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Mot-clef8ᵉ siècle

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Tu Fu, «Œuvre poétique. Tome III. Au bout du monde (759)»

éd. Les Belles Lettres, coll. Bibliothèque chinoise, Paris

éd. Les Belles Lettres, coll. Biblio­thèque chi­noise, Paris

Il s’agit de l’«Œuvre poé­tique» de Tu Fu* qui se défi­nit par la sobrié­té des sen­ti­ments et l’exact réa­lisme des tableaux. Sans se per­mettre des com­men­taires trop per­son­nels, s’effaçant, dis­pa­rais­sant en tant qu’auteur devant ses poé­sies qui parlent d’elles-mêmes, Tu Fu peint les scènes fami­lières de la vie cou­rante, les misères du petit peuple en proie à la guerre, à la famine et aux injus­tices. Son «Œuvre poé­tique» adopte un ton égal et appa­rem­ment impas­sible, mais qu’un détail vient tout à coup rendre vivant, voire poi­gnant, grâce au choix de deux ou trois mots («der­rière les portes de laque rouge, viandes et vins empestent; sur les che­mins, les affa­més laissent leurs os gelés») aux­quels l’auteur sait don­ner leur valeur entière, et qu’on dirait écrits pour l’éternité. Tu Fu est, à ce titre, le plus clas­sique des poètes chi­nois, même s’il y en a d’autres dont le génie est supé­rieur au sien**. «Le trait prin­ci­pal de son talent, celui qui domine l’œuvre et vient le pre­mier à l’esprit cher­chant une impres­sion géné­rale, c’est le carac­tère conscient et comme réflé­chi de ses œuvres. Tu Fu est un artiste tou­jours sûr et conscient de ses moyens, sachant tou­jours par­fai­te­ment le but auquel il tend. Il n’a guère d’élans impré­vus, de digres­sions dues à des émo­tions spon­ta­né­ment écloses; il règle ses œuvres et leur effet avec la per­fec­tion d’un méca­nisme infaillible, ne lais­sant rien au hasard, n’omettant rien d’essentiel, n’ajoutant rien de super­flu… Mais ce sont là, pré­ci­sé­ment, les traits essen­tiels des prin­cipes de l’école clas­sique, les qua­li­tés idéales aux­quelles tend… la men­ta­li­té artis­tique des Tang***, période du clas­si­cisme chi­nois», dit M. Georges Mar­gou­liès.

* En chi­nois 杜甫. Par­fois trans­crit Du Fu, Dou-fou, Thou-fou, Thu Fu ou Tou Fou. Haut

** Li Po et Bai Juyi. Haut

*** De l’an 618 à l’an 907. Haut

Tu Fu, «Œuvre poétique. Tome II. La Guerre civile (755-759)»

éd. Les Belles Lettres, coll. Bibliothèque chinoise, Paris

éd. Les Belles Lettres, coll. Biblio­thèque chi­noise, Paris

Il s’agit de l’«Œuvre poé­tique» de Tu Fu* qui se défi­nit par la sobrié­té des sen­ti­ments et l’exact réa­lisme des tableaux. Sans se per­mettre des com­men­taires trop per­son­nels, s’effaçant, dis­pa­rais­sant en tant qu’auteur devant ses poé­sies qui parlent d’elles-mêmes, Tu Fu peint les scènes fami­lières de la vie cou­rante, les misères du petit peuple en proie à la guerre, à la famine et aux injus­tices. Son «Œuvre poé­tique» adopte un ton égal et appa­rem­ment impas­sible, mais qu’un détail vient tout à coup rendre vivant, voire poi­gnant, grâce au choix de deux ou trois mots («der­rière les portes de laque rouge, viandes et vins empestent; sur les che­mins, les affa­més laissent leurs os gelés») aux­quels l’auteur sait don­ner leur valeur entière, et qu’on dirait écrits pour l’éternité. Tu Fu est, à ce titre, le plus clas­sique des poètes chi­nois, même s’il y en a d’autres dont le génie est supé­rieur au sien**. «Le trait prin­ci­pal de son talent, celui qui domine l’œuvre et vient le pre­mier à l’esprit cher­chant une impres­sion géné­rale, c’est le carac­tère conscient et comme réflé­chi de ses œuvres. Tu Fu est un artiste tou­jours sûr et conscient de ses moyens, sachant tou­jours par­fai­te­ment le but auquel il tend. Il n’a guère d’élans impré­vus, de digres­sions dues à des émo­tions spon­ta­né­ment écloses; il règle ses œuvres et leur effet avec la per­fec­tion d’un méca­nisme infaillible, ne lais­sant rien au hasard, n’omettant rien d’essentiel, n’ajoutant rien de super­flu… Mais ce sont là, pré­ci­sé­ment, les traits essen­tiels des prin­cipes de l’école clas­sique, les qua­li­tés idéales aux­quelles tend… la men­ta­li­té artis­tique des Tang***, période du clas­si­cisme chi­nois», dit M. Georges Mar­gou­liès.

* En chi­nois 杜甫. Par­fois trans­crit Du Fu, Dou-fou, Thou-fou, Thu Fu ou Tou Fou. Haut

** Li Po et Bai Juyi. Haut

*** De l’an 618 à l’an 907. Haut

Haribhadra, «Ballade des coquins, “Dhuttakkhāṇa”»

éd. Flammarion, coll. GF, Paris

éd. Flam­ma­rion, coll. GF, Paris

Il s’agit de la «Bal­lade des coquins» («Dhûr­tâ­khyâ­na»*) d’Haribhadra Sûri**, l’une des rares œuvres d’intention et de forme sati­riques dans la lit­té­ra­ture hin­doue (VIIIe siècle apr. J.-C.). L’auteur, qui s’est détour­né du brah­ma­nisme et qui veut nous en détour­ner à notre tour, pro­pose une série d’histoires absurdes dont il nous révèle, après coup, qu’elles concordent avec la lit­té­ra­ture des brah­manes. Il veut ain­si nous prou­ver que cette der­nière est sans valeur et irra­tion­nelle. Le cane­vas sur lequel il brode sa démons­tra­tion est remar­quable par sa com­plexi­té : À la sai­son des pluies, alors qu’il est impos­sible de voya­ger, des cen­taines de «coquins» («dhûr­ta»***, d’où le titre de la «Bal­lade») se réunissent dans un parc à proxi­mi­té de la ville d’Ujjain. Ce sont des maîtres en illu­sions et en men­songes, constam­ment occu­pés à faire le mal, igno­rant la pitié, rui­nant la confiance que vieillards, femmes et enfants placent en eux, amis uni­que­ment de la fraude qu’ils pra­tiquent à l’aide d’encens, d’onguents et de magies noires telles que l’hypnotisme et l’art de para­ly­ser, experts, enfin, à chan­ger leur voix et leur appa­rence. Leurs chefs orga­nisent, à l’occasion, une sorte de jeu-concours dont la règle est la sui­vante : Cha­cun doit racon­ter une aven­ture qu’il a vécue, si invrai­sem­blable et si peu digne de foi soit-elle. Le gagnant sera celui dont l’histoire n’a pas d’équivalente dans les légendes du «Mahâb­hâ­ra­ta», du «Râmâyaṇa» et du reste de la lit­té­ra­ture brah­ma­nique. L’un des coquins raconte avoir vu, un jour, un vil­lage entier échap­per à des ban­dits en trou­vant refuge dans un concombre, que dévo­ra une chèvre gigan­tesque, ava­lée à son tour par un boa, lui-même hap­pé par une grue, qui s’envola et se posa dans la cour du roi… Rien d’étonnant, rétorquent les autres par­ti­ci­pants, à ce qu’un concombre contienne un vil­lage : selon la «Chân­do­gya Upa­niṣad» et le «Viṣṇu Purâṇa», le monde à son ori­gine n’était-il pas conte­nu dans un œuf? Quant au coquin qui raconte être reve­nu à la vie après qu’il eut eu la tête tran­chée et jetée dans un juju­bier, il n’impressionne guère plus : selon le «Râmâyaṇa», le dieu Hanu­mân ne fit-il pas res­sus­ci­ter les singes morts au com­bat et qui avaient eu les membres cou­pés et bri­sés? Bref, les légendes brah­ma­niques ne sont ni moins sus­pectes ni plus réus­sies que les his­toires racon­tées par ces fief­fés coquins : telle est la conclu­sion à laquelle veut arri­ver la «Bal­lade».

* En prâ­krit «धूर्ताख्यान». Autre­fois trans­crit «Dhur­ta­khyan». Haut

** En prâ­krit हरिभद्र सूरि. Autre­fois trans­crit Harib­ha­dra Soo­ri. Haut

*** En prâ­krit धूर्त. Haut

«La Double Inspiration du poète Po Kiu-yi (772-846)»

éd. P. Bossuet, coll. Faculté des lettres de l’Université de Paris, Paris

éd. P. Bos­suet, coll. Facul­té des lettres de l’Université de Paris, Paris

Il s’agit de Bai Juyi*, le poète le plus talen­tueux de la Chine, avec Li Po (IXe siècle apr. J.-C.). Au contraire de son pays, où sa popu­la­ri­té décrut au fil des siècles, le Viêt-nam et le Japon, sans doute grâce à leur lec­to­rat fémi­nin, le tinrent tou­jours pour un modèle suprême et allèrent jusqu’à en faire une sorte de dieu tuté­laire. Déjà de son vivant, sa «Chan­son des regrets éter­nels» («Chang hen ge»**) et sa «Bal­lade du luth»Pi pa xing»***) jouis­saient d’un pres­tige incom­pa­rable auprès des femmes : «Veuves et vierges ont sou­vent, à la bouche, un poème de moi… À ma vue, les chan­teuses me dési­gnent du doigt, en se disant entre elles : voi­ci le maître de la “Chan­son des regrets éter­nels”», dit-il dans une lettre****. «Le trait prin­ci­pal… de Bai Juyi, qui fait son mérite prin­ci­pal en tant que poète», dit un cri­tique*****, «c’est l’extrême sim­pli­ci­té de son élo­cu­tion, le natu­rel de toute son œuvre». Bai Juyi renon­çait au lan­gage trop savant, trop froid, trop dense que ses pré­dé­ces­seurs polis­saient et cise­laient depuis des siècles jusqu’à être sou­vent un peu obs­curs. On pré­tend qu’il lisait ses vers à une vieille dame illet­trée et ne ces­sait de les chan­ger jusqu’à ce que cette der­nière lui fît entendre qu’elle avait tout com­pris. On com­pare son style simple, abon­dant, régu­lier à l’eau d’une fon­taine qui coule nuit et jour sur la petite place du vil­lage, et où tout le monde s’abreuve :

«Dan­seuse tar­tare! Dan­seuse tar­tare!
L’âme répond au son des cordes,
Les mains répondent au tam­bour.
La musique pré­lude, elle s’élance, manches hautes.
Pal­pi­tante comme la neige, fré­mis­sante comme le roseau,
À droite et à gauche, inlas­sable, elle pivote,
Mille et mille tours se pour­suivent sans trêve.
Rien de ce monde ne pour­rait l’égaler :
Voi­ture, moins rapide; tour­billon, moins pri­me­sau­tier.
La danse finie, à plu­sieurs reprises elle salue et remer­cie
Le sou­ve­rain qui sou­rit légè­re­ment
»

* En chi­nois 白居易. Autre­fois trans­crit Pé-kiu-y, Po Kiu-i, Po Kiu-yi, Po Tchu-yi, Pai Chui, Bo Ju yi, Po Chü-i ou Po Chu yi. Haut

** En chi­nois «長恨歌». Autre­fois trans­crit «Tch’ang-hen-ko» ou «Ch’ang-hen ko». Haut

*** En chi­nois «琵琶行». Autre­fois trans­crit «P’i-pa-hing», «Pi pa sing» ou «Pï-pá hsing». Haut

**** Dans Lo Ta-kang, «La Double Ins­pi­ra­tion du poète Po Kiu-yi», p. 135. Haut

***** M. Georges Mar­gou­liès. Haut

«Man-yôshû. Livres VII, VIII et IX»

éd. UNESCO-Publications orientalistes de France, coll. UNESCO d’œuvres représentatives-Poètes du Japon, Paris-Aurillac

éd. UNES­CO-Publi­ca­tions orien­ta­listes de France, coll. UNESCO d’œuvres repré­sen­ta­tives-Poètes du Japon, Paris-Aurillac

Il s’agit du «Man-yô-shû»*Recueil d’une myriade de feuilles»**), une des pre­mières com­pi­la­tions de poèmes japo­nais. Alors que l’antique prose du Japon repré­sente plus ou moins l’influence étran­gère de la Chine, l’antique poé­sie, elle, a quelque chose de pro­fon­dé­ment indi­gène. De fait, le «Man-yô-shû» et le «Kokin-shû» peuvent être qua­li­fiés d’anthologies natio­nales du Japon. Il faut recon­naître que la poé­sie a tou­jours tenu une très grande place dans l’âme japo­naise, dont elle dévoile, pour ain­si dire, toute l’intimité. De règne en règne, les Empe­reurs japo­nais, aux pre­mières fleurs de prin­temps comme aux der­nières lunes d’automne, ont convo­qué la suite de leurs cour­ti­sans, et sous l’inspiration des choses, se sont fait pré­sen­ter des poèmes. Par­mi ces cour­ti­sans, quelques-uns ont mis leur amour en paral­lèle avec la fumée du mont Fuji, d’autres se sont sou­ve­nus de la loin­taine jeu­nesse du mont Oto­ko, d’autres, enfin, à voir la rosée sur l’herbe, l’écume sur l’eau, se sont lamen­tés sur leur propre imper­ma­nence. «La poé­sie du Yama­to*** a pour racine le cœur humain et pour feuilles des mil­liers de paroles», dit Ki no Tsu­rayu­ki dans sa sublime pré­face au «Kokin-shû», qui s’élève à des som­mets jamais encore éga­lés dans la cri­tique japo­naise. «Le temps a beau aller ses étapes; les choses pas­ser; les joies et les tris­tesses croi­ser leurs routes : quand le rythme est là, com­ment cette poé­sie pour­rait-elle périr? S’il est vrai que les aiguilles du pin durent sans choir ni périr; que les empreintes des oiseaux pour long­temps se gravent****; la poé­sie du Yama­to [se main­tien­dra pour jamais]».

* En japo­nais «万葉集». Par­fois trans­crit «Man­jóšú», «Manyôśû», «Man-yô-siû», «Man-yo-siou», «Manyo­schu», «Manyô­shou», «Manyo­shiu», «Man­nyo­shu» ou «Man­nyo­chou». Haut

** Titre obs­cur. «» () veut dire «feuille» ou «géné­ra­tion»; de sorte qu’on peut entendre soit «Recueil de feuilles innom­brables», comme celles d’un grand arbre ou d’un grand livre, soit «Recueil de toutes les géné­ra­tions». Haut

*** Pour le Japon, le nom du Yama­to est comme celui de la Gaule pour la France. Haut

**** Allu­sion à la légende qui veut que Cang Jie (倉頡) ait inven­té les carac­tères chi­nois en obser­vant des empreintes d’oiseaux dans la boue. Haut

Abou-Nowâs, «Le Vin, le Vent, la Vie : choix de poèmes»

éd. Actes Sud-Sindbad, Arles

éd. Actes Sud-Sind­bad, Arles

Il s’agit d’Abou-Nowâs* (VIIIe-IXe siècle apr. J.-C.), poète per­san d’expression arabe, «ivrogne, pédé­raste, liber­tin, demi-fou de Hâroun al-Rachîd, aus­si connu par ses bons mots et ses facé­ties, que par ses vers»**. Il naquit à Ahvaz, d’un père arabe qui le lais­sa orphe­lin, et d’une mère per­sane qui le ven­dit à un mar­chand d’épices de Bas­so­rah. L’enfant, cepen­dant, n’avait aucune espèce d’aptitude pour le com­merce; il ne pre­nait inté­rêt qu’aux choses de l’esprit et affec­tion­nait par­ti­cu­liè­re­ment les belles lettres. Il n’avait qu’un désir : celui d’approcher le poète Wâli­ba ibn al-Hou­bab. Or, il advint qu’un jour ce poète liber­tin et ama­teur de gar­çons s’arrêta devant la bou­tique d’épices et dis­tin­gua le jeune Abou-Nowâs pour sa mine. Il lui pro­po­sa de l’emmener avec lui à Bag­dad : «J’ai remar­qué en toi les signes non équi­voques d’un grand talent qui ne demande qu’à s’épanouir», lui dit-il***. Plus tard, le bruit de son talent étant par­ve­nu aux oreilles de Hâroun al-Rachîd, ce prince le fit venir à sa Cour, où il le logea et répan­dit sur lui ses bien­faits. Abou-Nowâs, par ses saillies aus­si heu­reuses que har­dies, par son savoir des expres­sions rares et par le charme de ses poé­sies, fit les délices de la Cour brillante de ce prince. Al-Jahiz, l’un des hommes les plus éru­dits de ce temps, disait : «Je ne connais pas à Abou-Nowâs d’égal pour la connais­sance de la langue arabe». Et Abou-Nowâs disait lui-même : «Je n’ai pas dit un vers avant d’avoir étu­dié soixante poé­tesses, dont al-Khan­sâ et Lay­lâ, et que dire du nombre des poètes!»**** Jamais il ne renia, pour autant, ses ori­gines per­sanes : il se moqua sans rete­nue de la gloire des Arabes «qui ne sont pas les seuls élus de Dieu»; il atta­qua cet esprit de race, cet orgueil tri­bal si impor­tant dans la poé­sie arabe, et dont s’armait un Féraz­dak peu de temps aupa­ra­vant; enfin, sa nature raf­fi­née et dis­so­lue refu­sa de se plier aux mœurs aus­tères du Bédouin «man­geur de lézard et buveur d’eau de puits dans les outres» menant une vie pré­caire sur une «terre aride peu­plée d’hyènes et de cha­cals»

* En arabe أبو نواس. Par­fois trans­crit Abou-Navas, Abou Nawas, Abou-Nao­vas, Ebu Nüvas, Abou Nouas, Aboû Nouwâs ou Abū Nuwās. Haut

** André Gide, «Essais cri­tiques» (éd. Gal­li­mard, coll. Biblio­thèque de la Pléiade, Paris), p. 105. Haut

*** Dans Wacyf Bou­tros Gha­li, «Le Jar­din des fleurs», p. 212. Haut

**** Dans id. p. 213. Haut

Abou-Nowâs, «Poèmes bachiques et libertins»

éd. Verticales, Paris

éd. Ver­ti­cales, Paris

Il s’agit d’Abou-Nowâs* (VIIIe-IXe siècle apr. J.-C.), poète per­san d’expression arabe, «ivrogne, pédé­raste, liber­tin, demi-fou de Hâroun al-Rachîd, aus­si connu par ses bons mots et ses facé­ties, que par ses vers»**. Il naquit à Ahvaz, d’un père arabe qui le lais­sa orphe­lin, et d’une mère per­sane qui le ven­dit à un mar­chand d’épices de Bas­so­rah. L’enfant, cepen­dant, n’avait aucune espèce d’aptitude pour le com­merce; il ne pre­nait inté­rêt qu’aux choses de l’esprit et affec­tion­nait par­ti­cu­liè­re­ment les belles lettres. Il n’avait qu’un désir : celui d’approcher le poète Wâli­ba ibn al-Hou­bab. Or, il advint qu’un jour ce poète liber­tin et ama­teur de gar­çons s’arrêta devant la bou­tique d’épices et dis­tin­gua le jeune Abou-Nowâs pour sa mine. Il lui pro­po­sa de l’emmener avec lui à Bag­dad : «J’ai remar­qué en toi les signes non équi­voques d’un grand talent qui ne demande qu’à s’épanouir», lui dit-il***. Plus tard, le bruit de son talent étant par­ve­nu aux oreilles de Hâroun al-Rachîd, ce prince le fit venir à sa Cour, où il le logea et répan­dit sur lui ses bien­faits. Abou-Nowâs, par ses saillies aus­si heu­reuses que har­dies, par son savoir des expres­sions rares et par le charme de ses poé­sies, fit les délices de la Cour brillante de ce prince. Al-Jahiz, l’un des hommes les plus éru­dits de ce temps, disait : «Je ne connais pas à Abou-Nowâs d’égal pour la connais­sance de la langue arabe». Et Abou-Nowâs disait lui-même : «Je n’ai pas dit un vers avant d’avoir étu­dié soixante poé­tesses, dont al-Khan­sâ et Lay­lâ, et que dire du nombre des poètes!»**** Jamais il ne renia, pour autant, ses ori­gines per­sanes : il se moqua sans rete­nue de la gloire des Arabes «qui ne sont pas les seuls élus de Dieu»; il atta­qua cet esprit de race, cet orgueil tri­bal si impor­tant dans la poé­sie arabe, et dont s’armait un Féraz­dak peu de temps aupa­ra­vant; enfin, sa nature raf­fi­née et dis­so­lue refu­sa de se plier aux mœurs aus­tères du Bédouin «man­geur de lézard et buveur d’eau de puits dans les outres» menant une vie pré­caire sur une «terre aride peu­plée d’hyènes et de cha­cals»

* En arabe أبو نواس. Par­fois trans­crit Abou-Navas, Abou Nawas, Abou-Nao­vas, Ebu Nüvas, Abou Nouas, Aboû Nouwâs ou Abū Nuwās. Haut

** André Gide, «Essais cri­tiques» (éd. Gal­li­mard, coll. Biblio­thèque de la Pléiade, Paris), p. 105. Haut

*** Dans Wacyf Bou­tros Gha­li, «Le Jar­din des fleurs», p. 212. Haut

**** Dans id. p. 213. Haut

«Man-yôshû. Livres IV, V et VI»

éd. UNESCO-Publications orientalistes de France, coll. UNESCO d’œuvres représentatives-Poètes du Japon, Paris-Cergy

éd. UNES­CO-Publi­ca­tions orien­ta­listes de France, coll. UNESCO d’œuvres repré­sen­ta­tives-Poètes du Japon, Paris-Cer­gy

Il s’agit du «Man-yô-shû»*Recueil d’une myriade de feuilles»**), une des pre­mières com­pi­la­tions de poèmes japo­nais. Alors que l’antique prose du Japon repré­sente plus ou moins l’influence étran­gère de la Chine, l’antique poé­sie, elle, a quelque chose de pro­fon­dé­ment indi­gène. De fait, le «Man-yô-shû» et le «Kokin-shû» peuvent être qua­li­fiés d’anthologies natio­nales du Japon. Il faut recon­naître que la poé­sie a tou­jours tenu une très grande place dans l’âme japo­naise, dont elle dévoile, pour ain­si dire, toute l’intimité. De règne en règne, les Empe­reurs japo­nais, aux pre­mières fleurs de prin­temps comme aux der­nières lunes d’automne, ont convo­qué la suite de leurs cour­ti­sans, et sous l’inspiration des choses, se sont fait pré­sen­ter des poèmes. Par­mi ces cour­ti­sans, quelques-uns ont mis leur amour en paral­lèle avec la fumée du mont Fuji, d’autres se sont sou­ve­nus de la loin­taine jeu­nesse du mont Oto­ko, d’autres, enfin, à voir la rosée sur l’herbe, l’écume sur l’eau, se sont lamen­tés sur leur propre imper­ma­nence. «La poé­sie du Yama­to*** a pour racine le cœur humain et pour feuilles des mil­liers de paroles», dit Ki no Tsu­rayu­ki dans sa sublime pré­face au «Kokin-shû», qui s’élève à des som­mets jamais encore éga­lés dans la cri­tique japo­naise. «Le temps a beau aller ses étapes; les choses pas­ser; les joies et les tris­tesses croi­ser leurs routes : quand le rythme est là, com­ment cette poé­sie pour­rait-elle périr? S’il est vrai que les aiguilles du pin durent sans choir ni périr; que les empreintes des oiseaux pour long­temps se gravent****; la poé­sie du Yama­to [se main­tien­dra pour jamais]».

* En japo­nais «万葉集». Par­fois trans­crit «Man­jóšú», «Manyôśû», «Man-yô-siû», «Man-yo-siou», «Manyo­schu», «Manyô­shou», «Manyo­shiu», «Man­nyo­shu» ou «Man­nyo­chou». Haut

** Titre obs­cur. «» () veut dire «feuille» ou «géné­ra­tion»; de sorte qu’on peut entendre soit «Recueil de feuilles innom­brables», comme celles d’un grand arbre ou d’un grand livre, soit «Recueil de toutes les géné­ra­tions». Haut

*** Pour le Japon, le nom du Yama­to est comme celui de la Gaule pour la France. Haut

**** Allu­sion à la légende qui veut que Cang Jie (倉頡) ait inven­té les carac­tères chi­nois en obser­vant des empreintes d’oiseaux dans la boue. Haut

«Le Monument poétique de Heian : le “Kokinshû”. Tome II. Chefs-d’œuvre»

éd. P. Geuthner, coll. Yoshino, Paris

éd. P. Geuth­ner, coll. Yoshi­no, Paris

Il s’agit d’une tra­duc­tion par­tielle du «Kokin-waka-shû»*Recueil de poé­sies de jadis et naguère»), plus connu sous le titre abré­gé de «Kokin-shû»**Recueil de jadis et naguère»), une des pre­mières com­pi­la­tions de poèmes japo­nais. Alors que l’antique prose du Japon repré­sente plus ou moins l’influence étran­gère de la Chine, l’antique poé­sie, elle, a quelque chose de pro­fon­dé­ment indi­gène. De fait, le «Kokin-shû» et le «Man-yô-shû» peuvent être qua­li­fiés d’anthologies natio­nales du Japon. Il faut recon­naître que la poé­sie a tou­jours tenu une très grande place dans l’âme japo­naise, dont elle dévoile, pour ain­si dire, toute l’intimité. De règne en règne, les Empe­reurs japo­nais, aux pre­mières fleurs de prin­temps comme aux der­nières lunes d’automne, ont convo­qué la suite de leurs cour­ti­sans, et sous l’inspiration des choses, se sont fait pré­sen­ter des poèmes. Par­mi ces cour­ti­sans, quelques-uns ont mis leur amour en paral­lèle avec la fumée du mont Fuji, d’autres se sont sou­ve­nus de la loin­taine jeu­nesse du mont Oto­ko, d’autres, enfin, à voir la rosée sur l’herbe, l’écume sur l’eau, se sont lamen­tés sur leur propre imper­ma­nence. «La poé­sie du Yama­to*** a pour racine le cœur humain et pour feuilles des mil­liers de paroles», dit Ki no Tsu­rayu­ki dans sa sublime pré­face au «Kokin-shû», qui s’élève à des som­mets jamais encore éga­lés dans la cri­tique japo­naise. «Le temps a beau aller ses étapes; les choses pas­ser; les joies et les tris­tesses croi­ser leurs routes : quand le rythme est là, com­ment cette poé­sie pour­rait-elle périr? S’il est vrai que les aiguilles du pin durent sans choir ni périr; que les empreintes des oiseaux pour long­temps se gravent****; la poé­sie du Yama­to [se main­tien­dra pour jamais]».

* En japo­nais «古今和歌集». Autre­fois trans­crit «Kokinn Oua­ka Chou». Haut

** En japo­nais «古今集». Autre­fois trans­crit «Kokinn­chou» ou «Kokin­ciou». Haut

*** Pour le Japon, le nom du Yama­to est comme celui de la Gaule pour la France. Haut

**** Allu­sion à la légende qui veut que Cang Jie (倉頡) ait inven­té les carac­tères chi­nois en obser­vant des empreintes d’oiseaux dans la boue. Haut

«Le Monument poétique de Heian : le “Kokinshû”. Tome I. Préface de Ki no Tsurayuki»

éd. P. Geuthner, coll. Yoshino, Paris

éd. P. Geuth­ner, coll. Yoshi­no, Paris

Il s’agit d’une tra­duc­tion par­tielle du «Kokin-waka-shû»*Recueil de poé­sies de jadis et naguère»), plus connu sous le titre abré­gé de «Kokin-shû»**Recueil de jadis et naguère»), une des pre­mières com­pi­la­tions de poèmes japo­nais. Alors que l’antique prose du Japon repré­sente plus ou moins l’influence étran­gère de la Chine, l’antique poé­sie, elle, a quelque chose de pro­fon­dé­ment indi­gène. De fait, le «Kokin-shû» et le «Man-yô-shû» peuvent être qua­li­fiés d’anthologies natio­nales du Japon. Il faut recon­naître que la poé­sie a tou­jours tenu une très grande place dans l’âme japo­naise, dont elle dévoile, pour ain­si dire, toute l’intimité. De règne en règne, les Empe­reurs japo­nais, aux pre­mières fleurs de prin­temps comme aux der­nières lunes d’automne, ont convo­qué la suite de leurs cour­ti­sans, et sous l’inspiration des choses, se sont fait pré­sen­ter des poèmes. Par­mi ces cour­ti­sans, quelques-uns ont mis leur amour en paral­lèle avec la fumée du mont Fuji, d’autres se sont sou­ve­nus de la loin­taine jeu­nesse du mont Oto­ko, d’autres, enfin, à voir la rosée sur l’herbe, l’écume sur l’eau, se sont lamen­tés sur leur propre imper­ma­nence. «La poé­sie du Yama­to*** a pour racine le cœur humain et pour feuilles des mil­liers de paroles», dit Ki no Tsu­rayu­ki dans sa sublime pré­face au «Kokin-shû», qui s’élève à des som­mets jamais encore éga­lés dans la cri­tique japo­naise. «Le temps a beau aller ses étapes; les choses pas­ser; les joies et les tris­tesses croi­ser leurs routes : quand le rythme est là, com­ment cette poé­sie pour­rait-elle périr? S’il est vrai que les aiguilles du pin durent sans choir ni périr; que les empreintes des oiseaux pour long­temps se gravent****; la poé­sie du Yama­to [se main­tien­dra pour jamais]».

* En japo­nais «古今和歌集». Autre­fois trans­crit «Kokinn Oua­ka Chou». Haut

** En japo­nais «古今集». Autre­fois trans­crit «Kokinn­chou» ou «Kokin­ciou». Haut

*** Pour le Japon, le nom du Yama­to est comme celui de la Gaule pour la France. Haut

**** Allu­sion à la légende qui veut que Cang Jie (倉頡) ait inven­té les carac­tères chi­nois en obser­vant des empreintes d’oiseaux dans la boue. Haut

«La Courtoisie dans la poésie irakienne : un poète de transition, Baššār b. Burd»

dans Jean-Claude Vadet, « L’Esprit courtois en Orient » (éd. G.-P. Maisonneuve et Larose, Paris), p. 159-193

dans Jean-Claude Vadet, «L’Esprit cour­tois en Orient» (éd. G.-P. Mai­son­neuve et Larose, Paris), p. 159-193

Il s’agit de Bachar ibn Bourd*, poète per­san d’expression arabe (VIIIe siècle apr. J.-C.). Il naquit en Irak, où son père avait été ame­né comme esclave. Lui-même était esclave, mais ayant obte­nu son affran­chis­se­ment de la femme arabe dont il était la pro­prié­té, il vécut tan­tôt à Bas­so­rah, sa ville natale, tan­tôt à Bag­dad. Tou­te­fois, quand on lui deman­dait d’où pro­ve­nait le mérite des poé­sies qu’il com­po­sait, il en fai­sait remon­ter l’origine à la lignée des anciens rois de Perse, à laquelle il se rat­ta­chait. C’était un zoroas­trien qui ne cachait pas sa haine envers les musul­mans et qui remer­ciait le ciel de l’avoir pri­vé de la vue «pour ne pas voir ceux que je hais», disait-il**. Car, en effet, Bachar était aveugle de nais­sance. À cette infir­mi­té, qui avait pla­cé deux mor­ceaux de chair rouge à la place de ses yeux, s’ajoutaient éga­le­ment les lai­deurs d’une variole, qu’il avait eue dans sa jeu­nesse. Et cepen­dant, «la nature l’[avait doté] d’une pro­di­gieuse inven­tion ver­bale, d’une mémoire sans faille et d’une intel­li­gence qui lui fai­sait péné­trer tout ce qu’elle tou­chait ou devi­nait», dit M. Régis Bla­chère***. Avant de réci­ter une poé­sie, Bachar frap­pait dans ses mains comme un fou, tous­sait et cra­chait à droite et à gauche; mais dès qu’il avait ouvert la bouche, il pro­vo­quait l’admiration. Ses séances de poé­sie étaient par­ti­cu­liè­re­ment fré­quen­tées par les femmes, et il lui arri­vait de s’éprendre d’amour au seul son d’une voix ou à la des­crip­tion qu’on lui fai­sait d’une beau­té. On lui deman­da : «Com­ment peux-tu aimer sans même avoir vu?» Il répon­dit : «Sou­vent l’oreille aime avant l’œil»****. Et aus­si :

«Lais­sez mon cœur à son choix et conten­te­ment!
C’est par le cœur, non par les yeux, que regarde l’amant.
Dans l’instance d’amour, les yeux ne voient, les oreilles n’entendent que par le cœur
»

* En arabe بشار بن برد. Par­fois trans­crit Bach­châr ibn Bourd, Bach­char b. Bord, Bachar-ben-Berd, Bas­schâr ibn Bord, Basch­schar ibn Burd, Bashar ibnu Bourd ou Baššār b. Burd. Haut

** Dans Clé­ment Huart, «Lit­té­ra­ture arabe», p. 68. Haut

*** «Le Cas Baššâr dans le déve­lop­pe­ment de la poé­sie arabe». Haut

**** Dans «La Poé­sie arabe; antho­lo­gie éta­blie, tra­duite et pré­sen­tée par René Riz­qal­lah Kha­wam» (éd. Phé­bus, coll. Domaine arabe, Paris), p. 128. Haut

Bai Juyi, «Un Homme sans affaire : poèmes»

éd. Moundarren, Millemont

éd. Moun­dar­ren, Mil­le­mont

Il s’agit de Bai Juyi*, le poète le plus talen­tueux de la Chine, avec Li Po (IXe siècle apr. J.-C.). Au contraire de son pays, où sa popu­la­ri­té décrut au fil des siècles, le Viêt-nam et le Japon, sans doute grâce à leur lec­to­rat fémi­nin, le tinrent tou­jours pour un modèle suprême et allèrent jusqu’à en faire une sorte de dieu tuté­laire. Déjà de son vivant, sa «Chan­son des regrets éter­nels» («Chang hen ge»**) et sa «Bal­lade du luth»Pi pa xing»***) jouis­saient d’un pres­tige incom­pa­rable auprès des femmes : «Veuves et vierges ont sou­vent, à la bouche, un poème de moi… À ma vue, les chan­teuses me dési­gnent du doigt, en se disant entre elles : voi­ci le maître de la “Chan­son des regrets éter­nels”», dit-il dans une lettre****. «Le trait prin­ci­pal… de Bai Juyi, qui fait son mérite prin­ci­pal en tant que poète», dit un cri­tique*****, «c’est l’extrême sim­pli­ci­té de son élo­cu­tion, le natu­rel de toute son œuvre». Bai Juyi renon­çait au lan­gage trop savant, trop froid, trop dense que ses pré­dé­ces­seurs polis­saient et cise­laient depuis des siècles jusqu’à être sou­vent un peu obs­curs. On pré­tend qu’il lisait ses vers à une vieille dame illet­trée et ne ces­sait de les chan­ger jusqu’à ce que cette der­nière lui fît entendre qu’elle avait tout com­pris. On com­pare son style simple, abon­dant, régu­lier à l’eau d’une fon­taine qui coule nuit et jour sur la petite place du vil­lage, et où tout le monde s’abreuve :

«Dan­seuse tar­tare! Dan­seuse tar­tare!
L’âme répond au son des cordes,
Les mains répondent au tam­bour.
La musique pré­lude, elle s’élance, manches hautes.
Pal­pi­tante comme la neige, fré­mis­sante comme le roseau,
À droite et à gauche, inlas­sable, elle pivote,
Mille et mille tours se pour­suivent sans trêve.
Rien de ce monde ne pour­rait l’égaler :
Voi­ture, moins rapide; tour­billon, moins pri­me­sau­tier.
La danse finie, à plu­sieurs reprises elle salue et remer­cie
Le sou­ve­rain qui sou­rit légè­re­ment
»

* En chi­nois 白居易. Autre­fois trans­crit Pé-kiu-y, Po Kiu-i, Po Kiu-yi, Po Tchu-yi, Pai Chui, Bo Ju yi, Po Chü-i ou Po Chu yi. Haut

** En chi­nois «長恨歌». Autre­fois trans­crit «Tch’ang-hen-ko» ou «Ch’ang-hen ko». Haut

*** En chi­nois «琵琶行». Autre­fois trans­crit «P’i-pa-hing», «Pi pa sing» ou «Pï-pá hsing». Haut

**** Dans Lo Ta-kang, «La Double Ins­pi­ra­tion du poète Po Kiu-yi», p. 135. Haut

***** M. Georges Mar­gou­liès. Haut

Ibn al-Moqaffa, «Le Livre de “Kalila et Dimna”»

éd. Klincksieck, Paris

éd. Klinck­sieck, Paris

Il s’agit du «Kali­la et Dim­na» («Kalî­la wa Dim­na»*), ensemble de contes qui font aujourd’hui encore l’admiration de l’Orient, et dont les ani­maux sont les prin­ci­paux acteurs. Tous les élé­ments assurent à l’Inde l’honneur d’avoir don­né nais­sance à ces contes : un fort ancien recueil de fables, le «Pañ­ca­tan­tra», ne laisse aucun doute sur l’origine indienne; et Fir­dou­si confirme cette même ori­gine dans son «Livre des rois», où il dit : «Il y a dans le tré­sor du rad­ja un livre que les hommes de bien appellent “Pañ­ca­tan­tra”, et quand les hommes sont engour­dis par l’ignorance, le “Pañ­ca­tan­tra” est comme l’herbe de leur résur­rec­tion… car il est le guide vers la [sagesse]»**. Ce fut au VIe siècle apr. J.-C. qu’un méde­cin per­san nom­mé Bar­zoui ou Bar­zouyèh*** rap­por­ta de l’Inde, outre le «Pañ­ca­tan­tra», divers autres ouvrages du même genre et qu’il en com­po­sa un recueil auquel on don­na le nom de «Kali­la et Dim­na», parce que le récit des aven­tures de ces deux cha­cals en for­mait la pre­mière et prin­ci­pale par­tie. Cette ver­sion du «Kali­la et Dim­na» eut le sort de tout ce qui consti­tuait la lit­té­ra­ture per­sane au temps des Sas­sa­nides : elle fut détruite lors de la conquête de la Perse par les Arabes et sacri­fiée au zèle aveugle des pre­miers musul­mans. Trois siècles plus tard, le peu qui échap­pa à la des­truc­tion fut tra­duit en arabe par un autre Per­san, Ibn al-Moqaf­fa****, avec tant de mérite et d’élégance, que ces mêmes musul­mans l’accusèrent d’avoir tra­vaillé, mais en vain, à imi­ter et même à sur­pas­ser le style du Coran. «Alors, arabe vrai­ment, le “Kali­la”, ou ira­nien, indien même, en ses plus loin­tains refuges? La réponse est à cher­cher dans l’histoire du livre. Et que nous dit-elle? Qu’il est deve­nu, très vite, l’une des pièces essen­tielles d’un patri­moine, un livre-clef», dit M. André Miquel

* En arabe «كليلة ودمنة». Par­fois trans­crit «Kalī­lah wa Dim­nah». Haut

** «Le Livre des rois; tra­duit et com­men­té par Jules Mohl. Tome VI», p. 361. Haut

*** En per­san برزوی ou برزویه. Par­fois trans­crit Burzōy, Bur­zoyé, Burzōē, Borzūya, Bur­zuyah, Bor­zoueh, Bor­zouyeh ou Ber­zouyèh. Haut

**** En arabe بن المقفع. Par­fois trans­crit Ibn al-Muqaf­fa‘, Ibn Muqa­faa, Ibn Moqa­faa’, Ebn-almou­kaf­fa, Ibn al-Mukaf­fâ, Ibn al-Moḳaf­fa‘, Ibn al-Mou­qaf­fa’, Ibn al Mou­qa­faa, Aben Mocha­fa, Ebn-almo­caf­fa ou Ebn-almo­kaf­fa. Par suite d’une faute, بن المقنع, trans­crit Ebn-almo­can­na, Ebn Mocan­naa, Ben Mocan­nâ ou Ben Mocan­naah. Haut