« Alexandre Petœfi : le poète de la Révolution hongroise »

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit des poèmes de San­dor Petœfi1, le plus im­por­tant des poètes hon­grois, le chantre au tem­pé­ra­ment mi­li­taire et à l’âme hé­roïque et pas­sion­née, qui a ex­halé, dans son œuvre comme dans sa vie, un amour ef­fréné de la li­berté (XIXe siècle). « Ce n’est pas seule­ment à une pré­di­ca­tion », dit un cri­tique2, « que Petœfi a consa­cré son ta­lent ; sa vie en­tière est la mise en œuvre de ce pro­gramme… Cha­cune de ses pa­roles est une ac­tion. Il ne dit pas : “Souf­frez ! Es­pé­rez !”, mais il souffre et il es­père. » Le jour, Petœfi ap­pelle la lutte et en­gage la ba­taille ; la nuit, il écrit au bi­vouac, en face de l’ennemi, au bruit des avant-postes, aux hen­nis­se­ments des che­vaux. Il est fou­gueux, brû­lant, ex­ces­sif même. Avec lui, on as­siste à la sai­sis­sante vi­sion de mê­lées fu­rieuses où le sang jaillit à flots au mi­lieu « du bruit des épées, des cla­meurs des clai­rons et des foudres du bronze ». Tyr­tée des temps mo­dernes, il trouve, parmi les bou­le­ver­se­ments, le se­cret des ha­rangues qui en­traînent à la vic­toire, font cou­rir joyeu­se­ment vers la mort et dé­cident les dé­voue­ments hé­roïques. Il prie Dieu ar­dem­ment de ne pas mou­rir dans un lit, calé entre des oreillers, mais sur le champ d’honneur, comme sol­dat ano­nyme de « la li­berté du monde ». Il a tout pour lui : le gé­nie, le mo­ment his­to­rique, le des­tin hors sé­rie ; et quand à vingt-six ans seule­ment, il tombe dans cette sainte guerre, le peuple qui chante ses chan­sons, le peuple dont il est né et pour le­quel il est mort, ne veut pas croire que la terre ait osé re­prendre sa dé­pouille mor­telle ; et si d’aventure, au mi­lieu du si­lence, quelque ber­ger en­tonne dans la lande : « De­bout, Hon­grois, contre la horde qui convoite nos biens, notre vie !… Mille ans nous ob­servent, nous jugent, d’Attila jusqu’à Rákóczi ! », aus­si­tôt le brave peuple de Hon­grie s’écrie sous le chaume : « Vous voyez bien que Petœfi n’est pas mort ! Ne re­con­nais­sez-vous pas sa voix ? »

Il n’existe pas moins de huit tra­duc­tions fran­çaises des poèmes, mais s’il fal­lait n’en choi­sir qu’une seule, je choi­si­rais celle de Charles-Louis Chas­sin.

« Ha majd min­den rabs­zolga-nép
Jármát me­gunva sí­kra lép
Pi­rosló arc­cal és pi­ros zászlók­kal
És a zászló­kon eme szent jelszó­val :
“Világ­sza­bad­ság !”
S ezt el­har­sog­ják,
El­har­sog­ják ke­lettől nyú­ga­tig,
S a zsar­nokság velök megütkö­zik :
Ott es­sem el én,
A harc me­ze­jén,
Ott fo­ly­jon az if­jui vér ki szi­vembül,
S ha aj­kam öröm­teli vég­szava zendül,
Hadd nyelje el azt az acéli zö­rej,
A trom­bita hangja, az ágyudö­rej,
S holt­tes­te­men át
Fújó pa­ripák
Szá­guld­ja­nak a ki­vi­vott dia­dalra,
S ott ha­gy­ja­nak en­ge­met öss­ze­ti­porva.
Ott szed­jék össze elszórt cson­to­mat,
Ha jön majd a nagy te­me­tési nap,
Hol ün­ne­pé­lyes, lassu gyász-ze­né­vel
És fá­tyo­los zászlók ki­sé­re­té­vel
A hősö­ket egy közös sír­nak ad­ják,
Kik ér­ted hal­tak, szent világ­sza­bad­ság ! »
— Poème dans la langue ori­gi­nale

« Lorsque les na­tions de leurs chaînes las­sées
Sur le champ du com­bat se se­ront ras­sem­blées,
Les vi­sages en feu, dra­peaux rouges au vent ;
Lorsque sur leurs dra­peaux on verra res­plen­dir
Ces mots, ces mots sa­crés : “La li­berté du monde !”
Lorsque de l’Est à l’Ouest la Ré­vo­lu­tion
À l’attaque des rois ré­pon­dra fré­mis­sante…
Ah ! puissé-je tom­ber sur le champ de ba­taille !
Puissé-je voir mon sang cou­ler dans la mê­lée !
Oui, que le der­nier chant échappé de mes lèvres
Dis­pa­raisse perdu dans le bruit des épées,
Les cla­meurs des clai­rons et les foudres du bronze !
Oui, que les fiers che­vaux par-des­sus mon ca­davre
Courent en hen­nis­sant jusques à la vic­toire !
Et que moi, le sol­dat, je reste sous leurs pieds !…
Plus tard vous re­vien­drez cher­cher mes os épars ;
Et le jour ar­rivé des grandes fu­né­railles,
Lorsque ré­son­nera la mu­sique fu­nèbre,
Quand les dra­peaux en deuil se­ront cou­verts du crêpe,
Vous por­te­rez mes os dans le tom­beau com­mun,
Parmi ceux des hé­ros du monde éman­cipé !… »
— Poème dans la tra­duc­tion de Chas­sin

« Si ja­mais tous les peuples as­ser­vis, dé­sor­mais fa­ti­gués du joug, s’avancent dans la lice, le vi­sage en­flammé de co­lère et por­tant de rouges éten­dards avec cette sainte de­vise : “Li­berté pour tous” ; s’ils crient ces mots, s’ils les font re­ten­tir du le­vant au cou­chant, et que les ty­rans s’entrechoquent avec eux : c’est là que je veux tom­ber, sur le champ de ba­taille, là que le sang s’écoule de mon jeune cœur ! Et quand mes der­nières pa­roles, des pa­roles d’allégresse, s’échapperont de mes lèvres, qu’elles soient cou­vertes par le cli­que­tis de l’acier, par le son de la trom­pette, le gron­de­ment du ca­non, et que sau­tant par-des­sus mon ca­davre, les che­vaux se pré­ci­pitent où les ap­pel­le­ront des fan­fares de vic­toire, et me laissent fra­cassé sur la plaine ! Que mes os­se­ments dis­per­sés ne soient re­cueillis qu’au jour — s’il vient — au grand jour des fu­né­railles où, aux ac­cords lents et so­len­nels d’une mu­sique de deuil, sous les plis des éten­dards en­tou­rés de crêpes de deuil, on réunira dans une sé­pul­ture com­mune les braves qui se­ront morts, pour toi, ô sainte li­berté du monde ! »
— Poème dans la tra­duc­tion d’Auguste Do­zon (« Le Che­va­lier Jean : conte ma­gyar ; suivi de quelques pièces ly­riques », XIXe siècle)

« Les peuples las de se voir as­ser­vir,
Se lè­ve­ront un jour, sans pré­ve­nir,
La face en feu, sous de rouges ban­nières
Où brillera cette de­vise fière :
“Li­berté pour tous ! Sur toute la terre !”
Lorsqu’ils ré­pan­dront ces mots clai­ron­nants
Par­tout, de l’Orient à l’Occident,
Pour le grand as­saut contre les ty­rans,
Alors je veux mou­rir au pre­mier rang,
Et que mon cœur, au champ d’honneur, dé­verse
À rouges flots le sang de ma jeu­nesse…
L’adieu joyeux qui em­plira ma bouche,
Qu’il soit cou­vert par un fra­cas d’acier,
Par la trom­pette et le ca­non fa­rouche !
Que les cour­siers hen­nis­sant de triomphe
Foulent aux pieds mon ca­davre et le rompent
Et qu’ils le laissent là, dé­chi­queté !
En­fin, mes os épars, qu’on les re­cueille
Lorsque vien­dra le jour des fu­né­railles,
Quand aux ac­cents des fan­fares de deuil,
Sous les dra­peaux de crêpe cra­va­tés
On conduira vers leur com­mune tombe
Les hé­ros morts pour toi, ô li­berté du monde ! »
— Poème dans la tra­duc­tion de M. Jean Rous­se­lot (« L’Irréconciliable : Petőfi, poète et ré­vo­lu­tion­naire ; études et choix de poèmes », éd. Cor­vina, Bu­da­pest)

« Quand toutes les races es­claves,
Las­sées du joug trop lourd, s’en iront par les champs,
Le vi­sage em­pour­pré, ser­rant des dra­peaux rouges
Sur les­quels on lira cette de­vise sainte :
“Li­berté pour tout l’univers !”
Et cela, ils le son­ne­ront…
De l’Est à l’Ouest ils son­ne­ront
Ils heur­te­ront la ty­ran­nie.
C’est alors que je veux mou­rir,
Mou­rir sur le champ de ba­taille,
C’est là que de mon cœur cou­lera un sang jeune.
Si mes lèvres mou­rantes chantent l’hymne joyeux,
Que mon chant soit cou­vert par le bruit des aciers,
Par le son des clai­rons, le fra­cas des ca­nons,
Et que, fran­chis­sant mon ca­davre,
Des éta­lons tout es­souf­flés
Volent au ga­lop vers la vic­toire,
Et qu’on me laisse là, écrasé sous leurs pieds !
Là, on ra­mas­sera mes os dis­per­sés,
Quand vien­dra le beau jour des grandes fu­né­railles,
Quand au son des fan­fares fu­nèbres et so­len­nelles
Et sous les éten­dards voi­lés de crêpe noir,
On met­tra les hé­ros dans un même tom­beau —
Hé­ros tom­bés pour toi, ô sainte Li­berté ! »
— Poème dans la tra­duc­tion de Mel­chior de Po­li­gnac (dans « Poé­sies ma­gyares », XIXe siècle, p. 3-20)

« Un jour si, las­sés de leurs chaînes, les peuples se ras­semblent sur le champ de ba­taille, les joues ar­dentes, les dra­peaux em­pour­prés ; quand sur les éten­dards ce nom res­plen­dira, ce nom sa­cré : “Li­berté du monde !” Quand vers l’Est et vers l’Ouest le fra­cas re­ten­tira, et que la ty­ran­nie aura com­mencé le branle, oh ! puissé-je tom­ber dans le tu­multe fa­rouche, sur le champ de ba­taille ! Là, que mon sang puisse cou­ler ! Que la der­nière pa­role ex­ha­lée d’un cou­rage as­souvi se mêle alors au son bel­li­queux des clai­rons, au cli­que­tis des épées, au gron­de­ment du ca­non ! Que les che­vaux ha­le­tants, fou­lant mon ca­davre, s’élancent à la vic­toire, tan­dis que moi, votre frère de ba­taille, je res­te­rai gi­sant dans la pous­sière. Réunis­sez un jour mes os bri­sés aux os­se­ments des hé­ros, lorsqu’avec des rou­le­ments fu­nèbres, les dra­peaux voi­lés de noir et dans une marche si­len­cieuse, vous les por­te­rez tous à la tombe sa­crée qu’ils ont bien ga­gnée en mou­rant pour toi, ô li­berté des peuples ! »
— Poème dans la tra­duc­tion d’Hippolyte Des­bordes-Val­more et Charles-Eu­gène Uj­falvy de Mezőkö­vesd (« Poé­sies ma­gyares : Pétœfi San­dor », XIXe siècle)

« Si ce peuple, fa­ti­gué du joug, s’élance un jour au com­bat, c’est avec lui que je veux mou­rir. Fais que le sang de mon cœur coule sur le champ de ba­taille, que mon corps soit foulé aux pieds des che­vaux, et que je reste là jusqu’à l’heure où triom­phera la jus­tice ! Alors seule­ment puisse-t-on ras­sem­bler mes os, afin que j’aie ma place en ce jour so­len­nel où le cor­tège de la pa­trie en deuil, au mi­lieu des mé­lo­dies fu­né­raires, au mi­lieu des éten­dards re­pliés et cou­verts d’un crêpe noir, ira dé­po­ser dans une même tombe tous les hé­ros morts pour la li­berté ! »
— Poème dans la tra­duc­tion in­di­recte de Saint-René Taillan­dier (dans « La Poé­sie hon­groise au XIXe siècle »)

Avertissement Cette tra­duc­tion n’a pas été faite sur l’original.

« Lorsque tous les peuples es­claves
Se bat­tront contre leur joug, braves,
Avec le rouge au front et de rouges dra­peaux
Et cette pa­role sa­crée sur les dra­peaux :
“Li­berté du monde !”
Par­tout à la ronde
Ils hurlent ces mots — où que le vent aille —
Et la ty­ran­nie leur livre ba­taille :
Puissé-je tom­ber là
Sur le lieu du com­bat,
Qu’en ce lieu mon jeune sang coule de mon cœur !
Quand re­ten­tira mon der­nier mot de bon­heur
Qu’il soit noyé dans le va­carme de l’acier,
Le son des trom­pettes, l’enfer des ca­non­niers !
Cre­vant mon ca­davre,
Des che­vaux se cabrent
Et s’élancent vers le triomphe as­suré :
Puissent-ils m’abandonner là, pié­tiné !
Qu’on ra­masse alors mes os lais­sés en pâ­ture,
Et lorsque vien­dra le grand jour de sé­pul­ture,
Avec une mu­sique fu­nèbre et pâle
Et ac­com­pa­gnés de dra­peaux et de voiles,
On ren­dra les hé­ros à l’unique tombe,
Ceux morts pour toi, li­berté sa­crée du monde ! »
— Poème dans la tra­duc­tion de Mme Ju­dit Rácz (dans Marc De­louze, « Poé­sie hon­groise : an­tho­lo­gie », éd. Cor­vina, Bu­da­pest, p. 29-30)

« Quand, se dres­sant en­fin, tous les peuples es­claves,
Bri­sant un jour leur joug, s’en iront, fiers et braves,
Sous les rouges dra­peaux por­tant l’inscription :
“La Li­berté du Monde !”, et quand l’explosion,
Dans l’univers en­tier, de leur fière co­lère
Aura pré­ci­pité tous les ty­rans par terre,
C’est alors, ô Sei­gneur ! que je vou­drais mou­rir,
C’est sur le champ d’honneur que je vou­drais pé­rir,
C’est là que doit cou­ler tout le sang de mon cœur !
Que le cri triom­phant de mon âme qui meurt
Soit cou­vert par le bruit du fer qui met en loques
La chair des hé­ros, par le fer qui s’entrechoque,
Par les ru­gis­se­ments des ca­nons, des mor­tiers !
Que les che­vaux qui vont conqué­rir les lau­riers,
Conqué­rir la Gloire, ah ! que ces che­vaux m’écrasent
Et me laissent cou­ché dans la san­glante vase !
Oui, c’est là qu’on de­vra cher­cher mes os­se­ments
Au jour so­len­nel du com­mun en­ter­re­ment
Quand, aux sons pal­pi­tants d’une marche fu­nèbre,
Les éten­dards voi­lés du crêpe des té­nèbres,
On en­ter­rera dans une fosse pro­fonde
Tous tes hé­ros, ô sainte Li­berté du Monde ! »
— Poème dans la tra­duc­tion de Georges-Phi­lippe Dhas (dans « Trois Poètes hon­grois. Petöfi • Arany • Ady », éd. Im­pri­me­rie Co­que­mard, An­gou­lême, p. 7-14)

« Lorsque les peuples, las d’être as­ser­vis,
Se lè­ve­ront un jour, sans pré­avis,
La face en feu sous de rouges ban­nières
Où brillera cette de­vise fière :
“Li­berté pour tous sur toute la terre”,
Lorsqu’ils cla­me­ront ces mots clai­ron­nants
Par­tout, de l’orient à l’occident,
Pour le grand as­saut contre les ty­rans,
Alors je veux mou­rir au pre­mier rang
Et que mon cœur, au champ d’honneur, dé­verse
À rouges flots le sang de sa jeu­nesse !
(la­cune) »
— Poème dans la tra­duc­tion in­di­recte de M. Jean Rous­se­lot (dans At­tila Józ­sef, « Ai­mez-moi : l’œuvre poé­tique », p. 57)

Avertissement Cette tra­duc­tion n’a pas été faite sur l’original.

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  1. En hon­grois Petőfi Sán­dor. Par­fois trans­crit Alexandre Petœfi ou Alexandre Petœfy. Haut
  1. Saint-René Taillan­dier. Haut