection de Rákóc­zi, le tableau de la vie des émi­grés hon­grois, les cou­tumes et mœurs des Empires de son temps — tout cela mêlé avec ses propres pen­sées, sa rési­gna­tion stoïque, en même temps que sa dou­lou­reuse attente d’un retour dans ses foyers, fait de Mikes un des vir­tuoses de la prose hon­groise du XVIIIe siècle. On trouve com­bi­né dans son œuvre l’art épis­to­laire d’une Sévi­gné (dont il était le lec­teur assi­du) avec la manière quelque peu sèche des mémoires, chère aux Hon­grois. «Comme la lettre est fic­tive… elle offre à l’auteur — beau­coup plus que le conte, le ser­mon, le roman, ou même les mémoires — un champ illi­mi­té à l’expression de ses idées et de ses sen­ti­ments, à une sin­cé­ri­té presque abso­lue. Le fait que l’auteur vit en émi­gra­tion mul­ti­plie les pos­si­bi­li­tés de la forme épis­to­laire et crée une sorte de ten­sion à la fois authen­tique et tra­gique entre l’auteur et la des­ti­na­taire, celle-ci n’étant pas “la com­tesse E. P.”, mais bien la patrie que Mikes vou­drait tant revoir, mais qui lui res­te­ra à tout jamais inac­ces­sible», dit M. István Nemeskür­ty**. Outre ses «Lettres», on pos­sède de Mikes des tra­duc­tions d’ouvrages de pié­té fran­çais, avec le sous-titre : «En terre étran­gère, d’une langue étran­gère».

* En hon­grois Mikes Kele­men. Haut

** «His­toire de la lit­té­ra­ture hon­groise», p. 100. Haut