Hérodote, « L’Enquête. Tome I »

éd. Gallimard, coll. Folio-Classique, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Fo­lio-Clas­sique, Pa­ris

Il s’agit de l’« En­quête » (« His­to­riê »1) d’Hérodote d’Halicarnasse2, le pre­mier des his­to­riens grecs dont on pos­sède les ou­vrages. Car bien qu’on sache qu’Hécatée de Mi­let, Cha­ron de Lamp­saque, etc. avaient écrit des his­to­rio­gra­phies avant lui, la sienne néan­moins est la plus an­cienne qui res­tait au temps de Ci­cé­ron, le­quel a re­connu Hé­ro­dote pour le « père de l’histoire »3, tout comme il l’a nommé ailleurs, à cause de sa pré­séance, le « prince »4 des his­to­riens.

Le su­jet di­rect d’Hérodote est, comme il le dit dans sa pré­face, « les grands ex­ploits ac­com­plis soit par les Grecs, soit par les [Perses], et la rai­son du conflit qui mit ces deux peuples aux prises » ; mais des cha­pitres en­tiers sont consa­crés aux di­verses na­tions qui, de près ou de loin, avaient été en contact avec ces deux peuples : les Ly­diens, les Mèdes, les Ba­by­lo­niens sou­mis par Cy­rus ; puis les Égyp­tiens conquis par Cam­byse ; puis les Scythes at­ta­qués par Da­rius ; puis les In­diens. Leurs his­toires ac­ces­soires, leurs ré­cits la­té­raux viennent se lier et se confondre dans la nar­ra­tion prin­ci­pale, comme des cours d’eau qui vien­draient gros­sir un tor­rent. Et ainsi, l’« En­quête » s’élargit, de pa­ren­thèse en pa­ren­thèse, et ouvre aux lec­teurs les an­nales du monde connu, en cher­chant à leur don­ner des le­çons in­di­rectes, quoique sen­sibles, sur leur condi­tion. C’est dans ces le­çons ; c’est dans la pro­gres­sion ha­bile des épi­sodes ; c’est dans la mo­ra­lité qui se fait sen­tir de toutes parts — et ce que j’entends par « mo­ra­lité », ce n’est pas seule­ment ce qui concerne la mo­rale, mais ce qui est ca­pable de consa­crer la mé­moire des morts et d’exciter l’émulation des vi­vants — c’est là, dis-je, qu’on voit la gran­deur d’Hérodote, mar­chant sur les traces d’Ho­mère :

« Cet his­to­rien », dit un cri­tique5, « est le pre­mier des nar­ra­teurs, et ne l’est de­venu qu’en imi­tant Ho­mère, par le­quel il faut tou­jours com­men­cer, lorsqu’on parle de gé­nie et de ta­lent, en tous les genres de lit­té­ra­ture, la poé­sie en étant la base. Quel écri­vain a su mieux que ce poète ani­mer ses ré­cits et mettre en scène ses hé­ros ! C’est en cela que consiste sur­tout le grand art d’écrire l’histoire, et Hé­ro­dote le pos­sède su­pé­rieu­re­ment. Soit qu’il ra­conte la chute de Cré­sus et son en­tre­tien avec So­lon, l’avènement de Da­rius au trône, son en­tre­vue avec Po­ly­crate ; soit qu’il re­pré­sente… Xerxès s’entretenant du sort de son ar­mée avec [Ar­ta­bane], la mort de Bi­ton et de Cléo­bis, ou d’autres évé­ne­ments ; tout est chez lui dra­ma­tique. Il com­bat avec les Grecs, et fuit avec les Perses… Dé­crit-il une contrée ? On y voyage avec lui, on vit avec ses ha­bi­tants, et on ap­prend d’eux leurs usages. Parle-t-il d’une re­li­gion ? On entre dans ses temples, on as­siste à ses cé­ré­mo­nies, et on confère avec ses mi­nistres. »

Telle est la puis­sance, tel est le pri­vi­lège du gé­nie d’Hérodote, d’être sorti de l’étroite en­ceinte de la cité hel­lé­nique de son temps ; d’avoir senti comme les di­verses na­tions, d’avoir pensé de concert avec elles ; et d’avoir évo­qué ce spec­tacle im­mense, non comme l’Ecclésiaste, pour pro­cla­mer l’absurdité de toutes choses, mais pour por­ter sur toutes choses un re­gard bien­veillant et cu­rieux :

« Hé­ro­dote of­frit sous un même point de vue tout ce qui s’était passé de mé­mo­rable »

« Hé­ro­dote », dit l’abbé Jean-Jacques Bar­thé­lemy6, « of­frit sous un même point de vue tout ce qui s’était passé de mé­mo­rable dans l’espace d’environ deux cent qua­rante ans. On vit alors, pour la pre­mière fois, une suite de ta­bleaux qui, pla­cés les uns au­près des autres, n’en de­ve­naient que plus ef­frayants : les na­tions tou­jours in­quiètes et en mou­ve­ment, quoique ja­louses de leur re­pos ; dés­unies par l’intérêt et rap­pro­chées par la guerre ; sou­pi­rant pour la li­berté et gé­mis­sant sous la ty­ran­nie ; par­tout le crime triom­phant, la vertu pour­sui­vie, la terre abreu­vée de sang, et l’Empire de la des­truc­tion éta­bli d’un bout du monde à l’autre ; mais la main qui pei­gnit ces ta­bleaux sut tel­le­ment en adou­cir l’horreur par les charmes du co­lo­ris, et par des images agréables ; aux beau­tés de l’ordonnance, elle joi­gnit tant de grâces, d’harmonie et de va­riété ; elle ex­cita si sou­vent cette douce sen­si­bi­lité qui se ré­jouit du bien et s’afflige du mal, que son ou­vrage fut re­gardé comme une des plus belles pro­duc­tions de l’esprit hu­main. »

Il n’existe pas moins de neuf tra­duc­tions fran­çaises de l’« En­quête », mais s’il fal­lait n’en choi­sir qu’une seule, je choi­si­rais celle de Mme An­drée Bar­guet.

« Μετὰ δέ, ἡμέρῃ τρίτῃ ἢ τετάρτῃ, κελεύσαντος Κροίσου τὸν Σόλωνα θεράποντες περιῆγον κατὰ τοὺς θησαυροὺς καὶ ἐπεδείκνυσαν πάντα ἐόντα μεγάλα τε καὶ ὄλϐια. Θεησάμενον δέ μιν τὰ πάντα καὶ σκεψάμενον, ὥς οἱ κατὰ καιρὸν ἦν, εἴρετο ὁ Κροῖσος τάδε· “Ξεῖνε Ἀθηναῖε, παρ’ ἡμέας γὰρ περὶ σέο λόγος ἀπῖκται πολλὸς καὶ σοφίης εἵνεκεν τῆς σῆς καὶ πλάνης, ὡς φιλοσοφέων γῆν πολλὴν θεωρίης εἵνεκεν ἐπελήλυθας· νῦν ὦν ἐπειρέσθαι σε ἵμερος ἐπῆλθέ μοι εἴ τινα ἤδη πάντων εἶδες ὀλϐιώτατον”. Ὁ μὲν ἐλπίζων εἶναι ἀνθρώπων ὀλϐιώτατος ταῦτα ἐπειρώτα, Σόλων δὲ οὐδὲν ὑποθωπεύσας, ἀλλὰ τῷ ἐόντι χρησάμενος, λέγει· “Ὦ βασιλεῦ, Τέλλον Ἀθηναῖον”. Ἀποθωμάσας δὲ Κροῖσος τὸ λεχθὲν εἴρετο ἐπιστρεφέως· “Κοίῃ δὴ κρίνεις Τέλλον εἶναι ὀλϐιώτατον ;” Ὁ δὲ εἶπε· “…Τελευτὴ τοῦ βίου λαμπροτάτη ἐπεγένετο· γενομένης γὰρ Ἀθηναίοισι μάχης πρὸς τοὺς ἀστυγείτονας ἐν Ἐλευσῖνι βοηθήσας καὶ τροπὴν ποιήσας τῶν πολεμίων ἀπέθανε κάλλιστα, καί μιν Ἀθηναῖοι δημοσίῃ τε ἔθαψαν αὐτοῦ τῇ περ ἔπεσε καὶ ἐτίμησαν μεγάλως”. »
— Pas­sage dans la langue ori­gi­nale

« Deux ou trois jours plus tard, sur l’ordre de Cré­sus, des ser­vi­teurs firent vi­si­ter à So­lon les tré­sors du roi et lui en mon­trèrent toute la gran­deur et l’opulence. Quand il eut tout vu, tout exa­miné à loi­sir, Cré­sus lui posa cette ques­tion : “Athé­nien, mon hôte, ta grande re­nom­mée est ve­nue jusqu’à nous : on parle de ta sa­gesse, de tes voyages, et l’on dit que, dé­si­reux de t’instruire, tu as par­couru bien des pays pour sa­tis­faire ta cu­rio­sité. Le dé­sir m’est donc venu, aujourd’hui, de te de­man­der si tu as déjà vu quelqu’un qui fût le plus heu­reux des hommes”. Il se croyait lui-même le plus heu­reux des hommes, c’est pour­quoi il lui po­sait cette ques­tion. Mais So­lon, loin de le flat­ter, lui ré­pon­dit en toute sin­cé­rité : “Oui, sei­gneur, c’est Tel­los d’Athènes”. Étonné, Cré­sus lui de­manda vi­ve­ment : “À quoi juges-tu que Tel­los est le plus heu­reux des hommes ? — Tel­los”, ré­pon­dit So­lon, “…a ter­miné sa vie de la fa­çon la plus glo­rieuse : dans une ba­taille qu’Athènes li­vrait à ses voi­sins d’Éleusis, il com­bat­tit pour sa pa­trie, mit l’ennemi en dé­route et pé­rit hé­roï­que­ment ; les Athé­niens l’ont en­se­veli aux frais du peuple à l’endroit même où il est tombé, et ils lui ont rendu de grands hon­neurs”. »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de Mme Bar­guet

« Puis, le troi­sième ou le qua­trième jour après son ar­ri­vée, des ser­vi­teurs eurent ordre de le pro­me­ner alen­tour des tré­sors du roi et de lui mon­trer toute sa ri­chesse et sa fé­li­cité. Quand So­lon eut tout contem­plé et consi­déré à loi­sir, Cré­sus lui fit cette ques­tion : “Hôte athé­nien, grand bruit est venu jusqu’à nous au su­jet de ta sa­gesse et des voyages que tu as faits en di­verses contrées, comme phi­lo­sophe et par cu­rio­sité ; main­te­nant donc, il m’a pris fan­tai­sie de te de­man­der si tu as vu jusqu’ici un homme par­fai­te­ment heu­reux”. En fai­sant cette ques­tion, Cré­sus croyait à coup sûr être le plus heu­reux des hommes ; mais So­lon, sans le flat­ter, et di­sant ce qui était, ré­pon­dit : “Tel­lus l’Athénien”. Étonné de cette ré­ponse, Cré­sus re­prit brus­que­ment : “Et en quoi es­times-tu que ce Tel­lus fut le plus heu­reux ? — Tel­lus”, ré­pon­dit So­lon, “…eut le bon­heur de ter­mi­ner avec gloire sa car­rière : dans un com­bat des Athé­niens contre leurs voi­sins d’Éleusis, il vint en la mê­lée, fit tour­ner le dos à l’ennemi, et mou­rut de la mort la plus belle. Les Athé­niens l’inhumèrent aux dé­pens du pu­blic sur le lieu même où il tomba, et lui ren­dirent de grands hon­neurs”. »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion d’Élie-Ami Be­tant (XIXe siècle)

« Trois ou quatre jours après son ar­ri­vée, il fut conduit d’après les ordres et par les ser­vi­teurs de Cré­sus dans les chambres qui ren­fer­maient les tré­sors du roi, et on lui mon­tra tout ce qui s’y trou­vait de pré­cieux et d’opulent. Quand So­lon eut tout vu et tout exa­miné à loi­sir : “Mon hôte d’Athènes, lui dit Cré­sus, ta re­nom­mée est ve­nue jusqu’à moi ; j’ai en­tendu par­ler de ta sa­gesse et des longs voyages que tu as en­tre­pris pour ob­ser­ver et t’instruire. Eh bien, contente mon en­vie : de tous les hommes que tu as vus, dis-moi quel est le plus heu­reux ?” Or, il fai­sait cette ques­tion parce qu’il se croyait lui-même le plus heu­reux de tous les hommes. Mais So­lon, sans flat­ter Cré­sus ni dé­gui­ser la vé­rité, ré­pon­dit : “Roi, c’est Tel­lus d’Athènes”. Étonné de cette ré­ponse, Cré­sus re­prit avec vi­va­cité : “À quoi juges-tu que Tel­lus est le plus heu­reux des hommes ? — Tel­lus”, dit So­lon, “…eut une fin très brillante. Dans un com­bat que les Athé­niens sou­te­naient contre leurs voi­sins à Éleu­sis, après avoir payé de sa per­sonne et re­poussé l’ennemi, il mou­rut glo­rieu­se­ment. Les Athé­niens lui éle­vèrent, aux frais du pu­blic, un tom­beau à la place même où il avait suc­combé, et lui ren­dirent les plus grands hon­neurs”. »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de Charles Le­baigue (XIXe siècle)

« Deux ou trois jours après son ar­ri­vée, des ser­vi­teurs, sur l’ordre de Cré­sus, le pro­me­nèrent à tra­vers les tré­sors et lui mon­trèrent que tout était ma­gni­fique et opu­lent. Quand il eut tout re­gardé et exa­miné à son aise, Cré­sus lui de­manda : “Mon hôte athé­nien, le bruit de ta sa­gesse, de tes voyages, est ar­rivé jusqu’à nous ; on nous a dit que le goût du sa­voir et la cu­rio­sité t’ont fait vi­si­ter maint pays ; aussi le dé­sir m’est-il venu main­te­nant de te po­ser une ques­tion : as-tu déjà vu un homme qui soit le plus heu­reux du monde ?” Il po­sait cette ques­tion dans l’idée qu’il était le plus heu­reux des hommes. Mais So­lon, sans flat­te­rie et en toute sin­cé­rité, ré­pon­dit : “Oui, roi : Tel­los d’Athènes”. Sur­pris de cette ré­ponse, Cré­sus de­manda avec vi­va­cité : “Pour quelle rai­son es­times-tu donc que Tel­los soit le plus heu­reux ?” Et So­lon : “Tel­los… eut une fin de vie très brillante ; dans un com­bat li­vré à Éleu­sis par les Athé­niens à leurs voi­sins, il mar­cha à l’ennemi, le mit en dé­route, et pé­rit glo­rieu­se­ment ; les Athé­niens l’ensevelirent aux frais du pu­blic là même où il était tombé, et lui ren­dirent de grands hon­neurs”. »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de Phi­lippe-Er­nest Le­grand (éd. Les Belles Lettres, coll. des uni­ver­si­tés de France, Pa­ris)

« Le troi­sième ou le qua­trième jour, par son ordre, des ser­vi­teurs pro­me­nèrent So­lon parmi les tré­sors et lui firent re­mar­quer tout ce qu’il y avait de grand et de ma­gni­fique. Lorsqu’il eut vu et exa­miné toutes choses à loi­sir, Cré­sus le ques­tionna en ces termes : “Ô mon hôte athé­nien, ta grande re­nom­mée est par­ve­nue jusqu’à nous ; on parle ici de ta sa­gesse et de tes voyages ; nous sa­vons que tu as par­couru, en phi­lo­sophe, une vaste part de la terre, dans le des­sein de t’instruire ; main­te­nant, le dé­sir m’est venu de te de­man­der quel est, de tous les hommes que tu as vus, le plus heu­reux”. Or, il fai­sait cette ques­tion parce qu’il se croyait le plus heu­reux de tous les hommes. Mais So­lon, loin de le flat­ter, ré­pon­dant la vé­rité, dit : “Ô roi, c’est Tel­lus l’Athénien”. Cré­sus saisi de sur­prise, lui de­manda dou­ce­ment : “À quoi juges-tu que Tel­lus est le plus heu­reux des hommes ?” L’autre re­prit : “…Il a eu la fin la plus brillante. En ef­fet, comme les Athé­niens li­vraient ba­taille à nos voi­sins d’Éleusis, il com­bat­tit dans leurs rangs, dé­cida la vic­toire et trouva une glo­rieuse mort. Les Athé­niens l’ensevelirent aux frais du peuple, au lieu même où il était tombé, et le com­blèrent d’honneurs”. »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de Pierre Gi­guet (XIXe siècle)

« Et trois ou quatre jours après son ar­ri­vée, Cré­sus com­manda à ses gens qu’ils le me­nassent vi­si­ter ses tré­sors, les­quels ils lui mon­trèrent grands et pleins de fé­li­cité mon­daine. So­lon les ayant vus et consi­dé­rés se­lon l’opportunité qu’il en avait, Cré­sus s’adressa à lui et lui dit : “Ve­nez çà, mon hôte athé­nien, j’ai tout plein ouï par­ler de vous, tant à cause de votre sa­gesse qu’à cause des voyages que vous en­tre­pre­nez, comme phi­lo­sophe qui dé­sire beau­coup voir. Et par ce, il me prend en­vie vous de­man­der si, de tous les hommes que vous vîtes onques, en avez connu quelqu’un qui soit plus heu­reux que moi”. Cré­sus lui fai­sait cette de­mande, pen­sant être le plus heu­reux du monde. So­lon, qui ne sut flat­ter, mais bien user de vé­rité, lui dit : “J’ai opi­nion, Sire, d’avoir vu Tel­lus, ci­toyen d’Athènes, plus heu­reux que vous”. Cré­sus s’étonna de cette ré­ponse, et avec grande ins­tance ré­pli­qua : “Je vous prie, dites-moi, quelle oc­ca­sion vous avez de ju­ger Tel­lus le plus heu­reux que vous ayez vu ?” So­lon lui dit : “En­ten­dez, Sire, qu’il… a eu une très belle et glo­rieuse fin. Car comme les Athé­niens [don­naient] la ba­taille à au­cuns leurs voi­sins près la ville Éleu­sine, il leur porta fort bon se­cours et mou­rut au lit d’honneur, après avoir fait tour­ner dos aux en­ne­mis. Pour quel res­pect7, les Athé­niens le firent en­se­ve­lir aux dé­pens du pu­blic au lieu même où il tomba, et l’honorèrent gran­de­ment”. »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de Pierre Sa­liat (XVIe siècle)

« Le troi­sième ou le qua­trième jour après qu’il fut ar­rivé, ce prince com­manda qu’on mon­trât à So­lon tous ses tré­sors et ses ri­chesses. De sorte qu’on lui fit voir tous les tré­sors du roi, et tout ce qu’il y avait de plus rare, et qui pou­vait mieux re­pré­sen­ter la gran­deur et la pros­pé­rité d’un prince. Lorsqu’il eut vu toutes ces choses, et qu’il les eut consi­dé­rées à loi­sir, Cré­sus lui parla en ces termes : “Mon hôte”, lui dit-il, “comme nous connais­sons par ré­pu­ta­tion votre sa­gesse, et que nous sa­vons que vous avez beau­coup voyagé en phi­lo­sophe qui veut voir, et qui veut ap­prendre, il faut que je vous de­mande si vous avez vu des hommes dont la fé­li­cité soit com­pa­rable à la mienne”. Il lui fai­sait cette ques­tion, parce qu’il croyait être le plus heu­reux de tous les hommes ; mais So­lon qui ne le flatta point, et qui vou­lait dire la vé­rité : “Oui”, dit-il, “j’ai vu Tel­lus Athé­nien qui est plus heu­reux que vous”. Cré­sus, étonné de cette ré­ponse, lui de­manda pour­quoi il es­ti­mait Tel­lus heu­reux. “Parce”, dit-il, “que Tel­lus… est mort glo­rieu­se­ment. Car après qu’il fut venu au se­cours des Athé­niens, dans la ba­taille qui fut don­née au­près de la ville d’Éleusine contre les peuples voi­sins, et qu’il eut mis l’ennemi en fuite, il mou­rut entre les bras de la vic­toire d’une mort sou­hai­table et glo­rieuse. Et en­fin les Athé­niens lui dres­sèrent un tom­beau aux dé­pens du pu­blic à l’endroit où il était mort, et lui ren­dirent de grands hon­neurs”. »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de Pierre Du Ryer (XVIIe siècle)

« Trois ou quatre jours après son ar­ri­vée, il fut conduit par ordre du prince dans les tré­sors, dont on lui mon­tra toutes les ri­chesses. Quand So­lon les eut vues et consi­dé­rées à loi­sir, le roi lui parla en ces termes : “Le bruit de ta sa­gesse et de tes voyages est venu jusqu’à nous ; et je n’ignore point qu’en par­cou­rant tant de pays tu n’as eu d’autre but que de t’instruire de leurs lois et de leurs usages, et de per­fec­tion­ner tes connais­sances. Je dé­sire sa­voir quel est l’homme le plus heu­reux que tu aies vu”. Or, il lui fai­sait cette ques­tion, parce qu’il se croyait lui-même le plus heu­reux do tous les hommes. “C’est Tel­lus d’Athènes”, lui dit So­lon sans le flat­ter, et sans lui dé­gui­ser la vé­rité. Cré­sus étonné de cette ré­ponse : “Sur quoi donc”, lui de­manda-t-il avec vi­va­cité, “es­times-tu Tel­lus si heu­reux ? — Parce qu’il… a ter­miné ses jours d’une ma­nière écla­tante”, re­prit So­lon, “car, dans un com­bat des Athé­niens contre leurs voi­sins d’Éleusis, il se­cou­rut les pre­miers, mit en fuite les en­ne­mis, et pé­rit glo­rieu­se­ment. Les Athé­niens lui éri­gèrent un mo­nu­ment aux frais du pu­blic dans l’endroit même où il était tombé mort, et lui ren­dirent de grands hon­neurs”. »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de Pierre-Henri Lar­cher (XVIIIe siècle)

« Le troi­sième ou le qua­trième jour après son ar­ri­vée, les do­mes­tiques de Cré­sus, sui­vant ses ordres, condui­sirent So­lon dans les chambres qui conte­naient les tré­sors du roi, et lui mon­trèrent les im­menses ri­chesses qu’elles ren­fer­maient et le bon­heur de Cré­sus. Après qu’il eut vu tout en dé­tail et tout exa­miné à loi­sir, Cré­sus lui adressa ces pa­roles : “Mon hôte d’Athènes, comme la ré­pu­ta­tion que vous vous êtes ac­quise par votre sa­gesse et par les voyages que vous avez en­tre­pris pour ob­ser­ver en phi­lo­sophe tant de pays di­vers, est ve­nue jusqu’à nous, j’ai le plus grand dé­sir d’apprendre de vous quel est l’homme que vous avez connu jusqu’ici pour le plus heu­reux”. En fai­sant cette ques­tion, Cré­sus était per­suadé que So­lon al­lait le nom­mer ; mais So­lon, in­ca­pable de flat­ter, et qui ne sa­vait dire que la vé­rité, ré­pon­dit : “C’est Tel­lus l’Athénien”. Cré­sus, sur­pris, de­manda vi­ve­ment par quelle rai­son il es­ti­mait ce Tel­lus le plus heu­reux des hommes. “Tel­lus”, re­prit So­lon, “…ter­mina sa vie par la mort la plus brillante. Dans un com­bat qui eut lieu entre les Athé­niens et leurs voi­sins d’Éleusis, après avoir dé­ployé une rare va­leur et mis en fuite un grand nombre d’ennemis, il pé­rit glo­rieu­se­ment. Athènes lui fit éle­ver, aux frais du tré­sor pu­blic, un tom­beau dans la place même où il avait suc­combé, et ren­dit à sa mé­moire les plus grands hon­neurs”. »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion d’André-François Miot (XIXe siècle)

« Tum ter­tio aut quarto post die, jussu Crœsi, mi­nis­tri re­gis cir­cum­duxe­runt So­lo­nem, the­sau­ros omnes et quid­quid in­ibi ma­gni et opu­lenti inerat, os­ten­tantes. Quæ cum ille spec­tas­set, et cuncta, ut ei com­mo­dum fue­rat, es­set contem­pla­tus, tali modo eum per­cunc­ta­tus est Crœ­sus : “Hospes Athe­nien­sis”, in­quit, “multa ad nos de te fama ma­na­vit, cum8 sa­pien­tiæ tuæ caussa, tum per­egri­na­tio­nis, ut qui sa­pien­tiæ stu­dio in­cum­bens mul­tas ter­ras spec­tandi caussa obie­ris. Nunc igi­tur in­ces­sit me cu­pido ex te scis­ci­tandi, ec­quem tu adhuc vi­de­ris om­nium ho­mi­num bea­tis­si­mum”. Nempe, quod se ip­sum ho­mi­num bea­tis­si­mum esse pu­ta­ret, id­circo hanc illi quæs­tio­nem pro­po­suit. At So­lon, nulla usus ad­sen­ta­tione, sed ut res erat re­spon­dens : “Ego vero”, in­quit, “bea­tis­si­mum vidi Tel­lum Athe­nien­sem”. Quod dic­tum mi­ra­tus Crœ­sus, conci­tate quæ­rit : “Qua tan­dem ra­tione Tel­lum bea­tis­si­mum ju­di­cas ?” Cui ille : “Tel­lus”, in­quit, “…vitæ fi­nem ha­buit splen­di­dis­si­mum ; nam in prœ­lio, quod Athe­nienses cum fi­ni­ti­mis ad Eleu­si­nem com­mi­se­runt, post­quam for­ti­ter pu­gna­vit, hos­temque in fu­gam ver­tit, ho­nes­tis­sima morte de­func­tus est ; et eo­dem loco, quo ce­ci­dit, pu­blice ab Athe­nien­si­bus se­pul­tus est et ma­gni­fice ho­no­ra­tus”. »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion la­tine de Jean Schweighæu­ser (XIXe siècle)

« Ter­tioque aut quarto post die, jussu Crœsi, mi­nis­tri cir­cum­duxe­runt So­lo­nem circa the­sau­ros : om­niaque quæ illic erant ma­gna ac beata, os­ten­ta­runt. Eum porro contem­pla­tum cuncta, et ut sibi op­por­tu­num fue­rat in­tui­tum, ta­li­bus per­con­ta­tus est Crœ­sus : “Hospes Athe­nien­sis, quia mul­tus ad nos ru­mor de te ema­na­vit ob tuam sa­pien­tiam et ob per­egri­na­tio­nem, que­mad­mo­dum stu­dio sa­pien­tiæ de­di­tus mul­tam mundi par­tem vi­dendi stu­dio adie­ris : ideo mihi nunc cu­pido in­ces­sit scis­ci­tandi ex te, ec­quem vi­disti om­nium bea­tis­si­mum”. Spe­rans vi­de­li­cet se in­ter ho­mines bea­tis­si­mum esse, ita scis­ci­ta­ba­tur. So­lon au­tem ni­hil ad­mo­dum as­sen­ta­tus, sed ut res erat re­spon­dens : “Ego vero”, in­quit, “o rex, vidi bea­tis­si­mum Tel­lum Athe­nien­sem”. Quod dic­tum ad­mi­ra­tus Crœ­sus ins­tat in­ter­ro­gare : “Qua re Tel­lum ju­di­cas esse bea­tis­si­mum ? — Quia”, in­quit, “…obi­tus splen­di­dis­si­mus in­su­per ob­ti­git. Si­qui­dem prœ­lio quod Athe­nienses cum fi­ni­ti­mis ges­sere apud Eleu­si­nem, cum auxi­lio ve­nis­set, hos­tesque in fu­gam ver­tis­set, pul­cher­ri­mam op­pe­tiit mor­tem. Quem Athe­nienses, quo loco oc­cu­bue­rat, eo ipso pu­blice hu­ma­runt, ma­gni­fi­ceque ho­no­ra­runt”. »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion la­tine de Laurent Valla, re­vue par Ja­co­bus Gro­no­vius (XVIIIe siècle)

« Ter­tioque aut quarto quam ve­ne­rat die, jussu Crœsi, mi­nis­tri cir­cum­duxe­runt ho­mi­nem circa the­sau­ros : om­niaque quæ illic inerant ma­gna ac beata, os­ten­ta­runt. Eum porro contem­pla­tum cuncta, et ut sibi op­por­tu­num fue­rat in­tui­tum, ta­li­bus per­con­ta­tus est Crœ­sus : “Hospes Athe­nien­sis, quia mul­tus ad nos ru­mor de te ema­na­vit ob tuam sa­pien­tiam tuamque dis­cur­sa­tio­nem, qui phi­lo­so­phando per multa vi­dendi gra­tia es per­egri­na­tus : ideo mihi nunc cu­pido in­ces­sit scis­ci­tandi ex te, ec­quem vi­disti om­nium bea­tis­si­mum”. Spe­rans vi­de­li­cet se in­ter ho­mines bea­tis­si­mum esse, ita scis­ci­ta­ba­tur. So­lon au­tem ni­hil ad­mo­dum as­sen­ta­tus, sed ut res erat re­spon­dens : “Ego vero”, in­quit, “o rex, vidi bea­tis­si­mum Tel­lum Athe­nien­sem”. Quod dic­tum ad­mi­ra­tus Crœ­sus ins­tat in­ter­ro­gare : “Qua de re Tel­lum ju­di­cas esse bea­tis­si­mum ? — Quia”, in­quit, “…obi­tus splen­di­dis­si­mus ei ob­ti­git. Si­qui­dem prœ­lio quod Athe­nienses cum fi­ni­ti­mis ges­sere apud Eleu­si­nem, cum auxi­lio ve­nis­set, hos­temque in fu­gam ver­tis­set, pul­cher­ri­mam op­pe­tiit mor­tem. Quem Athe­nienses, quo loco oc­cu­bue­rat, eo ipso pu­blice hu­ma­runt, ma­gni­fi­ceque ho­no­ra­runt”. »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion la­tine de Laurent Valla, re­vue par Henri Es­tienne (XVIe siècle)

« Ter­tioque aut quarto quam ve­ne­rat die, jussu Crœsi, mi­nis­tri cir­cum­duxe­runt ho­mi­nem circa the­sau­ros : om­niaque quæ illic inerant ma­gna atque beata, os­ten­ta­runt. Contem­pla­tum eum cuncta, et ut sibi op­por­tu­num erat in­tui­tum, ta­li­bus per­con­ta­tus est Crœ­sus : “Hospes Athe­nien­sis, quia mul­tus ad nos ru­mor de te ema­na­vit ob tuam sa­pien­tiam tuamque dis­cur­sa­tio­nem, qui phi­lo­so­phando per multa vi­dendi gra­tia es per­egri­na­tus : mihi nunc cu­pido in­ces­sit scis­ci­tandi te, ec­quem vi­disti om­nium bea­tis­si­mum”. Spe­rans vi­de­li­cet se in­ter ho­mines bea­tis­si­mum esse, ita scis­ci­ta­ba­tur. So­lon au­tem ni­hil ad­mo­dum as­sen­ta­tus, sed ut res erat re­spon­dens : “Ego vero”, in­quit, “rex, vidi bea­tis­si­mum Tel­lum Athe­nien­sem”. Quod dic­tum ad­mi­ra­tus Crœ­sus ins­tat in­ter­ro­gare : “Qua de re Tel­lum ju­di­cas esse bea­tis­si­mum ? — Quod”, in­quit, “…obi­tus splen­di­dis­si­mus ob­ti­git. Si­qui­dem prœ­lio quod Athe­nienses cum fi­ni­ti­mis ges­sere apud Eleu­si­nam, hic cum auxi­lio ve­nis­set, hos­temque in fu­gam ver­tis­set, pul­cher­ri­mam op­pe­tiit mor­tem. Quem Athe­nienses, quo loco oc­cu­bue­rat, in eo loco pu­blice hu­ma­ve­runt, ma­gni­fi­ceque ho­no­ra­runt”. »
— Pas­sage dans la tra­duc­tion la­tine de Laurent Valla (XVe siècle)

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  1. En grec « Ἱστορίη ». On ren­contre aussi la gra­phie « Ἱστορία » (« His­to­ria »). L’« his­toire », au sens pri­mi­tif de ce mot dans la langue grecque, c’est l’enquête sé­rieuse et ap­pro­fon­die ; c’est la re­cherche in­tel­li­gente de la vé­rité. Haut
  2. En grec Ἡρόδοτος ὁ Ἁλικαρνασσεύς. Haut
  3. « Traité des lois » (« De le­gi­bus »), liv. I, sect. 5. Haut
  4. « Dia­logues de l’orateur » (« De ora­tore »), liv. II, sect. 55. Haut
  1. Guil­hem de Cler­mont-Lo­dève, ba­ron de Sainte-Croix. Haut
  2. « Voyage du jeune Ana­char­sis en Grèce. Tome III ». Haut
  3. En ré­com­pense de quoi, en re­tour de quoi. Haut
  4. « Cum… tum… » si­gni­fie « d’une part… d’autre part… ». Haut