Comptes rendus sur la littérature ancienne et moderne de toutes les nations

Nezâmî, « Layla et Majnûn »

éd. Fayard, Paris

Il s’agit d’une version persane du « Majnûn et Laylâ » *, légende de l’amour impossible et parfait, ou parfait parce qu’impossible, et qui ne s’accomplit que dans la mort. Répandue en Orient par les poètes, cette légende y conserve une célébrité égale à celle dont jouissent chez nous les amours de Roméo et Juliette, avec lesquelles elle présente plus d’un trait de ressemblance. « Il n’est pas si indifférent, pourtant, de penser que l’amour, bien avant de trouver le chemin de notre Occident, avait chanté si loin de nous, là-bas, sous le ciel de l’Arabie, en son désert, avec ses mots », explique M. André Miquel. Majnûn et Laylâ vivaient un peu après Mahomet. La vie nomade des Arabes de ce temps-là, si propre à alimenter l’amour, ainsi que la proximité des camps, agglutinés dans les lieux de halte et autour des puits, devaient donner naturellement aux jeunes hommes et aux jeunes filles de tribus différentes l’occasion de se voir et faire naître les passions les plus vives. Mais, en même temps, la nécessité de changer fréquemment de place, pour aller chercher au loin d’abondants pâturages, devait contrarier non moins souvent les amours naissantes : « Déjà deux jeunes cœurs languissaient l’un pour l’autre ; déjà leurs soupirs, aussi brûlants que l’air enflammé du désert, allaient se confondre, lorsqu’un chef donne l’ordre de lever les tentes ; la jeune fille, timide, s’éloigne lentement en dévorant ses larmes, et son amant, resté seul en proie à sa douleur, vient gémir sur les traces de l’habitation de sa bien-aimée ; ou c’est l’orgueil des chefs qui s’oppose à leur alliance, en les livrant au plus sombre désespoir » **. Tel fut le sort qu’éprouvèrent en Arabie Majnûn et Laylâ, mais aussi Jamîl et Buthayna, Kuthayyir et ‘Azza, etc.

légende de l’amour impossible et parfait, ou parfait parce qu’impossible

Le récit primitif de ces deux amants est d’une simplicité extrême. Le charme des expressions et le pathétique des sentiments sont les seuls moyens que les poètes arabes aient employés pour attacher le lecteur. Comment se fait-il que cette légende, presque dépourvue d’intrigue, soit devenue le modèle absolu des amours passionnées et malheureuses ? Grâce aux poètes persans en général, et à Nezâmî en particulier. C’est la gloire propre de la Perse d’avoir réussi à mêler au « Majnûn et Laylâ » un profond et riche symbolisme, empruntant à l’amour mystique, à l’ascétisme et au détachement du monde une infinité d’images. Le Majnûn des poètes persans n’aime pas Laylâ à cause de sa beauté. Laylâ n’est pas pour lui une beauté charnelle, mais elle est la beauté souveraine et immortelle, celle qui n’a ni naissance ni fin, qui ne connaît ni l’accroissement ni la décadence, qui ne change et qui ne varie point, et qui n’est autre chose que Dieu. Tout comme l’art grec dont il s’inspire, l’art persan élève ses regards de la beauté des formes à la beauté des sentiments, et de la beauté des sentiments à l’idée suprême du Beau. Il commence sur la terre et, après avoir monté certains degrés divins, il aboutit au ciel : « Ce que [les poètes persans] nous ont permis de comprendre concernant l’amour humain comme initiateur à l’amour divin, a une [grande] portée et annonce quelque chose d’essentiel pour l’originalité de leur soufisme. D’une part, l’amour de Majnûn pour Laylâ doit être considéré comme “la” voie d’accès à l’amour divin. D’autre part… la conscience de Majnûn est si totalement absorbée par la pensée et l’image de Laylâ, que tout autre sentiment s’en trouve désormais banni. Si on l’interroge sur Laylâ, il répond : “Je suis Laylâ”. S’informe-t-on de son nom, de son état, sa réponse est la même. Plus encore, c’est par cette image qu’il perçoit la totalité du monde extérieur. S’il voit un animal sauvage, une montagne, une fleur… le même mot monte à ses lèvres pour l’identifier : “Laylâ” », explique M. Henry Corbin ***.

Voici un passage qui donnera une idée du style de la version persane :
« Majnûn, le cœur battant la chamade, tel le mercure,
Avec ces quelques amis éprouvés et fervents,
Arriva, comme le vent, au pays de l’aimée,
Des litanies égrenant, des vers récitant.
Il courut vers l’amie, le cœur lacéré ;
Patience, cette tunique, était en loques…
Il allait, chantant, comme qui est ivre ;
Il se frappait des mains le visage et la tête.
Quand l’affaire ne lui appartint plus, il s’arrêta ;
Il était, ivre, devant la tente de l’amie.
Cette lune était assise, à la manière arabe,
La portière de la tente relevée sur le linteau
 » ****.

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* Parfois traduit « Mecnun et Leylâ », « Megnoun et Leïleh », « Magnoun et Leïla », « Medjnoun et Leïlé », « Medjnūn et Leylā », « Madjnoûn et Leylî », « Madjnoune et Leily », « Madschnun et Leila », « Medschnun et Leila », « Medschnoun et Leila », « Majnoon et Leili », « Medgnoun et Leileh », « Mejnoûn et Laïla », « Madjnon et Lalé », « Majnoune et Leyla », « Maǧnūn et Laylā », « Majnoun et Laili », « Mujnoon et Laili » ou « Maynun et Layla ».

** Antoine-Léonard de Chézy, « Préface au “Medjnoun et Leïlâ” de Djâmî ».

*** « En islam iranien : aspects spirituels et philosophiques. Tome III », p. 139.

**** p. 70.