Mot-clefAntoine-Léonard de Chézy

traducteur ou traductrice

Anvari, « Poème »

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit d’une traduction partielle des « Odes » d’Anvari*, poète de langue persane, également connu sous le nom d’Anvari Abivardi**, car il naquit près d’Abivard, dans l’actuel Turkménistan (XIIe siècle apr. J.-C.). Ce fut le poète le plus brillant de la Cour du sultan Ahmad Sanjar. Le style de ses compositions est assez difficile, et certaines de ses « Odes » ont besoin d’un commentaire pour être comprises. L’ode, cependant, est le genre où Anvari est regardé comme supérieur à tous les autres poètes persans, comme en témoigne ce distique : « Parmi les poètes, trois sont prophètes, en dépit de la parole de Mahomet : “Plus de prophète après moi !” ; dans l’épopée Firdousi, dans le ghazel Saadi, dans l’ode Anvari »***. On sait peu de chose sur sa vie, sauf les circonstances dans lesquelles il devint le poète officiel du sultan. Les voici, d’ailleurs. Moezzi, qui le précéda dans ce poste, jouissait d’une telle mémoire qu’il lui suffisait d’entendre une ode une fois pour la retenir par cœur. Aussi, chaque fois qu’un poète récitait une ode devant le sultan Ahmad Sanjar, lorsque la pièce arrivait à sa fin, plaisait-elle à ce monarque, Moezzi ne manquait pas de s’écrier : « Il y a beau temps que j’ai composé cette poésie ; d’ailleurs, elle est encore dans ma mémoire »****, et il la récitait du premier au dernier vers. Les poètes prétendants étaient plongés dans la stupéfaction, ne sachant par quel moyen présenter au sultan Ahmad Sanjar des vers dont ce monarque fût persuadé que Moezzi n’était pas l’auteur. Anvari trouva le stratagème suivant : il revêtit des habits tout râpés et orna sa tête d’une aigrette extraordinaire, puis se rendit avec un air de folie chez Moezzi. « Je suis poète », lui dit-il, « et j’ai composé quelques vers en l’honneur du sultan ; j’attends de vous que vous les lui déclamiez et que vous receviez pour mon compte un cadeau sérieux. — Récite-les-moi », répondit Moezzi. Anvari commença en ces termes : « Vive le roi, vive le roi, vive le roi ! Vive l’émir, vive l’émir, vive l’émir ! », et il continua à débiter d’autres balivernes de la même force. Moezzi se figura avoir affaire à un bouffon et lui dit : « Demain matin, trouve-toi à la Cour du sultan : je lui exposerai ta situation, et j’obtiendrai qu’il t’attache à son service ». Le lendemain, Anvari s’habilla avec convenance, se coiffa d’un turban élégant et entra dans le palais. Pris de court, Moezzi ne put que dire : « Déclame-nous l’ode que tu as composée en l’honneur du sultan ». Aussitôt, Anvari récita le début d’une ode pleine de comparaisons audacieuses et de louanges superbes

* En persan انوری. Autrefois transcrit Enweri, Envery, Enveri, Enverri, Anveri, Anvery, Anweri, Anwery, Anouary, Anwary ou Anwarī. Haut

** En persan انوری ابیوردی. Haut

*** Dans Albert de Biberstein Kazimirski, « Anveri ». Haut

**** « Notice sur le poète persan Enveri », p. 242. Haut

Djâmî, « Medjnoun et Leïlâ : poème »

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit d’une version persane du « Majnûn et Laylâ »*, légende de l’amour impossible et parfait, ou parfait parce qu’impossible, et qui ne s’accomplit que dans la mort. Répandue en Orient par les poètes, cette légende y conserve une célébrité égale à celle dont jouissent chez nous les amours de Roméo et Juliette, avec lesquelles elle présente plus d’un trait de ressemblance. « Il n’est pas si indifférent, pourtant, de penser que l’amour, bien avant de trouver le chemin de notre Occident, avait chanté si loin de nous, là-bas, sous le ciel de l’Arabie, en son désert, avec ses mots », explique M. André Miquel. Majnûn et Laylâ vivaient un peu après Mahomet. La vie nomade des Arabes de ce temps-là, si propre à alimenter l’amour, ainsi que la proximité des camps, agglutinés dans les lieux de halte et autour des puits, devaient donner naturellement aux jeunes hommes et aux jeunes filles de tribus différentes l’occasion de se voir et faire naître les passions les plus vives. Mais, en même temps, la nécessité de changer fréquemment de place, pour aller chercher au loin d’abondants pâturages, devait contrarier non moins souvent les amours naissantes : « Déjà deux jeunes cœurs languissaient l’un pour l’autre ; déjà leurs soupirs, aussi brûlants que l’air enflammé du désert, allaient se confondre, lorsqu’un chef donne l’ordre de lever les tentes ; la jeune fille, timide, s’éloigne lentement en dévorant ses larmes, et son amant, resté seul en proie à sa douleur, vient gémir sur les traces de l’habitation de sa bien-aimée ; ou c’est l’orgueil des chefs qui s’oppose à leur alliance, en les livrant au plus sombre désespoir »**. Tel fut le sort qu’éprouvèrent en Arabie Majnûn et Laylâ, mais aussi Jamîl et Buthayna, Kuthayyir et ‘Azza, etc.

* Parfois traduit « Mecnun et Leylâ », « Megnoun et Leïleh », « Magnoun et Leïla », « Medjnoun et Leïlé », « Medjnūn et Leylā », « Madjnoûn et Leylî », « Madjnoune et Leily », « Madschnun et Leila », « Medschnun et Leila », « Medschnoun et Leila », « Majnoon et Leili », « Medgnoun et Leileh », « Mejnoûn et Laïla », « Madjnon et Lalé », « Majnoune et Leyla », « Maǧnūn et Laylā », « Majnoun et Laili », « Mujnoon et Laili » ou « Maynun et Layla ». Haut

** Antoine-Léonard de Chézy, « Préface au “Medjnoun et Leïlâ” de Djâmî ». Haut

Amaru, « Anthologie érotique »

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit du recueil poétique que les Hindous appellent « La Centurie d’Amaru » (« Amaruśataka »*). On attribue au roi Amaru**, un roi mystérieux et difficilement identifiable du Cachemire (VIIe siècle apr. J.-C.), cette centaine de stances sensuelles et tendres qui semblent autant d’étincelles jaillies du flambeau même de l’Amour. Les plaisirs amoureux, avec aussi leurs querelles et bouderies, suivies de réconciliations rapides, voilà les thèmes habituels de cette anthologie qui soutiendrait, sans trop de désavantage, le parallèle avec le plus sincère et le plus parfait des lyriques latins : Catulle. Les critiques hindous en général et Ânandavardhana*** en particulier exaltent l’habileté exceptionnelle avec laquelle Amaru a concentré, dans chaque strophe, des beautés dignes de poèmes bien plus longs, ainsi que l’émotion sympathique et vibrante avec laquelle il a représenté des tableaux, des attitudes, des moments piquants ou attendrissants dans les relations entre l’homme et la femme. Il existe à ce sujet une légende : l’âme d’Amaru, par une action magique (« par le pouvoir du yoga »), se serait logée dans le corps de cent femmes, et ce serait dans ces transmigrations qu’il aurait été initié à tous les mystères de l’Amour. Cette légende agréable prouve, du moins, le grand cas que ses compatriotes font de ses poésies, et la vérité avec laquelle il a su rendre toutes les nuances d’une passion qui, à ce qu’il paraît, est aussi vivement sentie sur les bords du Gange, que sur ceux de la Seine : « Celui qui n’a pas lu “La Centurie” d’Amaru », dit Louis Énault****, « ne connaît pas toute la littérature sanscrite ; un côté curieux, une face profondément originale de la pensée hindoue lui aura toujours échappé. Je ne prétends point que “La Centurie” ait l’importance poétique du “Râmâyaṇa”, la portée religieuse des Védas, ou le grand intérêt historique du “Mahâbhârata”. Ce serait beaucoup trop dire. Mais Amaru nous fait pénétrer dans une Inde nouvelle, dont nous n’avions pas même le soupçon : l’Inde charmante, vive, spirituelle, voluptueuse et passionnée. Amaru, ce n’est plus le brahmane absorbé dans la contemplation de Dieu… c’est un homme !… Aussi, parce qu’il parle le langage que comprennent tous ceux que la passion a ravagés, ou seulement effleurés… il est lu avec un égal plaisir sur les rives de la Seine ou sur les bords du Gange, à l’ombre des pagodes de Delhi ou dans un boudoir parisien ».

* En sanscrit « अमरुशतक ». Autrefois transcrit « Amaruçataka » ou « Amaru Shataka ». Haut

** En sanscrit अमरु. Parfois transcrit Amarou. Haut

*** En sanscrit आनन्दवर्धन. Haut

**** « Histoire de la littérature des Hindous », p. 60-61. Haut