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La Monneraye, «Souvenirs de 1760 à 1791»

éd. H. Champion, Paris

éd. H. Cham­pion, Paris

Il s’agit de l’«Expé­di­tion de la baie d’Hudson (1782)» et autres sou­ve­nirs de Pierre-Bru­no-Jean de La Mon­ne­raye. La célé­bri­té du grand voyage autour du monde de La Pérouse est cause que ses pré­cé­dents exploits sont res­tés dans l’ombre. La rude expé­di­tion menée par lui et ses com­pa­gnons en 1782 contre les forts anglais de la baie d’Hudson lors de la guerre sou­te­nue par la France pour l’indépendance des États-Unis est peu connue. Des papiers de pre­mière impor­tance rela­tifs à ces faits, entre autres le «Jour­nal de navi­ga­tion» de La Pérouse, n’ont été édi­tés qu’en 2012, après un oubli de 230 ans. Et encore, leur édi­teur crai­gnant — je ne sais trop com­ment ni pour­quoi — d’alimenter «le mythe d’une expé­di­tion dans des mers incon­nues, en réa­li­té fré­quen­tées depuis long­temps… — vision trop fran­çaise des évé­ne­ments», n’a-t-il expo­sé que les défauts et tu tous les mérites de ce «raid» — expé­di­tion pour­tant déli­cate, dans des mers dif­fi­ciles, dont La Pérouse s’était acquit­té en marin consom­mé et en homme alliant les sen­ti­ments d’humanité avec les exi­gences du devoir. «Rien», dit cet édi­teur dans un juge­ment sévère, pour ne pas dire injuste*, «ne per­met de pen­ser que les résul­tats de la cam­pagne dans la baie d’Hudson aient pu avoir les moindres consé­quences déci­sives… [Chez les Anglais] ce petit désastre semble avoir été bien sup­por­té, y com­pris par la hié­rar­chie de la Com­pa­gnie… Tous les res­pon­sables avaient retrou­vé leur poste l’année sui­vante». La Pérouse s’était fau­fi­lé à tra­vers des brumes presque conti­nuelles, qui ne lui per­met­taient que rare­ment d’observer la hau­teur du soleil. Il avait navi­gué à l’estime. Il avait triom­phé des élé­ments ligués contre lui. Il avait rasé les éta­blis­se­ments anglais, com­plè­te­ment iso­lés sur ces rivages loin­tains; mais il n’avait pas oublié en même temps les égards qu’on doit au mal­heur. Ayant lais­sé la vie sauve aux vain­cus, il leur avait cédé une quan­ti­té suf­fi­sante de vivres, de poudre et de plomb, afin qu’ils pussent être en état de rejoindre les leurs. À ce geste huma­ni­taire, il en avait ajou­té encore un autre. Dans le fort d’York Fac­to­ry, il avait décou­vert les jour­naux d’exploration de Samuel Hearne pour le compte de la Com­pa­gnie d’Hudson. Il les avait ren­dus intacts à leur auteur à la condi­tion que celui-ci les fît impri­mer et publier dès son retour en Angle­terre.

com­man­dant presque tou­jours vain­queur dans ses mis­sions

On voit par tous ces traits que La Pérouse ne se dis­tin­guait pas seule­ment comme com­man­dant presque tou­jours vain­queur dans ses mis­sions; il se recom­man­dait par sa clé­mence et sa géné­ro­si­té. «Parce qu’elle peut être per­çue comme un signe de fai­blesse, la magna­ni­mi­té n’a pas tou­jours bonne presse chez les gens de guerre et de pou­voir. En sus d’être une belle ver­tu, la clé­mence envers… le vain­cu peut pour­tant sou­rire [et être favo­rable] à celui qui la pra­tique. Sans ce res­pect de l’adversaire, La Pérouse ne serait peut-être jamais deve­nu le grand explo­ra­teur qu’il a été»**. Ce sont ces qua­li­tés per­son­nelles qui enflam­mèrent Cha­teau­briand assis­tant à Brest en août 1783 au retour vic­to­rieux de l’escadre fran­çaise*** : «Les vais­seaux manœu­vraient sous voile, se cou­vraient de feux… pré­sen­taient la poupe, la proue, le flanc, s’arrêtaient en jetant l’ancre au milieu de leur course ou conti­nuaient à vol­ti­ger sur les flots. Rien ne m’a jamais don­né une plus haute idée de l’esprit humain… Tout Brest accou­rut. Des cha­loupes se détachent de la flotte… Les offi­ciers dont elles sont rem­plies, le visage brû­lé par le soleil, avaient cet air étran­ger qu’on apporte d’un autre hémi­sphère, et je ne sais quoi de gai, de fier, de har­di, comme des hommes qui venaient de réta­blir l’honneur du pavillon natio­nal… Mon oncle me mon­tra La Pérouse dans la foule, nou­veau Cook dont la mort [sera] le secret des tem­pêtes. J’écoutais tout, je regar­dais tout, sans dire une parole; mais la nuit sui­vante, plus de som­meil! Je la pas­sais à livrer en ima­gi­na­tion des com­bats ou à décou­vrir des terres incon­nues». Ce sont elles aus­si qui retinrent l’attention de deux pro­fes­seurs de Napo­léon Bona­parte, Joseph Lepaute Dage­let et Louis Monge, qui sol­li­ci­tèrent et obtinrent la faveur d’aller cou­rir les mers avec La Pérouse, sans avoir pu tou­te­fois faire admettre leur élève. «Dans le cou­rant de 1784», rap­porte Alexandre des Mazis, cama­rade de Bona­parte, «il fut ques­tion du voyage de M. de La Pérouse… Bona­parte aurait bien vou­lu déployer son éner­gie dans une si belle entre­prise; mais Dar­baud eut seul la pré­fé­rence. On ne put admettre un plus grand nombre d’élèves.»****

Voi­ci un pas­sage qui don­ne­ra une idée de la manière de La Mon­ne­raye : «Nous arri­vâmes (20 juin) sur le banc de Terre-Neuve que nous cou­pâmes. Le temps et l’état de la mer nous per­mit d’y pêcher, et nous y prîmes quelques belles morues fraîches, dont nous nous réga­lâmes. Là, nous apprîmes ce qu’il était dif­fi­cile de nous cacher***** : que notre expé­di­tion était pour la baie d’Hudson afin d’y détruire, s’il était pos­sible, les éta­blis­se­ments des Anglais dans cette par­tie du Nou­veau Monde… Notre route nous éle­vant de plus en plus au Nord, nous ren­con­trâmes les brumes les plus épaisses, conser­vant autant que nous le pou­vions la vue du “Sceptre” qui, lorsque nous nous per­dions dans la brume, fai­sait son­ner sa cloche, battre la caisse ou tirer des coups de canon»******.

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* «Lapé­rouse et ses Com­pa­gnons dans la baie d’Hudson», p. 138. Haut

** M. Arnaud de La Grange. Haut

*** «Mémoires d’outre-tombe», liv. II, ch. 7. Haut

**** Dans Alain Fre­re­jean, «Napo­léon face à la mort», ch. «Le Che­va­lier sans peur…». Haut

***** Marins et sol­dats igno­raient le but de l’expédition, afin que le secret, condi­tion du suc­cès, fût mieux gar­dé. Haut

****** p. 193-195. Haut