«Mémoire sur Khâcâni [ou Khagani] : poète persan du XIIe siècle»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit de Kha­gani Chir­vani 1 (XIIe siècle apr. J.-C.), ex­cellent poète per­san, chantre at­ti­tré du sul­tan de la prin­ci­pauté de Chir­van 2 (Azer­baïd­jan). Kha­gani s’est dé­crit lui-même, avec la mo­des­tie qui le ca­rac­té­ri­sait, en ces mots : «Je suis grand, je suis du nombre des es­prits; je suis du monde oc­culte et je suis saint par ma nais­sance. Com­ment est-il donc pos­sible que mon être puisse se lais­ser sub­ju­guer par la ma­tière? La rai­son me ser­vit de gou­ver­nante; ma nour­ri­ture était la loi du Pro­phète; l’esprit était mon ber­ceau» 3. Et ailleurs : «L’an 500 [1106 apr. J.-C.] ne pro­dui­sit pas un homme digne de m’être com­paré; ce n’est pas un men­songe, moi j’en suis la preuve» 4. Il na­quit à Cha­ma­kha 5 d’un père mu­sul­man et d’une mère chré­tienne, mais fut bien­tôt aban­donné aux soins de son oncle, Mirza Kafi, mé­de­cin et dro­guiste. Ce der­nier eut une grande in­fluence sur la jeu­nesse de notre poète. C’est lui qui, chaque soir, après avoir fermé sa bou­tique, lui en­sei­gnait la langue arabe, la mé­de­cine, l’astronomie et la mé­ta­phy­sique. Mal­gré tout son at­ta­che­ment pour son ne­veu, le pé­da­gogue orien­tal, fi­dèle au sys­tème d’éducation gé­né­ra­le­ment ad­mis, avait sou­vent re­cours au bâ­ton pour sti­mu­ler le zèle de son élève. Notre poète parle de ces cor­rec­tions cor­po­relles d’une ma­nière ori­gi­nale; il dit no­tam­ment : «En ai-je mangé du gour­din dans sa bou­tique! Il m’amollissait par le bâ­ton comme on amol­lit une gre­nade. On compte parmi les mi­racles de Moïse qu’en je­tant sa ba­guette, il la conver­tis­sait en ser­pent; mais mon oncle dé­cou­vrait le vrai dans mon cœur au moyen de sa ba­guette, et il tra­çait sur mon corps les fi­gures des ser­pents de Moïse» 6. Kha­gani épousa une vil­la­geoise, à cause de la­quelle il de­vint la cible des mo­que­ries des cour­ti­sans. Et pour­tant, il re­fusa d’épouser une autre femme et resta au­près de la sienne, qui était faible et d’une consti­tu­tion ma­la­dive. Voici ce qu’il dit dans une lettre : «Pen­dant les temps des ma­la­dies, c’était moi qui pre­nais soin de cette dé­funte, son ser­vi­teur, et qui lui pré­sen­tais la cu­vette et lui don­nais de l’eau pour se la­ver les mains; et quand elle a quitté ce monde, comme il était en­tendu entre nous, je suis parti de Chir­van. Je jure sur la per­sonne de Dieu, qu’il n’y a au­cune autre cause qui puisse me te­nir éloi­gné de mon pays, bien que l’ami et l’ennemi pensent au­tre­ment; mais ce que j’ai dit c’est la vé­rité même» 7. La perte de sa femme ins­pira au poète trois pièces de vers, dont la pre­mière se re­marque par l’expression vraie du sen­ti­ment qui l’a dic­tée. De toutes les poé­sies de Kha­gani, c’est la seule où il ap­pa­raît un homme sin­cère, la dou­leur lui fai­sant ou­blier, l’espace d’un mo­ment, son rôle convenu de poète at­ta­ché à la Cour des princes de l’Asie :

«Sans ta taille de cy­près, sans tes boucles touf­fues comme le feuillage de buis, je ne vois plus de jar­din dans ce monde; sans toi, il ne reste plus pour moi, sur toute la face du ciel, un seul rayon de so­leil… En pen­sant à toi, je ne vois dans le mi­roir de mon cœur que des nuages de l’âme, et jusqu’au mo­ment de notre ren­contre dans l’autre monde, mon cœur ne conçoit plus de fé­li­cité dans ce­lui-ci. En ou­vrant les tré­sors de mon cœur, je n’y vois que ton re­flet» 8.

«En ou­vrant les tré­sors de mon cœur, je n’y vois que ton re­flet»

Ayant fi­na­le­ment pris la Cour en dé­goût, Kha­gani dé­cida de se re­ti­rer du monde, mais le sul­tan, qui l’aimait beau­coup, ne consen­tit ja­mais à cette re­traite et lui re­fusa tou­jours le congé qu’il de­man­dait avec ins­tance. Cela obli­gea Kha­gani de prendre la fuite pour em­bras­ser la vie libre, à la­quelle il as­pi­rait tant. Ce­pen­dant, son des­sein ne lui réus­sit pas. Car des of­fi­ciers, l’ayant ar­rêté, l’amenèrent dans la ca­se­mate de Cha­bran, où il fut en­fermé pen­dant sept mois par ordre du sul­tan. C’est dans cette pri­son qu’il écri­vit des élé­gies pleines de la­men­ta­tion qui de­vinrent cé­lèbres sous le titre de «Hab­sy­jjé» 9En pri­son»). Ima­gi­na­tion vive, sou­pirs em­pha­tiques, style forcé, com­pa­rai­sons ré­pé­tées et com­pli­quées à plai­sir, telles sont les qua­li­tés et les dé­fauts de ces élé­gies, qui n’ont, quel­que­fois, d’autre mé­rite que ce­lui de la dif­fi­culté vain­cue :

«Le ma­tin, mon sou­pir s’envole, sem­blable à un voile lé­ger comme la fu­mée, et le sang ré­pand une teinte d’aurore sur mes yeux fa­ti­gués de me­su­rer la pro­fon­deur de la nuit… Jette les yeux sur les dra­gons rou­lés en an­neaux et en­gour­dis sous les pans de ma robe [c’est-à-dire sur mes chaînes]; je n’ose pas bou­ger de peur de les ré­veiller… Pour que les deux en­fants in­diens [c’est-à-dire mes yeux noirs] ne soient pas ef­frayés dans leur ber­ceau [c’est-à-dire dans leur or­bite], je cache sous les pans de ma robe les dra­gons qui me rongent l’âme» 10.

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  1. En per­san خاقانی شروانی. Au­tre­fois trans­crit Hrâqâni, Xā­qānī, Ḵā­qāni, Khā­qāni, Kha­qany, Kha­ghany, Kha­ghani, Ha­kani, Khâ­kâni ou Khâ­câni. Haut
  2. En azéri Şir­van. Au­tre­fois trans­crit Shar­van, Chir­wan, Schir­wan, Çir­wan, Shir­van, Širvān ou Šervān. Haut
  3. p. 46-47. Haut
  4. p. 81. Haut
  5. En azéri Şa­maxı. Par­fois trans­crit Che­ma­kha, Sha­ma­kha, Šamāḵa, Scha­ma­chie, Scha­ma­kiè, Sha­ma­khi ou Cha­ma­khi. Haut
  1. p. 12. Haut
  2. Dans Ah­med Ateş, «Re­cueil de lettres de Xā­qānī». Haut
  3. p. 52. Haut
  4. En per­san «حبسیه». Par­fois trans­crit «Hab­siyya», «Ḥab­siya», «Khab­sie», «Khab­si­jés», «Habs­sièh», «Hab­siyye», «Hab­siyeh» ou «Ḥabsīyah». Haut
  5. p. 119-122. Haut