Tu Fu, « Œuvre poétique. Tome II. La Guerre civile (755-759) »

éd. Les Belles Lettres, coll. Bibliothèque chinoise, Paris

éd. Les Belles Lettres, coll. Bi­blio­thèque chi­noise, Pa­ris

Il s’agit de l’« Œuvre poé­tique » de Tu Fu1 qui se dé­fi­nit par la so­briété des sen­ti­ments et l’exact réa­lisme des ta­bleaux. Sans se per­mettre des com­men­taires trop per­son­nels, s’effaçant, dis­pa­rais­sant en tant qu’auteur de­vant ses poé­sies qui parlent d’elles-mêmes, Tu Fu peint les scènes fa­mi­lières de la vie cou­rante, les mi­sères du pe­tit peuple en proie à la guerre, à la fa­mine et aux in­jus­tices. Son « Œuvre poé­tique » adopte un ton égal et ap­pa­rem­ment im­pas­sible, mais qu’un dé­tail vient tout à coup rendre vi­vant, voire poi­gnant, grâce au choix de deux ou trois mots (« der­rière les portes de laque rouge, viandes et vins em­pestent ; sur les che­mins, les af­fa­més laissent leurs os ge­lés ») aux­quels l’auteur sait don­ner leur va­leur en­tière, et qu’on di­rait écrits pour l’éternité. Tu Fu est, à ce titre, le plus clas­sique des poètes chi­nois, même s’il y en a d’autres dont le gé­nie est su­pé­rieur au sien2. « Le trait prin­ci­pal de son ta­lent, ce­lui qui do­mine l’œuvre et vient le pre­mier à l’esprit cher­chant une im­pres­sion gé­né­rale, c’est le ca­rac­tère conscient et comme ré­flé­chi de ses œuvres. Tu Fu est un ar­tiste tou­jours sûr et conscient de ses moyens, sa­chant tou­jours par­fai­te­ment le but au­quel il tend. Il n’a guère d’élans im­pré­vus, de di­gres­sions dues à des émo­tions spon­ta­né­ment écloses ; il règle ses œuvres et leur ef­fet avec la per­fec­tion d’un mé­ca­nisme in­faillible, ne lais­sant rien au ha­sard, n’omettant rien d’essentiel, n’ajoutant rien de su­per­flu… Mais ce sont là, pré­ci­sé­ment, les traits es­sen­tiels des prin­cipes de l’école clas­sique, les qua­li­tés idéales aux­quelles tend… la men­ta­lité ar­tis­tique des Tang3, pé­riode du clas­si­cisme chi­nois », dit M. Georges Mar­gou­liès.

Tu Fu na­quit en 712 apr. J.-C. Sa mère mou­rut alors qu’il était en bas âge, et il fut laissé aux soins d’une tante qu’il im­mor­ta­lisa dans cette épi­taphe4 : « Ja­dis, je suis tombé ma­lade chez ma tante. Comme son fils était éga­le­ment souf­frant, elle in­ter­ro­gea une sor­cière qui lui dit : “Ce­lui qui cou­chera dans le ber­ceau près du mur Sud sera guéri”. Ma tante dé­plaça alors son fils pour me mettre [à sa place] dans [le] ber­ceau. Je sur­vé­cus, mais le fils de ma tante dé­céda ». À sept ans, son­geant déjà à de grands des­seins, Tu Fu ré­di­gea une pre­mière ode pour chan­ter les phé­nix. À qua­torze ou quinze ans, il se mit à par­cou­rir les cercles lit­té­raires. Il fai­sait peu de cas des en­fants de son âge, et tous ceux avec qui il liait ami­tié avaient les che­veux blancs. Comme il avait de l’esprit et qu’il s’était li­vré aux études avec toute l’ardeur dont il était ca­pable, il se pré­senta au concours im­pé­rial avec beau­coup de confiance ; mais de tous les can­di­dats, il fut le seul à ne pas être ad­mis : « Qui eût cru que je ra­te­rais ces épreuves et que je pren­drais seul congé du Pré­fet de la Ca­pi­tale ? », écri­vit-il non sans dé­pit5. Convaincu, par son peu de suc­cès, qu’il n’était pas propre à at­teindre un poste émi­nent, il re­nonça aux grades et à tous les avan­tages qu’il en es­pé­rait, et se fit poète. Parmi les dif­fé­rentes com­po­si­tions dues à son pin­ceau, il s’en trou­vait trois qui en­le­vaient tous les suf­frages ; c’étaient trois rhap­so­dies, de celles que les Chi­nois ap­pellent « fu »6. On les pré­senta à l’Empereur Hsuan Tsong7, poète lui-même, qui en fut charmé ; il vou­lut voir l’auteur, le re­çut avec bonté, eut avec lui une as­sez longue conver­sa­tion et lui dit, en lui don­nant congé, qu’il le nom­mait man­da­rin. Charge ho­no­rable, mais très peu lu­cra­tive. Elle eût com­blé les vœux d’un homme riche, mais elle était un vrai far­deau pour un homme qui avait à peine de quoi vivre. Quelque temps après, Tu Fu prit le parti de par­ler en­fin clai­re­ment ; il com­posa un « fu » dans le­quel, après avoir fait l’éloge de ses propres an­cêtres, il s’adressait à l’Empereur et lui di­sait : « J’ai com­mencé à écrire des poèmes à l’âge de sept ans, et en presque qua­rante ans, j’ai à mon ac­tif plus de mille pièces. À pré­sent, [mes confrères let­trés] ob­tiennent de se pré­sen­ter à la Porte aux Che­vaux de Bronze et ils sont nom­breux à ac­cé­der à la Salle de Jade ; mais moi, mes vê­te­ments ne me vont pas, et je vis, la plu­part du temps, aux cro­chets d’autrui. Je suis constam­ment sur la route, re­dou­tant seule­ment de pé­rir dans un fossé… Pros­terné à terre, j’espère que Sa Ma­jesté Brillante me pren­dra en pi­tié, si ce n’est pour ma mi­sère du moins pour mon âge »8.

« il règle ses œuvres et leur ef­fet avec la per­fec­tion d’un mé­ca­nisme in­faillible »

L’Empereur sa­tis­fit à cette juste re­quête ; il as­si­gna à notre poète une pen­sion suf­fi­sante pour le faire vivre à l’aise et la lui fit payer d’avance, en lui pro­met­tant de plus grands bien­faits pour l’avenir. Ce­pen­dant, Tu Fu ne pro­fita pas long­temps de la li­bé­ra­lité de son mé­cène. Cette an­née même ar­riva la ré­volte d’An lou shan9, et l’Empereur s’étant en­fui de la ca­pi­tale, Tu Fu se sauva de son côté dans un en­droit in­ac­ces­sible aux re­cherches. Il y vé­cut quelques mois des fruits qu’il al­lait cueillir, et des ra­cines sau­vages qu’il pré­pa­rait lui-même. Son corps de­vint d’une mai­greur ex­trême, et son ha­bit n’était plus qu’un haillon. Dans cet état, il ap­prit que Su Tsong ve­nait de mon­ter sur le trône à la place de son père. Il crut que ce nou­vel Em­pe­reur le ver­rait avec plai­sir. Il alla l’attendre sur le grand che­min ; mais il y fut à peine ar­rivé qu’un parti de re­belles, qui fai­sait des ra­vages dans les en­vi­rons, se sai­sit de sa per­sonne et l’emmena au gros de l’armée du gé­né­ral An lou shan. Il se nomma pour ne pas être mal­traité, et quelques of­fi­ciers, se sou­ve­nant d’avoir en­tendu par­ler de lui comme d’un homme cé­lèbre dans l’Empire, vou­lurent le mon­trer au gé­né­ral. « Quelques-uns de vos gens », dirent-ils à An lou shan10, « ont pris sur le grand che­min le plus grand poète de l’Empire. Si vous vou­lez le voir, nous vous l’amènerons ici ; et si vous vou­lez le gar­der, il pourra vous amu­ser dans vos heures de dé­las­se­ment. — Quel ani­mal est-ce qu’un poète », ré­pli­qua An lou shan, « et quels tours sait-il faire ?… Sait-il mieux se battre que nous ? S’il est bon guer­rier, je le ver­rai vo­lon­tiers et je lui don­ne­rai de l’emploi ; si ce n’est qu’un ajus­teur de pa­roles, je n’ai pas be­soin de lui ; il ne fe­rait que m’embarrasser ici. » Sur ces mots du gé­né­ral tar­tare, qui ne sa­vait ni lire ni écrire, on laissa Tu Fu entre les mains de ceux qui l’avaient cap­turé, et notre poète, pro­fi­tant de la né­gli­gence qu’on avait à le gar­der et du peu de cas qu’on fai­sait de lui, trouva le moyen de s’échapper.

Il n’existe pas moins de dix tra­duc­tions fran­çaises de l’« Œuvre poé­tique », mais s’il fal­lait n’en choi­sir qu’une seule, je choi­si­rais celle de M. Ni­co­las Cha­puis.

「國破山河在,
城春草木深.
感時花濺淚,
恨別鳥驚心.

烽火連三月,
家書抵萬金.
白頭搔更短,
渾欲不勝簪.」

— Poème dans la langue ori­gi­nale

« L’État en lam­beaux, la na­ture per­siste :
En ville, ce prin­temps, la vé­gé­ta­tion est dense.
Ému par les évé­ne­ments — les fleurs me font pleu­rer ;
Dé­fait par la sé­pa­ra­tion — les oi­seaux sont poi­gnants.

Les bra­siers n’ont cessé de brû­ler de­puis plus d’un an,
Rien de plus pré­cieux qu’un cour­rier des siens !
Che­veux blancs en­core plus épars à force d’être grat­tés,
Pour­raient-ils en­core re­te­nir une épingle ! »
— Poème dans la tra­duc­tion de M. Cha­puis

« Le pays est brisé, mon­tagnes et fleuves pour­tant de­meurent
La ca­pi­tale au prin­temps — herbes et arbres s’épanouissent
Se­raient-elles émues par les temps ? des fleurs tombent des larmes
Se­raient-ils pei­nés par la sé­pa­ra­tion ? les oi­seaux ont le cœur qui sur­saute

Les feux de la guerre de­puis trois mois ne s’interrompent
Une lettre de la fa­mille vaut dix mille onces d’or
Je gratte ma tête blanche, che­veux de plus en plus rares
Im­pos­sible dé­sor­mais de les épin­gler »
— Poème dans la tra­duc­tion de Mme Cheng Wing fun et M. Hervé Col­let (« Dieux et diables pleurent : poèmes », éd. Moun­dar­ren, Mil­le­mont)

« Dans la pa­trie rui­née, monts et fleuves seuls res­tent en­tiers.
La ville se ré­veille au prin­temps, sous ses vé­gé­ta­tions touf­fues.
En pen­sant aux évé­ne­ments, j’arrose les fleurs de mes larmes,
Mon cœur plein de cha­grins sur­saute au chant des oi­seaux.

Cris d’alarme, cris de guerre, du­rant des mois et des mois,
Une lettre qui vient de la fa­mille semble plus pré­cieuse qu’une masse d’or !
À force de grat­ter, je fais tom­ber mes che­veux gri­son­nants.
Bien­tôt, je ne sau­rai plus où pla­cer les épingles. »
— Poème dans la tra­duc­tion de M. Lo Ta-kang (dans « Homme d’abord, poète en­suite : pré­sen­ta­tion de sept poètes chi­nois », éd. La Ba­con­nière, Neu­châ­tel)

« Pays ra­vagé — seuls monts et fleuves de­meurent ;
Prin­temps en ville — herbes et arbres ont pro­li­féré.
Temps dif­fi­ciles, les fleurs me font pleu­rer ;
Haine du dé­part, les oi­seaux me font sur­sau­ter.

Les feux d’alarme ont brûlé pen­dant trois mois ;
Une lettre de fa­mille vaut dix mille pièces do­rées.
Je gratte mes che­veux blancs qui se font rares ;
L’épingle ne pourra bien­tôt plus les at­ta­cher ! »
— Poème dans la tra­duc­tion de Mme Flo­rence Hu-Sterk (dans « An­tho­lo­gie de la poé­sie chi­noise », éd. Gal­li­mard, coll. Bi­blio­thèque de la Pléiade, Pa­ris)

« Le pays est dé­truit, mais les pay­sages de­meurent.
C’est le prin­temps dans la ville, plantes et arbres foi­sonnent.
Ému par ce mo­ment, les fleurs m’arrachent des larmes.
Haïs­sant la sé­pa­ra­tion, les oi­seaux troublent mon cœur.

Les feux d’alarme n’ont cessé de­puis trois mois,
Une lettre de la fa­mille vaut des lin­gots d’or.
Mes che­veux blancs, à force d’être grat­tés, se sont éclair­cis,
Mon épingle à che­veux peut à peine les re­te­nir. »
— Poème dans la tra­duc­tion de M. Jacques Pim­pa­neau (dans « An­tho­lo­gie de la lit­té­ra­ture chi­noise clas­sique », éd. Ph. Pic­quier, Arles)

« L’État brisé, monts et fleuves de­meurent ;
Prin­temps la ville — herbe, arbres à foi­son !
Bou­le­ver­sés, les temps sur les fleurs pleurent ;
Même un oi­seau fait peur dans l’abandon.

De­puis trois mois durent les feux de guerre ;
Un mot des miens vau­drait des mon­ceaux d’or.
Mes che­veux blancs, grat­tés, ne sont plus guère ;
Et leur épingle, en­fin, tient-elle en­cor ? »
— Poème dans la tra­duc­tion de M. Paul Ja­cob (dans « Va­cances du pou­voir : poèmes des Tang », éd. Gal­li­mard, coll. Connais­sance de l’Orient, Pa­ris)

« Le pays ra­vagé, res­tent fleuve et mon­tagne,
Au prin­temps, dans l’herbe en­se­ve­lie la cam­pagne.
À la vue de belles fleurs, je verse des larmes ;
Au chant joyeux d’oiseaux, je n’entends que l’alarme

L’incendie de guerre brûle du­rant trois mois ;
Un mot de ma fa­mille vaut de l’or cent fois.
Je gratte mes che­veux gris qui de­viennent courts ;
Ils ne peuvent re­te­nir l’épingle tou­jours. »
— Poème dans la tra­duc­tion de M. Xu Yuan chong (dans « Choix de poèmes et de ta­bleaux des Tang », éd. 五洲传播出版社, coll. de clas­siques chi­nois, Pé­kin)

« Le pays est perdu, reste le pay­sage ;
La ville est prin­ta­nière, foi­sonne la ver­dure.
Les fleurs ne sont mouillées que des larmes du mal­heur ;
Les oi­seaux ne font qu’aggraver l’angoisse de l’absence.

En plein avril, les feux d’alarme ne cessent de brû­ler ;
Une lettre de ma fa­mille vau­drait une for­tune !
À grat­ter ma tête blan­chie, j’accourcis en­core mes che­veux ;
Bien­tôt, ils ne tien­dront même plus mon épingle. »
— Poème dans la tra­duc­tion de M. Paul De­mié­ville (dans « Choix d’études si­no­lo­giques : 1921-1970 », éd. E. J. Brill, Leyde)

« Pays brisé
fleuves et monts de­meurent ;
Ville au prin­temps,
arbres et plantes foi­sonnent.
Temps de mal­heur
ar­rache aux fleurs des larmes ;
Aux sé­pa­rés,
oi­seau libre blesse le cœur.

Flammes de guerre
font rage de­puis trois mois.
Mille onces d’or :
prix d’une lettre de fa­mille !
Ron­gés d’exil,
mes che­veux blancs se font rares,
Bien­tôt l’épingle
ne les re­tien­dra plus. »
— Poème dans la tra­duc­tion de M. Fran­çois Cheng (dans « Entre source et nuage : voix de poètes dans la Chine d’hier et d’aujourd’hui », éd. A. Mi­chel, coll. Spi­ri­tua­li­tés vi­vantes, Pa­ris)

« Pays brisé — monts et ri­vières res­tent
Ville au prin­temps — herbe et arbres foi­sonnent.
Pleu­rant les temps, les fleurs versent des larmes
Coupé de tout, l’oiseau perce le cœur.

De­puis trois mois, les feux d’alarme brûlent
Une lettre re­çue vaut un tré­sor
On se gratte la tête — che­veux blancs
Si rares que l’épingle n’y tient plus. »
— Poème dans la tra­duc­tion in­di­recte de M. An­dré Mar­ko­wicz (dans « Ombres de Chine », éd. In­culte-Der­nière Marge, Pa­ris)

Avertissement Cette tra­duc­tion n’a pas été faite sur l’original.

Téléchargez ces œuvres imprimées au format PDF

Consultez cette bibliographie succincte en langue française

  1. En chi­nois 杜甫. Par­fois trans­crit Du Fu, Dou-fou, Thou-fou, Thu Fu ou Tou Fou. Haut
  2. Li Po et Bai Juyi. Haut
  3. De l’an 618 à l’an 907. Haut
  4. « Tome I », p. XXV. Haut
  5. id. p. 737. Haut
  1. En chi­nois . Par­fois trans­crit « fou ». Par suite d’une faute, trans­crit « sou ». Haut
  2. En chi­nois 玄宗. Par­fois trans­crit Hiuen-tsoung, Hiuan-tsong ou Xuan­zong. Haut
  3. « Tome I », p. 747-749. Haut
  4. En chi­nois 安祿山. Par­fois trans­crit Ngan Lou-chan ou An Lu­shan. Haut
  5. Dans le père Jo­seph Amiot, « Tou-fou, poète ». Haut