Mot-clefHervé Collet

traducteur ou traductrice

Yang Wan-li, « Le Son de la pluie : poèmes »

éd. Moundarren, Millemont

Il s’agit de Yang Wan-li*, le plus grand poète des Song du Sud et un des premiers en Chine à avoir soutenu que « [l’écrivain] ne recherche pas le poème, c’est le poème qui recherche l’écrivain »**. Il naquit en 1127. Tout juste un an auparavant, les hordes nomades des Jürčen*** s’étaient mises en mouvement. Et après avoir, déjà depuis un siècle, constamment inquiété les frontières chinoises, elles avaient envahi la moitié du pays, mis à sac sa capitale et installé un nouvel Empire au Nord, refoulant les Song au Sud. Cette calamité que les Song n’avaient pas su éviter, malgré les conseils et les admonestations répétées des lettrés, montre bien la décadence de cette dynastie qui aima mieux acheter aux envahisseurs une paix honteuse, que d’interrompre le cours de ses voluptés. C’est au milieu de ces événements graves que Yang Wan-li accéda à vingt-huit ans au titre de « docteur » ou « lettré accompli » (« jinshi »****), le plus élevé dans le système d’examen. Le premier poste qu’il occupa à son entrée dans le mandarinat fut celui d’administrateur des finances de la préfecture de Ganzhou. Et en 1159, il fut nommé préfet du Lingling, dans le Hunan. Là-bas, il essaya par trois fois d’être admis en audience auprès du grand homme d’État Zhang Jun*****, qui y avait été injustement exilé pour s’être rangé du côté des factions patriotiques, désireuses de reconquérir par les armes les territoires perdus au Nord. L’audience lui fut, enfin, accordée : « Cultive l’impartialité et la sincérité », conseilla Zhang Jun au jeune Yang Wan-li, qui en fut si fortement marqué, qu’il prit plus tard le pseudonyme de Cheng Zhai****** (« le Studio de la Sincérité »). Malgré toute sa sincérité, ou justement à cause d’elle, Yang Wan-li ne s’éleva jamais aussi haut qu’il l’aurait mérité au sein du gouvernement. Par contre, la décadence ayant pour effet paradoxal de décupler le raffinement artistique, le côté émotionnel chez quelques âmes isolées, c’est alors que notre mandarin fit l’expérience d’une illumination subite, un Éveil d’une intensité rare, qui lui fit quitter sa carrière « comme une chaussure trouée » pour celle de la poésie. Je le laisse tout raconter : « Le jour du Nouvel An de l’année 1178… ayant peu d’affaires officielles à régler, je me mets à composer des poèmes. Soudain, j’ai comme une illumination… et me sens tout à coup libéré. Je demande à mon fils de prendre un pinceau et lui dicte plusieurs poèmes… Dix mille choses se présentent comme matière à un poème. Si j’essaie de les écarter, elles refusent de partir. À peine ai-je le temps de traduire la première, que déjà les autres suivent ».

* En chinois 楊萬里. Haut

** Poème « Froid tardif, composé devant les narcisses sur le lac de montagne ». Haut

*** Les actuels Mandchous. Haut

**** En chinois 進士. Parfois transcrit « chin shih ». Haut

***** En chinois 張浚. Parfois transcrit Chang Chun. Haut

****** En chinois 誠齋. Parfois transcrit Cheng Chai. Haut

Issa, « Et pourtant, et pourtant : poèmes »

éd. Moundarren, Millemont

Il s’agit de Kobayashi Issa*, poète japonais (XVIIIe-XIXe siècle). C’est le plus grand maître du haïku, plus grand encore que Bashô, non seulement par son génie, mais aussi par son immense sympathie pour la vie qui ne lui fut cependant pas clémente. Du filet de bave d’un escargot sous la pluie, il pouvait sur-le-champ faire des tercets, dont l’élégante aisance émerveillait hommes et dieux : « Petit escargot / grimpe doucement surtout / c’est le mont Fuji ! »** Et aussi : « Porte de branchages / pour remplacer la serrure / juste un escargot »***. Son village natal était dans la province de Shinano, caché dans un repli de montagne. La neige fondait seulement en été ; et dès le début de l’automne, le givre apparaissait. Issa avait deux ans quand il perdit sa mère. Cela le rendait triste d’entendre tous les autres enfants se moquer de lui, en chantant : « On reconnaît l’enfant sans mère partout, il se tient devant la porte en se mordant les doigts ». C’est pour cela qu’il ne se mêlait pas à leurs jeux, mais restait accroupi près des fagots de bois et des bottes de foin entassés dans les champs : « Viens donc avec moi / et amusons-nous un peu / moineau sans parents ! »**** Il avait sept ans quand son père se remaria avec une fille de paysan, sévère et décidée. Bien vite, elle prit en grippe Issa qui, selon elle, avait le défaut de vouloir étudier. Dès que le printemps arrivait, il devait travailler aux champs toute la journée, ramasser les légumes, faire les foins, mener les chevaux, et toute la soirée, assis près de la fenêtre dans le clair de lune, tresser des sandales et des sabots avec de la paille, sans qu’il lui restât le moindre moment pour lire. Sa belle-mère lui interdisait même de se servir de la lampe. Chaque fois qu’il pouvait s’échapper, il allait lire en cachette chez Nakamura Rokuzaemon*****, patron d’auberge et poète, toujours constant à lui témoigner de l’amitié. Issa avait onze ans quand sa belle-mère mit au monde un fils. À partir de ce jour-là, de dure, elle devint méchante. Elle l’obligea à s’occuper du bébé, et chaque fois que celui-ci pleurait, elle l’en rendait de quelque façon responsable. Il recevait des coups de bâton cent fois par jour, huit mille fois par mois. Une aube de printemps, dans sa quatorzième année, las de sa belle-mère et de ses colères plus coupantes que la bise de montagne, il quitta la maison où il était né et prit le chemin de la capitale. Son père l’accompagna jusqu’au village voisin et lui dit : « Ne fais rien qui puisse laisser les gens penser du mal de toi, et reviens bientôt me montrer ton tendre visage »

* En japonais 小林一茶. Haut

** En japonais « 蝸牛そろそろのぼれ富士の山 ». Haut

*** En japonais « 柴の戸や錠の代りにかたつむり ». Haut

**** En japonais « 我と来て遊べや親のない雀 ». Haut

***** En japonais 中村六左衛門. Haut

« L’Extase du thé : poèmes »

éd. Moundarren, Millemont

Il s’agit de poèmes classiques chinois sur le thé. C’est Li Po, au VIIIe siècle apr. J.-C., qui composa ce que l’on considère comme le premier poème sur le thé pour remercier son neveu, le moine Chung fu, qui lui avait offert du thé de la montagne de la Source de jade. Le poète avait entendu parler de cette montagne qui regorgeait de grottes. À l’extérieur, au milieu des rochers, poussaient des théiers. La Source de jade en aspergeait les racines et les branches de gouttes parfumées. Seul un vieil homme venait cueillir leurs feuilles qui, quand on les buvait, tonifiaient chair et os : il les séchait au soleil et les façonnait en briques*. À l’âge de quatre-vingts ans passés, son teint gardait la cou­leur des pêches et des prunes. Alors que Li Po voyageait dans le Ching ling, le moine Chung fu, son neveu comme je l’ai dit plus haut, lui avait offert des dizaines de ces briques dont la forme ressemblait à une main humaine. On appelait ce thé « la main d’immortel ». Un matin, assis, ressentant encore les bienfaits de la boisson, Li Po composa des vers superbes et une préface pour en faire l’éloge. C’est également au VIIIe siècle que naquit Lu Tung**, surnommé le « fou du thé ». « Du matin au soir », explique M. Paul Butel***, « le maître [Lu Tung] ne faisait rien d’autre que de réciter des poèmes et de préparer la boisson dont il raffolait avec tant de passion que quelques-uns de ses contemporains le crurent fou. N’écrit-il pas “je ne m’intéresse nullement à l’immortalité, mais seulement au goût du thé” ? ». Autant Lu Yu est célèbre en prose pour son « Clas­sique du thé » ; autant Lu Tung l’est en poésie pour son chant des « Sept tasses de thé »****, qui décrit remarquablement le plaisir apporté par les tasses successives de thé, depuis la première qui « humecte lèvres et gosier » jusqu’à la septième qui provoque « un vent frais sous [les] aisselles », c’est-à-dire une extase quasiment religieuse. Plus qu’une idéalisation de la manière de boire, le thé représente chez lui une mystique de l’art de la vie, comme on le voit à son existence recluse, subtile, loin d’une carrière dans le fonctionnariat. Son théisme est un taoïsme déguisé.

* Le thé était jadis conservé sous forme de briques compressées, aussi dures qu’une pierre, comme il s’en vend encore dans les provinces orientales de la Russie. Haut

** En chinois 盧仝. Parfois transcrit Lotung ou Lu Tong. Haut

*** « Histoire du thé », p. 22. Haut

**** En chinois « 七碗茶 ». Parfois traduit « Sept bols de thé ». Ce chant n’est, en réalité, que la partie centrale d’un long poème intitulé « Zoubi Meng jianyi ji xincha » (« 走筆謝孟諫議寄新茶 »), c’est-à-dire « Remerciements empressés adressés au censeur impérial Meng pour son cadeau de thé fraîchement coupé ». Haut

Shiki, « Le Mangeur de kakis qui aime les haïku : portrait et poèmes »

éd. Moundarren, Millemont

éd. Moundarren, Millemont

Il s’agit des haïkus de Masaoka Shiki, de son vrai nom Masaoka Tsunenori*, poète japonais. Il ne fut pas, je crois, un grand auteur ; mais on ne peut lui nier d’avoir renouvelé l’intérêt pour le haïku, dont il fit à la fois une arme offensive et un ferme bouclier dans sa lutte contre la tuberculose qui allait l’emporter à trente-cinq ans. Il cracha du sang dès 1889, ce qui lui inspira le pseudonyme de Shiki** (« le Coucou »), oiseau qui, quand il chante, laisse apparaître sa gorge rougeoyante. Sa première tentative littéraire fut un roman au titre romantique, « La Capitale de la lune » (« Tsuki no miyako »***), qu’il alla montrer à Kôda Rohan. Ce dernier, au faîte de sa gloire, montra une telle absence d’enthousiasme, que Shiki se livra au découragement et au désespoir et renonça tout à fait au roman ; mais étant un être impulsif, il prit alors une décision qui allait changer le reste de sa vie, puisque c’est au cours de cette année 1892 qu’il décida, d’une part, de se consacrer entièrement au haïku et, d’autre part, d’accepter un poste au journal « Nihon » (« Japon ») en tant que critique littéraire de poésie. Dans une colonne de ce quotidien, il développa pendant une décennie ses vues sur les poètes anciens. Sa critique fut inflexible jusqu’à la dureté, véhémente jusqu’à la colère. Il est même permis de se demander s’il n’était pas en proie à quelque démence lorsqu’il affirmait « que Ki no Tsurayuki en tant que poète était nul, et le “Kokin-shû” — une anthologie affreuse » ; ou bien « que les vers de Bashô contenaient le meilleur et le pire ». En même temps que ces articles théoriques, Shiki produisit ses propres haïkus et invita ses lecteurs à en faire tout autant : « Shiki s’[engagea] dans un travail, au fond, de poésie collective qui mérite d’être rappelé… Il demande aux lecteurs d’envoyer leurs textes. Il les publie, les critique. D’emblée, la création poétique n’est pas chose unique, mais chacun a le droit — et doit — composer dix, vingt, trente haïkus dans la même journée, et avec les mêmes mots, les mêmes images… Ce qui donne des centaines de poèmes qui seront publiés dans le journal… En l’espace de cinq ans, on verra ainsi se constituer des dizaines de groupes, pour ainsi dire dans toutes les régions du Japon », explique M. Jean-Jacques Origas****. Aussitôt après la mort de Shiki, ces groupes se virent relégués dans l’oubli ; mais ils furent, un temps, le creuset de l’avant-gardisme et de la rénovation du haïku.

* En japonais 正岡常規. Haut

** En japonais 子規. Parfois transcrit Chiki ou Šiki. Remarquez que l’idéogramme se retrouve à la fois dans Tsunenori et dans Shiki. Haut

*** En japonais « 月の都 ». Titre emprunté au « Conte du coupeur de bambous ». Haut

**** « Une Amitié », p. 159. Haut

Saigyô, « Poèmes de ma hutte de montagne »

éd. Moundarren, Millemont

éd. Moundarren, Millemont

Il s’agit de Satô Norikiyo*, poète et moine très cher au peuple japonais (XIIe siècle apr. J.-C.), plus connu sous le surnom de Saigyô** (« allant au Paradis de l’Ouest »). Issu d’une famille militaire, à l’âge de vingt-deux ans, Saigyô renonça au siècle, abandonna sa famille, et quitta ses fonctions au Palais pour la raison que voici : Un jour, à l’heure où le soleil s’inclinait, il était sorti avec un de ses amis intimes, du nom de Noriyasu, Officier de la Garde des Portes. En chemin, Noriyasu déclara ceci : « Ces derniers temps, je ne sais pourquoi, j’ai le sentiment que toute chose n’est que songe et illusion, et si ce jourd’hui je suis en vie, je n’ose espérer l’être demain encore. Las, quel pourrait être mon recours ? Mon plus cher désir serait de quitter ma maison, de changer mon état et d’aller vivre en quelque montagne écartée ! »*** En entendant ce discours prononcé avec les accents de la vérité, Saigyô se demanda, le cœur dolent, pour quelle raison son ami parlait de la sorte ; et le matin suivant, comme il allait prendre de ses nouvelles, il trouva, près du portail, une foule de gens fort agités, et à l’intérieur, de même, l’on entendait des voix de gens qui clamaient leur douleur ; inquiet, il hâta le pas, se demandant ce qui se passait : « Monseigneur, cette nuit, est mort dans son sommeil ! »****, lui dit-on, et il aperçut l’épouse et la mère de Noriyasu, étendues face contre terre, l’une aux pieds, l’autre au chevet du défunt, abîmées dans les larmes. À cette vue, tournant le dos au monde, Saigyô entra en religion pour pérégriner à travers le pays entier de province en province, de monastère en monastère ; puis, pensant avoir trouvé dans les montagnes de l’Ouest le lieu propice à un secret ermitage où se livrer aux pratiques de la Voie du Bouddha, il y construisit une hutte de branchage où, après avoir mené une vie solitaire dans un dépouillement extrême de toutes choses, il mourut très saintement.

* En japonais 佐藤義清. Autrefois transcrit Satô Yoshikiyo. Haut

** En japonais 西行. Autrefois transcrit Saïghyô. Haut

*** « La Légende de Saïgyô », p. 22. Haut

**** id. p. 23. Haut

Yuan Mei, « Divers Plaisirs à la villa Sui : poèmes »

éd. Moundarren, Millemont

éd. Moundarren, Millemont

Il s’agit des « Poèmes » de Yuan Zicai*, plus connu sous le surnom de Yuan Mei**, poète et conteur chinois, que son indépendance, son savoir, sa liberté d’esprit mettaient en marge des académismes du temps. Il naquit en l’an 1716 apr. J.-C. Sa famille était loin d’être riche. Son père voyageait comme secrétaire dans des provinces reculées pour envoyer de quoi nourrir la maisonnée, tandis que sa mère restait à Hangzhou avec plusieurs fils et filles en bas âge et faisait des prodiges d’économie pour les élever. Déjà dans son enfance, Yuan Mei chérissait les livres plus qu’il ne chérissait la vie. Chaque fois qu’il passait devant une librairie, ses pieds s’arrêtaient naturellement, et l’eau lui en venait à la bouche ; mais les prix étaient trop élevés : « Il n’y avait que dans le rêve que j’en achetais », dit-il non sans amertume***. Le goût des livres lui était « plus suave que celui d’un vin vieux »****. Le but de sa vie était la satisfaction de ce goût, et non pas la réussite aux concours ni l’obtention des diplômes qui ouvraient les portes du mandarinat : « Une fois le livre ouvert, j’ignore les cent affaires. Quand j’ai un livre ancien, je suis comme ivre ; homme d’aujourd’hui je gaspille mon temps avec les hommes d’autrefois », dit-il dans un de ses poèmes*****. À l’âge de quarante ans, ayant acquis une certaine fortune, Yuan Mei s’adonna tout entier aux belles-lettres. Pour ne pas être distrait de ses travaux par « les pensées du monde de poussière »******, il alla se fixer dans une villa qu’il avait achetée aux portes de Nankin. Dans son « Recueil de littérature de la maison sise sur la Colline du Grenier » (« Xiaocang shanfang wenji »*******), l’on peut lire de nombreux détails sur cette villa, son histoire et ses environs : « À deux “li” à l’Ouest du pont de la porte septentrionale de Nankin, je trouvai la Colline du Grenier… Là, au temps de l’Empereur Kangxi********, un certain Sui, directeur de la Fabrique impériale de Soieries, avait élevé un pavillon sur le pic septentrional de la Colline, avait planté autour des arbres, des arbustes et avait circonscrit le tout d’un mur. Tous les habitants de Nankin venaient se promener et admirer la nature dans cet endroit : on l’appelait “Sui yuan”********* (“villa Sui”, ou littéralement “jardin de Sui”), du nom de son propriétaire. Trente ans plus tard, lorsque je fus nommé [magistrat] à Nankin, ce jardin était presque entièrement détruit, et le pavillon s’était transformé en un vulgaire cabaret où les charretiers et les porteurs de chaises se disputaient tout le jour. À cette vue j’eus le cœur serré ; je pris ce jardin en pitié et demandai le prix du terrain »

* En chinois 袁子才. Autrefois transcrit Yuan Tseu-ts’aï ou Yüan Tzu-ts’ai. Haut

** En chinois 袁枚. Autrefois transcrit Yuen Mei. Haut

*** p. 117. Haut

**** p. 96. Haut

***** p. 113. Haut

****** p. 13. Haut

******* En chinois « 小倉山房文集 ». Autrefois transcrit « Siao-ts’ang-chan-fang-ouen-tsi », « Siao tshang chan fang oen tsi » ou « Hsiao-ts’ang shan-fang wen-chi ». Haut

******** Qui régnait entre les années 1661 et 1722. Haut

********* En chinois 隨園. Autrefois transcrit « Soei yuen » ou « Soueï-yuan ». Haut

« Ryôkan, moine errant et poète : portrait et poèmes »

éd. A. Michel, coll. Spiritualités vivantes, Paris

éd. A. Michel, coll. Spiritualités vivantes, Paris

Il s’agit des poèmes de Yamamoto Eizô*, ermite japonais (XVIIIe-XIXe siècle), plus connu sous le surnom de Ryôkan**. Enfant taciturne et solitaire, adonné à de vastes lectures, il réfléchissait, dès son plus jeune âge, sur la vie et sur la mort. Une nuit, il comprit que c’était le Bouddha qui pourrait donner réponse à ses questions existentielles. Au petit matin, s’étant rasé la tête, il prit quelques affaires. Sur le pas de la porte, il serra dans ses bras ses six frères et sœurs : « Prenant mes mains dans les siennes, ma mère a longtemps fixé mon visage. C’[est] comme si l’image de son visage est encore devant mes yeux. Lorsque j’ai demandé congé, elle m’a dit, de sa parole devenue austère : “Ne laisse jamais dire aux gens rencontrés que tu as en vain quitté le monde”. Aujourd’hui, je me rappelle ses mots et me donne cette leçon matin et soir »***. Dans son ermitage au toit de chaume, Ryôkan restait cloîtré, quelquefois pendant des jours, à méditer, à lire des classiques et à composer des poèmes. Un de ses contemporains****, qui s’y abrita de la pluie, raconte***** : « [À] l’intérieur de cet ermitage, je ne vois aucun autre bien qu’une seule statue du Bouddha en bois, posée debout, et deux volumes de livres mis sur un petit accoudoir, installé au pied de la fenêtre. J’ouvre le livre pour savoir de quelle œuvre il s’agit. C’est une édition xylographique de “L’Œuvre complète” de Tchouang-tseu. Dans ce livre sont insérées des calligraphies, tracées en style cursif, d’anciens poèmes chinois, qui semblent être l’œuvre de ce moine. N’ayant pas appris de poèmes dans cette langue, je ne sus s’ils étaient de qualité, mais les calligraphies en question l’étaient à tel point qu’elles m’émerveillèrent ».

* En japonais 山本栄蔵. Haut

** En japonais 良寛. Parfois transcrit Ryokwan. Haut

*** Traduction de M. Dominique Blain, p. 27. Haut

**** Kondô Manjô. Haut

***** Traduction de Mme Mitchiko Ishigami-Iagolnitzer, p. 104-106. Haut

Buson, « Le Parfum de la lune : poèmes »

éd. Moundarren, Millemont

éd. Moundarren, Millemont

Il s’agit des haïkus de Yosa Buson*, grand artiste japonais (XVIIIe siècle apr. J.-C.), maître de la peinture « bunjinga » (« peinture des hommes de lettres »). On dit qu’une nuit, pour mieux observer un effet de lune, il fit un trou à son toit en y mettant le feu avec une chandelle ; perdu dans une extase d’admiration, il ne s’aperçut pas de l’incendie qui en surgit et qui dévora tout un quartier de la capitale. En joignant l’art de la peinture à celui de la poésie, Buson donna une vie nouvelle au haïku délaissé à la mort de Bashô. Il parvint à décrire, avec la même élégance qu’avec son pinceau, ces bagatelles, ces petits imprévus que lui fournissaient naturellement ses voyages. « Se libérer du banal en se servant du banal »**. Telle fut sa devise paradoxale, qu’il est difficile d’interpréter ; car tout en étant un artiste de génie, Buson ne livra presque jamais le fond de sa pensée. Inimitable et intransmissible, son art disparut avec lui ; seuls ses chefs-d’œuvre en attestent aujourd’hui toute la magnificence et toute la hardiesse. Par exemple, ce célèbre croquis de deux piétons, dont on ne voit de dos que les habits de pluie : « Pluie de printemps / avancent en devisant / un manteau de paille et un parapluie »*** ; ou cette puissante esquisse des pentes du mont Yoshino, parsemées de cerisiers : « Avalant les nuages / exhalant des fleurs / le mont Yoshino »****. « Les comparaisons ne sont pas absentes de [ses] poèmes », explique M. Yves Bonnefoy*****, « et ainsi Buson note-t-il que “le bruit de l’eau est sombre”, ce qui ne surprendra pas le lecteur de “Correspondances”. Mais chez Baudelaire l’analogie est comprise comme l’affleurement d’une vérité inaperçue jusqu’alors, c’est un acte de connaissance, qui prouve la capacité des mots d’atteindre à l’être des choses… Ce qu’énonce Buson, par contre, c’est d’abord — ou même c’est seulement une certitude de la conscience immédiate, sans arrière-pensée spéculative ; et cette perception est aussi silencieuse… que la traînée de couleur que laisse un pinceau sur la feuille blanche… Le rapprochement ne dévoile rien… il retient… »

* En japonais 与謝蕪村. Parfois transcrit Bouçon, Bouçonn ou Busson. Haut

** En japonais « 俗を離れて俗を用ゆ ». Haut

*** p. 47. Haut

**** p. 13. Haut

***** « Préface à “Haïku ; avant-propos et texte français de Roger Munier” », p. 17. Haut

Santôka, « Zen Saké Haïku : poèmes choisis »

éd. Moundarren, Millemont

éd. Moundarren, Millemont

Il s’agit d’une traduction partielle de Shôichi Taneda*, poète japonais, vagabond et haïkiste, plus connu sous le surnom de Santôka** (« le feu au sommet de la montagne »). Il naquit au milieu de cinq frères et sœurs. Son père, riche propriétaire mais piètre père de famille, passait son temps à politiquer et courir le jupon. Un jour que ce dernier était en villégiature dans les montagnes avec une de ses maîtresses, son épouse, âgée de trente-trois ans, se jeta dans le puits de la propriété familiale. Santôka, qui avait onze ans, fut extrêmement frappé de voir le corps inanimé de sa mère qu’on sortait du puits. Pour ajouter à ce malheur, un de ses frères mourut en bas âge, et un autre se donna la mort en 1918. Quant à Santôka, après un mariage raté, il fut tour à tour brasseur de saké, encadreur de tableaux, traducteur. Il partit pour Tôkyô. Mélancolique, inconstant au travail, il occupait ses loisirs de bibliothécaire à des lectures bouddhiques. Dans le grand tremblement de terre qui ravagea la capitale, sa chambre s’écroula. Il retourna à Kumamoto. Une nuit de décembre 1924, ivre, il s’immobilisa devant un tramway que le conducteur ne parvint à arrêter qu’à grand-peine. On l’emmena dans un temple proche de là, le Hôon-ji, où il se fit moine. L’année suivante et toutes les autres jusqu’à sa mort, il s’en alla errer sur les routes du Japon, par les nuits d’hiver, sans gîte, sans feu ni lieu, comme s’il lui fallait marcher pour vivre : « Je ne suis rien d’autre qu’un moine mendiant », dit-il***. « On ne peut pas dire grand-chose de moi sinon que je suis un pèlerin fou qui passe sa vie entière à déambuler, comme ces plantes aquatiques qui dérivent de rive en rive. Cela peut sembler pitoyable, pourtant je trouve la paix dans cette vie dépouillée… » Il faut lire ses poésies comme le carnet qu’un routard aurait laissé tomber de sa poche, et dans lequel il aurait noté ses observations à l’état brut, dans une langue plate et relâchée. La route est la plus belle conquête de l’homme libre : voilà, en substance, la seule philosophie de Santôka. Il jouit au Japon d’une faveur égale à celle de Kerouac en Amérique. Pour tout dire, je ne crois pas, mais peut-être je me trompe, que l’un et l’autre soient de grands talents, mais ils représentent pour la foule du grand public la figure la plus exacte et la plus vive du poète : un gueux sous la pluie, un bohème trempé dans ses haillons mais bienheureux, un mendiant loin des lois et des usages, un rebut du monde.

* En japonais 種田正一. Haut

** En japonais 山頭火. Haut

*** p. 27-28. Haut

Tchiyo, « Bonzesse au jardin nu : poèmes »

éd. Moundarren, Millemont

éd. Moundarren, Millemont

Il s’agit d’une traduction partielle de Kaga no Tchiyo-jo*, poétesse et nonne japonaise (XVIIIe siècle apr. J.-C.), également connue sous le surnom de Tchiyo-ni** (« Tchiyo la nonne »). Un maître du haïku, Roghennbô***, passa par la ville de province où habitait Tchiyo, encore toute jeune. « N’importe comment », pensa-t-elle, « je solliciterai d’un haïkiste aussi célèbre des conseils sur l’art de composer… » Et poussée par le démon de la poésie, elle s’en alla frapper à la porte de l’auberge et prier Roghennbô de lui donner une leçon de poésie. Fatigué par le long voyage, il lui dit de prendre l’encre et le papier et de composer quelque chose sur un sujet tout indiqué par la saison : le coucou. Puis, sans plus s’inquiéter d’elle, il commença à dormir en ronflant. Après avoir longuement réfléchi, Tchiyo composa une poésie et demanda timidement : « Excusez-moi, s’il vous plaît… — Qu’est-ce qu’il y a ? », dit le poète brusquement réveillé. Et toujours allongé, il lut la poésie qui lui était présentée sur un rouleau de papier. Il fut très surpris de voir qu’une fille de quinze ans était capable d’écrire avec tant de talent ; mais cachant son véritable sentiment, il déclara : « Voici une poésie qui n’a pas de sens. Compose donc quelque chose de plus vivant ». Et peu après, il se remit à ronfler. L’élève continua à méditer et à écrire. Elle composa vingt poésies, trente poésies, sans oser les montrer. À mesure que les heures s’écoulaient, des tas de papiers noircis s’entassaient. Ayant perdu la notion du temps, elle se désola : « Ah ! Dieu n’a pas voulu m’accorder le talent d’une vraie poétesse. Dès aujourd’hui, c’est fini ; je renonce complètement à écrire ». Au même instant, le son d’une cloche, venant on ne sait d’où, annonça l’arrivée de l’aurore. Roghennbô, qui était moine, se souleva d’un bond sur sa couche : « Comme j’ai bien dormi ! Mais… serait-ce déjà le matin ? »**** Au bruit de la voix qui frappait l’air, Tchiyo revint tout à coup à la réalité. Sans penser, désespérément, elle murmura cette exquise poésie :

« Coucou !
Coucou ! à ces mots,
Le jour est venu
 »

* En japonais 加賀千代女. Parfois transcrit Kaga no Chiyo-jo. Haut

** En japonais 千代尼. Parfois transcrit Chiyo-ni. Haut

*** En japonais 盧元坊. Parfois transcrit Rogenbō. Haut

**** « Une Poétesse japonaise au XVIIIe siècle : Kaga no Tchiyo-jo », p. 91-93. Haut

Lu You, « Le Vieil Homme qui n’en fait qu’à sa guise : poèmes »

éd. Moundarren, Millemont

éd. Moundarren, Millemont

Il s’agit de Lu You*, poète chinois (XIIe siècle). La quantité innombrable des compositions poétiques de Lu You (dix mille de conservées, un nombre égal de perdues) ne manque pas d’étonner, et le sinologue est comme effrayé quand il voit s’étendre devant lui le vaste champ de ces poésies, ne sachant trop quelles limites imposer à son étude, et surtout, hésitant à faire un choix. Si, dans ce dessein, il se fie au goût des indigènes, c’est-à-dire s’il n’aborde que les poésies regardées comme sublimes par les Chinois, il fera fausse route. Trop souvent, celles-ci ne sont appréciées que pour les défauts littéraires de leur époque — pour leur application minutieuse à se conformer absolument aux règles, pour leur froideur de composition, pour l’effort mal déguisé de reproduire la manière classique — défauts que Lu You lui-même reconnaissait comme tels :

« Étudiant malhabile en mes premiers vers,
Combien souvent le génie d’autrui me fut une aide !
 », dit-il**.
« Trop conscient de ma faiblesse et d’un souffle débile,
Je n’osais aspirer à une renommée creuse…
Certes les talents ne manquent pas en ce monde :
Quelque chose d’imperceptible les sépare du génie
 ».

* En chinois 陸游. Autrefois transcrit Lou Yeou, Lu Yiu ou Lu Yu. À ne pas confondre avec Lu Yu, l’auteur du « Classique du thé », qui vécut quatre siècles plus tôt. Haut

** Dans « Anthologie de la poésie chinoise classique », p. 46. Haut

Tao Yuan ming, « L’Homme, la Terre, le Ciel : enfin je m’en retourne »

éd. Moundarren, Millemont

éd. Moundarren, Millemont

Il s’agit des poèmes de Tao Yuan ming*, lettré chinois, grand chantre de la vie rustique (IVe-Ve siècle apr. J.-C.). Issu d’une vieille lignée tombée dans l’obscurité et le besoin, il rêvait d’une vie simple, mais qui lui appartînt réellement, une vie consacrée à ses poèmes et à son jardin de chrysanthèmes : « Cueillant des chrysanthèmes à la haie de l’Est, le cœur libre, j’aperçois la montagne du Sud. Dans tout cela réside une signification profonde. Sur le point de l’exprimer, j’ai déjà oublié les mots », dit-il dans un passage remarquable. Sa famille était pauvre : labourer et cultiver ne suffisait pas à la nourrir. La maison était pleine de jeunes enfants, mais la jarre — vide de grains. Ses amis le pressaient de prendre quelque poste lointain et finirent par le persuader. Tao Yuan ming avait à peine pris ses fonctions que, nostalgique, il avait déjà envie de s’en retourner. Pourquoi ? Sa nature était spontanée ; elle refusait de se plier pour être contenue. Languissant, bouleversé, il eut profondément honte de trahir le principe de sa vie — celui de ne pas se mêler aux obligations du monde. Il décida d’attendre la fin de l’année pour aussitôt emballer ses vêtements et partir la nuit, tel un oiseau échappé de sa cage :

« Les champs et le jardin doivent déjà être envahis par les herbes,
Pourquoi ne m’en suis-je pas retourné plus tôt ?…
Aujourd’hui j’ai raison, hier j’avais tort…

* En chinois 陶淵明. Autrefois transcrit T’ao Yuen-ming ou T’au Yüan-ming. Également connu sous le nom de Tao Qian (陶潛). Autrefois transcrit T’ao Ts’ien, T’au Ts’ien ou T’ao Ch’ien. Haut

Han Shan, « Merveilleux le chemin de Han shan : poèmes »

éd. Moundarren, Millemont

éd. Moundarren, Millemont

Il s’agit de Han Shan*, ermite et poète chinois (VIIe siècle apr. J.-C.). Il avait quitté sa famille pour se retirer sur une falaise, dans un endroit nommé Montagne froide (Han shan), auquel il doit son surnom. Le lieu où il vivait était libre de la poussière et du bruit. Il s’asseyait parmi les nuages blancs. Un vent subtil soufflait à travers les pins solitaires, dont le son lui était agréable. Depuis dix ans, il n’était pas retourné en ville ; il en avait oublié la route qu’il avait jadis empruntée pour venir. Non loin de là, au monastère du Pays clair (Guo qing**), vivait son ami et condisciple, Shi De***, qui travaillait dans la cuisine et mettait les restes de côté pour lui dans un tube de bambou. Han Shan déambulait sous la véranda du monastère, criant de joie, parlant seul, riant seul. On le prenait pour un fou. Parfois, les moines lui couraient après pour l’injurier, pour le chasser. Dans les villages, près des huttes, il badinait avec les enfants qui gardaient les vaches. Pourtant, ses paroles semblaient cohérentes, et si on y réfléchissait bien, on y devinait des idées profondes. En fait, tout ce qu’il disait était profond. Dans ses poésies aussi, il abordait les sujets les plus graves en en donnant une peinture ingénue et simple, et en conservant une parfaite bonhomie, ce qui fait qu’on suit ses vers et qu’on se les assimile rapidement, sans même se rendre compte de leur portée :

« Les gens demandent le chemin de Han shan
Nulle route ne mène à Han shan
L’été, la glace ne fond pas
À peine levé, le soleil se noie dans le brouillard
Comment y parvenir, comme moi,
Si votre cœur n’est pas pareil au mien ?
Si votre cœur, par contre, est pareil au mien
Vous êtes alors en plein milieu
 »

* En chinois 寒山. Autrefois transcrit Han-chan ou Han Schan. Haut

** En chinois 國清. Autrefois transcrit Kuo ch’ing. Haut

*** En chinois 拾得. Autrefois transcrit Shih Té. On raconte que Shi De était un enfant abandonné, car son surnom signifie « le ramassé ». Haut