Hâtef d’Ispahan, « Trois Odes mystiques »

dans « Journal asiatique », sér. 5, vol. 7, p. 130-147

dans « Jour­nal asia­tique », sér. 5, vol. 7, p. 130-147

Il s’agit des odes mys­tiques d’Ahmad Hâ­tef d’Ispahan1, poète per­san du XVIIIe siècle apr. J.-C. Dans le siècle de dé­ca­dence où vi­vait ce char­mant poète, la cor­rup­tion du goût de­ve­nait de jour en jour plus pro­fonde. Le titre si re­cher­ché de « roi des poètes » (« malik-os-cho’arâ »2) était ac­cordé non plus au ta­lent, mais à la flat­te­rie ; si bien que, se­lon le mot in­gé­nieux d’un orien­ta­liste3, le « roi des poètes » n’était plus que le « poète des rois ». La Cour des pe­tits princes, celle des Af­cha­rides et des Zend, re­ten­tis­sait du ra­mage de trois ou quatre cents flat­teurs, « brillants per­ro­quets mor­dillant du sucre dans leur bec », pour par­ler le lan­gage du temps. Parmi cette foule de ri­meurs obs­curs, on ren­contre avec sur­prise un poète vé­ri­table, un seul : Hâ­tef d’Ispahan. Il doit sa re­nom­mée sur­tout aux odes mys­tiques, com­po­sées de « strophes en re­frain » (« tardji’-bend »4), qui sont des strophes se ter­mi­nant avec la même rime, sauf le der­nier vers ou le « re­frain », qui a une rime dif­fé­rente. « [Ces] odes sont gé­né­ra­le­ment goû­tées en Perse et semblent avoir mé­rité l’attention de quelques per­sonnes aux­quelles leurs études et leurs voyages ont rendu fa­mi­lières les mœurs et la poé­sie des Orien­taux ; elles y ont re­mar­qué une grâce par­ti­cu­lière de style, une grande élé­va­tion d’esprit et une liai­son d’idées que l’on trouve ra­re­ment dans les gha­zels les plus re­nom­més, et même dans les odes du cé­lèbre Hâ­fez », ex­plique Jo­seph-Ma­rie Jouan­nin5. Hâ­tef y chante le plus sou­vent le « Bien-Aimé », le « Vieillard », l’« Éter­nel » avec tout le mys­ti­cisme, avec toutes les conven­tions de la secte sou­fie à la­quelle il ap­par­tient, mais dans un style d’une rare sim­pli­cité, dans un lan­gage tendre et ému, porté au plus haut de­gré de per­fec­tion ; en un mot, avec une grâce qui man­quait à ses contem­po­rains.

« une grande élé­va­tion d’esprit et une liai­son d’idées que l’on trouve ra­re­ment dans les gha­zels les plus re­nom­més »

Voici un pas­sage qui don­nera une idée de la ma­nière de Hâ­tef d’Ispahan :
« La nuit der­nière, je me ren­dis dans le quar­tier du mar­chand de vin, le cœur agité et brû­lant du feu de l’amour.
Je vis une belle et brillante as­sem­blée ; le pré­sident de ce ban­quet était le vieux mar­chand de vin ;
Ses ser­vi­teurs se te­naient de­bout sur plu­sieurs rangs ; les bu­veurs étaient as­sis épaule contre épaule…
Je m’avançai po­li­ment et dis : “Ô toi, dont le cœur est le sé­jour de l’ange So­rûsh,
Je suis un amant af­fligé et né­ces­si­teux ; vois ma tris­tesse et ef­force-toi de la gué­rir”.
Le vieillard me dit, en sou­riant d’un air mo­queur : “Ô toi, qui as pour es­clave le vieillard de l’intelligence,
Où es-tu, où sommes-nous ? À cause de la honte que tu lui ins­pires, la fille de la vigne [c’est-à-dire le vin] a re­vêtu un voile de verre”
 »6.

Téléchargez ces œuvres imprimées au format PDF

Consultez cette bibliographie succincte en langue française

  1. En per­san احمد هاتف اصفهانی. Par­fois trans­crit Ah­med Hâ­tif Is­fa­hâni ou Aḥ­mad Hā­tef Eṣ­fahāni. Haut
  2. En per­san ملک‌الشعرا. Haut
  3. Jo­seph von Ham­mer-Purg­stall. Haut
  1. En per­san ترجیع‌بند. Par­fois trans­crit « tarjí‘-band ». Haut
  2. « Deux Odes mys­tiques », p. 344. Haut
  3. p. 135-136. Haut